Mardi 19 août 2008

« Je suis la grille, le chien, le mur, les tessons de bouteilles tranchants. Je suis le fil de fer barbelé, la porte blindée. Je suis le tueur. Bang. Bang. Bang. »

Ainsi pensait Máiquel, jeune homme issu des quartiers pauvres, devenu assassin de gamins des rues à la solde des puissants de Sao Paolo. Devenu riche, reconnu, félicité ... Jusqu’à l’erreur. Il tue le fils d’un dentiste, et devient l’ennemi numéro 1, le monstre, en cavale. Cela s’était dans O matador, premier roman traduit en France de la brésilienne Patricia Melo.

Depuis on a pu lui découvrir un humour pince sans rire dans le très drôle Eloge du mensonge, et une nouvelle plongée en Enfer, l’enfer des bandes organisées qui tiennent les favelas de Rio.

Et aujourd’hui, revoilà Máiquel, dix ans plus tard : « Je suis en cavale. Et il y avait du monde au cimetière. D’où sortaient tous ces nègres ? J’ai pris peur, je ne me suis même pas approché. Un tas de nègres, deux filles en short, je m’en fiche, on pouvait lire sur le tee-shirt de l’une d’elles. Je n’aime pas l’agitation. Je l’évite au maximum. C’est mon truc. Je suis en cavale. ». Ainsi débute Monde perdu.

Máiquel, est donc toujours en cavale, toujours recherché, mais il est assez facile de ne pas se faire prendre au Brésil, si on sait rester à l’écart de l’agitation. Seulement à l’occasion de la mort de sa tante, il récupère un peu d’argent, et se met à repenser à son passé. Et en particulier à son ancienne copine Erica, qui est partie avec un pasteur évangéliste dix ans auparavant, en amenant sa fille avec elle. Aujourd’hui Máiquel est décidé à la récupérer, et à se venger du pasteur. Il entame une longue poursuite qui le mènera à travers tout l’intérieur du pays.

Máiquel est un tout petit peu apaisé, à peine. Par rapport à O Matador, le rythme est moins saccadé, les phrases un petit peu plus structurées, les pensées un peu plus développées. Máiquel a vieilli, il s’est construit, s’est un tout petit peu assagi. C’est l’une des grandes forces de ce roman de rendre cette transformation perceptible uniquement par le style, le rythme de la phrase.

Sinon, si le constat est un peu moins violent (Máiquel tue moins), il n’en est pas moins sombre. Comme dix ans auparavant, les pauvres payent, toujours ; les riches s’en sortent, toujours. Le pays est moche, gangrené par la misère, la laideur, le mercantilisme. L’hypocrisie et la tricherie gagnent partout, chez les religieux, les flics, les possédants, les trafiquants en tous genres. Máiquel traverse le pays et le voit au travers de son indifférence, son dégoût, sa violence et sa désillusion. Personne ne trouve grâce à ses yeux, hommes, femmes, militants des sans-terre ou trafiquants de drogue. Seul un vieux chien boiteux et galeux l’accompagne dans un voyage qui ne peut se terminer que par une désillusion de plus.

A travers le prisme déformant de sa vision, le lecteur découvre un Brésil bien éloigné des clichés habituels. Un Brésil partiel, forcément, mais un Brésil qui existe, et que l’on ne voit que très rarement ailleurs. La lecture de Monde perdu n’est ni facile ni aimable, mais pour qui aime le noir, elle confirme le talent immense de Patricia Melo.

Patricia Melo / Monde perdu  (Mundo perdido, 2006), Actes Sud (2008). Traduction du brésilien par Sébastien Roy.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Lundi 18 août 2008

Tout amateur de polar a lu un ou plusieurs polars de Chester Himes, le symbole du polar noir américain, témoin incontournable du Harlem des années cinquante. Ses lecteurs n’ont bien entendu jamais oublié ses deux inspecteurs fétiches, silhouettes familières de Harlem, craints par tous les margoulins, maquereaux, arnaqueurs et autres assassins : Fossoyeur et Ed Cercueil.

En 2007, la collection Quarto de chez Gallimard a eu l’excellente idée de réunir en un volume les huit romans mettant en scène ces deux personnages emblématiques. L’occasion pour l’amateur de les avoir tous facilement sous la main, et, éventuellement, d’en découvrir ou d’en relire.

C’est ce que j’ai fait avec le premier roman du recueil, l’excellentissime La reine des pommes, qui plante le décor, et décrit, entre autres, un événements traumatisant qui aura des conséquences dans tous les autres épisodes : c’est dans ce roman qu’Ed Cercueil reçoit dans le visage l’acide qui lui fait le masque d’épouvante qui hantera ensuite les nuits de Harlem.

Comme son nom l’indique, La reine des pommes est centré sur Jackson, bonne poire, pigeon idéal, amoureux fou de la belle Imabelle. Victime d’une bande d’aigrefins, il va, pour reconquérir sa belle qui pourtant n’est pas vraiment nette, prendre tous les risques, voler, courir, échapper à la police, affronter des truands capable du pire, et, finalement, s’en sortir plutôt mieux que les autres protagonistes de l’histoire.

Tout Chester Himes est déjà là, dans ce premier roman. Tout Chester Himes et tout Harlem, qu’il qualifiait en 1963 de cancer de l’Amérique (voir le texte repris en préface).

Les personnages se battent, s’arnaquent, hurlent, volent, aiment, picolent, dansent, baisent, se droguent, courent ... à fond, comme si leur vie en dépendait (et souvent c’est le cas), comme si leur dernière heure était proche (et c’est aussi souvent le cas). Il se dégage de ses romans une impression de noirceur, de violence, de misère et d’injustice, mais en même temps de rage de vivre et de vitalité.

Pour savoir comment vivaient les noirs à Harlem avant les mouvements pour les droits civiques, il faut, et il suffit de lire Chester Himes. Et pour n’avoir aucun regret, et les avoir tous sous la main, pour un prix somme toute très abordable, ce recueil Cercueil Fossoyeur est vraiment un bon investissement.

Pour information, La reine des pommes a été adapté au cinéma avec le grand Forest Whitaker dans le rôle du pigeon.

Chester Himes / La reine des pommes  (For love of Imabelle, 1957), Gallimard Quarto (2007). Traduction de l’américain par Minnie Danzas.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars grands classiques communauté : SOIF DE LIRE...
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Samedi 16 août 2008

J’ai découvert Emilio Salgari grâce au grand Paco Ignacio Taibo II qui reprend le personnage de Sandokan dans A quatre mains, et le fait venir au secours de son « héros » dans Le rendez-vous des héros. J’avais ensuite trouvé deux épisodes des aventures du Tigre de Malaisie en espagnol, dans la bibliothèque de ma belle-famille en Argentine. De toute évidence, l’Alexandre Dumas italien était beaucoup plus populaire pour le public hispanophone que pour le public francophone, qui ne connaissait, au mieux, que la série et les dessins animés très librement adaptés des aventures de Sandokan.

Et ne voilà-t’y pas que je m’aperçois que la collection bouquins a sorti un volume rassemblant quatre romans sous le titre : Le corsaire noir et autres romans exotiques. Je l’achetais bien évidemment, et non moins évidemment, le stockais ensuite dans le trou sans fond de la pile des romans à lire quand j’aurais le temps.

Ce temps, je viens de le prendre, pour lire les deux premiers romans du recueil, Les mystères de la jungle noire, et le premier de la série du Tigre de Malaisie, l’invincible Sandokan : Les tigres de Mompracem.

Autant avertir d’emblée le lecteur du XXI siècle. Le style n’est pas moderne. Jugez plutôt :

« - Marianne ! Marianne ! Jeune fille divine ! Ô mon amour ! s’écria-t-il en courant de plus en plus vite. Ne crains plus rien maintenant, je suis près de toi.

En ce moment, le formidable pirate eût renversé un régiment entier, afin d’arriver à la villa. Il n’avait peur de personne.

La mort même ne l’aurait pas fait reculer.

Il haletait. Un feu violent l’envahissait, lui brûlait le cœur et le cerveau. Il était agité de mille craintes. Il craignait d’arriver trop tard, de ne plus retrouver la femme aimée d’un si violent amour, et courait de plus en plus fort, oublient toute prudence, brisant et arrachant les branches des arbres, déchirant impétueusement les lianes, sautant avec des bonds de lion les mille obstacles qui lui barraient la route. »

Alors si vous êtes définitivement réfractaires au charme de l’ancien, vous pouvez passer votre chemin.

Les autres peuvent continuer.

 

Le premier roman a pour théâtre : « Le Gange, ce fleuve fameux, célébré par les Hindous anciens […] se divise, à deux cent vingt milles de la mer, en deux bras et forme un delta gigantesque, enchevêtré, merveilleux et unique […]

L’imposante masse de ses eaux se divise, se subdivise en une foule de petits fleuves, de canaux et de marigots qui envahissent en tous les sens l’immense étendue des terres enserrées entre l’Hougli, le vrai Gange et le golfe du Bengale. De là, une infinité d’îles, d’îlots, de bancs qui, aux abords de la mer, prennent le nom de Sunderbunds. »

S’y déroule l’affrontement impitoyable entre Tremal-Naik, le chasseur de serpent, accompagné de ses fidèles amis et de son tigre Darma, et une secte d’étrangleurs, adorateurs de Kali. L’enjeu en est Ada, jeune anglaise enlevée par les affreux qui en ont fait leur prêtresse, et dont l’intrépide chasseur est tombé éperdument amoureux. Les péripéties seront, vous en en doutez bien, nombreuses. Les proches de Tremal-Naik tomberont comme des mouches, mais il finira par enlever sa bien aimée, sans pouvoir empêcher néanmoins que le chef des étrangleurs leur échappe et :

« ils entendirent la voix du terrible Suyodhana qui leur disait :

- Allez ! … Nous nous reverrons dans la jungle. »

D’une tonalité très sombre, comme les étrangleurs et les souterrains dont ils ont fait leur repère, ce premier roman frappe par sa violence (de nombreux gentils » finissent très mal) et son refus d’un trop grand manichéisme : Certes les étrangleurs sont des affreux, mais les héros de leur côtés ne sont pas des gentlemen, et sont près à tout, même à sacrifier des innocents, pour arriver à leurs fins. Etonnants également, cette fin très ouverte et finalement assez pessimiste, et surtout le fait de prendre pour personnage principal un Hindou, véritable héros du roman, bien supérieur aux anglais qu’il croise sur sa route.

 

Les Tigres de Mompracem reprend un peu la même trame dans un autre contexte. Sandokan le Tigre de Malaisie, chef des pirates qui ont fait de l’île de Mompracrem leur refuge, est le cauchemar des colonisateurs anglais qu’il attaque sans relâche. Pour son malheur, il tombe amoureux fou de Marianne, nièce d’un lord installé sur l’île de Labuan. Un lord qui a juré d’avoir sa peau. Là aussi, après des péripéties rocambolesques, Sandokan pourra partir avec sa douce, non sans devoir pour cela renoncer définitivement à son île et à ses fidèles tigres :

« Il tourna deux fois sur lui-même, puis il tomba dans les bras de sa Marianne adorée. Et cet homme, qui n’avait jamais pleuré de sa vie, éclata en sanglots en murmurant :

Le Tigre est mort et pour toujours ! »

Encore un roman épique mais très sombre, plein de bruit, de sang et de fureur, dominé par la figure charismatique et étonnante de Sandokan. A la fois chevaleresque et sanguinaire, romantique et bestial, capable de laisser la vie sauve à un brave, comme de torturer un ennemi, grand pourfendeur des forts et des colonisateurs qu’il hait avec véhémence, et surtout, prêt à tout pour conquérir son amour.

Un personnage qui ne pouvait qu’inspirer Paco Ignacio Taibo II tant pour lui il est bien plus important de se battre que de vaincre, une bataille perdue d’avance n’en étant que plus belle, à partir du moment où elle permet de rester fidèle à ses valeurs. Un personnage pour qui la révolte, la rébellion contre un ennemi a priori imbattable est devenu un mode de vie.

Un personnage également très fajardien, dans son romantisme, sa fidélité, la force de son amour fou pour sa belle, et sa capacité à renverser les obstacles les plus insurmontables pour l’arracher des griffes de l’ennemi.

A ce propos, si Jérôme ou Bastien passent par ce blog, Fajardie fut-il un lecteur de Salgari ?

Ce sera tout. A suivre dans le recueil de Bouquins : Le corsaire noir et La Reine des Caraïbes. Mais ce sera pour une autre fois, il va falloir se remettre au boulot, et attaquer la rentrée littéraire.

 

Vous pourrez trouver là un beau site consacré à Emilio Salgari.

 

Emilio Salgari / Les mystères de la jungle noire (I misteri della jungla nera, 1895), Traduction de l’italien par Jean de Casamassimi. Les tigres de Mompracem (Le tigri di Mompracem, 1901), Traduction de l’italien parEdouard Guénoud.

Dans Le corsaire noir et autres romans exotiques, Robert Laffont/Bouquins (2002)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Western et aventure communauté : SOIF DE LIRE...
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Vendredi 15 août 2008

Un an déjà.

Je rentre avec un peu de retard (deux jours) pour fêter le premier anniversaire de pitchoun (et oui le pauvre, son papa était en vacances le jour de son anniversaire).

Pour tirer un petit bilan :

Un peu plus de 200 articles publiés, à 80 % consacrés au polar, mais aussi un peu de spectacle, BD, ciné, livres jeunesse … et quelques coups de gueule.

C’est sans surprise les billets concernant les romans qui ont fait parler d’eux, d’une manière ou d’une autre, qui ont été le plus lus. En tête sans conteste, Antoine Chainas et Versus, et bien sûr l’inévitable Millenium.

Le nombre de lecteurs et de pages lues est en augmentation tranquille mais constante, ce qui est plutôt bon pour mon petit ego.

Et surtout, je m’amuse beaucoup à écrire, à vous lire, et j’ai découvert avec stupeur et un grand plaisir la richesse du monde des blogs.

Conclusion, c’est reparti pour un tour. Avec pour commencer quelques vieilleries, avant d’attaquer les sorties de la rentrée.

Merci à tous, et à très bientôt ici même.

par Jean-Marc Laherrère
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Samedi 9 août 2008

Après l’indigestion Millenium, j’avais besoin de quelque chose de court, noir et efficace. Il me restait en réserve Hombre, un western d’Elmore Leonard. Il m’a paru faire l’affaire. J’avais raison.

Pour son dernier voyage, la diligence Hatch&Hodges transportent d'étranges passagers. Mis à part le cocher et un employé de l'agence, il y a là, l'ancien administrateur de la réserve apache de San Carlos et sa jeune épouse ; une jeune femme qui vient de passer 30 jours prisonnière chez les indiens ; un cow-boy qui a pris sa place à un jeune soldat en le menaçant ; et John Russell. John Russell est blanc, il a les yeux bleus, mais il a vécu des années avec les apaches de la réserve et se sent plus indien que blanc. Le deuxième jour, la diligence est arrêtée par les amis du cow-boy, qui sont là pour voler l'argent détourné par l'administrateur. Ils partent avec l'argent, une otage, les chevaux et toute l'eau. John Russell devient alors le seul espoir de survie des voyageurs. Un homme qu'ils ont tenu à l'écart pendant tout le début du voyage, un homme qu'ils considéraient comme un sauvage, un homme qui n'a peut-être pas de grandes raisons de leur venir en aide.

Voilà la quintessence des westerns d'Elmore Leonard : Très noir, faisant une description sans concession d'un ouest rude, sauvage, raciste et sans pitié pour les faibles et les vaincus.

Stylistiquement aussi c’est du pur Leonard : Pas un mot de trop, descriptions, dialogues, suspense au cordeau. Le narrateur, comme le lecteur, ne comprend pas ce que veut et ressent Russell, comme lui il découvre, au fur et à mesure, et subit la loi de cet homme discret mais implacable, qui ira au bout de sa logique et de ses convictions, sans jamais tenter de s'expliquer face à des gens qui l'ont condamné à l'avance. Impressionnant, émouvant, impeccable. Juste ce qu’il me fallait …

Accessoirement, le film de Martin Ritt, avec Paul Newman dans le rôle principal est aussi réussi que le roman.

Elmore Leonard / Hombre (Hombre, 1961), Rivages/noir (2004). Traduction de l’américain par Elie Robert-Nicoud.

PS. Petites vacances en vue, retour des billets en fin de semaine prochaine …

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Western et aventure communauté : SOIF DE LIRE...
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Jeudi 7 août 2008

Voilà donc le deuxième volet de Millenium. Bizarrement, ceux qui ont résisté à la milleliumania l’ont en général trouvé moins bon, l’effet de surprise émoussé, ils ont commencé à s’ennuyer. Les fans le jugent souvent plus nerveux, plus thriller.

Quant à moi, je l’ai trouvé assez semblable au premier, avec les mêmes défauts et les mêmes qualités : Il faut encore presque 300 pages (la moitié) pour qu’on soit vraiment pris par la traque et la course de vitesse entre la police, Mikael, Lesbeth et les tueurs, ensuite, on a envie d’aller au bout, pour savoir. La fin, malheureusement, est d’un grand guignol ahurissant, j’y reviens plus loin.

 

Je voudrais tout d’abord revenir sur une certaine lourdeur du style qui m’avait gênée dans le premier, et commence à m’agacer sérieusement au bout d’un bon millier de pages. Voici un exemple type de ce qui m’agace. Page 107, Larsson parle de la thèse de la criminologue bientôt changée en viande froide :

« Le titre était pour le moins ironique – bons baisers de Russie, allusion évidente au 007 classique d’Ian Flemming. »

Pourquoi est-ce que cela m’agace ? Tout simplement parce que je n’ai pas besoin que l’on m’explique que « bons baisers de Russie » est le titre d’un James Bond. J’ai l’impression d’être dans une série télé avec rires enregistrés pour m’expliquer ce qu’il y a de drôle. De deux choses l’une, soit Stieg Larsson prend son lecteur pour un analphabète inculte, soit il est tellement content de son astuce (qui n’est quand même pas le summum de l’humour) qu’il se croit obligé de l’expliquer, pour nous montrer comme il est drôle et cultivé. Que ce soit l’un ou l’autre, ça m’agace.

Lisez Ken Bruen par exemple. Ses romans R&B sont très courts et percutants. L’affreux Brant a un chien qu’il appelle Meyer Meyer. Ken Bruen n’écrirait jamais une phrase pour expliquer que Meyer Meyer est un personnage du 87° district de McBain. Par contre, Brant pourra l’expliquer à un curieux au détour d’une phrase. Cela semble un détail, mais cela fait la différence entre un journaliste qui a une histoire mais ne sait pas vraiment la raconter, et un véritable écrivain.

Autre exemple. Quand Mikael va voir un flic ripoux qu’il s’apprête à dénoncer, ce dernier lui propose un marché en échange de son silence. Voilà ce qu’écrit Larsson :

« Il n’avait pas l’intention de marchander avec Björck et, quoi qu’il arrive, il le dénoncerait. Par contre, Mikael se savait suffisamment dépourvu de scrupules pour jouer double jeu et passer un accord avec Björck. Il ne ressentait aucune mauvaise conscience. Björk était un pourri. S’il connaissait le nom d’un meurtrier possible, son boulot était d’intervenir – pas d’utiliser cette information pour un marchandage à son profit. Mikael n’avait aucun problème à laisser Björck espérer qu’il ait une voie de sortie s’il livrait des informations sur un autre pourri. »

Voilà, un paragraphe entier pour expliquer ce que va faire Mikael, et justifier cette action. Si l’auteur, au bout de 1000 pages, est encore obligé d’expliquer ainsi une action de son personnage principal c’est qu’il y a un problème quelque part. Qu’il l’a mal décrit avant, qu’il ne fait pas confiance à son lecteur, ou que, d’une certaine façon, il sent qu’il y a un manque de cohérence dans ce personnage. Une fois de plus, Ken Bruen dans la même situation n’aurait eu aucun besoin d’expliciter une réaction de Brant, elle aurait été évidente pour le lecteur.

Pas étonnant, avec toutes ces redondances et explications inutiles qu’ensuite les romans soient épais …

 

Revenons au final maintenant et à SuperLisbeth. Dans le premier Lisbeth est déjà un sacré numéro : super intelligente, super hacker. Dans le deux, elle dégomme, avec ses 42 kg, deux malabars rompus à la castagne, et vient même à bout d’un monstre de 2 m et 120 kg insensible à la douleur et d’un ex super agent du super KGB. James Bond et Luke Skywalker n’ont qu’à bien se tenir ! Accessoirement Dark Vador, pardon, le méchant du KGB est son père et le monstre son demi-frère.

Avant de les castagner, elle a battu tous les champions d’échec de Suède les yeux fermés, et, au moment même où elle menait l’assaut de la ferme où se trouve les méchants, d’un coup, a résolu le théorème de Fermat. Si si, elle peut le faire. Bon comme Stieg Larsson n’est pas aussi intelligent qu’elle, il ne nous donne pas l’explication. Dommage.

Pour finir, la fin est d’une incohérence totale : Lisbeth, super génie ayant travaillé pour un boite de sécurité et ayant truffé son appartement de caméras ne se doute pas un instant que son cher papa, pourtant super espion, a truffé, lui aussi, sa ferme de détecteurs et autres senseurs. Donc elle se fait gauler. Et son super espion/tueur de père lui flanque trois balles dans le corps, puis, pas très pro, l’enterre sans même vérifier si elle est morte. Ensuite avec quand même une balle dans le crâne, elle se déterre, revient à la ferme, décanille son papa chéri à coup de hache, et fait fuir le monstre rien que sur sa sale tronche.

Je vous jure, je n’invente rien, je résume. Bon, je crois que je vais rater le 3, où on va sans doute découvrir qu’en fait elle a battu plusieurs fois Bobby Fisher aux échecs, ce qui explique sa déprime et sa folie, et qu’en se battant à mains nue contre des moines du shaolin elle a découvert où se cachait la matière manquante de l’univers, le tout sans même bouger les oreilles.

Je me demande bien comment Tarantino a pu la rater pour Kill Bill. Ciao, Jean-Marc un peu fumasse.

Stieg Larsson / La fille qui rêvait d’une bidon d’essence et d’une allumette (Millenium II)  (Flickan som lekte med elden, 2006), Actes Sud/Actes noirs (2006). Traduction du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars scandinaves communauté : SOIF DE LIRE...
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Mardi 5 août 2008

J’avais écrit fin mars, que le premier Adrian McKinty, à savoir A l’automne je serai peut-être mort, allait passer sur le dessus de la pile … Il y est resté un moment mais ça y est, je l’ai lu.

Michael Forsythe, à peine vingt ans, est obligé de quitter Belfast et de travailler pour la pègre irlandaise à New York. Son intelligence, son entraînement dû à un passage houleux dans l'armée anglaise, et son sang froid le font rapidement remarquer. Un peu trop remarquer, même par la maîtresse du boss. C'est comme ça qu'il va se retrouver dans une prison atroce, au fin fond du Mexique. Une prison dont il ne reviendra qu'avec une idée en tête : se venger.

Voici donc la première apparition de Michael Forsythe que l'on retrouvera dans Le fils de la mort. Dès ce premier volume, le personnage est en place : intelligent, intellectuel même, grande gueule, indiscipliné, plein de ressources, et surtout, décidé à survivre, à tout prix. Et comme McKinty prend un malin plaisir à le plonger dans les situations les plus glauques, c'est forcément très sombre. Je ne sais pas comment fait l’auteur pour rendre plausible une telle accumulation de péripéties qui, racontées par un autre, frôleraient le ridicule, mais il est un fait qu'il arrive à rendre crédible des situations les plus rocambolesques.

Cela tient sans doute à son écriture et à son personnage, à la fois cynique, romanesque, poétique, drôle, et parfois lyrique. Pour résumer, irlandais ! Du moins irlandais comme McKinty, Bruen ou Bateman nous font imaginer les irlandais. A posteriori donc, voici une confirmation : Dès son premier roman Adrian McKinty s’affirme comme un grand du roman noir irlandais, qui compte pourtant quelques pointures. Il présente l’originalité de garder son caractère national, tout en faisant voyager ses personnages d’un côté à l’autre de l’Atlantique.

J’ai appris récemment qu’il vit maintenant en Australie. Alors bientôt un irlandais chez les kangourous ?

Adrian McKinty / A l’automne, je serai peut-être mort (Dead I well may be, 2003), Folio policier (2008). Traduction de l’anglais (Irlande) par Isabelle Arteaga.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars irlandais communauté : SOIF DE LIRE...
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Dimanche 3 août 2008

Encore pour les kids.

Une autre série marche très fort, celle de Kate McMullan s’intitulant L’Ecole des massacreurs de dragons. Le mieux est de commencer par le premier volume de la série, Le nouvel élève (The new kid at school), qui a l’avantage, prévisible, de présenter la majorité des personnages que les lecteurs croiseront ensuite.

A savoir : Wiglaf, petit dernier d’une famille de paysans se nourrissant essentiellement de choux, sous toutes ses formes ; gentil garçon un peu poète et sensible, donc inutile chez lui. Se fiant à une affiche ventant les trésors ramenés par les élèves de la nouvelle EMD (Ecole des Massacreurs de Dragons), ses parents l’inscrivent manu militari dans cette grande école ô combien prometteuse. Premier problème, le pauvre Wiglaf pleure à la seule idée d’écraser une mouche. Deuxième problème, l’affiche est un rien mensongère, et jusque là, à part les frais d’inscription, le directeur n’a pas engrangé grand-chose …

Les autres protagonistes seront donc : Angus, grand tueur de dragons dont la phrase préférée est « j’ai p-p-p-peur ! », Eric, qui est en fait Erica, admiratrice fervente de Sir Lancelot, Zelnoc, magicien le plus calamiteux de la fantazy, Daisy, cochon de Wiglaf, qui grâce à Zelnoc parle en latin de cuisine … Plus les profs et bien entendu, quelques dragons.

Les histoires sont suffisamment bien construites pour accrocher sérieusement les enfants, qui, sensibles au suspense, tremblent pour Wiglaf, Eric et Angus. Mais l’humour est également suffisamment présent pour qu’ils ne soient pas trop tendus. Preuve que ça marche fort, ensuite, ils jouent à Wiglaf et Eric, combattent les dragons, fantômes et autres affreux, et surtout, s’éclatent à parler en latin de cuisine, à savoir : « Salutum chezum vousum, ceum billletum estum finitum ».

C’est couillon, mais ça les fait rire. Annoncé à partir de 8 ans, mais ça marche dès 5/6 ans si ce sont les parents qui lisent.

Kate McMullan (auteur) Bill Basso (illustrations) / L’école des massacreurs de dragons Folio cadet. Traduction de l’américain par Vanessa Rubio.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Pour les minots
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Vendredi 1 août 2008

Il y a presque un an, des copains à qui je faisais part de mon enthousiasme pour Haruki Murakami en général, et Kafka sur le rivage en particulier m’ont offert Chroniques de l’oiseau à ressort. Il était sur ma table de nuit, mais avait été recouvert par des piles de polars. Et j’hésitais à me lancer dans ce pavé de 850 pages. Grâce aux vacances, plus calmes en termes de sorties, j’ai enfin pu le lire. Si vous passez par ici, Hervé et Isa, merci.

Toru Okada était secrétaire dans un cabinet juridique, jusqu’à sa démission, donnée sans raison bien précise. Depuis il est homme au foyer, s’occupe de la maison et prépare le repas en attendant sa femme Kumiko. Jusqu’au jour où leur chat, disparaît. A partir de là sa vie déraille. Il reçoit des coups de fils érotiques d’une inconnue, rencontre une voyante coiffée d’un chapeau rouge, fait la connaissance d’une adolescente spécialiste de perruques ... et Kumiko disparaît à son tour, sans laisser de traces. Et ce n’est que le début d’une étrange aventure qui le verra affronter ses cauchemars, et ceux des autres, au fond d’un puits.

Ceux qui connaissent déjà Haruki Murakami savent bien qu’il est absolument impossible de résumer ses romans. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. Ils savent également qu’ils sont tellement riches, complexes, peu explicites et qu’on passe forcément à côté de beaucoup de choses, chacun y piochant ce qu’il peut, ou ce qu’il veut. Une fois de plus, celui-ci ne fait pas exception. Parmi les multiple thématiques abordées dans cet ouvrage, on peut citer, en vrac, une réflexion sur le monde du travail et la vie quotidienne au Japon, le traumatisme de la guerre en Chine, et de la débâcle de 1945, la culpabilité, la manipulation politique et individuelle, l’importance du rêve, la difficulté d’assumer ce que l’on est ...

Autant de thèmes, et bien d’autres, qui passent, comme un rêve éveillé dans ce roman envoûtant de plus de 800 pages qui réussit l’exploit, malgré ses digressions et ses récits en apparence sans liens les uns avec les autres, de repêcher le lecteur juste quand il a l’impression d’être complètement perdu.

L’auteur nous perd, nous hypnotise, nous présente l’un après l’autre une multitude de personnages pas toujours liés les uns aux autres, avant de nous récupérer, in extremis, et de donner, dans une final extrêmement prenant, une cohérence à l’ensemble.

Chroniques de l’oiseau à ressort est un roman qui peut passer en quelques pages de la violence la plus noire à la poésie la plus lumineuse, de l’horreur à l’humour, de tragique au comique, toujours en finesse, sans la moindre lourdeur. Un roman à la fois poétique, réaliste, fantastique, historique, onirique ... Un roman que l’on referme comme on sort d’un rêve, enchanté au sens premier du terme, encore un peu paumé, avec l’impression d’avoir saisi quelque chose d’important, même si on ne comprend pas tous les détails.

Vraiment du grand art, qui demande juste un peu de temps et de persévérance. Mais j’ai quand même une légère préférence pour Kafka sur le rivage ...

Haruki Murakami / Chroniques de l’oiseau à ressort  (Nejimaki-dori kuronikuru, 1994), Points Seuil (2001). Traduction du japonais par Corinne Atlan avec Karine (ou Catherine ?) Chesneau.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche communauté : SOIF DE LIRE...
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Jeudi 31 juillet 2008

Etant en train de terminer un énorme pavé dont je parlerai demain (suspense), une petite pause douceur pour inaugurer une nouvelle catégorie : lectures per le bambini ! D’où me vient donc cet italien plus qu’approximatif ? C’est juste que je vais commencer par une petite perle italienne, qui a enchanté Gabriel 7 ans, et a même intéressé, sans autant de passion mais quand même, sa soeur Ana de 5 ans.

Les deux premiers volumes de Tous Pirates viennent d’être traduits en français. Dans le plus pur style des grands feuilletonistes, tel notre Dumas national, ou le grand Salgari pour les italiens (référence obligatoire au vu de la thématique des pirates), le troisième volume est déjà annoncé à la fin du second, et j’ai même vu, sur le site de l’auteur, qu’il y en a déjà un quatrième en Italie.

Venons en au fait.

Mongard est un barbier français, provençal, qui après avoir bourlingué dans le nouveau monde, aimerait bien rentrer au pays. Timmy Kid est, comme son nom l’indique, un gamin qui a une envie, et un besoin pressants de quitter les Caraïbes. Ils embarquent donc sur le premier navire en route vers l’Europe, sans savoir qu’ils commencent ainsi une fabuleuse carrière de pirates.

Des colosses tatoués, un gamin malin, un capitaine qui aime lire, deux spadassins (un espagnol et un portugais), un étrange guerrier venu d’orient, un cuistot bougon, un quartier maître qui jure comme un vrai marin, des indiens, une belle jeune fille, des pirates, des navires anglais, français, espagnols ... Touillez le tout, jetez le en pleine mer, agitez au moyen d’une bonne tempête. Ajoutez des épices, des odeurs, un bouillon de tortue, des fruits exotiques et servez à une population bigarrée, venue des quatre coins du monde.

Résultat sans surprise, le minot ouvre grand les yeux, les oreilles, et même la bouche, au risque d’y laisser entrer quelques mouches. Mais attention, avertissez-le avant, vous ne pourrez pas tout lire d’un coup, il faudra attendre demain pour la suite. Et il y a un second tome. Et à la fin du second, la découverte d’une carte au trésor, donc une suite.

Un récit d’aventure « à l’ancienne », c’est à dire qui prend son temps, définit les personnages peu à peu, les fait se découvrir et se dévoiler, et n’hésite pas à consacrer des chapitres entier à la description de la navigation, de la beauté d’une île, de l’enchantement d’un marché ou à d’une leçon d’escrime sous la lune. Qui ne se sent pas obligé d’accumuler les péripéties, les coups de théâtres, et les hurlements hystériques. Un roman d’aventure comme on les aime, qui nous ramène en enfance, et qu’on prend donc un très grand plaisir à lire à ses pitchouns. Qui, s’en rendant compte, demandent immédiatement la suite.

Après ça, dans quelques années, il suffira de continuer avec Le corsaire noir d’Emilio Salgari, et peut-être un jour, si nous avons la chance, la traduction et/ou réédition, enfin, de sa série consacré à Sandokan, le Tigre de Malaisie.  Ou de passer au grand Alexandre. Lectures qui amènent ensuite naturellement à Paco Taibo II. Et oui, je prépare le terrain.

Sebastiano Riuz Mignone (auteur) Manuele Fior (illustrations) / Navire en vue (Tous pirates Vol1.) et A la poursuite du cracheur de feu (Tous pirates Vol2.)  (Contro tutte le bandiere et Affondate la Cacafuego !, 2007), Nathan jeunesse (2006). Traduction de l’italien par Fabienne-Andrea Costa.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Pour les minots
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