« Je suis la grille, le chien, le mur, les tessons de bouteilles tranchants. Je suis le fil de fer barbelé, la porte blindée. Je suis le tueur. Bang. Bang. Bang. »
Ainsi pensait Máiquel, jeune homme issu des quartiers pauvres, devenu assassin de gamins des rues à la solde des puissants de Sao Paolo. Devenu riche, reconnu, félicité ... Jusqu’à l’erreur. Il tue le fils d’un dentiste, et devient l’ennemi numéro 1, le monstre, en cavale. Cela s’était dans O matador, premier roman traduit en France de la brésilienne Patricia Melo.
Depuis on a pu lui découvrir un humour pince sans rire dans le très drôle Eloge du mensonge, et une nouvelle plongée en Enfer, l’enfer des bandes organisées qui tiennent les favelas de Rio.
Et aujourd’hui, revoilà Máiquel, dix ans plus tard : « Je suis en cavale. Et il
y avait du monde au cimetière. D’où sortaient tous ces nègres ? J’ai pris peur, je ne me suis même pas approché. Un tas de nègres, deux filles en short, je m’en fiche, on pouvait lire sur le
tee-shirt de l’une d’elles. Je n’aime pas l’agitation. Je l’évite au maximum. C’est mon truc. Je suis en cavale. ». Ainsi débute Monde perdu.
Máiquel, est donc toujours en cavale, toujours recherché, mais il est assez facile de ne pas se faire prendre au Brésil, si on sait rester à l’écart de l’agitation. Seulement à l’occasion de la mort de sa tante, il récupère un peu d’argent, et se met à repenser à son passé. Et en particulier à son ancienne copine Erica, qui est partie avec un pasteur évangéliste dix ans auparavant, en amenant sa fille avec elle. Aujourd’hui Máiquel est décidé à la récupérer, et à se venger du pasteur. Il entame une longue poursuite qui le mènera à travers tout l’intérieur du pays.
Máiquel est un tout petit peu apaisé, à peine. Par rapport à O Matador, le rythme est moins saccadé, les phrases un petit peu plus structurées, les pensées un peu plus développées. Máiquel a vieilli, il s’est construit, s’est un tout petit peu assagi. C’est l’une des grandes forces de ce roman de rendre cette transformation perceptible uniquement par le style, le rythme de la phrase.
Sinon, si le constat est un peu moins violent (Máiquel tue moins), il n’en est pas moins sombre. Comme dix ans auparavant, les pauvres payent, toujours ; les riches s’en sortent, toujours. Le pays est moche, gangrené par la misère, la laideur, le mercantilisme. L’hypocrisie et la tricherie gagnent partout, chez les religieux, les flics, les possédants, les trafiquants en tous genres. Máiquel traverse le pays et le voit au travers de son indifférence, son dégoût, sa violence et sa désillusion. Personne ne trouve grâce à ses yeux, hommes, femmes, militants des sans-terre ou trafiquants de drogue. Seul un vieux chien boiteux et galeux l’accompagne dans un voyage qui ne peut se terminer que par une désillusion de plus.
A travers le prisme déformant de sa vision, le lecteur découvre un Brésil bien éloigné des clichés habituels. Un Brésil partiel, forcément, mais un Brésil qui existe, et que l’on ne voit que très rarement ailleurs. La lecture de Monde perdu n’est ni facile ni aimable, mais pour qui aime le noir, elle confirme le talent immense de Patricia Melo.
Patricia Melo / Monde perdu (Mundo perdido, 2006), Actes Sud (2008). Traduction du brésilien par Sébastien Roy.
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