Mercredi 30 janvier 2008

Après les aventures enthousiasmantes du gang de la clé à molettes, Gallmeister publie Le feu sur la montagne, un roman antérieur d’Edward Abbey, où il fait déjà preuve de la même combativité, et du même refus de ce que tous, pourtant, présentent comme inéluctable.

 

abbey-feu.jpgJohn Vogelin est vieux, rude et très têtu. Le désert et les montagnes qui entourent son ranch au cœur du Nouveau-Mexique sont toute sa vie. Son grand-père et son père l’ont défendu, les armes à la main, contre les apaches, les banques et les compagnies de chemin de fer. Aussi l’armée américaine tombe-t-elle sur un os le jour où elle vient l’exproprier pour agrandir son champ de tir de missiles. Aucun argument, qu’il soit financier, juridique ou patriotique ne fera bouger John de sa terre. Quant aux menaces, elles ne font que rendre encore plus granitique son refus de tout compromis.

 

Prévoyez d’avoir à portée de main un grand verre d’eau glacée et une paire de lunette de soleil. Le simple fait d’ouvrir ce roman va faire souffler chez vous un vent chaud et sec, va faire plisser vos yeux, va vous assécher les papilles. Le désert est palpable à la lecture de ces pages, les couleurs éclatantes, la luminosité aveuglante,  la chaleur accablante.

 

Et que dire de John Vogelin, rude, minéral et inébranlable comme sa terre ? Quel personnage ! Capable de fixer des limites, et de s’y tenir, préférant avoir raison seul que tord avec une bande de cons. En ces temps de consensus mou, de politiquement correct, et d’acceptation de tout et de son contraire, au nom de la force des choses, Edward Abbey et son personnages affirment et confirment qu’un homme doit se dresser, jusqu’au bout, contre ce qu’il considère comme inacceptable. En ces temps où le bonimenteur au sourire de publicité est un héros, où l’apparence et l’argent sont les seules choses qui comptent, où nos politiques prétendent ne rien pouvoir faire parce que la mondialisation, l’Europe, le marché, l’économie … John Vogelin oppose un NON indéracinable, indiscutable, non négociable.

 

Quand on lui oppose l’argument définitif de la sécurité nationale, mise en danger par l’ours soviétique voilà ce qu’il répond :

 

« D’accord […] il y a plus de sécurité nulle part. Je ne veux pas de sécurité. Je veux mourir dans le ranch de mon père. »

 

Même si l’on ne partage pas forcément le combat du vieux couguar, on ne peut qu’admirer son courage. Et peut-être s’en inspirer un tout petit peu.

 

Edward Abbey / Le feu sur la montagne (Gallmeister/Noire, 2008)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains
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Lundi 28 janvier 2008

Il est rare de lire des polars australiens, depuis que l’on n’a plus de nouvelles de Cliff Hardy, le privé dur à cuire de Peter Corris. Séquelles, le premier roman de l’australien Peter Temple est donc le bienvenu.

Après une arrestation qui a tourné au drame Joe Cashin a quitté la criminelle de Melbourne pour retournerundefined s’enterrer dans le bled de province où il retape la maison d’un oncle. L’automne est bien avancé quand son quotidien est bouleversé par la mort d’un notable local, tabassé à mort dans sa luxueuse villa. L’enquête désigne très vite trois jeunes aborigènes comme les coupables bien pratiques. Quand ils sont abattus lors de leur arrestation par la police locale, l’affaire prend une ampleur nationale. De son côté, Joe Cashin n’est pas convaincu, et reste persuadé que l’enquête a été bâclée.

Soleil, surf et athlètes bronzés aux dents éclatantes. C’est ça l’Australie non ? Pas vraiment à en croire Peter Temple. Chez lui ce serait plutôt pluie, corruption et racisme.

Du côté de Cromarty, dans le sud du pays (n’oublions pas qu’en Australie, le sud, c’est là qu’il fait froid), l’automne est venté, froid et pluvieux, la bourgeoisie locale fait … la pluie et le beau temps, et il ne fait pas bon être noir, cultivé ou homosexuel (sans parler de ceux qui ont le malheur de cumuler les « tares »). La police et la population sont ouvertement racistes, et les jeunes aborigènes, déjà décimés par le chômage et la drogue meurent plus qu’ailleurs en détention, dans l’indifférence générale.

Il faut accepter de prendre son temps avec Joe Cashin, le suivre les balades de son personnage à travers des landes que l’on verrait plutôt en Irlande qu’en Australie, vivre au rythme de son blues et de ses douleurs de dos, accepter de se laisser engluer dans la somnolence de cette petite ville de province un rien arriérée. Le tableau est sombre, désespérant, le racisme, l’intolérance, la fermeture d’esprit pèsent autant sur l’atmosphère que le plafond de nuages bas. Ce qui n’empêche pas quelques accélérations brutales et sanglantes … Au final, un roman bien noir, auquel des dialogues très hard-boiled viennent heureusement ajouter de temps en temps un légère touche d’humour.

Peter Temple / Séquelles (Série noire, 2008)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars des antipodes
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Vendredi 25 janvier 2008

 

Cette chronique est un peu spéciale. Elle traite d’un auteur que j’ai appris à apprécier peu à peu, et qui mérite quelques lignes de présentation.

 

undefinedSi, dans quelques années, des historiens ou des sociologues veulent savoir comment on vivait à New York en 1950 et 2000, ils peuvent faire l’impasse sur tous les essais du monde et se « contenter » de lire la série écrite par Ed McBain consacré aux flics du 87° District. En une cinquantaine d’ouvrages, écrits entre 1956 et 2002, il fait le portrait de la ville et de ses habitants en toutes saisons, par tous temps et à toutes les époques. Ses intrigues passent en revue tous les délits possibles et imaginables, et se déroulent dans tous les secteurs de la société new-yorkaise, scannant ses évolutions économiques, morales, sociologiques … Le tout au travers de romans qui, grâce à un sens époustouflant du dialogue et une maîtrise parfaite de la construction laissent une impression, ô combien trompeuse, de facilité.

 

A cause justement de cette facilité apparente, il peut être difficile d’appréhender la grandeur de cette saga à la lecture d’un volume isolé. Je plaide coupable. Je me souviens encore du premier McBain que j’ai lu, il s’agissait d’Isola Blues, j’avais bien aimé, mais cela ne m’avait pas marqué plus que cela. Devant l’engouement de maîtres du polar qui le cite comme la référence, je fis un excellent achat : Un des 8 volumes que les éditions Omnibus consacrent à l’intégrale du 87° District. Le bon choix.

 

Au deuxième ou troisième roman on est devenu familier des personnages, on commence à percevoir l’immensité du tableau complet, et on devient accro. On est alors comme le chercheur d’or qui vient de découvrir une veine particulièrement riche : Plus de cinquante romans à découvrir ! Depuis, j’ai toujours sur ma table de nuit un recueil en cours, histoire de pouvoir prendre des nouvelles de Steve Carella, Meyer Meyer, Willis, Brown, Kling … et les autres si le besoin se fait trop pressant. J’attaque ici le Volume 4. Ils peuvent tous se lire indépendamment.

 

La rousse est un opus hivernal écrit en 1968, dominé par la figure d’un des plus grands adversaires du 87° District, le Sourd. C’est également un opus d’une tonalité humoristique, qui voit les pires enchaînements d’emmerdes tomber sur les têtes de nos flics préférés, à commencer par celle du pauvre Carella. L’ennui, quand on se replonge dans McBain, c’est qu’on n’a plus envie d’en ressortir. Grâce à un effort de volonté surhumain, je suis passé à autre chose. Mais le Volume 4 reste là, à portée de main …

 

Ed McBain / La rousse (Omnibus, série 87°district Vol 4, 2003)

 

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars grands classiques
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Jeudi 24 janvier 2008

Un recueil court, noir, sans sucre d’Emmanuelle Urien.

 

13 personnages, en marge, maltraités, mal dans leur peau … beaucoup de femmes, quelques hommes et même un gamin. Beaucoup de détresses ordinaires, quelques destins extraordinaires. Le désarroi face à la maladie, la folie … et la mort.

 

13 nouvelles noires, folles, grinçantes, méchantes, affolantes, drôles.

 

13 points de vues, narrations, plongées dans l’humanité, plus ou moins perturbée, d’un personnage.

 

Mais encore et surtout, 13 petites noires, étincelantes, fignolées, ficelées, façonnées à la perfection.

 

Un recueil qui porte très bien son titre. Pas de flotte pour allonger la sauce. Pas de lavasse. Que du noir, du ristretto. Intense, parfumé, savoureux, amer, concentré. A déguster sans modération, sauf pour ceux que le noir empêche de dormir …

 

Je sais bien que c’est un peu court, mais il me semble difficile d’en parler davantage quelques jours après avoir écrit sur Toute humanité mise à part. Je pourrais répéter ici tout le bien que j’en disais alors, quasiment mot pour mot. Les histoires sont différentes, les qualités d’écriture et d'émotion sont les mêmes.

 

Emmanuelle Urien / Court, noir, sans sucre (L’être minuscule, 2005)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars français
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Mercredi 23 janvier 2008

Voici en édition de poche le deuxième volume que Valerio Evangelisti a consacré à Pantera, pistolero mexicain, et prêtre vaudou.

 

evangelisti-anthracite.jpgAnthracite commence en 1875, quand Pantera est recruté par les Molly Maguires, une société secrète irlandaise qui se bat pour l'amélioration des conditions de travail de ses concitoyens dans les mines de charbon de Pennsylvannie. Il doit trouver et abattre un espion infiltré au plus haut niveau de l'organisation. Sur place, il va devoir faire semblant de faire partie de l'agence Pinkerton qui pourchasse les Molly et casse les syndicalistes et grévistes. Pantera, pris entre plusieurs intérêts contradictoires, va s'apercevoir qu'il est manipulé par des forces bien plus grandes qui ont entamé une bataille dont l'issue pourrait avoir une influence durable sur le futur des Etats-Unis d’Amérique.

 

Avertissement au lecteur : En 450 pages Valerio Evangelisti réussit à écrire, un western, un roman fantastique et un roman social. Il y mêle l' histoire des débuts de l'industrialisation des US, les premiers pas du syndicalisme et du socialisme en Amérique,  la lutte entre le chemin de fer et les propriétaires terriens, la fin des légendes de l'ouest, les rivalités entre immigrants qui ont importé haines européennes, les conditions de vie atroces des ouvriers américains en cette fin de XIX°, le racisme et la xénophobie, l’histoire d’un certain nombre de société secrètes … Et j'en oublie.

 

Résultat, c'est touffu, très dense, il y a beaucoup de personnages, et cela demande un minimum d'attention. A éviter quand on est trop fatigué, ou qu'on a la tête trop prise. A éviter également quand la grippe couve et qu’on pense au ralenti. A éviter encore si l’on n’a pas trop le temps de lire, et qu’on progresse par paquets de 2 ou 3 pages.

 

Par contre, si vous n’êtes affecté par aucun des problèmes ci-dessus, si le mélange des genres ne vous rebute pas, plongez, tête baissée, dans ce tourbillon, perdez-vous y, vous en sortirez étourdis. Et sans doute un peu plus savants.

 

Valerio Evangelisti / Anthracite (Rivages noir, 2008)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars italiens
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Lundi 21 janvier 2008

Il y a trois ans Angelo était au sommet de sa carrière : propriétaire de la société la plus en vue dans le domaineundefined de la protection informatique, il vivait une vie de rêve à Milan. Aujourd’hui il a tué un homme à la sortie d’un restaurant à Milan, il est en fuite, et n’a presque plus un sou. Ses connaissances en informatique lui permettent, sans se faire prendre, de communiquer à celle qui a été désignée pour juger son affaire. Il veut absolument lui expliquer son geste. Et il veut finir de se venger de ceux qui l’ont fait tomber.  Une étrange correspondance se noue entre la juge et l’assassin.

 

Le résumé laisse supposer que l’on va lire un thriller, ou un brillant exercice de style, version moderne (par mail) des romans épistolaires. Et c’est effectivement un exercice de style brillant, et un thriller parfaitement mené. Mais ce n’est pas seulement cela.

 

Au travers le récit d’Angelo, et des réponses de sa juge, c’est tout un pan de notre société moderne qui est dévoilé : Morgue et impunité des riches, reniement de ceux qui croient être sortie de leur classe, désillusions, blanchiment d’argent, perte de références morales, corruption, circuits parallèles de blanchiment d’argent, détresse de ceux qui ne font pas partie de « vainqueurs » et restent, de plus ne plus, sur le bord de la route …

 

Et ce n’est pas tout. C’est aussi un splendide hommage à Simenon, et au grand Jacques Brel. Pour finir, c’est le portrait touchant et émouvant d’un certain nombre de personnages qui ont réussi à échapper à la loi toute puissante de l’argent pour l’argent.

 

Décidément, le roman noir italien se porte bien, de De Cataldo à Camilleri, en passant par Carlotto, Evangelisti, le collectif Wu Ming, Dazieri, Pincketts, Di Cara, Fois ... La contestation, la variété des formes, des styles, la cohérence des constatations et des indignations nous viennent souvent d’Italie.

 

Alessandro Perissinotto / A mon juge (Série noire, 2008)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars italiens
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Vendredi 18 janvier 2008

Qui a dit : "Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé… parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance." ?

 

Sa sainteté romaine, tant aimée des enseignants qu’il ne peut pas aller faire une conférence à l’université de Rome ? Un intégriste allumé ? Un membre de l’administration Bush ? Un fondamentaliste tenant du créationnisme ? point du tout. Cette citation exacte faisait partie du discours prononcé par notre Président de la République lors de son allocution du 20 décembre 2007 dans la salle de la signature du Palais de Latran.

 

Ceux qui douteraient, à juste titre tellement c’est énorme, peuvent aller vérifier sur le site même de l’Elysée.

 

Effaré, j’ai cherché sur Google des réactions horrifiées, menaçantes, indignées, des interpellations, une levée de bouclier des députés (tous bords confondus), une réaction du Ministre de l’Education, des pétitions initiées par les instituteurs, les citoyens, les journalistes, les garants de notre constitutions et de nos valeurs … Je n’ai rien trouvé.

 

Ai-je mal cherché ? Si oui merci de me signaler où réagir. Si non, je suis prêt à initier une pétition, lettre, fax … pour réagir. Ne l’ayant jamais fait (j’ai souvent suivi, jamais initié), merci de toute l’aide que vous pourrez m’apporter pour que cette provocation ne passe pas inaperçue.

 

Merci.

 

PS. Je sais, je réagis à retardement, l’allocution date du 20 décembre, mais mieux vaut tard que jamais.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Mauvaise humeur
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Vendredi 18 janvier 2008

Revoilà Hervé Sard qui après Vice Repetita, nous offre avec Mat à mort un nouveau « petit polar » bien frais à se jeter dans le gosier :

undefinedRobignon et Calignon, deux petites villes de province bien calmes. Certainement pas l’endroit où on s’attend à croiser un tueur en série. Et pourtant … Et pourtant au quatrième paroissien d’une quarantaine d’année qui meurt d’une crise cardiaque le chef de la police locale commence à se poser des questions. Puis c’est un cinquième, un sixième … Avec un grand sens de l’équité : un pour Robignon, un pour Calignon, et ça recommence. La psychose ne tarde pas à s’installer, et à se préciser quand les habitants s’aperçoivent que toutes les victimes avaient joué ou vu un match de foot, trente ans auparavant …

On a parfois besoin d’un bon polar, n’ayant d’autre prétention que celle de nous faire passer un bon moment, sans pour autant sombrer dans la facilité. J’écris sans autre prétention, mais c’est déjà énorme de divertir intelligemment (je marche là sur les traces du grand Desproges qui le dit un jour de bien belle manière, mais je ne retrouve plus la citation).

Si vous voulez vous divertir, et éviter de plonger dans la déprime ou la rage que suscitent les polars bien noirs ancrés dans notre triste réalité, vous pouvez ouvrir en toute confiance vers ce roman. Vif, alerte, gouleyant comme un blanc bien frais descendu à l’ombre d’une pergola en plein été, il se lit d’une traite, sourire aux lèvres. Que demander de plus ?

Hervé Sard / Mat à mort (Krakoen, 2007)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars français
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Jeudi 17 janvier 2008

Les onze nouvelles du recueil Les beaux dimanches ont pour protagonistes un moine japonais, un gamin passionné de jeux, une femme jalouse, un flic amateur de jazz, un navarin d’agneau, une famille désunie autour d’un navarin, un passeur pendant seconde guerre mondiale, une femme en bisbille avec ses voisins … Des êtres souvent hantés par leur passé, parfois au bord de la folie, presque toujours en manque de quelque chose. Elles se terminent souvent mal, parfois même très mal.

 

magali-duru.jpgDécidément les toulousaines broient du noir. Elles le broient en fine poudre, le font infuser, et en tirent des breuvages sombres, concentrés et parfumés. Comme sa collègue Emmanuelle Urien, également éditée chez Quadrature, Magali Duru cisèle les mots, les fait chanter, embaumer, valser ou claquer comme un fouet. Elle donne magnifiquement à voir, et à entendre, mais également à toucher le parcours du pinceau sur la page, à sentir le muguet ou le rat crevé, à goûter les fleurs des champs ou un œuf en cocotte. Tous les sens participent à la fête. Tous, toujours, ont une importance dans le récit. Rien de gratuit, pas un mot de trop.

 

Ces deniers temps, la nouvelle noire française se porte bien, Magali Duru, Emmanuelle Urien, Jan Thirion ou Max Obione venant rejoindre les glorieux précurseurs. Chacun a son ton, son style, ses spécificités. Magali Duru se démarque entre autres par sa façon de dire au lecteur le minimum nécessaire à la compréhension, tout en laissant assez de zones d’ombres et de doutes pour laisser une large place à son imagination. Il s’agit d’un exercice délicat, au cours duquel l’auteur prend en permanence le risque d’être trop elliptique et de donner l’impression de ne pas totalement maîtriser son histoire, laissant sur le bord de la route un lecteur frustré. Ce n’est jamais le cas ici. Tout au long de ces onze nouvelles Magali Duru danse sur la corde raide, fait trembler le spectateur, sans jamais tomber.

 

Magali Duru / Les beaux dimanches (Quadrature, 2007)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars français
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Mercredi 16 janvier 2008

Eddie Florio, anciennement Eddie Lombardo est, depuis toujours, une pourriture. Dans les années 20, il a à peine seize ans quand il renonce à une lucrative carrière de maquereau pour commencer à trahir sa classe, à commencer par son père et ses frères très engagés dans les luttes sociales sur le port de Seattle. Son parcours ne sera plus que meurtres, trahisons, violence et compromission, de San Francisco à New York. Dans le même temps il prend du galon au sein des syndicats les plus corrompus, intimement liés à la mafia. La crise des années trente, le deuxième conflit mondial, puis la guerre paranoïaque et hystérique de McCarthy contre le communisme lui permettront d’exprimer pleinement ses talents. Jusqu’à qu’il ne serve plus à rien, et soit écrasé.

 

Valerio Evangelisti est plus connu des amateurs de SF que des lecteurs de polars. Son personnage de Nicolas Eymerich, grand inquisiteur aragonais a marqué, à juste titre, les esprits. L’originalité de ses histoires mêlant des intrigues moyenâgeuses et la science la plus moderne également. Il signe avec Nous ne sommes rien soyons tout un roman noir dans la plus pure tradition des grands précurseurs, Hammett en tête. Il le fait, bien évidemment, avec la patte Evangelisti.

 

evangelisti-soyons-tout.jpgOn ne peut pas lui reprocher d’avancer à couvert, le titre annonce la couleur, il est question de mouvement syndical, de communisme, de luttes. Comme nous sommes dans un roman noir, il est également question de corruption, de crime et de liens entre le pouvoir et la mafia. Comme pour sa série de SF, il met en scène un « héros » particulièrement malfaisant. La comparaison s’arrête là. Si Eymerich est un ascète fanatique habité par ses idéaux (ce qui justifie les pires tortures qu’il peut ensuite infliger), Eddie lui a un objectif unique : satisfaire tous les désirs, même et surtout les plus malsains … d’Eddie Florio.

 

Le roman tombe à pic pour rappeler que tous les « avantages » qu’il faudrait abandonner au nom d’une soi-disant modernité, qui n’est jamais qu’un retour au début du XX° siècle, ont été arrachés de haute lutte, au prix de sacrifices, de morts, et de ce qu’il faut bien appeler la lutte des classes (même si on nous dit que cela n’existe plus, la bonne blague.)

 

Cette grande fresque du crime, grandeur et décadence d’un petit truand sans morale nous arrive alors qu’aux USA le onze septembre a permis de rogner de façon non négligeable les libertés individuelles et a remis au goût du jour l’accusation « d’anti-américain » chère aux maccarthistes ; alors que partout les droites au pouvoir rognent, sous prétexte de mondialisation, les avancées sociales durement acquises ; alors que de Seattle à Gènes, les mouvements de contestation de l’ordre établi sont réprimés avec une violence que l’on croyait oubliée. Elle nous dit que, contrairement à ce qu’on nous raconte, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et qu’il faudrait peut-être commencer sérieusement à penser à nous bouger.

 

Les artistes, les vrais, sont plus sensibles que le commun des mortels. Ces derniers temps, Moi, Fatty de Jerry Stalh, Les bâtisseurs de l’empire de Thomas Kelly, Soleil Noir de Patrick Pécherot et maintenant ce roman se déroulent, totalement ou en partie, dans les années 20-30. Je crois savoir que le futur roman de Dennis Lehane a pour théâtre un mouvement de grève en 1919. Il peut s’agir d’une simple coïncidence. On pourrait aussi y voir les avertissements d’écrivains qui, chacun à sa façon, sentent des résonances entre cette période de l’histoire et la nôtre. Il serait bon de les écouter. Juste pour éviter que cela se termine de la même façon.

 

Valerio Evangelisti / Nous ne sommes rien soyons tout ! (Rivages thriller, 2008)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars italiens
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