Mercredi 31 octobre 2007

peau-froide.jpgAvec La peau froide, Albert Sanchez Piñol, au travers du récit du combat de deux hommes seuls sur une île contre des hordes de monstres humanoïdes aux mains palmées et à la peau froide, nous plongeait dans les profondeurs de l’âme humaine. Des profondeurs pas particulièrement réjouissantes. Il se servait d’un prétexte fantastique, pour démonter de façon impitoyable la logique absurde et meurtrière des conflits purement "humains" qui prolifèrent à la surface de notre belle Terre. Il le faisait avec une efficacité redoutable, réussissant à captiver le lecteur avec juste un phare, deux hommes, et une troupe de « monstres ».

 

Il revient avec Pandore au Congo, le pendant terrestre du premier roman qui lui, vous l’aurez compris, était marin.

 

Nous sommes en 1914. Thommy Thomson est le nègre du nègre du nègre d’unpandore.jpg écrivaillon boursouflé qui publie des kilomètres de romans racistes, évangélistes et guerriers. Il commence à désespérer quand il est abordé par un avocat qui lui fait une offre étrange : Il doit aller tous les quinze jours rencontrer Marcus, en prison. Il est accusé d’avoir tué deux aristocrates anglais au Congo. Son cas semble indéfendable, d’autant plus qu’il raconte une histoire absolument incroyable. Il devra écouter cette histoire, et en tirer un roman. Une histoire qui, au cœur du Congo, autour d’une mine d’or, aurait vu Marcus sauver l’humanité de l’invasion des Tectons, venus du centre de la Terre …

 

Albert Sanchez Piñol fait preuve ici de la même originalité, et du même sens de l’intrigue absolument diabolique que dans son premier roman. Il le fait dans un autre style, remplaçant son huit clos étouffant par un roman d’aventure, de voyage, jonglant entre les époques et les lieux, passant du roman d’amour ou fantastique à la Jules Verne, avec un passage bref mais intense par les tranchées de la guerre de 14-18 …

 

Il s’amuse avec ses personnages et avec son lecteur, pour lui assener, à la toute fin que, même s’il a deviné quelques petites choses, il s’est quand même fait mener par le bout du nez.

 

Le style est alerte, l’humour souvent présent, bref, un vrai régal totalement inclassable. Comme son premier roman, sous l’imaginaire romanesque se cache une mise à plat impitoyable de la nature humaine, avec notre peur et notre haine de l’autre, qui mènent immanquablement à la catastrophe, sans l’aide d’aucune force étrangère.

 

Tout cela avec un humour très british (mais il est vrai qu’une bonne partie du roman se déroule à Londres), et les descriptions drôles d’une harpie, d’un plumitif frustré de ne pas voir son talent reconnu, et surtout, surtout de Marie-Antoinette, la tortue la plus hargneuse et vindicative de la littérature mondiale.

 

Point de détail, comme le précédent, ce roman a été écrit en catalan.

A dans quelques jours après une pause iodée en Pays Basque.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars espagnols
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Mardi 30 octobre 2007

Parmi les DvD conseillés par l’incontournable guide du cinéma pour les enfants, il y a trois opus des aventures de Sinbad, les trois produits par le géant de l’animation Ray Harryhausen.

 

Sinbad.jpg Mes deux gamins sont maintenant des habitués des « vieux films », avec effets spéciaux kitsch, éventuellement en noir et blanc, et même parfois muets. Mais je commençais à me dire qu’ils devaient être des extraterrestres comparés à leurs copains nourris aux Spiderman, Batman, Disney survoltés, et autres super héros plus ou moins manganisés.

 

Samedi, test grandeur nature avec un copain de Gaby, 6 ans comme lui. Mon grand choisi Le voyage fantastique de Sinbad, réalisé en 1974. Avec, outre le beau Sinbad et ses chemises largement ouvertes sur des pectoraux bien dessinés, alias John Pillip Law, un petit monstre volant, de la magie, une figure de proue animée qui se bat contre Sinbad et ses copains, un oracle au look vaguement hellénique, et en vedette, une statue de Kali qui armée de six sabres leur donne du fil à retordre, et surtout un centaure cyclope qui, après s’être battu contre une sorte d’aigle/lion sera, bien entendu, défait par le valeureux Sinbad.Sinbad-girl-01.jpg

 

Je serais hypocrite de ne pas citer également pour le plaisir des papas, l’héroïne de service, alias Caroline Munro, qui maîtrise parfaitement ses deux expression (« j’ai peur » et « qu’il est beau Sinbad », avec une variante, « j’ai peur mais qu’il est beau Sinbad »), et surtout revêt des tenues superbes qui, si elle ne sont pas forcément adaptées à l’aventure en milieu hostile, permettent de mettre superbement en valeur ses meilleurs atouts. Je signale pour ne pas être taxé de machisme que Sinbad est là pour le plaisir des mamans, et que son jeu non plus ne brille pas par son inventivité.

 

Résultat : deux gamins complètement scotchés devant l’écran, absolument insensibles bien entendu au côté kitsch, sans parler de la présence de divinités indiennes en pleine Méditerranée, mais angoissés juste ce qu’il faut pour avoir peur, mais pas trop, et enthousiasmés par les prouesses au sabre de Sinbad (pourtant très, très éloignées des chorégraphies à la Jet Li, et c’est peu de le dire).

 Simbad-Kali.jpg

Et surtout deux minots finalement bien contents que je vienne avec eux pour le dernier quart d’heure, après l’apparition de l’effrayant cyclope/centaure (ce qui m’a permis d’apprécier une fois de plus le jeu délicat de la belle Caroline).

 

Parce qu’à cet âge, un monstre est un monstre, qu’il soit animé avec les dernières technos 3D, ou que ce soit une bonne vieille marionnette animée à la main, et projetée en transparence. Parce que le monde est encore magique, et que si le héros à l’air inquiet, c’est forcément qu’il y a des raisons de l’être. Et surtout parce qu’ils ont envie d’y croire.

 

Moins blasés que leurs aînés, certainement beaucoup plus sensibles au premier degré de la narration, et aussi et surtout beaucoup plus ouverts à toutes les possibilités de l’imagination, ils ont tremblé, espéré, applaudi. Moralité, montrez très jeunes de vieux films à vos gamins, des films qui sollicitent encore leur imagination et leur fantaisie. Plus tard, il sera trop tard, ils auront perdu une certaine faculté d’émerveillement que je suis en train de retrouver avec un immense plaisir.

sinbad-centaur1.jpg 

Vive Sinbad, vive Ray, vive le cinéma.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Pour les minots
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Samedi 27 octobre 2007

Encore et toujours le prix du roman étranger de l’association 813 … Indridason a donc gagné, j’ai déjà parlé de Jonathan Trigell et de Daniel Woodrell, le quatrième en lice était Ken Bruen, qui commence à être assez connu. Le cinquième et dernier était le cubain Leonardo Padura Fuentes pour Les brumes du passé.

Au début des années 90, au plus fort de la crise économique cubaine, Leonardo Padura Fuentes crée le personnage de Mario Conde, flic désabusé de La Havane. Il prévoit une série de quatre romans, les quatre saisons, à la fin de laquelle, promis juré, il le fait démissionner de la police. Ces quatre polars dressent le portrait doux amer d’un pays qui doute, et d’une génération trop jeune pour avoir fait la Révolution, et trop vieille pour être en phase avec des jeunes qui se sont mis à la chasse aux dollars dès que l’île c’est ouverte au tourisme. Passé parfait, l’hiver, met en place les personnages, Mario Conde bien sûr, mais également son cercle d’amis, qui vont jouer un rôle essentiel dans ses romans, tant l’amitié et la fidélité sont au centre de l’œuvre de Padura, au même titre que la mémoire. Vents de carême et Electre à la Havane, suivent, et, fidèle à sa promesse (et/ou à celle de son créateur), Mario Conde démissionne à la fin de L’automne à Cuba.

Seulement voilà, Padura ne veut plus abandonner Conde. Après avoir publié Mort d’un chinois à La Havane, court roman qui se déroule quelque part pendant les quatre saisons, il reprend son personnage, devenu spécialiste en livres anciens, dans Adios Hemingway. Un ancien collègue vient le trouver pour enquêter sur l’identité d’un crâne trouvé dans la villa d’Hemingway. L’occasion pour Padura de parler de cet écrivain qu’il admire, de retrouver son personnage, et de faire rêver le lecteur mâle avec … une petite culotte d’Ava Gardner.

Le roman qui avait passé la première sélection pour le prix 813 est le suivant, Les brumes du passé, où l’on retrouve Mario Conde en 2003. En ces temps de crise, où les jeunes cubains ne jurent que par les dollars acquis plus ou moins honnêtement, de nombreuses vieilles familles sont prêtes à vendre des trésors pour pouvoir s’acheter à manger. Mais Conde ne s’attendait pas à découvrir trésor comme la bibliothèque d’Amalia et Dionisio. Dans un des livres qu’il garde pour lui, il découvre la photo d’une chanteuse de boléros dont il n’a jamais entendu parler : Violeta del Rio. Son instinct de flic se réveille. Qui était cette femme ? Pourquoi plus personne ne se souvient d’elle ? Et que faisait cette photo dans un livre rare ?

Pour les amateurs, Padura est au sommet de son art. Je dis pour les amateurs car on aime cet auteur pour ses ambiances, ses descriptions, sa nostalgie, ses scènes émouvantes de rencontres entre amis. Déconseillé donc aux amateurs d’intrigues nerveuses qui ne supportent pas les digressions. Mais pour les autres, comment ne pas être touché par un personnage qui préfère sauvegarder des livres qu’être riche, et qui utilise le moindre sou gagné pour être avec sa bande de toujours, leur faire plaisir, et adoucir le malheur de son meilleur ami ? Conde est grand, son créateur aussi. L’intrigue est prétexte à revenir sur le passé de La Havne et à fait revivre les heures flamboyantes et impitoyables de la fin du règne de Battista. Le roman dresse également un portrait sans concession du pays, où la débrouille est devenu le mode de vie des jeunes, prêt à tout pour soutirer des dollars aux touristes, et où des pans entiers de la population sombrent dans la misère et la violence. Dans ce pays en pleine mutation, Conde et ses amis sont désenchantés mais solidaires, sans illusions mais non sans morale, inadaptés mais à jamais fidèles. Un grand roman qui s’est vu remettre le prix Hammet lors de la Semana Negra 2007.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains
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Vendredi 26 octobre 2007

 

D’après ce que j’ai compris, Louise Welsh a obtenu une excellente critique pour ce roman chez nos amis grands-bretons, et a récolté de nombreux prix pour ses romans. Cela voudrait donc dire que je serai passé à côté d’un excellent roman, ce qui ne serait pas la première fois, mais, souvent, j’arrive à mettre le doigt sur ce qui m’embête ; là non.

 

Le tour maudit met en scène William Wilson, jeune prestidigitateur assez talentueux pour vivre de son art, mais pas suffisamment pour percer réellement. Porté sur l’a bouteille et le jeu il est parfois obligé d’accepter d’utiliser ses talents à la limite de la légalité. C’est ainsi qu’il est assez content de pouvoir quitter Londres où il se sent un peu en danger pour Berlin. Dans le cabaret où il se produit, il va faire connaissance de Sylvie et du mystérieux Dix, deux américains escrocs sur les bords. De nouveaux ennuis en perspective.

 

L’intrigue est bien ficelée, navigant entre le présent de William et les différentes affaires qui lui ont valu les ennuis qui expliquent sa déchéance. Le suspense est savamment distillé, la tension va crescendo jusqu’à un final assez inattendu, même s’il peut sembler un peu forcé. Le monde de la magie et des cabarets, et l’ambiance des nuits berlinoises sont bien décrits. Et pourtant je n’ai pas réussi à m’intéresser à cette histoire et à ses personnages, et je suis arrivé au bout du roman sans passion ni frissons. Mystère.

 

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars grands bretons
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Jeudi 25 octobre 2007

Revenons sur le prix 813 du roman étranger. Dans la liste des cinq présélectionnés figurait également le dernier Daniel Woodrell. Cet auteur, né en 1953 dans le Missouri a eu la trajectoire assez classique pour un écrivain américain : une scolarité chaotique, un engagement à l’armée à dix-sept ans, un passage chez les Marines, puis une série de petits boulots qui l’ont amené à voyager dans tout le pays avant de commencer à vivre de l’écriture.

 

Ses romans traduits sont tous publiés chez Rivages, et n’ont malheureusement pas encore trouvé le public qu’ils méritent.

 

Les trois premiers, policiers relativement classiques, se passent dans une petite ville de Louisiane et mettent en scène un flic, René Shade, et toute sa famille. Si Sous la lumière cruelle, et Battement d’aile sont « juste » de bons polars, bien construits, autour d’une ambiance géographique et humaine bien rendue, le troisième Les ombres du passé, a déjà les qualités et le ton des romans à venir : Le vieux John X. Shade, disparu depuis longtemps, revient en ville, traqué par un tueur qu’il a arnaqué. Le récit, simple et dépouillé, laisse une large part à l'émotion et aux personnages, superbes et attachants. Le vieux Shade, cabot pathétique, est magnifique, et l’émouvant récit de son retour vers sa première famille est en permanence pimenté par la tension créée par la description de l'itinéraire du tueur qui se rapproche inexorablement.

Chevauchée avec le diable est une oeuvre à part dans sa bibliographie, et peut-être le plus connu grâce au film qu’Ang Lee en a tiré. Se déroulant pendant la guerre de sécession, c’est un roman d'une noirceur éprouvante, mais aussi d'une grande humanité, que devraient lire tous ceux qui osent encore parler de "guerre propre". Un roman où la mort est une compagne de toutes les pages, où les hommes sombrent dans la folie, et où seuls quelques uns réussissent à garder une étincelle d'humanité qui leur permet de refuser de franchir certaines limites. Un roman sur la souffrance, la perte de toutes les illusions, mais aussi sur l'amitié et la loyauté.

 

Faites-nous la bise est également à part : il est plutôt drôle ! A la frontière entre le Missouri et l'Arkansas, les Ozarks. Un lieu rude, paumé, peuplé de gens rugueux. Parmi eux les Redmon, en délicatesse avec la loi, par tradition, à moins que ce ne soit génétique. Doyle croyait avoir échappé à ça : écrivain, professeur à la fac, marié, il vivait en Californie. Quand  sa femme le plaque il prend sa voiture pour revenir à la maison. Il y retrouve son frère Smoke, qui, avec sa copine Big Annie, et la fille de celle-ci, l'ébouriffante Niagra, fait pousser quelques pieds de canabis. Tout irait bien s’il n’y avait les vieilles rancœurs, les haines tenaces, et une bande d'affreux, qui sévissent dans la région. Les quatre personnages principaux, passablement allumés débordent d'énergie, vivent à fond, rêvent, se démènent, et on ne peut s'empêcher de les aimer. Dans un décor qui peut faire penser à ceux de Chris Offut, Woodrell installe ses quatre énergumènes, qui picolent, fument, baisent, rigolent … et jouent au golf au milieu de bouses de vaches. Comme les méchants sont particulièrement réussis, le lecteur se régale.

Les trois romans suivant de Woodrell sont de nouveau beaucoup plus sombres. La fille aux cheveux rouge tomate met en scène deux adolescents paumés dont la recherche d’un tout petit peu de bonheur est inévitablement vouée à l’échec, et dont la vie ne peut que finir dans la tragédie.

 

La mort du petit cœur est encore plus poignant : Shuggie 13 ans, gros lard ou gros cul pour son père, petit cœur pour sa mère. Un père violent et voleur, qui les bat et oblige Shuggie à aller voler des médicaments dans les maisons. Une mère alcoolique, mais encore très belle, qui allume son fils en permanence, tout en faisant semblant de ne pas s'en rendre compte. Quand apparaît Jimmy Vin au volant de sa superbe voiture qui semble flotter plus que rouler, le drame éclate. Woodrell décrit la vie des laissés pour compte du rêve américain. Pas vraiment des épaves, pas des gens totalement désespérés, juste ceux qui savent que le luxe, le beau, l'agréable, tout ce que la télé leur vante à longueur d'antenne n'est pas pour eux, et ne le sera jamais. Qu'ils mèneront toute leur vie une existence minable, sans joie ni couleur. Le tout dans le cadre atroce d'ennuie d'une petite ville. Les personnages sont décrits avec une grande tendresse, une grande humanité, même si on sent dès le départ que tout ça ne peut que mal finir. Ca fait penser à Thomson en plus tendre, ou à Goodis. C'est sombre et émouvant, c'est à lire.

 

Et voici enfin le dernier, celui qui a failli avoir le prix 813 ! (je sais, je traîne, je traîne).

 

Un hiver de glace se déroule dans les Ozarks, comme Faites-nous la bise. Ree Dolly a seize ans et se retrouve responsable de la survie de sa famille depuis que son père Jessup a disparu au volant de sa voiture. Ses deux petits frères et sa mère qui a sombré dans la folie dépendent d’elle. La situation déjà précaire dans ces vallées perdues, empire quand la justice vient lui dire que son père ne s’est pas présenté au tribunal après avoir été libéré sous caution. Elle a un mois pour le retrouver, ou leur maison sera saisie. En quelques chapitres, Woodrell campe des personnages étonnamment attachants, dans un environnement que l’on a du mal à rattacher à la première puissance mondiale ! S’ils semblent vivre dans un autre pays et même une autre époque, Ree Dolly et ses voisins n’en provoquent pas pour autant la pitié. Durs au mal, d’une combativité incroyable, ils se battent avec une grande violence pour leur survie, contre une nature austère et souvent hostile (magnifiquement rendue par Woodrell), mais également entre eux, victimes de querelles de familles vieilles comme leur installation dans la région. Et gare à qui voudrait venir y mettre son nez. Dans cet univers très dur, les femmes sont loin d’être réduites au rôle de victimes consentantes : comme Ree elles font preuve d’encore plus de résistance, de courage, et parfois de cruauté que les hommes. Mais ce sont également elles qui apportent au roman ses rares rayons de soleil. Ree Dolly et sa copine Gail sont des personnages que l’on n’est pas prêt d’oublier.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains
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Mercredi 24 octobre 2007
Matrin Scorcese et Leonardo di Caprio, pour une adaptation de .... Shutter Island de Dennis  Lehane. C'est tout frais, et c'est annoncé en anglais là :

http://www.variety.com/VR1117974525.html

Complément de scoop !! Dennis Lehane a livré son nouveau manuscript. Le roman se passe en 1918, lors d'une grève de la police à Boston. L'info (en anglais) vient de là :

http://www.sarahweinman.com/confessions/2007/10/picture-of-the-.html
par Jean-Marc Laherrère publié dans : Cinéma
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Lundi 22 octobre 2007

L’automne est là, les journées raccourcissent, on allume les premiers feus de cheminées, l’affreux mois de novembre se profile à l’horizon … D’ici peu ce sera tout le monde dedans, sous la couette ou dans le fauteuil à côté du feu. Le grand air va commencer à manquer. Pas de panique, il suffit d’ouvrir un roman de chez Gallmeister pour que le vent des grands espaces américains vienne souffler dans votre petit intérieur douillet !

 

Un simple tour sur leur site web, magnifique, permet de prendre une grande bouffée d’air pur. Et pour mon plus grand bonheur, et le vôtre, à côté d’écrits écologistes, ils publient une collection Noire.

 

Il y a la Rivière de sang du Montana de Jim Tenuto, et son ex footballeur pro, ex marine. Il est devenu guide de pêche pour un riche excentrique qui a réussi à sa mettre à dos tout ce que le Montana compte d’excités : les autres éleveurs parce qu’il n’est pas du coin et s’est mis en tête d’élever des bisons, les chasseurs et pêcheurs à qui il interdit l’accès à ses terres, les protecteurs des animaux et une milice d’extrême droite parce qu’il ne veut pas leur céder des terres qu’ils convoitent. L’intrigue est assez classique mais c’est bien fait, bien écrit, avec du rythme et de l’humour. Le décor est somptueux, les pages sur la pêche superbes, et le tout est pimenté par la description grinçante et plutôt drôle que quelques allumés pas piqués des vers, qui ne dépareraient pas chez le grand Carl Hiaasen.

 

Edward Abbey et son Gang de la clef à molette sont nettement plus originaux. Ecrit en 1975, ce roman met en scène quatre allumés : un mormon qui travaille comme guide dans la région des grands canyons, un ancien du Vietnam désoeuvré et surarmé, un chirurgien cinquantenaire d’Albuquerque, et sa flamboyante maîtresse. Ne supportant plus ce que l’homme, et ses compagnies pétrolières, gazières et électriques font subir à leur cher Ouest désertique ils décident que quelqu’un doit faire quelque chose. Ils initient alors une série de sabotages, de plus en plus ambitieux, qui va en faire la bande la plus recherchée de la région. En 1975, il fallait être un visionnaire. Et même s’il souffre de quelques, très rares, longueurs, c’est aussi et surtout un roman plein de souffle, d’humour, de fureur, de tendresse … Tout ce qu’on aime dans les grands romans noirs. Les personnages sont incroyablement attachants, les paysages extraordinaires de l’ouest américains sont magnifiquement décrits, et le lecteur suit avec amusement, passion, puis inquiétude et angoisse le périple des quatre pieds nickelés écolos, dans leur cavale pleine de panache, mais vouée, dès le départ, à un certain échec.

 

Vingt ans plus tard, Edward Abbey persiste et signe avec … Le retour du Gang de la clef à molette tout aussi allumé, rigolard et jouissif que le premier, avec des vrais récits de sabotages qui font chaud au cœur et donnent envie de partir dans l’Ouest avec une sacoche pleine de dynamite.

 

Ma dernière découverte dans cette belle maison : Dérive Sanglante de William G. Tapply. Stoney Calhoun est sorti de l’hôpital il y a cinq ans. De sa vie antérieure, il n’a gardé que des flashes. Il sait seulement que quelqu’un verse tout les mois une somme conséquente sur son compte, et qu’un monsieur très prudent en costume gris vient régulièrement vérifier s’il se souvient de quelque chose. Il s’est installé dans une maison au bord d’une rivière, dans le Maine, et exerce comme guide de pêche. Une vie tranquille jusqu’au jour où son meilleur ami est tué en accompagnant un client. En enquêtant sur sa mort, Stoney s’aperçoit qu’il a des ressources qu’il ne soupçonnait pas …

 

Nous avons là le début d’une série. Quoi de mieux qu’un amnésique au passé mystérieux et sans doute violent pour accrocher le lecteur et lui donner envie d’y revenir ? Rappelez-vous les premiers XIII, avant que la série ne tire un peu trop sur la corde. Après les canyons de l’Ouest meurtri et les rivières du Montana, voici, avec Stoney Calhoun, la pêche dans le Maine. Comme celui de Tenuto, ce polar ne révolutionne pas le genre, mais il est bien écrit, l’intrigue se tient parfaitement, son personnage principal est attachant et promet des rebondissements excitants, et la nature omniprésente est fort bien décrite. Alors si vous voulez changer d’air, ouvrez les pages et écoutez couler la rivière.

 

Prochain dans ma pile : La sanction de Trevanian qui pour changer se déroule dans les Alpes, sur la face nord de l’Eiger plus précisément.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains
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Dimanche 21 octobre 2007

La Voix d’Arnaldur Indridason a gagné le prix du polar étranger de l’association 813. Fort bien. J’en suis ravi, c’est, comme les deux romans précédents d’Indridason un excellent roman. Je n’en parlerai pas ici car j’ai pu me rendre compte au fil de mes pérégrinations sur différents blogs qu’il est déjà connu et apprécié, et c’est mérité et tant mieux.

Pourtant, pour cette « élection », j’avais trois autres chouchoux (x comme choux, poux, hiboux … ?). Voici le premier d’entre eux.

Il est anglais, très jeune, et c’est son premier roman, écrit en fait comme mémoire de maîtrise. Incroyable mais vrai, il me l’a révélé lors d’un mini interview réalisé à Frontignan (festival inoubliable) en juin dernier.

Jeux d’enfants n’est pas un livre facile. Ce n’est même pas un livre que je conseillerai à n’importe qui. Mais c’est un roman qui a marqué tous ceux qui l’ont lu. Son narrateur est Jack. Jack ne s'appelle pas Jack. Pour les tabloïds anglais, depuis quinze ans, il est Boy A, le monstre qui avec Boy B avait torturé et tué Angela, une gamine de dix ans, quand lui-même n'était qu'un enfant. Depuis, Boy B a été « suicidé » en prison, et Boy A vient juste de sortir de prison, sous l'identité de Jack, et sous la protection de l'éducateur qui le suit depuis son incarcération. Jack va essayer de se créer une nouvelle vie. Il trouve un travail, se fait des copains, et tombe même amoureux de Michelle. Mais surtout, Jack vit dans la peur permanente d'être reconnu. Mais les tabloïds veillent.

Dans un aller-retour permanent entre le présent de Jack, et son passé, avant et après le meurtre, Jonathan Trigell concocte un suspense, une tension qui vont croissant, et prennent littéralement le lecteur à la gorge. Une double question obsède le lecteur jusqu'à la toute fin du roman: Que c'est-il réellement passé ce jour là ? Et Jack va-t-il vraiment pouvoir refaire sa vie ? La grande originalité du roman est de s'intéresser non pas à l'élucidation d'un meurtre, mais à la possibilité d'une réinsertion du meurtrier. Sa première force est d'avoir réussi à le faire avec autant de tension et de suspense qu'une traque classique. Mais ce n'est pas tout. Trigell dresse des portraits magnifiques, de victimes et de bourreaux, sans manichéisme, sans angélisme mais avec beaucoup d'humanité. Son roman est surtout une charge implacable contre une presse britannique pourtant montrée en exemple par ceux qui oublient que les journaux les plus lus sont aussi les plus orduriers. Leur rôle et l'ambiance de lynchage généralisé qu'ils alimentent dans une population prête à tous les préjugés sont dénoncés sans pitié.

Le lecteur sonné referme le bouquin avec cette question en tête : suis-je vraiment meilleur qu'eux tous, ceux qui lisent cette presse, et veulent la peau de Boy A ?

Allez jeter un œil à l’interview, et si le thème ne vous effraie pas trop, lisez ce roman bouleversant. A venir un autre outsider : Daniel Woodrell.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars grands bretons
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Jeudi 18 octobre 2007

Pedro Mairal est argentin, né à Buenos Aires. On l’a découvert en France avec un livre absolument délicieux : Une nuit avec Sabrina Love. On y faisait connaissance avec Daniel presque 18 ans qui se morfond dans sa petite ville provinciale, à 500 km de Buenos Aires. Sa grande distraction est la chaîne porno qu’il a piratée. C’est d’elle que va venir le grand chambardement de sa vie : Il a joué en téléphonant pour un concours dont le prix est une nuit avec Sabrina Love, star du porno qui fait une émission toutes les nuits. Et c’est lui qui a gagné. Maintenant il lui reste deux jours pour se rendre dans la capitale profiter de son prix. Deux jours, alors que les routes sont inondées, qu’il est mort de trouille, et qu’il n’a pas un sous. Mais il ne peut pas rater ça, alors il part, avec juste une adresse en poche. Un voyage rocambolesque, riche en rencontres, pour arriver à la nuit tant attendue.

 

C’était un superbe petit roman, parfois sombre, parfois drôle, toujours tendre et humain, aussi riche et varié que les rencontres de Daniel. Un roman d’initiation qui, en plus, ne se prenait pas au sérieux et ne prétendait pas donner de grandes leçons, contrairement à certaines Coelheries. Il nous faisait voyager à travers la campagne argentine, puis dans la capitale survoltée, et croiser quantité de personnages hauts en couleur. On le refermait avec une impression de contentement, et un petit sourire aux lèvres. Très, très agréable.

 

Avec L’intempérie, toujours publié chez Rivages, il s’attaque à un projet beaucoup plus ambitieux : proposer sa vision de l’histoire de l’Argentine, en la prenant à rebrousse poil. Maria Valdes Neylan est secrétaire à Buenos Aires quand arrive l’Intempérie. Déjà, en province, les maisons s’écroulent, les machines électriques marchent de moins en moins. Même dans la Capitale, le mail ne fonctionne plus, et la ville se referme, se barricade et s’arme pour résister aux provinciaux qui ont tout perdu. Mais, peu à peu, le temps continue sa marche en arrière, les barrières extérieures tombent, les immeubles se transforment en places fortes, la lutte pour la survie, avec toutes se dérives, s’installe. Et ce n’est qu’un début.

 

Comme souvent quand on a affaire à un écrivain argentin, la critique invoque Julio Cortázar et Jorge Luis Borges. Et ils ont forcément eu une influence sur Pedro Mairal. Influence qui ne se sentait pas dans le précédent roman, mais est plus sensible ici. Mais surtout influence écrasante. Une nuit avec Sabrina Love se « contentait », d’être un excellent roman, plein d’humanité et d’humour. L’intempérie veut faire plus, beaucoup plus, et en appelle aux grands anciens. Je trouve que Pedro Mairal y perd justement ce qui faisait sa voix, avec sa fraîcheur, son humour, et son amour pour les personnages. Le résultat, malgré certaines fulgurances, malgré des passages entiers impressionnants, angoissants ou poignants, malgré des personnages hauts en couleur, reste artificiel, et relève plus du conte philosophique qu’à un roman. Avec toute la distance que cela implique, et avec le risque que le lecteur soit certes intellectuellement intéressé par l’idée, qui est parfaitement menée à son terme, mais émotionnellement assez indifférent. C’est peut-être le résultat recherché. Peut-être nous manque t’il également des références historiques argentines pour comprendre tous les ressorts de l’histoire.

 

J’espère néanmoins retrouver l’auteur de Sabrina dans son prochain roman.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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Mercredi 17 octobre 2007

C’est donc Lorraine Connection de Dominique Manotti qui a eu le prix 813 du meilleur roman policier français pour la période septembre 2006, août 2007. C’est un prix plus que mérité qui récompense un auteur important pour le polar français, et ce depuis son premier et roman Sombre Sentier, qui, pour un coup d’essai, fut un coup de maître.

 

Lorraine Connection tourne autour de l’affaire Daewoo, de son usine de Pondange en Lorraine, et de la bataille entre Matra associé au même Daewoo et Alcatel pour le rachat de Matra. Mais  Dominique Manotti ne se contente pas d’écrire un thriller financier mettant en scène les grands fauves (ou du moins ceux qui aiment se voir ainsi) proches du pouvoir. Peu d’auteurs sont, comme elle, capables de faire cohabiter, dans un même roman, les conditions de vie et de travail d'ouvriers en Lorraine et les manigances de haut vol menées par la grande industrie française lors des achats et fusions. Ils sont encore plus rares à décrire ces deux milieux qui ne se côtoient jamais avec la même vraisemblance, la même précision. Une fois de plus, elle livre un roman impressionnant par sa complexité, mais également sa clarté, par son sens du rythme, la précision et le tranchant de son style, et la mécanique parfaite de sa construction et de son suspens. Un roman qui radiographie le pays, depuis la corruption du pouvoir et les guerres feutrées mais réelles que se mènent nos grands industriels, jusqu'aux conséquences pratiques sur les vies de milliers de victimes. Un roman indispensable et passionnant.

 

Cette clarté dans l’analyse de l’histoire et de ses manipulations, on la retrouve sur son site, dans ses petits billets, et en particulier dans le dernier, où elle revient sur la fameuse lecture de la lettre de Guy Môquet. Comme toujours, imparable et fort éclairant.

 

Mais voilà, bien que fan de Domnique Manotti, j’avais pour ma part voté pour un autre roman français, non pas qu’il soit meilleur, il sont excellents tous les deux, et assez difficiles à comparer, mais comme il fallait en choisir un, il me semblait que son auteur méritait un reconnaissance que Dominique Manotti a déjà.

 

Marcus Malte n’en est pas à son coup d’essai, il publie même avec Garden of love son dixième roman. J’ai commencé à en entendre parler avec la publication de Carnage, constellation, puis La part des chiens. Et je plaide coupable pour n’avoir pas prix, à ce moment là, le temps de le découvrir. J’ai rattrapé mon erreur avec Intérieur nord, recueil très émouvant de quatre longues nouvelles, et surtout avec son dernier : Alexandre Astrid, ancien flic à la dérive reçoit un jour, par la poste, un manuscrit intitulé Garden of love. La lecture lui fait l’effet d’un électrochoc : le texte est un mélange de fiction et d’éléments intimes de sa propre vie. Mattieu et Florence n’aspirent qu’à une chose : mener une vie normale avec leurs trois enfants. Tout semble voler en éclats quand Ariel, qui les a fasciné tous les deux dix ans plus tôt apparaît. Ariel, tout le charme du Diable … Quel est le rapport entre tous ces personnages ? Que veut l’auteur de Garden of love ?

 

Serial killer, personnage mystérieux incarnation du Mal absolu, avec tout le charme irrésistible que l’on prête au Diable, flic à la dérive aux tendances autodestructrices … On pourrait se croire dans le Nième thriller formaté. Erreur ! Rarement la puissance d’attraction vénéneuse du Mal n’a été rendue avec autant de subtilité, de sensibilité, et de poésie. Rares sont les romans qui arrivent à créer une telle tension, une telle curiosité, avec une telle économie de moyens. Peu de bouquins ont réussi à rendre de façon aussi tangible l’effet apaisant d’un morceau de piano ou l’angoisse d’avoir à ouvrir la dernière porte, celle derrière laquelle se trouve se que l’on redoute le plus. Les personnages sont bouleversants, la construction d’une virtuosité étincelante, et le final est à la hauteur des attentes, forcément immenses, que crée le début du roman. Pour finir, un détail, qui vient parachever la perfection de l’œuvre : Zulma a fait un magnifique travail d’édition, et il y a un véritable plaisir sensuel à tenir et feuilleter le roman.

 

Dommage donc pour Marcus Malte, et un grand bravo à Dominique Manotti.

Ci-dessous une photo de Marcus malte prise lors du festival de Frontignan en juin dernier.


par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars français
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