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25 octobre 2007 4 25 /10 /octobre /2007 21:05

Revenons sur le prix 813 du roman étranger. Dans la liste des cinq présélectionnés figurait également le dernier Daniel Woodrell. Cet auteur, né en 1953 dans le Missouri a eu la trajectoire assez classique pour un écrivain américain : une scolarité chaotique, un engagement à l’armée à dix-sept ans, un passage chez les Marines, puis une série de petits boulots qui l’ont amené à voyager dans tout le pays avant de commencer à vivre de l’écriture.

 

Ses romans traduits sont tous publiés chez Rivages, et n’ont malheureusement pas encore trouvé le public qu’ils méritent.

 

Les trois premiers, policiers relativement classiques, se passent dans une petite ville de Louisiane et mettent en scène un flic, René Shade, et toute sa famille. Si Sous la lumière cruelle, et Battement d’aile sont « juste » de bons polars, bien construits, autour d’une ambiance géographique et humaine bien rendue, le troisième Les ombres du passé, a déjà les qualités et le ton des romans à venir : Le vieux John X. Shade, disparu depuis longtemps, revient en ville, traqué par un tueur qu’il a arnaqué. Le récit, simple et dépouillé, laisse une large part à l'émotion et aux personnages, superbes et attachants. Le vieux Shade, cabot pathétique, est magnifique, et l’émouvant récit de son retour vers sa première famille est en permanence pimenté par la tension créée par la description de l'itinéraire du tueur qui se rapproche inexorablement.

Chevauchée avec le diable est une oeuvre à part dans sa bibliographie, et peut-être le plus connu grâce au film qu’Ang Lee en a tiré. Se déroulant pendant la guerre de sécession, c’est un roman d'une noirceur éprouvante, mais aussi d'une grande humanité, que devraient lire tous ceux qui osent encore parler de "guerre propre". Un roman où la mort est une compagne de toutes les pages, où les hommes sombrent dans la folie, et où seuls quelques uns réussissent à garder une étincelle d'humanité qui leur permet de refuser de franchir certaines limites. Un roman sur la souffrance, la perte de toutes les illusions, mais aussi sur l'amitié et la loyauté.

 

Faites-nous la bise est également à part : il est plutôt drôle ! A la frontière entre le Missouri et l'Arkansas, les Ozarks. Un lieu rude, paumé, peuplé de gens rugueux. Parmi eux les Redmon, en délicatesse avec la loi, par tradition, à moins que ce ne soit génétique. Doyle croyait avoir échappé à ça : écrivain, professeur à la fac, marié, il vivait en Californie. Quand  sa femme le plaque il prend sa voiture pour revenir à la maison. Il y retrouve son frère Smoke, qui, avec sa copine Big Annie, et la fille de celle-ci, l'ébouriffante Niagra, fait pousser quelques pieds de canabis. Tout irait bien s’il n’y avait les vieilles rancœurs, les haines tenaces, et une bande d'affreux, qui sévissent dans la région. Les quatre personnages principaux, passablement allumés débordent d'énergie, vivent à fond, rêvent, se démènent, et on ne peut s'empêcher de les aimer. Dans un décor qui peut faire penser à ceux de Chris Offut, Woodrell installe ses quatre énergumènes, qui picolent, fument, baisent, rigolent … et jouent au golf au milieu de bouses de vaches. Comme les méchants sont particulièrement réussis, le lecteur se régale.

Les trois romans suivant de Woodrell sont de nouveau beaucoup plus sombres. La fille aux cheveux rouge tomate met en scène deux adolescents paumés dont la recherche d’un tout petit peu de bonheur est inévitablement vouée à l’échec, et dont la vie ne peut que finir dans la tragédie.

 

La mort du petit cœur est encore plus poignant : Shuggie 13 ans, gros lard ou gros cul pour son père, petit cœur pour sa mère. Un père violent et voleur, qui les bat et oblige Shuggie à aller voler des médicaments dans les maisons. Une mère alcoolique, mais encore très belle, qui allume son fils en permanence, tout en faisant semblant de ne pas s'en rendre compte. Quand apparaît Jimmy Vin au volant de sa superbe voiture qui semble flotter plus que rouler, le drame éclate. Woodrell décrit la vie des laissés pour compte du rêve américain. Pas vraiment des épaves, pas des gens totalement désespérés, juste ceux qui savent que le luxe, le beau, l'agréable, tout ce que la télé leur vante à longueur d'antenne n'est pas pour eux, et ne le sera jamais. Qu'ils mèneront toute leur vie une existence minable, sans joie ni couleur. Le tout dans le cadre atroce d'ennuie d'une petite ville. Les personnages sont décrits avec une grande tendresse, une grande humanité, même si on sent dès le départ que tout ça ne peut que mal finir. Ca fait penser à Thomson en plus tendre, ou à Goodis. C'est sombre et émouvant, c'est à lire.

 

Et voici enfin le dernier, celui qui a failli avoir le prix 813 ! (je sais, je traîne, je traîne).

 

Un hiver de glace se déroule dans les Ozarks, comme Faites-nous la bise. Ree Dolly a seize ans et se retrouve responsable de la survie de sa famille depuis que son père Jessup a disparu au volant de sa voiture. Ses deux petits frères et sa mère qui a sombré dans la folie dépendent d’elle. La situation déjà précaire dans ces vallées perdues, empire quand la justice vient lui dire que son père ne s’est pas présenté au tribunal après avoir été libéré sous caution. Elle a un mois pour le retrouver, ou leur maison sera saisie. En quelques chapitres, Woodrell campe des personnages étonnamment attachants, dans un environnement que l’on a du mal à rattacher à la première puissance mondiale ! S’ils semblent vivre dans un autre pays et même une autre époque, Ree Dolly et ses voisins n’en provoquent pas pour autant la pitié. Durs au mal, d’une combativité incroyable, ils se battent avec une grande violence pour leur survie, contre une nature austère et souvent hostile (magnifiquement rendue par Woodrell), mais également entre eux, victimes de querelles de familles vieilles comme leur installation dans la région. Et gare à qui voudrait venir y mettre son nez. Dans cet univers très dur, les femmes sont loin d’être réduites au rôle de victimes consentantes : comme Ree elles font preuve d’encore plus de résistance, de courage, et parfois de cruauté que les hommes. Mais ce sont également elles qui apportent au roman ses rares rayons de soleil. Ree Dolly et sa copine Gail sont des personnages que l’on n’est pas prêt d’oublier.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
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commentaires

Benoit 23/10/2011 12:13



Merci d'avoir mis en ligne ces avis sur Woodrell. J'ai commencé par Les ombres du passé et c'est une pure merveille. Je vais lire les suivants dans la foulée et sans tarder.



Jean-Marc Laherrère 23/10/2011 15:38



De rien, et si je peux, dans une modeste mesure faire connaître Woodrell, ce blog servira à quelque chose.



frmwa 07/04/2011 23:34



Oui. Inconnu au bataillon à ma fnac. Mais le film "Winter's bone", traité avec une grande humilité et le souci de ne pas trahir le réalité des personages mis en scène, pourrait
aider à lui faire gagner de la notoriété. Quant à moi, j'ai attaqué avec "la fille aux cheveux rouge tomate", qui m'a bien plu. Du coup, j'en déduis que les synthèses des autres bouquins
répertoriés ici sont aussi justes et je m'en vais poursuivre mon investigation.



Jean-Marc Laherrère 08/04/2011 09:05



Bonne investigation. La mort du petit coeur m'a bouleversé.



Guillaume 14/01/2009 17:12

Un Hiver de glace est un putain de bouquin ! Violent, sombre, désespéré, de très rares rayons de soleil mais tellement bien écrit. C'est un chef d'oeuvre ! Ce combat d'une fille de seize ans pour la survie de sa famille est magnifiquement rendu. Il est quand même dommage que Daniel Woodrell ne soit pas plus connu en France.

Jean-Marc Laherrère 14/01/2009 21:12


Voilà qui est bien dit ! Je ne sais pas ce qu'il se passe, mais il me semble que ça commence à frémir, et que Woodrell pourrait bien, enfin, trouver son public.


Vincent 09/01/2009 22:18

"Un hiver de glace" est le chef d'oeuvre de Woodrell - parole de Ken Bruen !
L'écriture est parfaite, au niveau (à mon avis) de celle de James Sallis, qui reste ma référence dans le genre noir.
L'ambiance de cet hiver dans les Ozarks est superbe et la quête de ce père disparue très prenante. Un prix mérité.

Jean-Marc Laherrère 10/01/2009 00:20


Woodrell est malheureusement encore trop peu connu. J'avais aussi beaucoup aimé la mort du petit coeur.


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