Mercredi 13 février 2008

Coup de chance. Ceci est le centième billet de mon jeune blog. C’est un numéro cent exceptionnel. Parce qu’il parle d’un bouquin exceptionnel. Un monstre. Un véritable incendie. Une gifle. C’est Versus, d’Antoine Chainas.

Chainas.jpgLe major Paul Nazutti de la Brigade des mineurs est en guerre contre le monde entier. Les arabes, les fachos, les touristes, les toubibs, les syndicalistes, les politiques, les homos, les femmes, les gauchistes, les étrangers, les français, les parents, les pauvres, les riches, les autres flics, les juges, les avocats … la liste est sans fin. Il est surtout en guerre contre les pédophiles. Et pour Nazutti, en temps de guerre, tout est permis. Tout. En général ses partenaires ne durent pas, et démissionnent après un ou deux ans. Au mieux. Au pire ils restent sur le carreau. Aujourd’hui il traque un tueur qui abat des pédophiles, et les enterre auprès du cadavre de leur dernière victime. Andreotti, jeune flic fragile qui sort d’une affaire particulièrement pénible supportera-t-il d’être son nouveau binôme ? Et pourquoi Rose, qui a tout perdu vingt ans plus tôt, sa fille tuée par pédophile, son boulot, son mari qui l’a lâchée, semble-t-elle liée au tueur ?

Nazutti est incandescent. Un bloc de haine et de violence. Tous ceux qui l’approchent se brûlent. Personnages comme lecteur. Cela amène d’ailleurs à se poser la question de l’auteur. Comment a-t-il pu vivre avec un tel monstre sans en payer les conséquences ? Ceci n’est pas un jugement de valeur. Je ne prétends pas que cela rende le livre meilleur ou pire que d’autres. C’est une constatation.

Ce qui est certain c’est qu’il faut un sacré talent pour arriver à un tel résultat. Le lecteur peut soit fuir et refuser le choc, soit rester scotché, fasciné, happé. Et hanté. Car on ne peut plus oublier Nazutti. Avec lui on plonge au plus sombre, au plus crade de l’âme humaine. Il est à la fois un repoussoir, concentré de toutes les haines et généralités imbéciles, et une force, une intégrité, et même, pourquoi pas, une humanité, mais une humanité dure comme le silex. Repoussant, effrayant, et fascinant.

Avec lui on explore l’envers d’une ville touristique de la côte méditerranéenne et l’auteur dresse le portrait sans concession d’une société sans âme, sans valeurs, sans morale, uniquement basée sur l’apparence, la futilité, la consommation effrénée (du sexe comme du reste) et le fric. Au cœur de ce maelstrom il tresse une intrigue beaucoup plus élaborée et serrée que dans son premier roman. Une intrigue qui attrape le lecteur pour ne plus le lâcher.

Avec ce second roman, Antoine Chainas s’affirme comme une des voix les plus puissantes et les plus originales du polar français. A défaut d’être une des plus aimables ! Petit extrait, pour que vous soyez avertis de ce qui vous attend :

« Le major entra dans l’hôpital au pas de charge. Il le connaissait par cœur. Tous ceux qui survivaient aux faits divers de la mégapole atterrissaient ici. Pour un temps du moins.

Il y avait les viols, les plaies par balles, les blessures par arme blanche, les coups de tête, les passages à la batte de base-ball.

Il y avait les tentatives de suicide, veines fendues et médocs plein la tronche. Les coups de fusil, les morsures animales et humaines, accidentelles et volontaires.

Il y avait la stupidité absolue des imprudents.

Il y avait de la médiocrité, de la crasse et des larmes.

Des accidents de la route, des fractures ouvertes, des côtes broyées, des traumatismes crâniens et des hémorragies internes.

Il y avait du blanc, du rouge, du jaune, du bleu et du violet : toutes les couleurs du sang sous la peau.

Il y avait de la salive, des sécrétions vaginales, du pus, de la pisse et des restes d’os pulvérisés. De la vermine dans les plaies.

Il y avait des pleurs, de l’abattement, de la confusion et de la colère.

Il y avait la mort, partout, en filigrane.

Mais de salut point. 

Ce n’était pas un endroit où l’on soignait les gens.

Ce n’était pas un endroit où l’on s’occuperait de toi, où tu pouvais te dire que tu serais considéré comme un être humain.

C’était une usine. Un lieu de passage d’où, si tu ne mourrais pas, on te rejetait au plus vite, là-bas, dans le grand bordel du monde extérieur, celui-là même qui t’avait amené ici.

Pour libérer des lits.

Du temps et de l’espace

Après ça, repos. Je passe à du léger, du divertissant. Le dernier Elmore Leonard fera parfaitement l’affaire.

Antoine Chainas / Versus (Série noire, 2008).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars français
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Commentaires

Bonjour Jean-Marc,
Je n'avais pas eu l'occasion de vous remercier à l'époque d'Aime-Moi, Casanova, je profite donc de Versus pour le faire. Au plaisir de vous rencontrer un de ces jours (je serai au salon du livre de Bruxelles le 6 mars en compagnie du superbe Charlie Williams, ainsi qu'à Lyon pour Quai du Polar à la fin de ce même mois). Peut-être pourrons-nous deviser alors du degré d'empathie et de la mise à distance nécessaires pour éviter (avec succès ou non) qu'un personnage de fiction ne fasse trop de mal à son auteur... A bientôt, peut-être.
Commentaire n° 1 posté par chainas antoine le 13/02/2008 à 21h07
Ni Bruxelles, ni Lyon. Saluez de ma part Charlie Williams dont j'avais adoré le premier roman.  Etant toulousain et très occupé, je vais me réserver pour Frontignan.  Bon salon de Bruxelles (où sera mon voisin et ami Claude Mesplède), bon Lyon, où on annonce Pelecanos et Lansdale ! peut-être à Toulouse ou Frontignan. Et félicitations pour ce roman exceptionnel.
Réponse de Jean-Marc Laherrère le 13/02/2008 à 22h06
Il ne me reste plus qu'à lire ce Chainas déchaîné (hum.. un peu facile! mais c'est l'impression qu'il me reste du post de Jean-Marc Laherrère ) avant le 6 mars...Et de faire la file, comme on dit à Bruxelles, pour la dédicace.
Commentaire n° 2 posté par M agali le 13/02/2008 à 22h19
Bonne lecture alors, et bon salon à Bruxelles.
Réponse de Jean-Marc Laherrère le 13/02/2008 à 22h50
Je viens de le terminer. J'ai mis longtemps à l'acheter, celui-ci. Des mois qu'il me faisait de l'oeil, et que je "résistais". Et puis, j'ai cédé.
Quel livre ! Waho !
Commentaire n° 3 posté par Michel le 06/06/2008 à 23h21

Effectivement Waouh ! Une sacré gifle.


Réponse de Jean-Marc Laherrère le 07/06/2008 à 21h03
Ce livre est une véritable benne à ordures. J'ai beaucoup eu de mal à le lire jusqu'au bout, pas parce que j'étais choqué, mais plutôt car je l'ai trouvé très tape à l'oeil. Il va trop loin dans la surenchère de violence, de sexe, de descriptions macabres pour pouvoir me captiver. A force cela en devient ridicule et déplacer. Comme ces films gores, où le sang coule à foison et on y croit plus. Même dans son style d'écriture, il en fait trop avec ces répétitions de mots, de phrases. Une construction qui revient très souvent.
Commentaire n° 4 posté par Laurent le 03/09/2008 à 11h35
C'est effectivement l'effet qu'il peut faire. Provoquer un écoeurement et un rejet plus qu'un choc. Et il utilise effectivement beaucoup les répétitions qui peuvent agacer, énerver, paraitre artificielles. Je pense qu'il cherche un effet lancinant, d'enfoncement dans l'horreur.
J'ai marché, pas vous. mais cela ne me surprend pas que l'on puisse rester totalement extérieur à son roman, et que tout ce qui marche avec certains paraissent du coup inutile, redondant ou artificiel pour d'autres.
Réponse de Jean-Marc Laherrère le 03/09/2008 à 18h56
Déjà repéré quelque part... votre papier me confirme dans l'envie de le lire. Merci!
Commentaire n° 5 posté par Daniel Fattore le 04/11/2008 à 23h59

De rien, bonne lecture.


Réponse de Jean-Marc Laherrère le 05/11/2008 à 18h24
... merci encore!
Commentaire n° 6 posté par Daniel Fattore le 05/11/2008 à 22h01

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