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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 10:06

Tout lecteur de Paco Ignacio Taibo II le sait, le mouvement étudiant de 1968, et sa sanglante conclusion du 2 octobre sont essentiels dans son œuvre. Ils reviennent souvent dans les romans de la série consacrée à Hector Belascoaran Shayne, il ne les a bien entendu jamais oubliés.

Ce petit ouvrage, préfacé dans sa traduction française par Claude Mesplède, publié initialement dans le journal mexicain « La jornada » est le fruit de l’incapacité de l’auteur à tirer un roman des notes prises entre fin août (début du mouvement) et sa conclusion tragique du 2 octobre.

 

Chronique de semaines de lutte, d’espérance, de peurs, de répression … Taibo, qui garde son style inimitable qu’il écrive un polar échevelé, une biographie monumentale, ou un article de journal, n’occulte pas les erreurs de jeunesse, le ridicule de certaines attitudes, l’égocentrisme même d’un mouvement étudiant qui peina à considérer le reste de la société mexicaine, mais fait surtout éclater, dans toutes les pages, dans toutes les lignes, la vitalité, la créativité, l’espoir et l’énergie de ces quelques semaines.

 

Même si le mouvement, maté dans le sang, a paru vaincu, Taibo pointe le travail de toute une génération qui se forma à ce moment là, et essaima, portant, de façon plus posé et peut-être plus efficace, « la bonne parole », et surtout la « bonne action ».

Car s’il y a une leçon que retient Taibo quarante ans plus tard c’est la capacité de dire NON. Comme on peut lire sur un tee-shirt de l’époque : « Nés pour perdre / MAIS PAS POUR NEGOCIER ». Ne serait-ce que pour ça, ce texte est indispensable. Comme en plus il est de Taibo, c’est un vrai bonheur de lecture, superbement écrit, qui explose, étincelle, virevolte, interpelle … De quoi mettre toute une génération dans la rue !

Il éclaire aussi l’œuvre à venir, explique la révolte, l’imaginaire des romans, mais également la prise de conscience

tardive (post 68, on la voit dans l’analyse qu’en fait Taibo), des racines mexicaines, dans un souci de corriger une erreur de jeunesse. Si le Che, Lénine, Bakounine ou Troski sont toujours là, ils sont maintenant accompagnés d’Emilio Zapata et de Pancho Villa, absents de l’imaginaire des étudiants de 68. Il explique aussi l’intérêt de Taibo pour le sous-commandant Marcos, qui allie idéal politique (qu’ils avaient), avec un humour, une connaissance et une utilisation de la culture populaire (qu’ils ont acquis ensuite). Ce n’est donc pas un hasard si PIT II a co-écrit un polar avec Marcos, s’il revendique haut et fort le côté populaire et mexicain de ses romans, si dans ses romans Sandokan côtoie Troski, et les rancheras et les boléros se mêlent à la guitare de Carlos Santana et à l’internationale. Pour cela aussi il faut lire ce petit ouvrage.

 

Allez, pour le plaisir, extraits :

 « Il a aussi produit du combustible épique, de quoi alimenter vingt ans de résistances. Il nous a rendu opiniâtres dans un monde de soumissions, il nous a mis dans la bouche le «  Non, c’est non, et je me fous des conséquences » des centaines de fois ».

« Dans le quartier ouvrier où nous nous rendions de temps en temps (parce que la révolution devait être faite par la classe ouvrière, selon le manuel que nous avions tous lu et que nous répétions jusqu’à la nausée), nous étions des étrangers qui entraient et sortaient en courant, après avoir distribué, devant l’usine,  des tracts illisibles avec lesquels les travailleurs de la raffinerie d’Azcapotzalco ou les ouvriers des industries de la Vallejo ou de Xalostoc se torcheraient le cul ».

« Le mythe de 68 veut qu’on couchait beaucoup. Je dirais beaucoup moins qu’en 1967, et encore moins qu’en 1966. Nous avions moins le temps ! »

« Radio Rumeur était tout sauf objective dans sa relative fidélité à la réalité : elle était partielle, exagérée, sensationnaliste. Fondamentalement, c’est parce qu’elle était incontrôlable. […]

Radio Rumeur était incohérente, absurde décousue, mais précise dans sa vengeance, justicière. […]

Radio Rumeur a été la seule à savoir pour les morts de Tlatelolco, la seule à dire que les corps avaient été alignés dans un hangar de la section militaire de l’aéroport, la seule à connaître l’existence du vol au dessus du Golfe du Mexique où ils jetèrent les cadavres des étudiants assassinés, la seule à les avoir comptés et nommés, la première résistance tangible contre l’oubli. »

Si vous avez du mal à trouver 68, allez faire un tour sur le site de la maison d’édition.

Paco Ignacio Taibo II / 68 (L’échappée, 2008)

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Essais
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commentaires

M agali 03/04/2008 12:32

Entre ceux qui veulent "en finir" et ceux qui veulent... commémorer-embaumer-diren'importe quoi-er, pauvre Mai 68 et pauvres de nous!
Heureusement qu'il y a des échappées au Mexique...

Jean-Marc Laherrère 03/04/2008 21:58


Il y a des échappées au Mexique, il y a surtout Taibo II qui transforme tout ce qu'il touche, non pas en or, ce serait bien inutile, mais en littérature. Et quelle littérature !


journal d'un traducteur 03/04/2008 11:53

Merci de ces conseils revigorants, à l'heure de l'embaumement de mai 68...

jeanjean 02/04/2008 13:59

vous êtes un dangereux contestataire Mr Laherrère :-), vous devriez savoir "qu'il faut en finir avec mai 68" !! Cordialement...

Jean-Marc Laherrère 02/04/2008 21:50


Euh, pardon. Mais si c'est 68 au Mexique on peut ?


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