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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 23:45

Comme promis, voici un interview réalisé par mail en 2004, publié dans le revue 813, puis sur mauvaisgenres.

 

Ramón Díaz Eterovic est Chilien, né le 15 juillet 1956 à Punta Arenas à l’extrême sud du pays, dans une famille ouvrière. En 1974, il entre à l’Université du Chili, à Santiago, où il fait des études de Sciences Politiques et Administratives et milite au Parti Communiste chilien qu’il quitte en 1989. Ses activités politiques et culturelles lui valent d’être séquestré par la police politique de Pinochet en 1977. En 1985 il participe à un mouvement politique, Movimiento Democrático Popular (Mouvement Démocratique Populaire), dont le but est de mettre fin à la dictature de Pinochet et de restaurer la démocratie. Il devient également un membre actif de l’organisation des écrivains chiliens, dont il sera le président de 1991 à 1993. Il a, à ce jour, consacré neuf romans au détective privé de Santiago, Heredia et à son chat, Simenon, depuis La ciudad está triste, publié en 1987. Deux de ces romans ont été traduits en français, et publiés chez Métailié. L’interview retranscrit ci-dessous a été réalisé par mail.

 

Jean-Marc Laherrère : Pourquoi avoir choisi le polar, et particulièrement par le personnage d’un détective privé, pour décrire le Chili actuel ?

 

Ramón Díaz-Eterovic : Le choix du polar vient tout simplement de mon goût pour ce genre, qui m’a attiré dès mes débuts de lecteur, ainsi que de l’envie de témoigner de certaines situations marginales et délictueuses, au travers d’un personnage d’antihéros désabusé, mais qui aurait gardé des valeurs et une éthique suffisantes pour regarder la réalité sans concessions. En cherchant une voie pour mes textes, je suis arrivé à penser que mes inquiétudes pouvaient être abordées par le biais du polar. Grâce au roman policier, et plus particulièrement au roman noir, j’ai trouvé les codes pour explorer la relation crime-politique-violence, si brutale et tristement commune aux pays latino américains. Il s’agissait en définitive d’aborder une littérature aux accents réalistes, au travers d’un genre qui remue la crasse qui se cache habituellement sous les tapis, et qui permette également de raconter des histoires vraisemblables, pour que le lecteur y reconnaisse son environnement et les mécanismes qui l’animent, de telle façon que le monde qui lui est proposé paraisse vrai, ou au moins possible. Tout ça sans abandonner le défi de la création littéraire au travers d’un genre narratif qui me passionne et qui offre de très nombreuses possibilités pour raconter des histoires, et les faire partager.

 

JML : Les lecteurs français ne peuvent pour l’instant lire que deux des neuf romans de la série. Pourriez-vous nous parler un peu de ce personnage Heredia …

 

RDE : Heredia est un détective privé qui vit dans un des plus vieux quartiers de Santiago. C’est un endroit plein de vie et de couleur le jour, dangereux la nuit, empli de marchés, boutiques, bars et restaurants. Dans les années 20 et 30, c’était le point de rendez-vous de la bohème littéraire, et Pablo Neruda, Juvencio Valle et Diego Muñoz, entre autres, faisaient partie des jeunes provinciaux récemment arrivés à la capitale qui s’y retrouvaient. Heredia, est apparu en 1987, dans La ciudad está triste, (mot à mot : la ville est triste), dans lequel transparaît le portrait de Santiago sous la dictature. Il aime cette ville, ses vieux quartiers, et les gens qui y habitent. C’est un grand amateur de lecture, et de citations littéraires, deux héritages de Don Quichotte. C’est un personnage sensible, mélancolique, témoin des blessures d’un pays maltraité par des années de dictature.

Doté d’un esprit critique et d’un humour très noir, il aime déambuler dans les rues tristes et grises de Santiago. Sa principale compagnie est un gros chat blanc, appelé Simenon.

 

JML : … Et de son confident, Simenon ?

 

RDE : Le chat Simenon est arrivé dans le deuxième roman, Solo en la oscuridad, publié à Buenos Aires en 1992. Il doit son nom au fait qu’en arrivant dans le bureau d’Heredia, il est allé s’installer pour dormir sur les œuvres complètes de Simenon, qui sont une des lectures de mon personnage. Au début, Heredia n’imagine pas que Simenon puisse parler, mais petit à petit, ils commencent à discuter, leurs dialogues prennent de l’importance, et deviennent un des moments d’humour et d’ironie que recherchent certains lecteurs. Ils permettent également de donner de la profondeur à la description psychologique d’Heredia.

 

JML : Le nom de Simenon n’a bien entendu pas été choisi au hasard, et vos romans sont truffés de références littéraires, en particulier par le biais des citations qu’affectionne Heredia. Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire, et plus particulièrement d’écrire des polars ? Et quels sont ceux que vous appréciez actuellement ?

 

RDE : Il y en a beaucoup, et il est difficile de ne garder que quelques noms. Quand j’étais enfant, j’ai lu avec passion Jack London, Francisco Coloane1, Alexandre Dumas, Emilio Salgari2. Ensuite j’ai été un admirateur d’écrivains comme Julio Cortázar, Manuel Rojas, Ernest Hemingway, Juan Carlos Onetti, Charles Dickens, Honoré de Balzac. Dans le domaine policier, j’ai commencé par des classiques comme Conan Doyle, et Ellery Queen, mais mes auteurs favoris sont Georges Simenon, Osvaldo Soriano et Raymond Chandler. De Chandler j’ai appris le sens éthique du polar ; de Soriano, la possibilité de transgresser les codes du genre pour faire une littérature aux accents et aux saveurs latino-américains ; et de Simenon, j’ai appris que l’essence du roman policier n’est pas dans l’intrigue, mais dans la capacité à créer des personnages convaincants, et à évoquer des ambiances qui donnent une couleur et une vraisemblance aux histoires. En général, j’arrive à me tenir au courant de la production actuelle, chilienne et étrangère, et mes auteurs favoris sont Ed MacBain, Vásquez Montalbán, Luis Sepúlveda, James Ellroy, Juan Madrid, Leonardo Padura, Tony Hillerman, David Goodis,  et Elmore Leonard.

 

JML : La ville de Santiago est très présente dans vos romans. La considérez-vous comme un simple décor, ou comme un personnage à part entière de vos histoires ?

 

RDE : Quand j’ai commencé à écrire les romans sur de la série Heredia, j’ai pensé que la ville de Santiago était très peu présente dans la littérature chilienne, et je me suis proposé de l’incorporer à mes romans comme un personnage significatif.  Santiago, et spécialement le quartier où vit Heredia, est un endroit plein de vie, de couleurs, et de personnages singuliers. En parlant de Santiago dans mes romans, j’essaie de contribuer à la mémoire urbaine d’une ville qui change tous les jours. Ensuite, la présence de Santiago dans mes romans leur donne un intérêt spécifique pour les lecteurs, du moins les Chiliens, en leur permettant de retrouver des endroits qu’ils connaissent et qui font partie de leur vie. Pour finir, j’aime cette ville. Je partage le sentiment d’Heredia qui dit : “J’aime ses bars qui prolongent la nuit de leurs lumières et de la promesse de rencontres inespérées. L’architecture démocratique de leurs tables en formica, où s’appuient également les tristesses de l’employé de bureau, de la vendeuse de grand magasin, des ouvriers et des secrétaires en uniforme. J’aime la douceur d’un verre de vin rouge pendant qu’une jeune serveuse sourit avec légèreté. J’aime ces espaces où mes yeux remarquent les visages d’êtres anonymes et où, les nuits de bonne fortune, je rencontre les filles les plus seules et les plus tendres de la ville” (note : désolé pour la traduction bien maladroite !).

 

JML : Vous avez dans La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) une vision très pessimiste du Chili : l’armée y reste le véritable maître du pays, et les anciens tortionnaires sont toujours aux commandes. Vous avez écrit ce livre en 1995, est-ce qu’aujourd’hui quelque chose a changé, particulièrement après l’affaire Pinochet / Garzón?

 

RDE : Nous continuons à vivre dans une démocratie déficiente, dans laquelle perdurent beaucoup d’aspects autoritaires hérités de la dictature de Pinochet. Il n’y a pas de véritable participation des citoyens, et nous sommes toujours régis par une constitution pleine de restrictions dictatoriales. De ce point de vue, la vision que donne ce roman est toujours d’actualité aujourd’hui.

Quant à l’affaire Garzón, elle n’a fait qu’accentuer l’impression de respect et d’impunité dont jouit Pinochet dans la société chilienne. Avec la complicité de la majorité des secteurs politiques chiliens, on a monté un show pour faire croire au monde que Pinochet pouvait être jugé au Chili. Il ne l’a pas été, et ne le sera jamais. Le seul jugement possible sera celui que rendra l’histoire, et celui qui est dans les consciences de ceux qui ont souffert de sa dictature.

 

JML : Dans les deux romans traduits, Heredia enquête sur des scandales internationaux qui mettent en cause l’état : trafic d’armes, fabrication d’armes chimiques et corruption pour permettre des constructions dangereuses pour l’environnement et les populations. Comment choisissez-vous les thèmes que vous traitez ? Ces deux là en particuliers sont-ils tirés de cas réels ?

 

RDE : Ce sont des thèmes qui ont été dans l’air dans la société chilienne. Des situations réelles, mais pas sous la forme que je leur ai donnée. Le début de La Mort se lève tôt, est relié à la mort d’un journaliste anglais à Santiago, mais à part ce détail, tout le reste est inventé. Au-delà de faits ponctuels réels dont je me suis inspiré, que m’aperçois que dans la série Heredia, consciemment ou inconsciemment, j’ai tracé une sorte de chronologie de l’histoire chilienne de ces 20 ou 30 dernières années, que Heredia a été un témoin de cette histoire, un aiguillon qui a fouillé quelques-uns uns des thèmes les plus sensibles de la réalité sociale chilienne, comme la répression politique, le drame des disparus, le trafic de drogue, la contrebande d’armes, la trahison politique, l’intolérance raciale ou les catastrophes écologiques.

 

JML : Heredia appartient à la grande famille des enquêteurs hispanophones qui ont à cœur de ne pas oublier le passé. Vous reconnaissez-vous dans cette famille, auprès d’écrivains comme Montalbán, González Ledesma ou Taibo II ?

 

RDE : De fait, le roman policier ibérico-américain est un monde que nous sommes en train de construire entre de nombreux auteurs. Paco Ignacio Taibo II est une des principales références de ce genre, et son grand défenseur et diffuseur au travers de la Semana Negra de Gijón en Espagne. Manuel Vázquez Montalbán a été un maître incontesté pour tous ceux qui, comme moi, écrivent des romans policiers en espagnol. Nous avons appris grâce à son travail, nous avons aimé ses romans, et aujourd’hui nous nous lamentons de voir Pepe Carvalho orphelin, après cette mort triste et inattendue. Je me sens membre de ce groupe, du néopolar ibérico américain, et je suis très heureux de partager des visions narratives avec des auteurs et amis aussi valeureux que Mempo Giardinelli, Luis Sepúlveda, Leonardo Padura, Fernando López, Juan Madrid, entre beaucoup d’autres que je continue à lire avec enthousiasme.

    

JML : Heredia est un idéaliste, militant de gauche qui refuse de renoncer à ses idéaux. Au travers de ce personnage, vous apparaissez vous-même comme un auteur de gauche, et un auteur militant. Est-ce que cela vous paraît une bonne définition ?

 

RDE : Cela me paraît une bonne définition. Je suis un auteur de gauche, sans autre parti que sa conscience et je crois en la nécessité de construire des relations humaines plus justes que celles que l’on a actuellement. Je suis devenu de gauche quand j’étais très jeune, sous le gouvernement de Salvador Allende, qui fut une référence très importante pour beaucoup de jeunes à cette époque. Nous nous sentions attirés par son projet de changements sociaux, qui étaient nécessaires et le sont toujours pour la société chilienne.

 

JML : Heredia se plaint de vivre dans un monde égoïste, où chacun ne se préoccupe que de lui, de gagner plus d’argent, de paraître, sans aucune conscience politique ou sociale. Est-ce toujours votre vision ? Ne vous semble-t-il pas, par exemple, que les mouvements altermondialistes, où l’on trouve beaucoup de jeunes, sont la forme de la nouvelle génération d’exprimer, d’une autre manière, les mêmes intérêts et les mêmes inquiétudes que ceux qui étaient les vôtres ?

 

RDE : Cette plainte vient du fait que la société chilienne est très installée dans l’individualisme. La majorité des gens se sont laissé gagner par le conformisme, l’immobilité, et le consumérisme. Je dis habituellement, qu’en plus de divertir, j’espère que mes romans apportent aux gens qui les lisent une vision critique de la société dans laquelle ils vivent. Et effectivement, je me rends compte que la plainte d’Heredia répond à une vision générationnelle, et qu’aujourd’hui, il y a de nombreux jeunes qui voient la réalité, et agissent d’une façon différente. Des groupes écologistes, antiglobalisation et anarchistes ont commencé à émerger et à prendre de la force ces dernières années. Mais il est également certain qu’une grande majorité de jeunes ne s’intéresse pas à la politique. Une enquête publiée ces derniers jours, signale que seulement 16,3 % des jeunes chiliens entre 18 et 25 ans sont inscrits sur les listes électorales. Il faut retrouver ici un intérêt pour la politique qui s’est totalement perdu.

 

JML : Pour finir, savez-vous si nous allons pouvoir découvrir en France les autres aventures d’Heredia ?

 

RDE : Métailié a acheté les droits pour quatre romans. Les sept fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon) et La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) ont déjà été traduits. El ojo del alma et El color de la piel devraient être traduits et publiés dans les années à venir. Ainsi, grâce à Anne-Marie Métailé, les aventures d’Heredia continueront à arriver en France, ce qui me fait très plaisir, et ajoute une motivation pour continuer à écrire des histoires.

 

Nota : Ca y est, ils ont tous été traduits et publiés. Et maintenant ?

 

BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE

 

La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios, 1995) Métailié (2004) ; Les Sept Fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon, 2000) , Métailié (2001) ; Les yeux du coeur (El ojo del alma, 2001) , Métailié (2007) ; La couleur de la peau (El color de la piel, 2003) , Métailié (2008)

 

1 Auteur chilien, mort récemment, appelé tardivement le Jack London chilien, qui a écrit pour la jeunesse des récits d’aventures, se passant souvent en Patagonie, sur mer et sur terre, mais a également écrit de très belles nouvelles, très sombres, également sur le sud de son pays. Deux très beaux recueils (Tierre de fuego et Cap Horn) sont publiés chez Phébus.

2 Auteur italien créateur de Sandokan, le tigre de Malaisie, qui combat sur son bateau pirate l’envahisseur anglais. Ses personnages ont été souvent repris par Paco Ignacio Taibo II, entre autres dans A Quatre Mains.

 

 

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Interviews et rencontres
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