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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 21:54

Comme disait le grand Pierre Desproges, on reconnaît ses amis assez facilement : ce sont eux qui, un jour ou l’autre, vous déçoivent. Cela pourrait s’appliquer à nos auteurs préférés, qui deviennent, eux aussi, des amis dont on attend trop. Tout cela pour dire que j’ai été très déçu par le dernier roman de Massimo Carlotto (coécrit avec Marco Videtta).

Nous sommes dans le nord-est de l’Italie, une des régions les plus riches du pays, tenue par quelques grandes familles. A quelques jours de son mariage avec le fils de l’une de ces dynasties, la belle Giovanna est assassinée dans sa baignoire. Avec l’aide d’un flic désabusé, son fiancé désespéré va tout faire pour trouver le meurtrier, malgré un juge, et toute une ville qui n’ont pas du tout envie de faire la lumière sur cette affaire.

Voilà pour l’histoire. Elle n’est pas très importante. Même s’il est quand même dommage que le lecteur devine, bien avant le héros, qui est l’affreux vilain. Le propos est surtout de dénoncer la main mise quasi féodale de quelques familles sur toute une région. Et au passage de dénoncer les agissements de la camorra et le trafic des déchets toxiques. Cette partie là tient la route. Mais c’est presque la seule. Les personnages sont assez falots, et je me fichais de ce qu’il pouvait arriver à ce pauvre garçon. De plus, sans pouvoir mettre le doigt dessus, je sens qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans l’écriture. Les dialogues, en particulier, sonnent faux. Padana City pourrait donc être un polar moyen plein de bonnes intentions, et basée sur une solide documentation.

Mais.

Tout d’abord, sur le trafic des déchets, je viens de terminer Gomorra qui est incomparablement plus fort, désespérant et convainquant. Après Gomorra, le sujet est traité, définitivement. Il faudrait pour le renouveler s’appuyer sur des personnages et une histoire qui apportent vraiment quelque chose.

Et surtout, en 2006, sont parus chez Métailié deux chef-d’oeuvres de Massimo Carlotto (et je pèse mes mots). Deux chocs, deux bijoux noirs, d’une concision étincelante, analyses implacables en même temps que tourbillons d’émotions. Alors forcément, quand ensuite on retombe dans du tout venant, on est très déçu.

Et comme je ne recule devant aucun sacrifice, et que j’aime trop Massimo Carlotto pour vous laisser sur une mauvaise impression, je vais vous causer, rapidement, des deux textes en question.

L’immense obscurité de la mort est un roman à deux voix : Celle de Silvano Contin dont la vie s’est arrêtée le jour où deux braqueurs ont tué sa femme et son fils de huit ans qu’ils avaient pris en otage. Et celle de Raffaelo Beggiato, un des deux tueurs, qui purge une peine de prison à vie. L’autre tueur n’a jamais été arrêté. Silvano survit, mécaniquement, et ne pense qu’à une chose : retrouver l’homme qui vit tranquillement de son butin. Quinze ans après les faits, Raffaelo, atteint d’un cancer en phase terminale formule un recours en grâce pour passer ses derniers jours libre et demande le pardon de Contin.

Ce court roman est absolument implacable. Le va et vient constant entre l’assassin et la victime, entre le fou homicide et l’homme anéanti maintient en permanence le lecteur dans un équilibre instable. Un équilibre qui s’écroule quand il s’avère, peu à peu, que les rôles vont en s’inversant. Sans effets dramatiques, et sans explications psychologiques il nous fait plonger dans la douleur de l’enfermement, et dans la folie de l’absence et de la vengeance. Il nous fait partager les désespoirs des deux hommes, simplement en leur  laissant la parole. La chute inattendue et vertigineuse, laisse le lecteur complètement sonné.

Rien, plus rien au monde est un monologue. Celui d’une femme qui en a marre d’une vie terne, à regarder à la télé tout ce qu’elle n’aura jamais, à compter le moindre sou, à partager un appartement minable avec un mari qu’elle n’aime plus, qui ne lui a pas apporté ce qu’elle espérait. Alors quand elle lit ce que sa fille, qui, à plus de vingt ans, ne fait rien pour avoir une vie différente de la sienne, a écrit dans son journal, elle voit rouge.

Texte court (une soixantaine de pages) qui arrive à tout dire d’une vie désespérante qui bascule dans l’horreur et la folie. Au gré du monologue de la narratrice, abrutie de télévision et d’ennui, le lecteur passe de la commisération, à l’angoisse, puis à l’horreur. Carlotto a l’immense talent de résumer sans caricaturer, de présenter, au travers d’un parcours individuel, toute l’inhumanité et l’aliénation d’une société basée uniquement sur l’argent et l’acquisition de biens. Une société privée de valeurs, où l’ignorance et la frustration peuvent transformer une victime anonyme, en bourreau ordinaire. L’écriture est sèche, sans mélo, angélisme, ou prêchi prêcha, et surtout sans pitié pour le lecteur.

Massimo Carlotto et Marco Videtta, Padana City (Nordest, 2005), Métailié (2008) Traduit de l’italien par Laurent Lombard.

Massimo CarlottoRien, plus rien au monde (Niente più niente al mondo 2004) Métailié (2006) / L’immense obscurité de la mort (L'oscura immensita della morte, 2004) Métailié (2006) Traduits de l’italien par Laurent Lombard.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars italiens
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commentaires

Pyrausta 01/02/2011 11:11



Dans l'immensite de la mort est un veritable coup de poing...


Rien plus rien au monde est dans ma PAL.tu m'incites à m'y plonger.


 



Jean-Marc Laherrère 01/02/2011 16:18



Rien, plus rien au monde est imaplcable ... et très vite lu.



cynic63 17/03/2009 15:59

Voilà qui va m'éviter un achat que j'avais pourtant programmé car j'ai été complètement secoué par l'immense obscurité de la mort que je viens de terminer...Un sacré bouquin, un style maîtrisé tout autant que le sujet, d'ailleurs

Jean-Marc Laherrère 17/03/2009 16:03


C'est vrai que plutôt que ce dernier, je recommanderais "Rien, plus rien au monde", pour moi encore plus fort que "l'immense obscurité ...", ce qui n'est pas peu dire !


Eric Forbes 20/09/2008 18:10

Bien d'accord. Immensément déçu, moi qui attendait impatiemment le prochain Carlotto. Le livre m'est tombé des mains à la moitié. Me foutais pas mal du sort de la plupart des protagonistes, plus particulièrement de ce gosse de riche, narrateur de l'histoire. La faute à ce Videtta, j'espère.

Jean-Marc Laherrère 20/09/2008 19:08


Disons que tout le monde à le droit d'avoir une petite baisse de régime de temps en temps. Vivement le prochain, qu'il se rattrape.


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