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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 21:32

La vie de Daniel Chavarria est un véritable roman noir à la Paco Ignacio Taibo II. Né en 1933 en Uruguay, il voyage en Europe entre 19 et 23 ans ans. De retour en Amérique latine il vit et travaille en Argentine, au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en Colombie. En 1966, ses liens avec la guérilla l’obligent à quitter précipitamment le pays, ce qu’il fait en détournant un avion sur Cuba où il vit toujours.

Daniel Chavarria est une des voix les plus originales du roman noir latino américain, qui en compte pourtant quelques-unes ! Roman social, roman d’espionnage, d’aventure, historique, philosophique …il a touché à tous les genres, les mélangeant souvent avec une verve et une réussite insolentes. Ses pairs et les critiques ne s’y sont pas trompés qui lui ont remis, entre autres, le Prix Edgar Allan Poe en 1994 pour Adios Muchachos, le prix Dashiell Hammett (pour les polars de langue espagnole) pour Un thé en Amazonie, ou le prix Casa de las Americas pour Le rouge dans la plus du perroquet.

Voici un petit tour, non exhaustif dans sa bibliographie.

Commençons par ses deux romans noirs les plus classiques. Boomerang a été écrit à quatre mains avec un autre écrivain cubain Justo Vasco. On y suit Tony Santa Cruz plongeur, et petit trafiquant qui pêche les langoustes interdites, et les vend au noir aux différents petits restaurants de La Havane. Jusqu'au jour où il tombe sur de vieilles pièces en or. Un vrai trésor qui va exciter les convoitises, dont celle de la belle Margaret Gaylord, américaine, aventurière, et prête à tout pour s'emparer du magot. Forcément, ça va saigner, et quand ça saigne, les requins accourent.

Nous avons là un roman noir très sombre, du genre où tous les coups sont permis. Un roman sans morale ni démonstration, sans héros ni gentils, seulement des individus menés par leurs pulsions, leur vice, et leur soif de vengeance Le roman est découpé en trois parties, de plus en plus noires. Chavarria n’épargne personne, encore moins le lecteur, et prouve qu'il maîtrise parfaitement les codes du roman noir, tout en les adaptant à la sauce cubaine.

 

Autant Boomerang est sombre et âpre, autant Adios muchachos est exubérant et sensuel. Alicia est Jinetera (ces prostituées d'un nouveau genre qui fleurissent à Cuba depuis l'ouverture au tourisme). Elle se balade à vélo sur le Malecón, le short au raz des fesses, des fesses très appétissantes. Quand un riche étranger passe à côté d’elle, elle tombe, se fait mal, se fait raccompagner … Et plus si affinité. Et Alicia sait si bien y faire qu'il y a toujours affinités. Jusqu’au jour où elle tombe sur Juanito, sosie de Delon, apparemment très riche. Mais Juanito n'est pas né de la dernière pluie, et le plus escroc des deux n’est pas forcément celui que l’on croit ...

Après la douche froide de Boomerang, voilà un roman sensuel, propre à échauffer sérieusement les sens du lecteur. En même temps vif, sec, enlevé, superbe peinture de la situation actuelle de La Havane. Pas un mot de trop, pas une explication inutile, que du bon. C'est parfois érotique, souvent drôle, impeccablement construit. Un vrai régal, aussi tordu que Juanito et ses plans, aussi troublant qu'Alicia et ses magnifiques fesses.

Dans Le rouge sur la plume du perroquet, Daniel Chavarria élargit la perspective, géographique et historique. Aldo Bianchi, un riche et séduisant homme d'affaire italien, la cinquantaine, vient pour la première fois à Cuba pour profiter du boum du tourisme et investir dans la construction d'hôtels de luxe. La rencontre avec Bini, jinetera, va lui donner un motif supplémentaire de venir souvent dans l'île. Mais derrière cette situation "classique" de vieux beau saisi par le retour d'âge se cache une réalité bien plus sinistre : Aldo est argentin d'origine, il a quitté son pays contraint et forcé, et il lui a semblé voir, à La Havane, un fantôme de ce passé, qu'il pensait bien ne jamais revoir, en la personne d'Alberto Rios. Dès lors il ne pense plus qu'à se venger. Mais de quoi ? Et qui est réellement Alberto Rios ?

Voilà un roman riche et exubérant : Cuba aujourd'hui, les restrictions, la prostitution, le rhum, la religion qui revient en force, la santeria, le tourisme, la mer ... Mais aussi l'Amérique latine des années 60/70, ses mouvements révolutionnaires, les répressions terribles en Argentine, au Chili et en Uruguay, histoires de tortionnaires et de victimes, histoire de l'implication des USA, histoire des frustrations et des haines qu'ont engendrées les libérations des bourreaux un peu partout, jusqu'au rebondissement de l'affaire Garzon / Pinochet. Tout cela se mêle, on passe du passé au présent, d'un personnage à un autre, du récit d'une machination, à une description de procès, comme dans les romans US, mais à la sauce cubaine (lisez, vous verrez ce que je veux dire). Ca bouge, ça ondule, ça coule, ça explose, on y mange, boit, baise... Un vrai festival, un vrai régal, d'autant plus que Chavarria adopte une construction au suspense impeccable. Seule "difficulté" peut-être, une culture latino américaine (sur les habitudes culinaires, les accents, les différences de langage, de vocabulaire, en particulier entre l'Argentine et Cuba) rend la lecture encore plus délectable ; ne pas l'avoir peut affadir une partie du charme du roman.

Venons enfin à ses deux OLNI, à la fois polars, romans d’aventure, d’espionnage, historique … dans la droite ligne des grandes réussites de Paco Ignacio Taibo II.

Un thé en Amazonie … une forêt où certains connaissent bien les vertus des plantes, d'une plante en particulier qui a des effets extraordinaires. Tellement extraordinaires qu'il vaut mieux garder secrets pour des gens mal intentionnés n'en fassent pas mauvais usage. Mais bien entendu, les secrets s'éventent, et les gens mal intentionnés rappliquent. En l'occurrence la CIA qui monte un complot diabolique pour faire tomber … Fidel Castro. Quant à savoir quel est le lien avec une grande famille espagnole …

On dirait du Taibo II ! On démarre avec quantité d'histoires et de personnages, a priori totalement déconnectés, et finalement, petit à petit, le puzzle se met en place jusqu'au bouquet final. C'est baroque, exubérant et en même temps sec et réglé comme un coucou suisse. Du grand art, jubilatoire.

Finissons avec son denier roman publié en France, La sixième île. Quel rapport y a-t-il entre : Alvaro de Mendoza, voleur, assassin, crapule, canaille sans pitié, mercenaire au service des uns puis des autres, plusieurs fois condamné par l'église, la Réforme, et la justice, et finalement pirate dans les Caraïbes au XVII° siècle ; Bernardo Piedrahita, orphelin uruguayen, élevé dans les années 40 par les jésuites, amateur de mathématiques, d'échecs, de logique, et de littérature, devenu marin, aventurier et un peu escroc ; et Louis Capote, devenu bras droit du tout puissant PDG d'ITT, multinationale aux multiples tentacules qui fut, entre autres, derrière le coup d'état du 11 septembre 1973 au Chili ? Aucun répond immédiatement le quidam. Pas si sûr rétorque Daniel Chavarria qui, après nous avoir raconté ces trois histoires, les relie dans un final éblouissant !

Trois histoires passionnantes, des personnages hors du commun, de l'aventure, des aventuriers, anciens et modernes, un trésor, de l'érudition, du suspense, tout cela pour un puzzle qui se met lentement en place, mais qui ne révèle le tableau final que dans les toutes dernières pages. Chavarria jongle avec les époques, les styles de narration, les styles d'écriture également, multiplie les péripéties, et finit par relier le tout, donnant à l'ensemble se cohérence. Du grand art, on jubile.

Un thé en Amazonie (Alla ellos, 1994) Rivages/Noir (1996) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / Adios muchachos (Adios muchachos, 1995) Rivages/Noir (1997) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / Boomerang (Boomerang, 1995), Rivages/Noir (1999), traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / La sixième île (La sexta isla, 1996) Rivages/Thriller (2004) traduit de l’espagnol par René Solis. / Le rouge sur la plume du perroquet (El rojo en la pluma del loro, 2002) Rivages/Thriller (2003) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars latino-américains
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commentaires

Sisco 13/06/2010 11:55



J'adore Chavarria, son Thé en Amazonie est une merveille d'intelligence, d'infos aussi. Le rouge sur la plume du perroquet m'a moins séduit. Et j'ai aimé, beaucoup, beauoup, La sixième île,
parfaitement maîtrisée, dans ses sauts d'époque, une belle écriture. j'ai L'oeil de Cybèle et Adios... en attente. Vraiment un type qui a un style, une personnalité qui affleure dans son
écriture.



Jean-Marc Laherrère 13/06/2010 15:20



Un thé en Amazonie m'avait enchanté, presque qu'autant qu'A quatre mains, le chef d'oeuvre de Taibo II.



paco 06/10/2008 15:34

Je ne connaissais pas le passé actif de Chavarria. Par contre, j'ai découvert le romancier avec ce qui reste pour moi son meilleur roman, Un thé en Amazonie, que comme toi je place dans mon top 100. J'ajouterais quand même à ta biographie un petit bijou de roman historique, qui se déroule à Athènes au V°s. av. J.C., L'oeil de Cybèle : un livre historiquement très travaillé, très pointu.

Jean-Marc Laherrère 06/10/2008 21:37


J'ai aussi découvert Chavarria avec un thé en Amazonie, qui m'avait complètement enthousiasmé. Et je connais cet oeil de Cybèle, mais je l'ai laissé passer à sa sortie, et n'ai jamais trouvé le
temps de le lire ensuite.


M agali 05/10/2008 22:28

Mince, comment il fait pour ne pas être dans les 100 celui-là? Je vais découvrir d'urgence!

Jean-Marc Laherrère 05/10/2008 22:35


Et oui, mince ! Mais j'espère que je vais convaincre des milliers de lecteurs incrédules.


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