Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 00:03

Commençons par un mea culpa … Dans mon TOP 100 j’ai classé George Alec Effinger parmi les anglais, alors qu’il est … américain. Je corrige donc illico.

Venons en aux faits. George Alec Effinger fait partie de ces auteurs qui transcendent les genres, jonglent avec, s’amusent, et finissent par produire une littérature originale, jouissive, agitatrice de neurones. Dans le cas d’Effinger, on a un auteur de SF qui s’est frotté au polar. Essai magnifiquement transformé.

Il est né en 1947 à Cleveland, et a fait ses études à l’Université de Yale et à la New York University. Dès le début des années 70 son premier roman de SF est un succès et lui vaut la reconnaissance de ses pairs. Il gagne en 1988 pour sa nouvelle Schroedinger's Kitten deux des prix de science fiction les plus prestigieux : le Hugo et le Nebula. Grand amateur de culture populaire il aime récupérer les genres et les mythes, et les adapter dans ses romans de science fiction. Il est décédé en 2002.

Avec la trilogie consacrée à Marîd Audran et au Moyen-Orient, Effinger rend un véritable hommage au roman noir et à ses maîtres. Tout y respecte les codes du genre : le narrateur est un privé, habitué des bars de sa ville, plus porté sur l’alcool et la drogue que sur le Coran, ami des prostituées et des loubards, et farouchement indépendant. Ce Marlowe du futur évolue dans une ville du Moyen-Orient non identifiée, et plus précisément dans son vieux quartier, le Boudayin, qui est également le quartier des bars louches, et des touristes en mal d’émotions fortes. Contrairement à une bonne partie de ses amis, il refuse de se faire câbler le cerveau pour pouvoir s’enficher des périphériques qui lui permettraient de revêtir une autre personnalité, réelle ou imaginaire, ou d’acquérir des compétences nouvelles comme le don des langues, ou la possibilité d’annuler momentanément la fatigue ou  la faim.

Jusqu’au jour où, dans Gravité à la manque, un tueur fou et sadique se met à massacrer à tout va dans le Boudayin. Marîd commence à enquêter quand il est convoqué par le parrain local, bien plus puissant que toutes les forces de police, Papa Friedlander Bey. Celui-ci lui suggère d’accepter de se faire câbler, puis d’enquêter pour son compte et d’éliminer le tueur. Comme il est difficile de résister aux suggestions de Papa, Marîd se fait opérer, et c’est avec l’aide de la personnalité de Nero Wolfe qu’il démasque le tueur.

Dans les deux épisodes suivants, Marîd gagne en notoriété, devient riche, mais perd sa liberté, Papa aimant que ses « employés » lui soient dévoués corps et âme. Coupé de ses amis, ayant perdu ses repères dans le Boudayin, il devient le bras droit du parrain, et commence à entrevoir la véritable nature de son employeur. Bien plus que simple parrain d’un quartier de débauche, Friedlander Bey est l’un des conseillers les plus écoutés d’un monde qui est parti à la dérive, éclaté en une multitude de petits états qui se font la guerre, quand ils ne sont pas occupés par des révoltes et coups d’états. Son grand rival est Cheikh Reda, autre véritable autorité de la ville. Marîd prendra une part croissante dans la guerre feutrée mais sans pitié qui oppose les deux hommes.

Dans cette trilogie George Alec Effinger réussit ce qui pourrait être montré dans les écoles comme un exemple parfaitement abouti du mélange des genres. La progression de l’enquête, le style, la voix off du narrateur très hard-boiled, avec ses répliques caractéristiques, en font un hommage au genre superbement réussit.

Dans le même temps le monde futuriste imaginé par Effinger, avec son mélange de palabres, de sourates et de transsexuels connectés, véritables réincarnations des stars du porno est éblouissant et absolument convainquant. C’est peut-être ce mélange étonnant d’une culture millénaire avec des gadgets du futur qui fait que cet univers a réussi à rester à la fois proche du notre, et futuriste, alors qu’il date déjà de vingt ans. On en peut que constater que la recrudescence des fanatismes religieux, le morcellement des pays et régions et l’exacerbation des particularismes semblent même donner raison à ce visionnaire inspiré, grand raconteur d’histoires que les amateurs de privés durs à cuire auront un immense plaisir à découvrir.

Pour résumer, mettez dans un shaker Bogart, la médina de Marrakech, et le courant cyber punk, agitez fort, rajoutez du style, et consommez sans modération.

Gravité à la manque (When Gravity Fails, 1986) Denoël / Présence du futur (1989) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy. / Privé de désert (A Fire In The Sun, 1989) Denoël / Présence du futur (1991) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy / Le Talion du cheikh (The Exile Kiss, 1991) Denoël / Présence du futur (1993) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy.

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
commenter cet article

commentaires

jeanjean 22/10/2008 14:15

... ah oui "Le travail du furet", un bon polar/sf, c'est vrai. j'en garde un bon souvenir. Un film en a été tiré il y a une bonne dizaine d'années, dont je ne garde aucun souvenir par contre...

Jean-Marc Laherrère 22/10/2008 14:23


Et encore un trou de culture à combler ... Ce'st heureusement sans fin !


Emmanuel Pailler 17/10/2008 09:22

Merci du compliment ! Quand le texte est bon, le travail du traducteur est facilité...

Sinon je me souviens d'une curiosité dans le genre hardboiled/SF :
"Le travail du furet à l'intérieur du poulailler", de J-P. Andrevon. Un étrange mélange d'humour cynique et d'apocalypse latente.

Emmanuel Pailler 15/10/2008 21:14

Waow !
je suis très impressionné. Je n'avais jamais entendu parler de cet auteur...qui m'a l'air fort alléchant. Et puis la couverture Denoël SF, c'est ma madeleine de Proust. Sans parler du formidable jeu de mots. Une belle époque, à certains égards.
Merci encore pour ce tuyau.

Jean-Marc Laherrère 15/10/2008 21:36


Merci. Je n'ai pas lu les bouquins de SF 100% d'Effinger, par contre j'avais aussi bien aimé un autre mélange SF/privé hard boiled, coécrit avec un autre auteur dont j'ai oublié le nom, "Poison
Bleu".
Et bravo pour la traduction du Stark que je viens de terminer.


rennette 15/10/2008 11:09

je te lis tranquillement ce soir ! mais une chose d'abord : j'ai voulu te citer pour Typhon sur HG (c'est grace à toi que je l'ai connu) mais tu n'as plus rien d'apparent sur la colonne de droite depuis plusieurs jours... est ce normal ????
j'ai lu Bangkok qui est vraiment formidable !!!

Jean-Marc Laherrère 15/10/2008 14:11


Bizarre, j'utilise Firefox et je vois parfaitement la colonne de droite. Je vais essayer avec explorer ...

C'est fait, tu as raison, avec Explorer la colonne de droite a disparu ! Je vais voir ce qu'il se passe avec Overblog. Merci.


Présentation

  • : Le blog de Jean-Marc Laherrère
  • : Il sera essentiellement question de polars, mais pas seulement. Cinéma, BD, musique et coups de gueule pourront s'inviter. Jean-Marc Laherrère
  • Contact