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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 21:17

Si on ne devait reconnaître qu’une qualité aux éditions Moisson Rouge, ce serait sans contexte de ne pas reculer devant la difficulté ! Pas de doute, il sont des guts (pour ne pas dire autre chose) et ne manquent pas de culot. Après le sulfureux Prière pour Dawn de Nathan Singer, auquel on peut trouver des défauts, mais qu’on ne peut certainement pas accuser de caresser le lecteur dans le sens du poil, ils persistent, dans un style totalement différent, avec Suburbio su brésilien Fernando Bonassi. Singer c’est l’éruption volcanique, l’explosion désordonnée, Bonassi c’est la litanie, la mélopée, l’engourdissement avant le coup de trique qui vous met KO debout, au moment où vous ne vous y attendez plus.

Visite guidée : Une banlieue grise de Sao Paolo. Un couple. Le Vieux, la Vieille. Ils ne se parlent plus, ne se touchent plus, se haïssent sans passion. Le Vieux picole au bar du coin, sans parler à personne. La Vieille s’occupe de leur petite maison, regarde la télé, sans parler à personne. Jusqu’au jour où surgit la Petite. Avec elle, le Vieux revit, arrête de boire, raconte des histoires, réapprend à sourire. Mais le bonheur, même une tout petit bonheur, est-il possible pour le Vieux ?

Il est très difficile de parler de ce bouquin sans en révéler la trame. Dans toute la première partie Fernando Bonassi réussit l’exploit d’écrire l’ennui, le vide total, le gris sans le moindre relief. Il l’écrit, l’installe, page après page … Alors forcément, par moment, on s’emmerde un peu, on admire, mais on se demande où ça va. Mais aussi, comment raconter une vie aussi vide de sens ? Une vie qui avait pour seul squelette un boulot usant et répétitif ? Qui n’a plus rien quand le boulot s’arrête ? Comment raconter des vies à ce point déshumanisées que les personnages en perdent même l’usage de la parole ? Il l’écrit très bien, mais il n’est pas étonnant que ce soit lancinant, hypnotique, gris sale …

Puis il y a l’arrivée de la Petite, l’éveil du Vieux, et cette fin, dont je ne dirai bien entendu rien, mais qui change tout. Pour ceux qui veulent lire ce bouquin sans aucune idée préconçue, je vous conseille d’arrêter là la lecture de ce billet. Et de me faire une confiance aveugle, cela ne s’arrête pas là. Sachez seulement que pendant que je lisais le roman, je pensais au billet que j’allais écrire, je pesais les bons côtés du bouquin, je les mettais en balance avec son côté monotone … A la dernière ligne, tout avait changé.

 

……………………

 

Ca y est, ne restent ici que ceux qui acceptent d’en savoir un peu plus ?

 

…………………………………..

 

Alors je continue. Un seul conseil donc, si vous le commencez et que vous hésitez, accrochez-vous, allez au bout, vous ne le regretterez pas. Quoique ... Les dernières pages vous retourneront comme une crêpe, pour vous laisser complètement sonnés. Parce que sans changer de ton, ni de rythme, en traître, Bonassi bascule du gris dans le noir le plus sombre, le plus choquant. Choquant, terrible, mais également logique, et c’est là toute la force du roman. Sans aucune explication psychologique, philosophique ou sociologique, il montre comment si l’on retire à un homme tout ce qui fait notre humanité (l’intérêt pour autre chose que la survie, la communication avec les autres, le partage d’un ensemble de valeurs et d’une forme de culture), on le pousse vers la folie, on en fait un animal, sans conscience et sans morale, uniquement préoccupé par ses besoins instinctifs.

Alors certes, ce n’est ni agréable, ni aimable, c’est même très dérangeant. Pour ma part, c’est même beaucoup plus dérangeant que le Nathan Singer qui n’échappe pas à une certaine surenchère. Or l’horreur dans l’économie et la retenue, c’est encore pire.

Vous voilà un lecteur (potentiel) averti !

Fernando Bonassi / Suburbio (Suburbio, 2005), moisson rouge (2008), traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars latino-américains
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commentaires

korinet 07/05/2009 16:36

Bravo pour votre article que je découvre en faisant des recherches sur l'auteur, vous n'en dites pas trop, juste suggérez l'envie.
J'ai lu cet ouvrage avant votre blog et j'ai été littéralement embarquée dans l'histoire.
Moi aussi j'ai été KO par la fin (j'ai même du la relire plusieurs fois...).
Depuis je suis abonnée de Moisson rouge et fais passer autour de moi.

Jean-Marc Laherrère 07/05/2009 16:48


Merci.
J'ai moi aussi dû relire la fin pour me convaincre que je ne m'étais pas trompé. Moisson rouge fait effectivement un très beau boulot. En particulier avec des auteurs latinos.
Le dernier en date Carlos Salem m'a enchanté.
Si vous aimez le très très noir, je vous conseille également le dernier Hernandez Luna (Iode) publié chez L'atinoir.


Judith V. 28/10/2008 12:36

D'abord merci Jean-Marc de suivre aussi attentivement les productions de notre vigoureuse petite maison. Ensuite je trouve ce post particulièrement juste, particulièrement la fin, sur l'animalité du vieux, qui concorde exactement avec ce que l'auteur a voulu faire passer: travail de chien, inculture, misère sociale et intellectuel font d'un être humain une bête.
Sinon, excellente soirée l'autre fois!

Jean-Marc Laherrère 28/10/2008 16:20


Merci pour les compliments, et à une prochaine fois.


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