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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 22:10

« Combien de doigts, pense Broadstreet. Combien de doigts, combien d’orteils, combien de sang dans le béton de la ville ? Combien de corps fossilisés dans les soubassements des tours de béton, dans les piliers des ponts, dans les murs des barrages ? Leurs cris pétrifiés, leurs bras et leurs jambes éternellement pétrifiés. Quand le tremblement de terre se produira, ils seront libérés. Ca fera autant de squelettes protégés par des casques, espérant qu’il s’agit du Jugement dernier. Ce ne sera pas le cas. » Noir Béton, Eric Miles Williamson.

Broadstreet, Rex, Juan, Don Gordo, Root … et quelques autres construisent l'Amérique, jour après jour, en projetant de la gunite, ce mélange de ciment, de sable et d'eau, sur les piliers des ponts, les parois de réservoirs ou les murs d'édifices qu'il faut consolider. La gunite est leur vie, elle les imprègne, pénètre leurs yeux, leur peau, leur sang. Pour tenir, il y a l'alcool, la drogue et la violence. Souvent, l'accident, et c'est la mutilation ou la mort. Les patrons sont sans pitié, les syndicats inexistants. Jour après jour, ils luttent, souffrent, construisent. Jour après jour ils sont fiers de faire un boulot dont personne ne veut, un boulot trop dur pour le commun des mortels.

Après le magnifique Gris-Oakland, paru dans La Noire en 2003, voici Noir Béton. Un béton trempé dans le sang des hommes qui, immanquablement, un jour ou l'autre, finissent par mourir d'épuisement ou d'accident. Là où Gris-Oakland laissait au personnage principal une échappatoire à travers la musique, Noir Béton ne laisse aucun espoir. Apre, dur, violent, le monde sans pitié de ces travailleurs n'est ici éclairé par rien, ou presque. Juste une soirée, encore en musique, où certains fraternisent, par-delà leurs différences. Le reste du temps, rien, pas une lueur. Juste une lente déchéance, l'alcool de plus en plus indispensable pour calmer les douleurs, pour ne pas rêver et pouvoir dormir.

Ce n'est pas un livre aimable, mais c'est un livre beau. Noir, rugueux, âpre, mais beau, paradoxalement. Beau comme la folie qui les prend, beau comme leur fierté absurde de laisser des traces de leur passage sur terre, beau comme quelques notes de trompette volées, beau comme quelques instants de solidarité.

Avec Thomas Kelly, ou le regretté Larry Brown, Eric Miles Williamson fait partie de ces écrivains américains qui donnent une voix à ceux qui travaillent de leur mains. Ni flics, ni truands, ni avocats,  journalistes ou privés, pas davantage putes, macs ou exclus vivant en marge, ils ont un boulot, dur, violent, dont ils sont fiers, et, d’une certaine façon, sont parfaitement intégrés à la société. Noir béton n’est pas un polar, il n’y a pas d’intrigue, d’enquête, même s’il y a des morts, dont le sort est ouvertement accepté par tous, mais c’est un sacré roman noir. Un roman noir héritier du roman social. La France avait Emile Zola, l’Angleterre Charles Dickens, les US ont Williamson, Brown, Kelly … Nous attendons encore notre Zola contemporain …

Eric Miles Williamson / Noir béton (Two-up, 2006), Fayard/Noir (2008), traduit de l’américain par Christophe Mercier.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
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commentaires

clément 04/01/2009 11:39

J'ai lu récemment Noir Béton et c'est le premier livre de ce type là que je lis. J'ai assez bien aimé même si ce n'est pas le roman qui m'aura le plus marqué en 2008.
je n'ai pas du tout accroché à la dizaine de pages où Broadstreet délire complètement...

Voici ma critique sur Polars Addict :
http://polars-addict.e-monsite.com/rubrique,eric-miles-williamson,262292.html

Jean-Marc Laherrère 04/01/2009 14:50


C'est vrai qu'il y a des passages assez déconcertants. Son premier roman, Gris-Oakland, est plus "classique".


olivier Verstraete Radio Cité Vauban (RCV) 03/01/2009 08:41

bonjour jean-marc
tous mes voeux pour cette nouvelle anne de lectures et de chroniques
voici ma lecture de ce roman
pour ce qui est de l'auteur français du roman social qui semble manquer, ne peut-on pas mettre François Bon (Daewoo) dans cette catégorie ainsi que Dominique Manotti avec son brillant Lorraine Connection avec comme toile de fond le même sujet que le roman de François Bon?

"paris comme st francisco ne s'est pas construite en un jour. Derrière les gratte ciel et le golden gate, il y a des hommes
qui ont oeuvré, sué pour faire sortir de terre ces édifices et les faire durer dans leur splendeur originelle. Et derrière
ces professionnels du bâtiment made in US, il y a des hommes avec leurs vies, leurs règles, leurs moeurs, leurs déviances.

Eric Miles Williamson retrace ces parcours à travers Noir Beton, son nouveau roman paru chez Fayard Noir.

St Francisco. Broadstreet, le contremaître, mène son équipe de guniteurs, ces ouvriers du béton qui bâtissent ou solidifient les immeubles avec la gunite, cette préparation à base de ciment qui scelle le quotidien et la vie de ces travailleurs pauvres. Pour tenir, chacun a son truc: alcool, drogue font partie intégrante du package du guniteur. A cela s'ajoutent les
desiderata du patron, la précarité des chantiers et l'âpreté de la tâche, de la gunite, cette matière si difficile à maîtriser, à dompter qui leur colle à la peau au sens propre comme au figuré. Ils ont le sens du devoir accompli, fiers de l'ouvrage réalisé pour la collectivité et pour des décennies.Eric Miles Wiiliamson sait de quoi il parle. Ancien ouvrier du bâtiment, il poursuit son exploration sociale du rêve américain à travers l'écriture . Un récit brut à travers la vie du contremaître, ancien et nouveau , des ouvriers et du patron qui n'a de cesse de faire plus avec moins de moyens et quel qu'en soit le prix humain à payer. Splendeur et décadence du modèle us qui ne voit la compétence qu'à la manière dont on dirige les hommes. L'auteur dresse un tableau aussi noir que la gunite. Le récit emmène le lecteur sans concession dans cette vie de chantier. Le style est direct, âpre, "gros oeuvre" pour faire une métaphore BTP, ce qui pourrait rebuter une partie du lectorat. Il ne faut pas non plus être à la recherche de l'intrigue. Ce n'est pas le propos du livre. L'auteur ne fait pas dans le roman bien ficelé. Il livre un témoignage fictionnel d'une réalité qui n'est pas si éloignée. On se demande encore ce qui peut pousser ces hommes à se tuer à la tâche si ce n'est l'attachement , voire la dépendance à cette matière et ses codes. Vrai roman noir pour le coup qui ne fait pas dans la demi-mesure : soit il tombe des mains au bout de 50 pages, soit il colle aux doigts comme la gunite projetée sur les piliers."

a+

Jean-Marc Laherrère 03/01/2009 11:32


Merci, une fois de plus tu enrichis ce nlog. Bonne année à toi.


Vincent 13/11/2008 22:07

Oui, "Vers une aube radieuse" est un beau livre, le premier que j'aie lu de Burke, et mon préféré de cet auteur, jusqu'ici.

sughrue 13/11/2008 10:19

Le passage que tu cites est précisément celui sur lequel je me suis arrêté et que j’ai relu une dizaine de fois...

Quand Gris Oakland est sorti, j’étais libraire à l’Atelier (Paris 20e) et j’en ai vendu, si mes souvenirs sont bons, une grosse trentaine (la couverture, laide comme la tronche d’Hortefeux, n’aidait pas à la vente de bouquin). Comme vous, j’ai été estomaqué quand j’ai lu ce livre et attendais le second avec impatience. Je dois dire un peu ma déception. Le livre est bon, mais beaucoup moins à mon sens que Gris Oakland. Il y a de belles choses dans Noir béton (comme le personnage assez génial et complètement barré de Colby Root, messie de la gunite) mais je ne comprends pas vraiment l’incommunicabilité totale qu’il installe entre ses personnages. Je comprends que c’est une approche littéraire qui puisse plaire. Pour ma part je trouve Gris Oakland plus puissant.

Cela dit, lire les noms de Larry Brown, Thomas Kelly (il faudra un jour dire haut et fort combien ces deux-là qu’ils sont d’immenses écrivains) et Eric M. Williamson dans un même texte est plus que rare et me fait bien plaisir.
Je vois une certaine filiation avec Kelly, plus dans le fait de mettre en avant des ouvriers du bâtiment que dans la structure du roman. Thomas Kelly est très structuré, plus sociologue, plus urbain. Il analyse les aspects techniques, politiques, familiaux, syndicaux, criminels, urbains du milieu ouvrier new-yorkais et ses ramifications et montre les interactions entre tous ses aspects.
Pour la filiation avec Larry Brown, peut-être faudrait-il chercher dans le récit de la trajectoire et du quotidien d’un personnage (Fay ou Joe). Mais cette si comparaison tient pour Gris Oakland, avec Noir Béton, on est assez loin, je trouve, de Larry Brown.

En revanche, alors que Gris Oakland sortait (2003), Rivages sortait en poche le premier roman publié (1970) de James Lee Burke : To the bright and shining sun (Vers une aube radieuse) qui raconte l’odyssée d’un jeune gars qui bosse dans les mines dans les Appalaches. J’avais donc lu ces deux bouquins à quelques jours d’intervalle et avais été frappé par leur ressemblance. J’aime bien Robicheaux et Billy Bob Holland, mais ce livre est pour moi dix coudées au-dessus, le chef-d’œuvre de James Lee Burke. A ceux donc qui ne l‘ont pas lu et qui ont aimé Gris Oakland, ce livre vous plaira peut-être...

Jean-Marc Laherrère 13/11/2008 16:31


Avec un tel pseudo ... Je ne peux être que d'accord.

Je suis assez d'accord, le premier est meilleur. Il est éclairé par des pages lumineuses sur la musique, que l'on retrouve à peine ici. Il est aussi plus structuré. Le plus ici, ce sont les
personnages complètement azimutés, comme Root ou Broadstreet. Et on retrouve, avec le personnage de Don Gordo, cette fascination pour la musique (et en particulier la trompette) mexicaine.

Sinon, oui, Thomas Kelly a une vision d'ensemble, des jeux de pouvoir, alors que Williamson écrit au raz du béton. Et pour Brown, c'est effectivement à Joe que je pensais le plus, plus même qu'à
Fay.

Pour finir, je ne connaissais pas ce James Lee Burke. Encore un livre à découvrir.


jeanjean 13/11/2008 10:14

C'est vrai, ils abordent souvent les mêmes thèmes, mais leur approche est très différente et je trouve que L. Brown est plus proche d'auteurs comme Chris Offutt, Barry Hannah ou du Tristan Egolf du "Seigneur des porcheries" (quel bouquin !...), dans la droite lignée du "roman du Sud", héritiers des Faulkner, MCCullers, Caldwell...
Le travail manuel dans la fiction française à l'heure actuelle ? J'me creuse, j'me creuse, je vois pas grand-chose pour l'instant à part certains romans de François Muratet... Mais doit bien y en avoir d'autres.
@+

Jean-Marc Laherrère 13/11/2008 16:34


Ok pour la parenté L. Brown Chris Ofut, j'avoue avoir du mal avec Hannah, et pour moi, Egolf est encore ailleurs, une sorte d'OVNI à la puissance littéraire inouïe.
Chez les français, j'avais aussi pensé à Muratet, et d'une certaine façon à Manotti. Mais aucun des deux, me semble t'il, n'arrive à ce rendu physique et charnel du rapport au travail. Aucun non
plus ne fait ressentir la fierté de ces hommes. Fierté d'accomplir quelque chose qui va rester.


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