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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 21:21

Pour les amateurs de polar un peu hispanophiles, Barcelone est le berceau du « nouveau polar » espagnol, celui qui naît au moment même où Franco casse sa pipe. L’auteur emblématique de ce polar espagnol (et/ou catalan) est bien entendu Manuel Vazquez Montalban, papa de Pepe Carvalho, le privé de Barcelone qui n’aime rien tant que manger, et qui brûle les livres entre deux enquêtes dans les rues de sa ville bien-aimée.

Dans le même temps, un autre auteur explore les recoins sombres et l’histoire de Barcelone, Francisco Gonzalez Ledesma, qui continue heureusement à écrire, passant de fresques historiques noires et lyriques à des polars nonchalant avec son inspecteur Mendez, jusqu’à, dernièrement, un roman reprenant le mythe du vampire pour parler, une fois de plus, de ce qu’il aime, à savoir Barcelone.

Il y a un troisième larron, très connu des lecteurs de « blanche », moins des lecteurs de polars, et c’est bien dommage. Il s’agit d’Eduardo Mendoza, né en 1943, voyageur, érudit, un temps traducteur à l’ONU, connu pour un roman éblouissant sur l’exposition universelle de Barcelone de 1888, La ville des prodiges (La ciudad de los prodigios).

Mais c’est une autre partie de son œuvre que je voudrais mettre ici en avant …

Lors de sa venue à la librairie Ombres Blanches à l’occasion de L’artiste des dames, Eduardo Mendoza expliquait que c’est la lecture d’un fait divers des années 20 qui lui avait donné l’idée du personnage qu’il avait déjà mis en scène dans Le mystère de la crypte ensorcelée, et Le labyrinthe aux olives.  Vers 1920, pour espionner les anarchistes, la police avait coutume de sortir un pauvre type d’un asile d’aliénés, de l’envoyer assister aux réunions (qui fait attention à ce qu’il dit devant un pauvre fou ?), et de l’enfermer de nouveau quand elle n’avait plus besoin de lui. L’enquêteur le plus cintré du monde polar, qui en compte quand même quelques uns, était né.

Je n’ai plus d’images très précises, autres que celle d’un héros se baladant la plupart du temps sans chaussettes ou en robe de chambre, des deux premiers romans. Ce qui me reste par contre, c’est le souvenir d’une intense rigolade, qui me fit me précipiter sur le troisième quand il sortit en 2002. Revoilà donc notre « héros » (qui n’a pas de nom).

Il a croupi des années dans son asile, n'en était sorti que deux fois pour mener des enquêtes trop délicates pour être confiées à la police. Du jour au lendemain on le libère. Grâce royale ? Municipale ? Non l'asile doit être détruit pour laisser la place à une résidence de luxe et il faut d'abord en virer les pensionnaires.

Notre héros, un peu paumé, ne reconnaissant plus sa ville part, à la recherche de sa soeur, la pute la plus moche et la plus mal lunée de Barcelone. Surprise, elle est mariée ! Deuxième surprise elle l'accueille bien ! Troisième surprise, son beauf lui offre un boulot : coiffeur à la boutique "l'artiste des dames". Tout va bien pour lui, les affaires ont du mal à démarrer, mais il a peu de besoins, jusqu'au jour où une jeune femme, beaucoup plus belle et distinguée que celles qu'il « coiffe » habituellement, pousse la porte de sa boutique. Elle lui propose une affaire presque légale. Elle est trop belle, il ne peut résister, et c'est bien entendu le début d’emmerdes qui l'amèneront à côtoyer le gratin barcelonais, jusqu'au maire en personne, mais aussi à recevoir une bombe, se faire tirer dessus, aller en taule, sauter beaucoup de repas ...

Un exemple du style ? Voila la première description de son beauf : « Viriato frisait la cinquantaine, il était petit, replet, avec le crâne dégarni et les membres courts, légèrement bossu, et il avait dû loucher au temps où il possédait ses deux yeux. Pour le reste, il avait l'air d'un homme en bonne santé, présentant bien ... ».

Et ce n’est rien comparé aux descriptions de sa sœur.

Lors de sa venue à Ombres Blanches, l’auteur déclarait ceci : « J’ai imaginé ce personnage, fermé dans ce monde cohérent, bien organisé mais sans liberté qui tout d’un coup se trouve dans sa ville qu’il connaît, mais qu’il ne reconnaît pas, parce que tout à changé. C’était mon expérience. J’habitais à New York, j’étais parti en 73, je ne suis pas rentré à Barcelone jusqu’après la mort de Franco. J’ai alors trouvé une ville complètement changée, complètement affolée, que je ne comprenais pas. Même arrivant de New York, qui était apparemment la ville folle par excellence, je me trouvais dans une ville encore plus folle que New York. Alors j’ai voulu écrire cette histoire. »

Certes, ce roman (comme les deux précédents) est totalement déconseillé aux amateurs d'histoires logiques et vraisemblables. Comme les deux précédentes aventures de ce héros spécial, il suit une logique totalement décalée, celle du héros/narrateur.

Mendoza ne recule devant rien, se plonge avec délice dans la caricature et le grotesque, grossit le trait, en rajoute encore, et le lecteur se régale. Parmi les scènes d'anthologie, un hommage aux Marx Brothers et la fameuse scène de la cabine de bateau, et une scène d'échange de coups de feu qui renvoie Tarantino à la maternelle.

Comique de répétition, comique de situation, des descriptions à hurler de rire, mais derrière tout ça, mine de rien, une critique féroce du monde des affaires, de la politique, et de leurs liens mafieux. Seul regret, depuis 2002, ce brave homme a disparu. Reviendra-t-il un jour ?

L’artiste des dames  (La aventura del tocador de senoras, 2001) Seuil (2002). Traduit de l’espagnol par François Maspero.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars espagnols
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commentaires

Alandalus 06/09/2013 23:52


Bonsoir,


Je viens de finir le dernier Mendoza, "La grande embrouille" et je suis encore sous le charme. Si vous avez aimé les trois précédents, vous adorerez celui-là. L'humour Mendoza (et en version
originale qui plus est) est un vrai régal. Quelques années se sont écoulées depuis ma lecture des premiers "personnage sans nom", mais celui-ci est particulièrement déjanté.


J'ai hâte de savoir ce que vous en pensez.


Mendoza est éblouissant dans les deux registres : sérieux ("La ville des prodiges" est pour moi un chef d'oeuvre) et déjantés. Pour moi, un nouveau Mendoza est un événement tellement agréable que
je m'y précipite.


Amitiés.

Jean-Marc Laherrère 07/09/2013 15:24



Je n'avais pas vu qu'il était sorti, je viens de le commander, merci de l'info.



A_girl_from_earth 13/01/2009 12:53

Merci pour toutes ces suggestions. Je vais essayer de faire le tri (ahem). Bon, déjà, je ne suis plus très convaincue par Séquelles, je vais peut-être plus m'orienter vers Arthur Upfield. Je réfléchis encore...

Jean-Marc Laherrère 13/01/2009 14:07


Bon choix, bon tri, et bonnes lectures.


A_girl_from_earth 11/01/2009 17:51

Bonjour,
Je ne suis pas experte en polar, c'est la raison pour laquelle je me suis tournée vers ton blog en me disant dit que tu pourras peut-être me recommander quelques polars en particulier: je me tâte en effet à participer au défi Littérature policière sur 5 continents de Catherine mais je n'ai pas envie de me lancer dans des lectures au hasard pour ce coup-ci. Côté polar, je recherche des intrigues intelligentes et palpitantes, un bon suspens, du happant, du captivant, du bluffant, bref, je préfère du coup avoir les conseils de connaisseurs.:) (côté Asie j'ai une option pour Out de Kirino et côté australien, Séquelles de Peter Temple, mais j'attends de voir d'autres propositions )
Merci d'avance.

Jean-Marc Laherrère 11/01/2009 19:09


Je ne connais pas Kirino.
Pou' l'Asie je conseillerai, un mélange de suspense et d'humour avec la série du Mandarin Tan des soeurs Tran Nuht chez Picquier (le premier est le temple de la grue écarlate), ou l'excellent
Bangkok 8 de John Burdett.
Plus lent, mas très intéressant, Mort d'une héroïne rouge de Xiaolong Qiu.

Pour l'Australie, j'ai beaucop aimé Séquelles, mais c'est assez lent, et il ne s'y passe pas grand chose. c'est plus un roman d'ambiances. Pour le dépaysement, je conseillerai Arthur Upfield et son
privé métis (avec dans la série la mort d'un lac, l'os est pointé ou l'homme des deux tribus), ou sinon les romans de Peter Corris, du privé "à l'ancienne", 100% Bogart, à Sydney. Je n'ai pas de
titre particulier en tête.


Catherine 11/01/2009 15:00

Bonjour Jean-Marc,
Je ne connais pas Mendoza, il faudra que je découvre.
Par contre, je vais lire une enquête de Pepe Carvalho pour mon défi policier. Laquelle me conseilles-tu ? Sinon, j'avais prévu de lire la première, tout simplement !
Et toi, vas-tu participer au défi Littérature policière sur les 5 continents ? Si oui, j'attends ton texte (taille libre) de présentation (toi, ton blog, ta liste) pour publication sur le blog consacré au défi : http://defi5continents.over-blog.com/. Tu peux déjà y consulter plusieurs présentations de participants ainsi que les listes de livres pour chaque continent que je mets à jour au fur et à mesure des inscriptions, et bien sûr les modalités du défi.

Jean-Marc Laherrère 11/01/2009 19:05


La toute première est très spéciale. Je te conseillerai plutôt une des premières, soit meutre au comité central, soit la solitude du manager.

Je vais venir me présenter, promis, juré !


paco 09/01/2009 18:26

Entièrement d'accord sur la qualité de Mendoza comme auteur comique : j'ai d'ailleurs mis dans mon top 100 "le mystère de la crypte ensorcelée". Mais pour moi, son vrai chef d'oeuvre, c'est "la vérité sur l'affaire Savolta", superbe roman sur la Barcelone en ébullition pré-révolutionnaire des années 1917-1923. Allez, ça me donne envie de relire Mendoza, tout ça.

Jean-Marc Laherrère 10/01/2009 00:10


Je n'ai que très peu de souvenir de Savolta, lu il y a si longtemps ...

De mendoza, je conseillerais aussi une perle d'humour : Sans nouvelles de Gurb


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