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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 22:57

Un des commentaires à mon billet sur le dernier roman de Dennis Lehane insistait sur le travail de la traductrice, en disant que l’on ne parlait pas suffisamment de ces passeurs de textes. Il m’a donné l’idée et l’envie d’échanger quelques propos avec un de ces traducteurs.

Mon choix s’est assez naturellement porté sur Emmanuel Pailler, avec lequel je suis en contact épisodique au travers de mon blog et du sien. Il a très aimablement répondu à mes questions.

 

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, quels auteurs vous avez traduits, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ?

 

Emmanuel Pailler : Je suis venu à la traduction par goût (depuis les versions latines de ma jeunesse…) et un peu par hasard. Angliciste de formation, puis prof, j’avais traduit plusieurs ouvrages « en amateur » pour divers éditeurs. J’ai appris l’existence d’un DESS de traduction littéraire à Paris au moment même où l’enseignement commençait à m’ennuyer puissamment.

Parmi les auteurs marquants que j’ai traduits, je peux citer Lovecraft, Stuart Kaminsky, Richard Stark alias feu Donald Westlake, James Carlos Blake

Quant à ma relative spécialisation polars, c’est à la fois un hasard (une rencontre avec Rivages Noir dès mes débuts) et un goût : j’aimais déjà la genre, mes parents avaient beaucoup de Série Noire chez eux, j’ai lu mon premier J.H. Chase à douze ans. Rétrospectivement, j’étais peut-être un peu jeune…

 

Jean-Marc Laherrère : En général, les auteurs ont toujours un ou des écrivain(s), qui leur ont donné envie d’écrire. Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

 

Emmanuel Pailler : Comme je le disais, le goût de la version m’est venu en transpirant sur les phrases plus ou moins compliquées des auteurs latins – avec la fierté un peu enfantine d’avoir trouvé une tournure de phrase élégante et idiomatique pour transcrire la pensée « filante » de Sénèque ou les grandes périodes de Cicéron. Beaucoup plus tard, les cours de traduction théâtrale de Jean-Pierre Richard (qui a notamment travaillé sur Shakespeare) m’ont ouvert les yeux sur des aspects du texte parfois négligés, comme le rythme et l’oralité.

 

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

 

Emmanuel Pailler : Malheureusement non. Il est rare que je dispose de leurs coordonnées. Une exception : Peter Craig, dont j’ai traduit le « Bloodfather » (à paraître chez Rivages), qui a répondu fort aimablement à toutes mes questions par e-mail.

 

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

 

Emmanuel Pailler : La question piège ! Je vais être d’une franchise brutale : non. Sinon, on ne mangerait pas. Ceci étant, certains traducteurs ont plus de chance que d’autres et, au moins en « fiction », travaillent sur des textes qui leur plaisent le plus souvent. J’appartiens à cette catégorie.

 

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

 

Emmanuel Pailler : La traduction d’un recueil de nouvelles de et « autour de » H.P. Lovecraft, avant que je devienne traducteur professionnel. Une autre manière d’aborder ce monde hallucinant que j’avais étudié pour ma maîtrise.

En polar, je pense à Kaminsky, drôle, fluide et agréable. Ou encore Stark, efficace et sans bavures. De manière générale, les bons textes sont les plus plaisants – voire les plus faciles – à traduire. L’auteur porte le traducteur. On n’est plus un rewriter besogneux, on devient un instrument à l’unisson. (Si, si).

Les traductions difficiles, dans mon expérience, sont au contraire le produit de textes bâclés et industriels qu’il faut impérativement réécrire – ou au contraire, des écrits ampoulés de gens qui se pensent écrivains ou poètes et nous infligent des pages entières de descriptions à deux sous. Cas fréquent en heroic fantasy. En anglais, langue souple, ce salmigondis peut à la rigueur faire illusion ; en français, tout est à reprendre…

 

Jean-Marc Laherrère : D’après ce que je comprends de l’anglais (peu …) c’est une langue beaucoup plus libre que le français, et les auteurs anglophones inventent facilement de nouveaux mots. Comment traduisez-vous dans ce cas ?

 

Emmanuel Pailler : Je ne suis pas sûr que les auteurs anglophones soient férus de néologismes. En revanche, la syntaxe anglaise est plus, disons plastique que la française, et offre des facilités dont nous ne disposons pas. De même, l’anglais est bien plus décomplexé que nous par rapport aux répétitions. Dans ce cas, il faut mettre les mains dans le cambouis : trouver par exemple un moyen d’éviter le « qui quoi que qui », chercher le synonyme, restructurer un paragraphe…le tout sans trahir le rythme de l’auteur. C’est un métier de contorsionniste, pratiqué dans le corset de la langue française.

 

Jean-Marc Laherrère : Est-ce vous qui choisissez les auteurs que vous traduisez ou l’éditeur qui vous les propose ? Vous est-il arrivé de proposer un auteur inconnu en France que vous auriez découvert ?

 

Emmanuel Pailler : C’est généralement l’éditeur qui propose. Oui, j’ai proposé plusieurs auteurs en traduction. Par exemple Paul Beatty (The White Boy Shuffle), un auteur Noir américain au style « beat » radical, à la fois humoristique et désespéré ; ou encore Mark Gatiss (The Vesuvius Club), avec son héros Lucifer Box, un James Bond victorien très décadent. Mais les éditeurs ont des plannings surchargés. Un jour ?

 

Jean-Marc Laherrère : J’ai l’impression que les traducteurs, comme les auteurs, sont spécialisés par genre (polar, SF, fantasy, blanche …). Est-ce parce qu’ils sont liés à une maison d’édition ? Une question de goût ? Ou chaque genre a-t-il sa langue spécifique qui demande une « spécialisation » du traducteur ?

 

Emmanuel Pailler : La spécialisation est tout de même relative. Beaucoup de collègues travaillent aussi en « non fiction », souvent à des fins alimentaires. En ce qui me concerne, c’est à la fois une question de goût et de maison d’édition, en effet. Je ne suis pas sûr qu’un genre ait une langue spécifique, car il existe de nombreux sous-genres ; pour prendre l’exemple du polar, le whodunit d’Agatha Christie n’a rien à voir avec la culture des gangs latinos de Los Angeles… La traduction est une adaptation perpétuelle, quelle que soit l’éventuelle spécialisation.

 

Jean-Marc Laherrère : A propos de culture de gang latinos … Comme en français, le polar, qu’il soit britannique ou américain, et plus spécifiquement le roman noir, décrit tous les milieux de la société, et utilise donc tous les niveaux de langage. Comment traduisez-vous ces différents niveaux, ses différentes cultures ? Cherchez-vous des équivalents existants en France, ou préférez-vous parfois inventer un langage peut-être plus proche du rythme original ? (Je pense, entre autres, à votre exemple des gangs latinos de LA qui doivent utiliser un anglais mélangé à de l’espagnol). ?

 

Emmanuel Pailler : Excellente question ! Hum…Il faut - en théorie - procéder à une transposition culturelle. Dans le cas précis des gang latinos (le Bloodfather de Peter Craig), c’est, paradoxalement, plus facile : l’espagnol peut se mêler au français comme il se mêle à l’anglais. Cela dit, votre question ouvre une plaie saignante dans le monde de la traduction (si  si) : celle de l’altérité. Certaines différences nous échappent, certaines altérités nous restent…étrangères. Comment « traduire » l’accent écossais du Fife, omniprésent chez Irvine Welsh par exemple ? Certains ont tenté de transposer ce régionalisme, en faisant parler le ch’ti à des mineurs du Yorkshire (par exemple). À titre personnel, cela ne me convainc guère : si l’on suit ce principe, pourquoi mes jeunes gangstas d’origine salvadorienne ne s’exprimeraient-ils pas comme des « cailleras » du 9.3 ? Ceci étant, la traduction reste une discipline pragmatique, et tant que cela fonctionne, pourquoi pas. La démarche est tout de même très, très risquée. C’est pour cela que je préfère généralement adopter profil bas sur le plan du lexique, rester dans un périmètre relativement circonscrit – en plus, rien ne se démode plus vite que l’argot à la mode – et transcrire l’altérité de mes personnages par d’autres effets de traduction : comme vous l’avez indiqué, le rythme, principalement, la manière de « poser » les phrases. Pour reprendre l’exemple des latinos : même s’ils ne peuvent s’exprimer comme un djeunz-du-9.3., rien n’interdit de leur faire adopter un parler haché, un « flow » (flux) bien différent de celui d’un flic (lequel ne s’exprimera pas non plus comme un banquier ou un adolescent).

Votre question est fascinante parce qu’elle pose tout le problème du décalage : il existe toujours en traduction, on perd toujours quelque chose (je ne sais plus qui a dit « la traduction, c’est l’art de la perte »), mais il existe bien sûr une différence entre une infime déclivité et un abîme béant…Plus prosaïquement, je viens de m’attaquer à un roman situé en Nouvelle Angleterre, avec des accents qui, ô horreur pour un Américain, trahissent la classe sociale ! Non seulement ces gens ont l’accent du Massachusetts, mais ce n’est pas le même : le flic local ne déforme pas les mots comme le patricien WASP de Boston ! Comment faire ? J’y retourne…

 

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

 

Emmanuel Pailler : Outre Beatty et Gatiss dont j’ai déjà parlé, je pense à Clare Allan - auteur d’un surprenant roman sur l’univers psychiatrique : le Kafka britannique ? J’aimerais aussi (re)traduire les grands textes de Lovecraft  - malheureusement, ils sont sortis chez Bouquins dans une nouvelle édition, et les retraductions sont bonnes ; je pense aussi à certains auteurs du courant réaliste américain comme Howells ou Charles Chesnutt. Et j’aimerais beaucoup travailler sur un texte de théâtre, en collaboration avec le metteur en scène et les acteurs. Sur quelqu’un comme Marlowe par exemple, que l’on  redécouvre.

Au chapitre des regrets, je répondrai qu’ils ne servent à rien…mais je regrette tout de même de n’avoir pas pu traduire « Filth » d’Irvine Welsh. Ou « A History of Love » de Nicole Krauss. Ou « The Electric Michelangelo » de Sarah Hall. Ou « Aztèques dansants » de Westlake…ou…ou… voilà pourquoi il ne faut pas avoir de regrets.

 

 

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ?

 

Emmanuel Pailler : Oui. Je viens de commencer « Red Grass River » de Carlos Blake.

 

Jean-Marc Laherrère : La dernière question, à la fois bateau et piège ; traduire ne vous donne-t-il pas envie d’écrire vos propres histoires ?

 

Emmanuel Pailler : Si. D’ailleurs c’est fait (et en train de se faire). Si vous connaissez d’ailleurs un éditeur de S.F qui apprécie les anticipations à tendance cyberpunk…

 

Voilà, merci à Emmanuel Pailler, et si un éditeur de SF qui aime les anticipations à tendance cyberpunk passe par ici …

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Interviews et rencontres
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commentaires

Leygonie 11/08/2010 15:35



Merci de cette interview. J'aimerais pour ma part trouver quelques auteurs contemporains de qualité non encore traduits afin de m'exercer et entreprendre des études en traduction littéraire.
Auriez-vous quelques clés à me prêter pour m'aider à dénicher quelques perles inconnues des lecteurs francophones.


Merci de votre attention



Jean-Marc Laherrère 11/08/2010 15:51



Ne lisant pas en anglais, je n'ai pas de piste de première main. Mais il devrait être possible de contacter Emmanuel Pailler (via son blog) ou vous pouvez aller fureter du côté du blog de Sarah
Weinman (référencé dans mes sites anglophones) qui tient ses lecteurs très au courant des sorties US, avec beaucoup d'auteurs inconnus ici.


Bonne chance.



clément 29/01/2009 13:47

Merci Jean-marc pour cette interview très interessante sur le métier de traducteur (je suis content que mon com' sur ton billet sur "Un pays à l'aube" soit à l'origine de l'interview)
Et merci aussi à Emmanuel Pailler pour s'être preté au jeu!

Jean-Marc Laherrère 29/01/2009 14:35


Merci à tous les deux.
C'est bien que les gens réagissent favorablement, ça donne envie continuer.


Fabien 29/01/2009 13:24

Interview super intéressante. On ne laisse pas assez la parole aux traducteurs.

Dominique 29/01/2009 11:02

Extra cet interview, intéressante de bout en bout, merci à Emmanuel Pailler de s'être prêté au jeu, je regarde souvent le nom du traducteur d'un livre, j'ai relu ll'oeuvre de Dostoievski à la suite des traductions par A Markowicz et le ton et la couleur des romans en sont totalement renouvelés,
L'exemple de la traduction des romans de Camilleri est également très parlante sur la latitude du traducteur et la nécessité d'être " à l'unisson" de l'auteur comme le dit E Pailler
Bravo et merci Jean Marc pour ce billet

Jean-Marc Laherrère 29/01/2009 14:31


Merci à toi.
Je vais voir si je peux faire quelque chose avec Quadruppani.


mariedo 28/01/2009 14:59

Un grand merci pour cette interview intéressante à tous les niveaux. A lire, pour le regard d'un traducteur sur son métier (pendant les années de plomb du communisme à Prague), le journal de Jan Zabrana chez Allia. Sublime.
Sinon, Emmanuel Pailler peut envoyer ses textes Au Diable Vauvert. Ils trouveront sans doute un bon accueil chez cet éditeur de W. Gibson.

Jean-Marc Laherrère 29/01/2009 09:11


Merci.
Je ferai suivre à Emmanuel, le Diable Vauvert (qu'il connait certainement).


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