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10 mars 2009 2 10 /03 /mars /2009 22:45

L’interview d’Emmanuel Pailler ayant été lu avec intérêt, il a semblé naturel de poursuivre l’expérience, et de donner la parole à une autre traducteur. Le nom de Serge Quadruppani, traducteur remarqué d’Andrea Camilleri a été spontanément cité par certains lecteurs, et c’est aussi vers lui que je comptais me tourner. C’est chose faite :

 

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ? Vous êtes traducteur et auteur. Etes-vous un auteur qui a décidé de traduire, ou un traducteur qui un jour a sauté le pas et décidé d’écrire ?

 

Serge Quadruppani : J’ai toujours voulu écrire (« bon qu’à ça », comme disait Becket - sans vouloir me parer des plumes du paon). J’ai d’abord traduit pour faire bouillir la marmite, de l’anglais. Puis j’ai rencontré l’Italie et une Italienne et j’ai appris la langue, et découvert une littérature. Maintenant, je ne traduis plus que les livres que j’ai choisis, ce qui est un très grand privilège.

 

Jean-Marc Laherrère : Est-ce que le fait d’être auteur vous aide, ou au contraire vous gène ? Arrivez-vous facilement à faire taire l’inventeur d’histoire quand vous traduisez ? N’avez-vous pas envie de « corriger » ce qui ne vous va pas dans l’œuvre originale ?

 

Serge Quadruppani : Le fait d’être auteur m’aide, car il y a une part de créativité indispensable dans l’acte de traduire et en même temps, je suis très attentif à rendre la voix de l’auteur, à respecter son écriture, à la faire passer du mieux possible, j’essaie d’être aussi fidèle que possible, même dans ce que je considère chez l’auteur comme des lourdeurs ou des baisses de style ou de rythme. Mais la confrontation intime avec la langue et la technique d’auteurs divers m’aide à réfléchir sur ma propre écriture  : parfois, voyant tel ou tel passage, je pense « tiens, je n’aurais pas coupé là »  ou bien  : « tiens, j’aurais changé de point de vue », mais je m’applique  à rendre scrupuleusement les choix de l’auteur. Comme directeur de collection, je dois dire que, si je peux admettre qu’un traducteur fasse des faux sens, je ne supporte pas les traducteurs qui se permettent de corriger un auteur. Par exemple, récemment, j’ai dû intervenir sur une traduction où l’auteur avait fait un paragraphe d’une seule phrase et où le traducteur s’était permis de découper le paragraphe en une dizaine de phrases. Le fantasme du « bon français », idiotie scolaire qui m’insupporte, avait encore frappé.

 

Jean-Marc Laherrère : Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

 

Serge Quadruppani : Tous les écrivains que j’ai aimés m’ont donné envie d’écrire. Un traducteur, Jean-Pierre Carasso, m’a appris le métier en anglais. Puis j’ai volé de mes propres ailes. Le milieu des traducteurs, avec ses congrès et ses rites et ses prix m’est assez étranger. Je n’ai rien contre, d’ailleurs (ni rien pour  : il m’est complètement indifférent, sauf quand je vois les prix donnés à certaines nullités - là je ris).

 

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

 

Serge Quadruppani : Traduisant des auteurs vivants, j’ai noué des liens avec eux, une bonne partie sont devenus de bons copains ou carrément des amis. S’agissant d’auteurs comme Camilleri, chez qui le vocabulaire est parfois assez ardu, il m’arrive de leur demander des éclaircissements. On reconnaît un traducteur débutant à ce qu’il n’ose pas dire  : « là, je comprends pas ». Et alors, il essaie de deviner et à tous les coups, il se plante.

 

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

 

Serge Quadruppani : On est obligé d’aimer, d’une manière ou d’une autre, ce qu’on traduit, sinon, on traduit mal. Même dans la pire traduction alimentaire, il vaut mieux essayer de trouver un intérêt ou un autre à traduire au mieux, sinon ça se sent que le traducteur s’emmerde. Mais depuis une dizaine d’années, comme je vous l’ai dit, je ne traduis plus que ce que j’aime.

 

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

 

Serge Quadruppani : Camilleri m’a posé le plus de difficultés. Pour le reste, on ne peut pas me demander ce que j’ai le plus aimé. C’est comme de demander quelle fut votre maîtresse préférée - ou votre rejeton favori. Je les aime tous.

 

Jean-Marc Laherrère : En tant que traducteur, vous êtes surtout connu pour le travail que vous avez effectué sur l’œuvre d’Andrea Camilleri, et pour les choix que vous avez dû faire pour traduire les dialogues en sicilien. Pouvez-vous, pour les lecteurs qui ne sont pas familiers de votre travail, résumer les difficultés spécifiques propre à la traduction de l’italien, ou plutôt, si j’ai bien compris, des différents italiens. Le sicilien présente-t-il des difficultés particulières ? Pourriez vous revenir sur les choix que vous avez fait pour rendre la saveur de la langue d’Andrea Camilleri ?

 

Serge Quadruppani : Désolé, là je craque  : j’ai trop souvent répondu à cette question, je vous invite à lire mon texte « L’angoisse du traducteur devant une page d’Andrea Camilleri » sur quadruppani.samizdat.net. N’hésitez pas à faire du copié-collé  ! (Plutôt que de faire un copié-collé partiel, je vous renvoie au texte original, il a l’avantage d’être complet et très clair).

 

Jean-Marc Laherrère : Vous êtes à la fois directeur de collection (suite italienne chez Métailié), et traducteur. Comment choisissez-vous les auteurs que vous traduisez vous-même, et ceux que vous confiez à des collègues ?

Serge Quadruppani : Sur quadruppani.samizdat.net, vous pouvez lire « La bibliothèque italienne chez Métailié, un point de vue sur la littérature et sur l’Italie ». N’hésitez pas à faire du copié-collé  ! (Plutôt que de faire un copié-collé partiel, je vous renvoie au texte original, il a l’avantage d’être complet et très clair).

 

Jean-Marc Laherrère : Vous est-il arrivé de renoncer à traduire (ou à faire traduire) un auteur que vous appréciez en italien parce que vous pensez qu’il ne passera pas en français ? (Trop référencé, langue trop particulière …)

 

Serge Quadruppani : Non, jamais. Et je rirais au nez d’un traducteur qui me dirait que quoi que ce soit est intraduisible. Tout est intraduisible et rien ne l’est  : une fois qu’on a dit ça, on se met au boulot et c’est ce boulot qui nous permet à tous d’accéder à la littérature mondiale.

 

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

 

Serge Quadruppani : Je regrette beaucoup de ne pas avoir traduit certains Camilleri qui ont été mal traduits par une autre personne. D’autres livres, comme Gomorra, de Roberto Saviano, m’ont échappé comme directeur de collection, mais ils ont été bien traduits et bien défendus, c’est ce qui compte. Quant aux auteurs que j’aimerais traduire, je les fais acheter par Anne-Marie Métailié, quand les agents ne viennent pas tout foutre en l’air avec leurs exigences ridicules et préjudiciables d’abord aux auteurs (qui se retrouvent publiés dans de grosses maisons capables de payer des avances astronomiques mais peu désireuses de se démener pour faire connaître un auteur qu’elles veulent juste sur leur catalogue pour des raisons de prestige, les maisons en question étant trop occupées à vendre à tout prix le best-seller programmé par elles - qui parfois, souvent, heureusement, ne se vend pas si bien que ça).

 

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ? Pour les mois à venir, de nouvelles découvertes de votre collection ? Un nouveau roman ?

 

Serge Quadruppani : Bien sûr, depuis une dizaine d’années, j’ai constamment une traduction sur le feu, même si parfois je m’accorde un mois ou deux pour écrire. Je suis en train de traduire un chef d’œuvre de Lucarelli  : L’ottava vibrazione. Un roman historique, un polar, un roman-fleuve sur les langues italiennes et sur le colonialisme italien en Erythrée. Une œuvre majeure.

 

Jean-Marc Laherrère : Merci. En marge de cette interview, une question que j’ai très envie de poser au directeur de collection : Va-t-on avoir de nouveaux Wu Ming prochainement ?

 

Serge Quadruppani : En octobre sort le dernier chef d'oeuvre collectif de Wu Ming, Manituana, une histoire de la guerre d'indépendance des Etats-Unis vue du côté des Iroquois qui cherchent l'appui du roi d'Angleterre parce qu'il vaut mieux « avoir un souverain à mille milles plutôt que mille souverains à un mille ». Avec le récit, qui occupe le centre du livre d'une ambassade iroquoise en Angleterre et pour le reste, des batailles, des chefs indiens et des femmes aux pouvoirs magiques. Le tout basé sur une doc immense. Un chef d'oeuvre, je vous dis. Les Italiens en ont fait un best-seller.

 

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Interviews et rencontres
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commentaires

Mohamed Ali 11/03/2009 11:36

"Etes-vous un auteur qui a décidé de traduire"

Je le suis devenu malgré moi. Je suis en train de traduire en français l'un des romans que j'ai écrits en anglais.

Dominique 11/03/2009 07:48

Merci pour cette interview qui vient compléter la précédente d'E Pailler
Vrai que Quadruppani a déjà répondu à la question de la traduction de Camilleri (dans une préface à l'un des livres d'ailleurs autant que je me souvienne) mais il est pas mal d'aller relire le tout grâce aux liens
Et plaisir de découvrir un nouveau nom : Wu Ming , je pars à la pêche aux renseignements

Jean-Marc Laherrère 11/03/2009 09:00


Pour Wu Ming, il y a déjà quelques notes sur leurs deux bouquins traduits en français ici même :
http://actu-du-noir.over-blog.com/article-12080070.html

Dans le papier, quelques liens utiles (entre autres vers le site de ... Serge Quadruppani) pour en savoir plus sur ces zigotos.


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