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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 22:29

Certes, le dernier Dennis Lehane Moonlight Mile n’était pas un de ses meilleurs, et certainement pas du niveau de Ténèbres, prenez-moi la main ou Gone, baby Gone (mais quand même mieux que tous les millenium du monde, ou que n’importe quel serial killer de supermarché ou que … bref) … Du coup, on en a entendu dire, d’un air faussement navré, qu’il était en perte de vitesse, qu’il n’avait plus d’inspiration ... Pan sur le bec ! Dennis Lehane est un géant, il le prouve une fois de plus avec Ils vivent la nuit.

 

Lehane

1926, Boston. Vous vous souvenez sans doute de la grève des flics de 1919. Celle qui se termina en chaos total. Alors vous avez en tête la famille Coughlin, dont le père est un des flics en vue de la ville. On avait suivi Danny, l’un des fils. En 26, il a du souci à se faire avec un autre fils,  son plus jeune, Joe, qui est passé en face, chez les vendeurs de gnole.


Nous sommes en pleine prohibition, l’âge d’or des truands, et Joe travaille pour l’un d’eux. Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’Emma Gloud, maîtresse d’un des caïds de la ville. Son destin est tracé. Il fera de la prison, sortira lieutenant de la mafia italienne et continuera sa route, jusqu’à la Floride et Cuba. Une route faite de trahisons, d’amours, d’amitiés, de luttes. Une route qui épousera l’Histoire américaine au travers de l’Histoire du crime.


Ce qui frappe dans un premier temps c’est le talent d’accroche de Dennis Lehane : Dès la première phrase on est immergé dans le bouquin, et on ne le lâche plus, pendant plus de cinq cent pages (que j’ai dévorées en deux jours, au détriment de la famille, du sommeil et grâce il faut l’avouer à un week-end particulièrement pluvieux). On connaissait déjà son talent à créer des personnages auxquels on s’attache, à leur donner consistance, à faire claquer les dialogues et à tendre son récit. Et bien il n’a rien perdu de ce talent, bien au contraire.


Dennis Lehane est donc un grand conteur. Qui revient ici aux sources du genre : la grande époque de la prohibition, les gangsters en chaussures bicolores, les Thompson sous le bras, la mafia, Lucky Luciano, règlements de compte, flics pourris, livraisons d’alcool, speakeasy … Bref les origines, les images, les lieux, les situations que tout amateur de polar connaît par cœur. Avec, également une construction on ne peut plus classique : ascension et décadence d’un truand.


Et malgré cela, il arrive à nous embarquer dans son histoire, à nous passionner, et même à nous surprendre. Par le souffle qui anime son récit, par la familiarité immédiate avec les personnages, par la limpidité de son écriture et de sa construction qui, comme chez les meilleurs Elmore Leonard, donne l’impression que ce doit être facile d’écrire comme ça, puisque c’est si facile et évident à lire. Impression ô combien trompeuse !


Là encore, chapeau l’artiste.


Pour finir, on peut venir me raconter que Dennis Lehane a écrit, « par hasard » aujourd’hui, une histoire vieille de plus de 80 ans, sur une époque où le monde vit une crise majeure et où les ouvriers sont jetés à la rue. On peut venir me dire que je vois des intentions là où il n’y en a pas quand il fait dire à Joe Coughlin au moment où il est en prison :


« Un usurier casse la jambe d’un type qui n’a pas remboursé ses dettes, un banquier en expulse un autre de chez lui pour la même raison, mais pour toi c’est pas pareil – comme si le banquier se contentait de faire son boulot alors que l’usurier est un criminel. Moi je préfère l’usurier : lui, au moins, il assume ce qu’il est. Quant au banquier, je pense sincèrement qu’il devrait se trouver à ma place. »


On peut me dire tout ça, mais je ne suis pas obligé d’être d’accord.


Je ne pense pas que le choix de traiter du maccarthisme et de la paranoïa dans le magistral Shutter Island, juste au moment de la mise en place du « Patriot Act » était innocent, je ne pense pas davantage que le choix de la période et du point de vue adoptés ici, justement aujourd’hui, le soit. C’est parfois en nous parlant du passé que les grands romanciers nous parlent le mieux du présent, et de ses risques. Et Dennis Lehane est assurément un grand romancier.


Dennis Lehane / Ils vivent la nuit (Live by night, 2012), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’américain par Isabelle Maillet.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
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commentaires

meyer meyer 25/12/2013 10:18


C'est un bon Lehane dans la ligne dun pays à l'aube. mais quand même moins puissant peut être parce que le contexte politique est moindre. En tout cas il mérite de figurer parmi les 20 de
l'année. 


A part ça je vois que je ne suis pas le seul à avoir été déçu par moonlight mile.


Bon je retourne à la liste des 20 pour découvrir des pépites 


 

Jean-Marc Laherrère 25/12/2013 18:24



C'est vrai que moonlight était plus faible. Mais d'un autre côté on était tellement contents de retrouver Patrick et Angela.



herve 27/05/2013 20:52


Bon, j'ai lu le dernier Lehane sur tes conseils. Je suis partagé. D'un côté des descriptions d'univers, absolument magnifiques. La prison, la Floride. On aurait presqu'envie d'y aller, en
Floride. Des personnages solides, classiques. Des allusions à notre monde, sans aucun doute. La politique, l'économie, les valeurs. Tout en finesse. Du grand roman noir américain. Mais quand
même une légère déception. C'est quand même Lehane. Peut-être un manque d'émotion, de pathos, je ne sais pas trop. Mais bon, c'est du Lehane. Et tu as raison, ça vaut tous les auteurs de second
ordre... (PS: ça n'a aucun rapport, et je sais que tu ne regardes pas la télé, mais la série danoise The Killing, c'est vraiment, vraiment très bon. Peut-être mieux que ce Lehane-ci) 

Jean-Marc Laherrère 27/05/2013 22:55



Ben non, pas le temps de regarder la télé ...


Tu n'es pas le seul un peu déçu par lehane, pour ma part, j'ai adoré, mais parfois j'aime bien le très classique.


Bises à tous chez toi !



ingannmic 08/04/2013 11:17


Quoiiiiiiiiiiii !!?


Lehane a sorti un nouveau titre et je n'étais pas au courant ??!


Je m'en vais de ce pas étriper mon libraire...

Jean-Marc Laherrère 08/04/2013 12:16



Il le mérite, c'est une faute impardonnable !



wollanup 08/04/2013 00:23


Ah,Cher Jean marc,cette magnifique première phrase qui déclenche de suite la dépendance au bouquin qui est très bon mais pas exceptionnel comme le Nick Stone!


 

Jean-Marc Laherrère 08/04/2013 08:56



Ce n'est pas moi, tu t'en doutes, qui vais dire du mal de La griffe du chien ! Mais j'apprécie de plus en plus, aussi, l'apparente simplicité et faclité d'auteurs comme Lehane ou Leonard.



clément 07/04/2013 11:07


Pour ma part je n'ai pas attendu la version française et l'ai lu en VO il y a 6 mois.
Excellent en effet mais j'ai trouvé Un pays à l'aube plus ambitieux et magistral.


Tu sais que tu es dans de bonnes mains dès le 1er chapitre avec ce genre de citation :


" "What's your name
?"



"Emma Gould" she said, "What's yours ?"
"Wanted"
"By all the girls or just the law?" "


j'avais aussi noté la citation sur la banque.



 

Jean-Marc Laherrère 07/04/2013 11:32



C'est vrai qu'Isabelle Maillet a dû bosser pour rendre ces dialogues !



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