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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 22:51

Voilà une lecture qui vient à point, après la déception des Visages. A point parce ce que tout ce qui m’a déçu dans le roman de Kellerman est, de mon point de vue totalement partial, exceptionnellement réussi ici. Il s’agit du dernier Gianrico Carofiglio, intitulé Les raisons du doute.

Guido Guerrieri est sur le point de replonger dans sa déprime. Sa copine le quitte pour un an (un très bon carofiglioposte à New York), il a plus de quarante ans, toujours pas d’enfant, et il lui semble qu’il commence à arriver au moment où il ne supportera plus son boulot d’avocat pénaliste. Ce ne sont pas les dispositions idéales pour prendre en main la défense de Fabio « Ray-Ban », arrêté à la frontière avec plus de quarante kilos de cocaïne cachés dans sa voiture.

D’autant plus que Guido connaît Fabio. Dans les années 70, il faisait partie d’un groupe de néo fascistes qui terrorisaient Bari. Ils avaient même tabassé Guido … Mais quand c’est l’éblouissante femme de Fabio qui vient le lui demander, Guido accepte, une fois de plus, un procès en apparence perdu d’avance.

Pourquoi suis-je tellement touché par Guido Guerrieri et tellement indifférent au destin d’Ethan Muller ? Après tout, ma vie est aussi éloignée de celle d’un avocat pénaliste de Bari que de celle d’un propriétaire de galerie d’art de New York.

Il y a sans doute la question des références culturelles. Celles de Kellerman ne me parlent pas. Carofiglio cite, pour conclure son roman, la réplique finale de Casablanca. Ca oui, ça me parle. Ensuite il y a l’humanité des personnages, transmises par l’écriture. Les deux doutent, dépriment, mais Ethan est froid, désabusé, hautainement détaché, chaleureux comme une endive ; Guido est capable de passer une nuit à boire des bières et à jouer aux cartes avec de petits truands, juste pour le plaisir de la chaleur humaine. Il y a la capacité de chaque auteur à transmettre une émotion, une sensation : quand Ethan aime, déteste, a peur, je ne partage rien. Quand Guido tremble, je tremble, quand il tombe amoureux, moi aussi, et quand il pense à Fernande …

Mais arrêtons là, et revenons en au roman, et à son titre, Les raisons du doute. Un doute qui, une fois de plus se trouve au centre d’un roman de Carofiglio. Par la voix de son personnage, c’est bien le combat du doute contre la certitude aveugle que mène l’auteur. Toujours de façon aussi limpide, fine et intelligente.

Outre le doute, et, comme dans les romans précédents, la description sans pitié (mais non sans humanité) du système judiciaire italien, l’auteur explique via son personnage son amour de la littérature, son besoin viscéral de conter des histoires. Voilà ce que dit Guido lors de sa plaidoirie :

«Un philosophe a dit que les faits, les actions en soi, n’ont aucun sens. Seul le texte du récit des événements et des actions accomplies dans le monde peut en avoir un. 

Nous autres inventons des histoires, et pas seulement dans les procès, pour donner un sens à des faits qui n’en ont aucun en soi. Pour tenter de mettre de l’ordre dans le chaos. Les histoires, à y bien réfléchir, sont tout ce que nous possédons. »

Cela est bel et bon, mais ne suffirait pas à faire un bon roman. Ce roman est grand, parce que l’écriture est limpide, parce que l’humour fait mouche, et parce que la construction est irréprochable et le suspense insoutenable. Impossible de refermer le bouquin avant la fin dès qu’on a entamé la description du procès final. Et ce procès, plus on en approche, plus on frémit. J’ai dû plusieurs fois me forcer à refermer le bouquin à la fin d’un chapitre pour faire durer le plaisir et ne pas aller trop vite.

Ce roman est aussi intéressant parce que son propos va à l’encontre de ce que l’on lit habituellement. Comme dans Témoin involontaire (le premier de la série), il ne s’agit pas ici de trouver un coupable, mais de sauver un homme que tout accuse. De remplacer la certitude et l’évidence par … le doute (le revoilà).

Et puis il y a Guido. Impossible de ne pas aimer ce faux dilettante, ce déprimé ironique capable de faire le coup de poing et de rassurer une petite fille dans son cauchemar. Un homme dont la dernière phrase est celle-ci : « Louis, je pense que c’est le début d’une belle amitié ». La citation de Casablanca n’est bien évidemment pas là  par hasard. Elle vient conclure une histoire qui est, entre autres choses, un beau clin d’œil à ce film mythique. Mais je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

Ce n’est qu’un petit (ou grand) plaisir de plus. Tout le roman est un vrai bonheur.

Gianrico Carofiglio / Les raisons du doute  (Ragionevoli dubbi, 2006), Seuil/Policiers (2010), Traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars italiens
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commentaires

Nela San 03/04/2010 22:16


Bonsoir Jean-Marc, très contente de lire que ce n'est pas seulement Camilleri qui est traduit en France, mais aussi Carofiglio. Comme sûrement tu sais, il est magistrat, pourtant il connaît très
bien la malheur de la vie judiciaire italienne... Dans le domaine polars italiens de l'Italie du Sud une autre écrivaine vient de paraître: Mariolina Venezia et sa Imma Tataranni, procureur adjoint
à Matera, une ville que ne manque pas d'originalité. On espère que à coté Carofiglio, ce polar arrivera en France aussi, après son 1er livre paru chez vous, mais que n'était pas un giallo (comme
nous appelons le polar chez nous). Meilleurs vœux de Pâques.


Jean-Marc Laherrère 03/04/2010 23:13



Pas trace de Mariolina Venezia ici, du moins à ma connaissance.


Mais on en connait quand même d'autres : Carlotto, Dazieri, Evangelisti, Wu Ming, Di Cara, Perissinoto, De Cataldo (encore un juge), Macchiaveli, Verazani ... Et d'autres que j'oublie.


Le giallo est décodément très riche.


 



christophe 30/03/2010 09:21


Entièrement d'accord avec Pierre Faverolle, le deuxième est vraiment bien meilleur (et à mon avis le meilleur de ce qui a été traduit jusqu'à maintenant) que le premier. Carofiglio est vraiment un
grand auteur et je suis tout triste qu'il se soit désisté du salon du livre de Bordeaux car j'aurai bien aimé discuter avec lui pendant 2 jours...


Jean-Marc Laherrère 30/03/2010 14:56


Bon allez, il faut tous les lire !
Et avec un peu de chance il devrait venir à Toulouse en octobre.


Alain Terrier 29/03/2010 21:27


Ça c'est de la critique "humaine"...merci...je suis ferré !!! et un Carofiglio...un...!!!!
Je pourrai en dire autant pour votre critique du dernier Pascal Dessaint...encore chapeau !!! c'est toujours un vrai plaisir de vous lire!!!


Jean-Marc Laherrère 29/03/2010 21:36


Et c'est un plaisir d'être lu. Vrai de vrai.


Pierre FAVEROLLE 29/03/2010 18:24


Cher Jean Marc
Je réagis par rapport à une de tes réponses. Pour une fois, du moins je crois, on n'est pas d'accord. Le deuxième est pour moi meilleur que le premier, ou du moins, je le préfère. Quand j'ai fermé
Les yeux fermés, j'en ai pleuré. Si si, c'est vrai ! Bon, ceci dit, on est d'accord, cette série est excellente.
A +


Jean-Marc Laherrère 29/03/2010 21:36


Des gouts zé des couleurs ...
Mais on est d'accord sur le constat général.


Olivier Le Floc'h 29/03/2010 13:37


Acheté ! Plus que 200 pages du (formidable) Underworld USA à lire et je me lance dedans. Passer de la compagnie de Dwight et Wayne à celle de Guido, ça va faire du changement...


Jean-Marc Laherrère 29/03/2010 14:18


Effectivement, passer de Dwight à Guido on ne fait guère mieux comme grand écart.
Et dire qu'il y en a pour penser que les polars sont tous pareils !


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