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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 20:58

Cette publication de Tijuana Straits de Kem Nunn chez Sonatine, je l’attendais depuis un bon moment. Depuis que j’en avais entendu parler. Parce que Le sabot du diable, le dernier roman de cet auteur, publié en France dans La Noire m’avait profondément marqué. Voilà ce que j’avais publié à l’époque sur mauvaisgenres :

 

Nunn SabotFletcher, dit Docteur Fun a été un photographe de surf connu, mais depuis quelques années, tout le monde l’a oublié. Jusqu’au jour où le directeur d’un magazine lui fait une proposition qu’il ne peut refuser : Drew Harmon, légende disparu de la circulation depuis plus de dix ans veut qu’il vienne le photographier dans un spot mythique, Heart Attacks. C’est quelque part à la frontière nord de la Californie, à la limite de l’Orégon, dans une zone de brouillard, de pluie et de légendes. Un endroit perdu, inaccessible en pleine réserve indienne, une vague qui n’a jamais été vraiment photographiée, une sorte de cimetière des éléphants ...

 

Alors, en compagnie de deux jeunes surfeurs parmi les meilleurs de leur génération, Fletcher part retrouver Drew, le colosse, qui semble vouloir revenir sur le devant de la scène. L’égoïsme et la bêtise des uns et des autres, l’hostilité des éléments, le ressentiment des indiens, méprisés, vivant misérablement sur le lopin qu’on a bien voulu leur concéder, tout cela va faire de cette expédition un voyage au bout de l’enfer.

 

Kem Nunn a su parfaitement planter le décor, que ce soit la nature angoissante, noyée dans la pluie et le brouillard, et parfois illuminée par un rayon de soleil qui lui donne une beauté irréelle, l’océan et ses vagues parfaites, excitantes et effrayantes à la fois, mais également l’environnement humain, indiens misérables rendus méchants par le désespoir, et le mépris dont ils sont l’objet. C’est dans cette ambiance oppressante, qui peut parfois rappeler « Délivrance » de Boorman, qu’il a construit magistralement son intrigue polyphonique, éclatée entre les parcours des différents personnages qui s’éloignent, se retrouvent, élaborant peu à peu le puzzle dont le dessin final n’apparaît qu’à la fin. L’évolution des personnages est en parfait accord avec tout ça, on les voit se révéler peu à peu, mis à nu par les épreuves, pour le meilleur, ou pour le pire. Un grand roman noir avec du suspense, de l’émotion et surtout le souffle du vent du large et le fracas des vagues contre les rochers.

 

Et bien, je n’ai pas été déçu, Kem Nunn écrit peu, mais quand il s’en donne la peine, c’est grand. Après la Californie du Nord, cap sur la baie de Tijuana.

 

Nunn Tijuana

Il y a longtemps, quand la baie de Tijuana était encore un petit paradis, Sam Fahey fut une légende. Le disciple de Hoddy Younger, un des rares à avoir surfé Mystic Peak, la vague monstrueuse qui, une fois tous les dix ans, déferle sur la baie. Hoddy fut aussi le premier sauveteur en mer de San Diego, et Sam faisait partie de son équipe. Jusqu’à ce qu’il plonge ; drogue, trafics, prison … Aujourd’hui Sam est un homme brisé, qui vit au jour le jour, caché au fin fond de la vallée.

 

Jusqu’au jour où il recueille Magdalena. La jeune femme, mexicaine, vient d’échapper miraculeusement à la mort. Deux hommes ont tenté de la tuer, de l’autre côté de la barrière, à Tijuana. Comme elle s’occupe d’un foyer de femmes battues et violées, et qu’elle est l’assistante d’une avocate activiste qui s’attaque aux gros industriels qui viennent exploiter les ouvriers mexicains et polluent sans vergogne, la liste des gens qui peuvent vouloir sa peau est longue. Magdalena est jeune, belle, passionnée … Elle va réussir à faire sortir Sam de sa léthargie, et l’obliger, de nouveau, à affronter le monde.

 

Contrairement à ce qui est écrit sur la quatrième de couverture, Tijuana Straits n’est pas Le chef-d’œuvre de Kem Nunn, c’est Un chef d’œuvre de Kem Nunn. Cet auteur écrit très peu, mais chacun de ses romans est un véritable tour de force.

 

Tijuana Straits ne fait pas exception. Il a tout les ingrédients de ces romans qui nous bouleversent :

 

Un héros comme le polar les aime : Cassé, hanté par ses démons, en permanence à la limite de la rupture … Et pourtant plein de ressources. Un cliché certes, mais tellement efficace quand il est aussi bien manipulé.

 

Cette façon unique qu'ont les américains de décrire le rapport à la nature (la montagne ou les immensités chez les auteurs Gallmeister, l'océan et les vagues chez Kem Nunn ou Don Winslow). La "mystique" du surf, que Kem Nunn décrit si bien, de si belle façon qu'il n'est pas nécessaire d'avoir surfé pour ressentir le mélange de respect, de peur, et joie, de jouissance totale face à La Vague.

 

Et puis il y a cette situation terrible de la frontière, avec la misère des migrants, la barrière de la honte, la violence faite aux plus pauvres (en commençant par les femmes), le scandale des maquiladoras, ces grosses entreprises américaines, mais aussi européennes qui exploitent, dévastent, polluent … Sans la moindre humanité, sans la moindre considération pour les populations qu'elles massacrent à petit feu. Une situation semblable à celle de Ciudad Juarez que Patrick Bard a décrite dans son terrible roman La frontière.

 

Et pour finir, une intrigue mitonnée, avec des affreux très convaincants, des seconds rôles inoubliables, et une tension croissante parfaitement maîtrisée jusqu'au superbe final. Sans conteste, un de grands romans de ce début d'année.

 

Vous pouvez compléter cette modeste note en allant lire l'interview publiée sur bibliosurf. Une gueule cet auteur non ?

 

Kem Nunn / Tijuana Straits (Tijuana Straits, 2004), Sonatine (2011), traduit de l’américain par Natalie Zimmermann.

Le sabot du Diable (The dogs of winter, 1997), La Noire (2004), traduit de l’américain par Jean Esch.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
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commentaires

macclure 02/09/2012 20:47


Salut


je découvre cet auteur et c'est un vrai bonheur. J'aime ces bouquins ou il n'est nul besoin de scènes de violence bien hard pour faire de l'effet ( reproche a Ferey ..qui en fait un peu trop
de ce coté) . Dans ce type d'auteurs ( subtils de mon point de vue) je classe des gens comme T Cook ou R Rash ( je vais attaquer Serena qui sort enfin en poche  , on ne m'en dit que du
bien!)


A +

Jean-Marc Laherrère 02/09/2012 21:42



Kem Nunn, Thomas Cook, Ron Rash ... Que du bon. Serena est absolument excellent, et si tu aimes cette "école" je ne saurais trop te recommander "Fay" ou"Sale boulot" de Larry Brown. Que tu
connais peut-être déjà ...



xave 27/04/2011 09:21



effectivement, un poil plus convaincu par la deuxième moitié du roman, mais ça ne sera pas la ferveur éspérée pour moi, déçu sur ce coup là. Par contre je vais lorgner sur le Nick
Stone qui à l'air très alléchant



Jean-Marc Laherrère 27/04/2011 09:37



Dommage. Quand au Nick Stone, il est grandiose.



xave 15/04/2011 13:04



J'en suis à la moitié et pour une fois, je ne suis pas d'accord avec toi JM. D'accord pour la transcription du panorama, mais concernant les doutes et les introspections de Fahey, je suis très
surpris que tu en parles car j'en vois très peu. Idem sur la partie documentaire de la frontière que je trouve sous exploitée. Bref, j'espère que ça s'arrange par la suite mais pour l'instant, je
suis loin d'être sous le charme ;)



Jean-Marc Laherrère 15/04/2011 14:06



Argl ....


Je n'ai pas exactement écrit que les introspections de Fahey sont décrites, j'ai juste ressenti, sans que ce soit explicité par l'auteur, que Fahey, dans son renoncement, dans son attitude face
au monde, révélait (sans que ce soit explicité encore une fois) des fractures et un passé encombrant. Passé que l'auteur exhume d'ailleurs peu à peu.


Quand à la frontière, si le fonctionnement détaillé de l'immigration ou des maquiladoras par exemple n'est pas décrit, j'ai ressenti La Frontière comme un des personnages principal du roman.


J'espère que tu seras davantage séduit par la deuxième moitié du roman !



holden 02/03/2011 09:00



la reine de ponoma aussi


en fait


il n'y a rien a jeter



Jean-Marc Laherrère 02/03/2011 09:45



C'est le seul que je n'ai pas lu.



jp 01/03/2011 15:18



Sans oublier aussi Surf City que j'avais beaucoup aimé à l'époque de sa sortie en Série Noire...



Jean-Marc Laherrère 01/03/2011 16:08



J'ai aussi aimé Surf City, mais j'ai trouvé le sabit du diable et Tijuana Straits encore meilleurs.



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