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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 22:27

« … personnellement, je crois que de littérature parfaite, on en a déjà bien assez.


Ce dont on a besoin, c’est d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos, mais qui au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et révèle la folie qu’est véritablement l’existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n’a pas d’assurance retraite […] une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble. »

 

WilliamsonEric Miles Williamson, Bienvenue à Oakland. Que dire de plus quand tout est déjà dit dans le roman ?


L’histoire ? Il n’y en a pas, ou presque. Ce sont plutôt des histoires. T-Bird Murphy, déjà narrateur de l’extraordinaire et trop méconnu Gris Oakland se terre quelque part dans un box dans le Missouri. Pourquoi ? On ne sait pas, et on ne le saura pas. De là il écrit sa vision du quart monde américain, le côté caché du rêve, celui de ceux qui n’ont rien ou presque alors qu’ils travaillent et travaillent même très dur.

 

Au cœur de cette description quelques histoires. Celle de la première fois où, gamin, il s’est fait tromper par un employeur, et la vengeance de son quartier ; celle d’un pote qui a pété les plombs ; celle d’un étrange architecte de décharges à ordures ; celle du mariage de son père … on y croise des gens qui bossent à ramasser les poubelles, à construire des routes, ceux qui sont dans des garages, ceux qui sont dans le gunite (comme dans Noir Béton) … et bien entendu, comme toujours, ceux qui jouent de la musique.

 

Alors, comme promis, c’est chaotique, c’est un long cri de rage, de haine mais aussi de solidarité. Il ne faut pas y chercher de progression narrative, ni d’intrigue. Il y a des histoires entremêlées, et cette colère immense, lancinante.

 

Certes il y a quelques longueurs, quelques redites, mais il y a surtout des pépites, des pages entières d’une beauté fulgurante, d’une énergie qui emporte tout. Certes ce n’est ni joli, ni aimable, pas toujours agréable, mais ça secoue.

 

Si tous les travailleurs, tous les ouvriers (ben oui, je sais ce sont de vilains mots, mais c’est bien de cela qu’il s’agit) avaient la même rage, la même analyse de ce (et ceux) qui est responsable de leur aliénation, au lieu de vouloir le dernier portable ou le dernier mp3 … les cliques obscènes qui nous gouvernent auraient du souci à se faire.

 

Alors acceptez le chaos, acceptez les quelques longueurs, acceptez de prendre quelques gifles, et laissez-vous submerger. Sachez seulement qu’en ouvrant le livre vous ne trouverez pas le mitigeur, pas d’eau tiède ici, que du brûlant et du glacé.

 

Eric Miles Williamson / Bienvenue à Oakland (Welcome to Oakland, 2009), Fayard (2011), traduit de l’américain par Alexandre Thiltges.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
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commentaires

heptanes fraxion 21/09/2011 06:30



j'aurais aimé l'aimer ce bouquin qui avait tout pour me plaire et qui m'a de suite emballé et aussi vite ennuyé...je sais pas trop pourquoi...les personnes deviennent rapidement des
personnages qui deviennent rapidement des caricatures, une provoc' un peu vaine,des scènes de bar que j'ai trouvé forcées...voilà,voilà.


niveau lecture marquante,genre pas de techniques mais un putain de feeling,je reste sur "Street Voice" chez "Verticales",recueil qui regroupe des  témoignages de
sans-abris dans le Baltimore des années 90:intense à savoir honnête,brut,horrible,édifiant et dröle parfois !


 



Jean-Marc Laherrère 21/09/2011 09:05



Je note Street Voices.


Et je comprends votre ressenti, ça m'arraive aussi d'avoir très envie d'aimer un bouquin et de ne pas rentrer dedans ...


Ici l'auteur ayant un parti pris stylistique et narratif radical, il peut parfaitement laisser des lecteurs en dehors de son texte.



Lseewald 12/09/2011 11:26


Heureuse vraiment que ce texte vous ait tant bouleversés. Pour la petite histore critique: EMW appartient a un courant qu'il a défini comme étant "méta-réaliste" (introduction du Livre des fêlures
chez 13e note) qui consiste a repenser l'ordre narratif du récit réaliste: le monde comme chaos et son récit, via le contrôle du rythme et du langage, s'en fait l'echo. Point de linéarité, ni même
d'intrigue, pour faire entendre le monde comme il va... Salutations!


Jean-Marc Laherrère 12/09/2011 11:35



Salutations itou ! Et merci pour ces précisions.



holden 12/09/2011 10:59



entierement d'accord mon livre chouchou avec Juliaa pour cette rentrée


et j'ai de la chance j'ai pas lu les autres


yeahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh


Ps les sorties fayayrd sont bonnes, bordacarre et seamus smyth sont tres bons



Jean-Marc Laherrère 12/09/2011 11:34



Si tu le dis j'essaierai le Smyth ... Même si je n'avais pas aimé le précédent.



Yossarian 11/09/2011 18:19



Salutations,


On pourrait sous-titrer ce bouquin "la musique de l'énergie" (avec l'accord de Roland C Wagner, bien sûr). L'énergie du désespoir, de la rage et de la dignité. Une sorte de décence commune
que n'aurait pas désavouée George Orwell. Je n'ai pas lu, ni "Gris Oakland", ni "Noir béton". Mais, ça ne va pas tarder car la voix et la musique de Eric Miles Williamson me hantent encore.



Jean-Marc Laherrère 11/09/2011 19:44



Ca vaut le coup de voir les autres.



Pierre FAVEROLLE 10/09/2011 08:35



Salut Jean Marc, je l'ai lu et c'est une lecture marquante, de celle dont on se rappelle des années après (ce n'est que mon avis). En un mot : magnifique ! (malgré le contexte incroyablement et
désespérément crade)



Jean-Marc Laherrère 10/09/2011 21:19



Exactement, une lecture marquante, comme ses deux premiers.



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