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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 21:33

La toute première impression, quand on rencontre Deon Meyer, est qu’on a affaire à deuxième ligne Springbok. Et dès qu’il sourit et commence à parler on se dit que ce deuxième ligne est aussi adorable qu’impressionnant. Au bout de quelques phrases, on sait qu’en plus il est aussi passionnant que ses bouquins.

 

Deon Meyer 01

 

D’emblée il tient à mettre les choses au point : Il n’est pas un écrivain, juste un raconteur d’histoires. Les écrivains sont les gens qui reçoivent des prix, lui, il insiste, ne fait que raconter des histoires. Inutile donc de lui demander s’il est le témoin ou le porte parole d’une époque ou d’un pays … Il raconte des histoires.

 

Mais, un fois qu’on a compris cela (et qui est un position commune à presque tous les auteurs anglo-saxons, totalement opposée à celle de beaucoup d’auteurs latins, qu’ils soient français, italiens ou hispaniques) on pose les bonnes questions et on arrive … au même résultat.

 

Donc Deon Meyer est un raconteur d’histoires, mais aussi, et peut-être surtout, un créateur de personnages. Et s’il nous torture, nous lecteurs, en n’écrivant pas de séries où l’on puisse, justement, suivre ces personnages, c’est qu’il les aime trop. Après ce qu’il leur fait subir dans ses livres, il ne trouverait pas correct de les refaire souffrir de nouveau dans le suivant. Alors il invente un nouveau personnage. Mais ses « vieux amis » sont là en guest stars, tout d’abord parce qu’il les connait bien et les a, sans effort, sous la main et sous la plume, et aussi pour les avoir à l’œil et s’assurer qu’il ne se mettront pas trop dans le pétrin (c’est qu’ils ont tous tendance à plonger dans les emmerdes dès qu’il cesse de les surveiller).

 

Thobela, le magnifique guerrier de L’âme du chasseur est un cas à part. Ce n’est pas sa faute s’il l’a lui a fait subir les pires avanies dans deux romans consécutifs, c’était une exigence de son éditeur anglais … Ce personnage, il l’a rencontré dans une aéroport, grand gaillard noir lisant les résultats du rugby à côté de lui. En discutant, il découvrit qu’il avait appris à jouer au rugby … en URSS, en formation pour la branche armée de l’ANC. L’histoire lui plut, il l’a tournée, retournée, jusqu’à créer Thobela.

 

A la question de la situation du polar dans son pays, voilà ce qu’il répond. Il n’y avait pas de polar en Afrique du Sud pendant l’apartheid. Parce que tout roman critiquant le régime aurait été censuré, et parce qu’il était impossible de mettre en scène un flic, alors qu’il était au service d’un état qu’il a qualifié de Evil. Et aussi parce qu’on considérait que les « good persons » ne lisait pas ce genre de livres. Heureusement dit-il avec un grand sourire, il n’était pas « so good » et il a lu essentiellement du polar. Et c’est donc ce qu’il a ensuite écrit, sans même le savoir, jusqu’à ce qu’un critique écrive que son roman en était un (de polar), et un excellent en plus.

 

Et petit à petit, on en est venu au fond, même s’il se défend d’être un auteur à thèse. Oui le passé est très présent dans ses romans, oui les crimes du présent plongent leurs racines dans le passé ségrégationniste, parce que de tels traumatismes ne s’effacent d’un coup de baguette magique. Et effectivement, ce passé est moins important dans le dernier roman, 13 heures, parce que les jeunes générations l’oublient de plus en plus. Si les gens de son âge sont à jamais marqués par l’apartheid, c’est quelque chose d’incompréhensible pour ses enfants qui vont dans des écoles « mixtes » et ont des copains de toutes les ethnies et de toutes les couleurs de peau, sans même s’en rendre compte.

 

Pour rendre compte de la diversité de son pays, il est très heureux d’être écrivain, ce qui lui permet de se mettre dans la peau de personnages d’origines, d’idées et de motivations variées pour ne pas dire antagonistes et de tenter ainsi de comprendre les divers points de vue. Si en plus il arrive à rendre cette complexité (et c’est bien le cas), il est comblé.

 

Oui, son pays et sa ville sont très présents dans ses romans, mais ce n’est pas un intention. C’est juste que ses personnages, comme lui, comme tous les Sud-Africains (toutes races confondues) aiment profondément leur pays et en sont très fiers. Cet amour et cette fierté (malgré tous les problèmes qu’il ne minimise pas) sont naturellement là dans ses romans.

 

Pour en revenir à 13 heures, il nous a avoué avec un grand sourire que s’il avait fait de Benny le superviseur de jeunes flics c’est, d’une part, parce que c’est une réalité dans un pays où une poignée de flics expérimentés doit former toute une génération de jeunes sans expérience, et surtout qu’il savait qu’il allait détester ce boulot …

 

Il a ensuite remercié sa traductrice Estelle Roudet, présente dans la salle, pour l’excellence de son travail, qui l’a obligé, a-t-il dit, à apprendre l’afrikaner, le zoulou et le xhosa, pour pouvoir traduire ses bouquins.

 

En conclusion d’un peu plus d’une heure de rencontre, il nous a tous exhortés à venir dans son pays, à le visiter, insistant sur la fait qu’il écrit des romans policiers, que ses livres ne sont pas le miroir de la réalité du pays, mais un prisme déformant. Il nous a surtout demandé de ne pas trop croire la presse européenne qui transforme le meurtre « banal » d’un illuminé raciste mais totalement isolé dans le pays qui ne payait pas ses ouvriers en début de guerre raciale, mais n’écrit pas une ligne sur les soirées de fête qui ont suivi, dans Soweto, la victoire d’une équipe sud Africaine dans le Super 14 (c’est du rugby). Des soirées de fête qui ont vu les supporters blancs afrikaners faire la bringue, dans Soweto, avec les habitants du township le plus symbolique de l’ancien régime. Comme il le dit « Good news is no news ».

 

Voilà, vous aurez compris que ce fut une très belle rencontre, avec un écrivain (ou raconteur d’histoires) adorable et passionnant, et que je commence à regarder le prix des billets pour Le Cap …

 

Deon Meyer 02

 

Et merci au marathon des mots et à Pascal Dessaint de m’avoir permis de le rencontrer.

 

PS. A la question d’une auditrice de ce qu’il pensait d’un futur match très attendu à Toulouse, Deon Meyer a déclaré qu’il pensait qu’il était persuadé que l’équipe de France allait battre l’Afrique du Sud … En rugby, bien sûr !

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Interviews et rencontres
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commentaires

Paul Colize 14/09/2010 11:43



Je viens d'avaler 13 heures en moins de... treize heures. Toujours aussi bon !



Jean-Marc Laherrère 14/09/2010 15:11



Je crois avoir aussi mis moins de treize heures. Et en plus il est très agréable, ce qui ne gâte rien. Vivement le suivant, qui devrait avoir pour personnage Joubert si j'ai bien saisi une de ses
allusions.



M agali 10/06/2010 09:35



Cet ange-là, mandaté par le Marathon pour assurer son confort et l'interprétariat dans le quotidien, était du genre discret et avait replié ses ailes, sans doute.



M agali 09/06/2010 23:33



Son "ange gardien" me l'a affirmé... Et deux dames du polar de ma connaissance aussi...



Jean-Marc Laherrère 09/06/2010 23:59



Je ne lui ai vu d'ange gardien. J'ai raté quelque chose ?



M agali 09/06/2010 23:22



Deon Meyer a toutes ses qualités-là, plus


- celle que j'a vérifiée vendredi dernier  place du Cap(itole, pas Town ) à 14h de pouvoir affronter avec le sourire une absence totale de public (au dessus de 32 degrés les Toulousains se
tiennent à l'ombre à l'heure de la sieste...) 


- celle de comprendre mon anglais...


Et je me garde la 13° heure sur une étagère en hauteur, pour un jour de grave déprime.



Jean-Marc Laherrère 09/06/2010 23:27



Deux qualités de plus donc. Cet homme serait-il parfait ?



Richard 09/06/2010 23:01



Bravo, jean-marc pour cet entretien !!!


Il y a longtemps que je n'ai pas lu de livre de Deon Meyer; ton compte rendu m'a inspiré.


Merci !



Jean-Marc Laherrère 09/06/2010 23:26



Ils sont tous bon, tu peux donc piocher au hasard. Il vaut mieux quand même lire L'âme du chasseur avant Le pic du diable.



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