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4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 21:43

Le numéro TOP 100 de la revue 813 sera beau. Je le sais, j’en ai lu les deux tiers. En plus d’être beau, il m’a « obligé » pendant ces vacances, à relire un roman qui m’avait marqué à l’époque, à savoir Lune d’écarlate de l’argentin Rolo Diez.

Revenons un instant sur l’auteur et son œuvre. Rolo Diez est donc argentin, et militait activement dans des groupes d’extrême gauche en 1976 quand la sinistre bande de l’affreux Videla prend le pouvoir en Argentine. En résulte une guerre sale sanglante qui fera environ (environ car on n’a aucun chiffre précis), 30 000 victimes, tués et disparus, sans compter des milliers de torturés, des gamins volés à leurs familles etc …

Ernesto Mallo le raconte dans le très beau L’aiguille dans la botte de foin.

Pour sauver sa peau, Rolo Diez émigra en Europe avant de s’installer au Mexique. On trouve dans son œuvre deux romans argentins, qui racontent eux aussi la période de la répression de la junte, Vladimir Illitch contre les uniformes, et Le pas du tigre ; romans durs, sans concessions, mais romans qui savent aussi décrire la solidarité, la lutte, et qu’éclaire un humour absurde. Puis des romans mexicains. Et parmi ces romans mexicains, en général sombres mais non dépourvus d’humour, il y a Lune d’écarlate.

Depuis sa naissance Scarlett sait qu’elle sera princesse. Sa mère n’a certes pas pu l’envoyer dans une école Diezprivée prestigieuse de Mexico, mais elle a tout fait pour lui donner l’éducation qui fera d’elle la nouvelle Grace Kelly. Scarlett, comme sa mère, lit Life  et autres magasines consacrés aux princes, actrices et autres mannequins. Mais Scarlett a beau être belle, élégante, raffinée, éblouissante … à vingt-cinq ans elle travaille dans une agence de voyage. Et elle a beau ne pas dédaigner se servir de sa plastique parfaite, aucune de ses conquêtes, poète toujours à la porte du succès, patron de son agence, député ou même son ex mari avocat, ne la sort du bas de la classe moyenne mexicaine.

Julio César est un petit truand, tour à tour voleur, clodo sous les ponts, indic, vendeur d’objet de pacotilles, tueur … Il passe d’un gourbi à une prison, pour finir enrôlé par une sorte de milice plus ou moins officielle où il va pouvoir laisser libre cours à sa rage et à sa frustration.

Rien ne semble prédestiner Scarlett et Julio à se rencontrer, et pourtant …

Rolo Diez écrit là son roman le plus désespéré. Contrairement à ce que l’on trouve dans ses autres polars, ici, point d’échappée, point de salut, tout est foutu.

Car, en ce début des années 90, c’est la victoire sans appel du libéralisme et de la société de consommation épaulée par des média sans âme ni morale. Pas de solidarité, aucune dynamique de groupe, uniquement des gens hypnotisés par le luxe tapageur vendu par les magasines et convaincus qu’en ce bas monde, c’est chacun pour soi, tout se vende, tout s’achète. On n’existe que par ce que l’on possède. Même l’amour, ou plutôt le sexe, n’est vu que comme une monnaie d’échange, un moyen d’arriver ou de soumettre.

Les personnages sont au mieux pathétiques, comme la pauvre Scarlett, souvent effrayants dans leur égoïsme et leur aveuglement comme sa mère Concepcion, prête à tout écraser, à tout sacrifier pour modeler la vie de sa fille comme elle l’entend, ou comme Julio Cesar qui n’a aucun repère moral. Certains comme la vieille clocharde Œil du Diable sont carrément hallucinants (le chapitre qui décrit sa cohabitation avec Julio est particulièrement … éprouvant). Tous sont d’un vide effarant.

Le seul personnage échappant à cette logique est totalement secondaire, et mourra oublié de tous dans une guerre lointaine.

Un roman désespérant, et malheureusement visionnaire qui mérite bien de figurer dans ce TOP 100. En espérant qu’il soit réédité un jour.

Rolo Diez / Lune d’écarlate  (Luna des escarlata, 1994), Gallimard/La Noire (1998), Traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco.

PS. Si vous n’avez pas de mes nouvelles dans les prochains jours, ce n’est pas que je vous oublie, mais je suis plongé dans le pavé de Maître Ellroy.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars latino-américains
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commentaires

DCD 05/01/2010 17:12


rolo Diez: Excellents "vladimir illitch contre les uniformes" et "le pas du tigre" et un dernier lu cet été et tout aussi marrant "chats de gouttière" à la série noire avec son florilège de blagues
sur les argentins. Accessoirement, su par un de ces voisins mexicain copain avec un cousin (donc pas trés fiable) qu'il était trés occupé avec un enfant lourdement handicapé, dommage...

Au fait, il est sorti le Ellroy? passé à la fnac hier et rien vu... J'espère qu'il sera mieux que le précédent de la trilogie qui était assez poussif et plein de tics d'écriture....


Jean-Marc Laherrère 05/01/2010 23:18


Ellroy sort le mercredi 6 en librairie, mais je fais partie des privilégiés qui l'ont reçu un peu avant ...


jean-claude Ramdam 05/01/2010 16:57


Merci beaucoup pour l'info cf Padura, il faut dire que j'ai, je crois commencé par la fin!
A Crumley et Ellroy tu peux ajouter également Lehane qui après Shutter Island et donc la promesse de l'aube convient que comprendre le passé aide à comprendre et à décrypter le présent..voir
interview de Lehane par l'incontournable Christophe. Allez 299, 298, 297 il me semble que ce soir tu vas te coucher tard!


Jean-Marc Laherrère 05/01/2010 23:19


Tu as effectivement commencé par la fin, mais les deux derniers (dont Adios Hemingway) sont un peu "hors cycle".


jean-claude Ramdam 05/01/2010 14:57


Je prends le prétexte de ta chronique sur Rolo Diez que je ne connais pas pour te remercier chaleureusement de m'avoir donné envie de lire du Padura. J'ai lu il y a peu " Les brumes du passé" quel
livre! j'ai vraiment beaucoup aimé et quand je le pourrai je ne manquerai pas de m'intéresser aux aventures précédentes du Conde.
Grace à l'interview d'Ellroy par Christophe l'on sait l'on sait que ce cher James va s'attaquer aux années 20 et à l'histoire du KKK, ça promet!


Jean-Marc Laherrère 05/01/2010 15:23


Gagné ! Un lecteur de plus pour Padura !
Merci pour tes remerciements. Pour les quatre premiers, je te conseille de les lire dans l'ordre original (en commençant donc par Passé parfait), et pas dans l'ordre de parution en France (où
Electre à la Havane était paru en premier).
Ca donne normalement : Passé parfait, Vents de carême, Electre à La havne et L'automne à Cuba.
Pour Ellroy, c'est marrant comme, certains auteurs (Crumley fut pareil) n'arrivent pas à traiter l'époque actuelle, et préfèrent prendre du recul pour décrire un passé proche.


christophe 05/01/2010 09:55


Et oui, Rolo Diez, quel homme : mmprisonné pour des raisons politiques (Jean-Marc vient de replacer le contexte historique), il adhère en prison au Parti Révolutionnaire des Travailleurs. C'était -
encore - une des belles découvertes de Raynal dans La Noire. les deux premiers, cités par Jean-Marc toujours, sont vraiment très forts. ensuite sa période "mexicaine" est drôle au début et tourne
en rond depuis, je trouve.
“Lune d'écarlate“ me laisse songeur, c'est le genre de romans (comme “A quatre mains de PIT II) dont la construction me laisse froid... Peut-être devrai-je m'y replonger...
allez, Jean-Marc, encore 500 pages et c'est fini pour Ellroy et pour ceux qui n'auront pas la chance de le voir, sachez qu'il sera en direct “La Grande Librairie“ sur France 5 le 14 janvier et
qu'un DVD sur lui est aujourd'hui dispo chez tout libraire qui se respecte


Jean-Marc Laherrère 05/01/2010 10:09


Il a effectivement eu des hauts et des bas avec sa période mexicaine.
Quant à moi, j'aime beaucoup ces constructions en puzzle, comme A quatre mains, ou même dans une moindre mesure Ombre de l'ombre toujours de Taibo ou les premiers Hernandez Luna.


Pierre FAVEROLLE 05/01/2010 09:11


Celui-là je le note. Pour le Ellroy, c'est pareil. J'ai eu la chance qu'on me le prête, et je le termine ce soir. Je ne te dis pas ce que j'en pense pour ne pas t'influencer. Et je vais l'acheter
demain à la première heure.


Jean-Marc Laherrère 05/01/2010 10:08


Il me reste environ 300 pages. Et je crois que rien ne pourrait plus m'influencer face à la puissance de ce roman.


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