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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 21:04

J’avais bien aimé le premier Ron Rash traduit en français, Un pied au paradis. Une belle découverte même si je j’étais moins enthousiaste que d’autres critiques qui y voyait un chef-d’œuvre. Avec Serena, j’ai le sentiment qu’il franchit un cap. D’ors et déjà, ce roman restera pour moi comme l’un des plus marquants de l’année.


rash1930, du côté des Appalaches, la crise a jeté des milliers d’hommes et de femmes sur les routes, une véritable aubaine pour ceux qui cherchent une main d’œuvre docile et bon marché. C’est le cas de Serena et George Pemberton qui exploitent (le terme est faible !) une concession forestière. Leur but, tout couper, le plus vite possible, pour passer à la concession suivante, et surtout pour réaliser le rêve de Serena : aller dévaster les inépuisables forêts brésiliennes. Tant pis si le taux de mortalité est particulièrement élevé, les chômeurs font la queue pour remplacer les morts. Tant pis si un projet de parc national est en vue : corruption, menaces et meurtres le ralentiront. Et malheur à celui ou celle qui tenterait de s’interposer entre Serena et ses plans …


Peu de romans ont réussit à incarner de façon aussi saisissante la folie meurtrière, dévastatrice et prédatrice du capitalisme à l’état brut. Peu de personnages ont pu le symboliser avec autant de force que Serena. Elle est effrayante, avec son aigle et son âme damné, exécuteur des basses œuvres … Effrayante dans son inhumanité, dans son intransigeance, dans sa faim de destruction d’une atroce pureté. Serena veut tout avaler, pas pour en tirer du profit, pas pour en tirer du pouvoir, simplement parce que c’est là, à sa portée. Une faim primaire, non raisonnée, avec laquelle aucune discussion n’est possible. Serena, incarnation du capitalisme, c’est le feu, qui brûle tout, tant qu’il y a des choses à brûler, sans raison, sans motif, sans se soucier de ce qu’il deviendra quand il aura tout brûlé. Il brûle parce que c’est sa nature. Absolument effarant, absolument convainquant.


Mais ce n’est pas tout. Dans sa description des conditions de vie juste après la grande crise, Ron Rash se pose en digne héritier d’un Steinbeck ou d’un Caldwell. Avec la même âpreté dans la description de la condition ouvrière, avec la même proximité qui nous fait sentir la pluie, la boue, le froid et la faim.


Et dans le même temps, sans avoir l’air de rien, il construit son intrigue, autour d’une traque qui tarde à émerger mais qui n’en est que plus brutale et plus intense. Une traque d’autant plus prenante que la victime est totalement innocente et sans défense, et que le chasseur est un véritable figure de cauchemar, quasi mythologique.


La langue est à la hauteur. Elle rend magnifiquement les derniers reflets de la beauté détruite, la froideur des prédateurs, l’atroce horreur de la dévastation. Construit comme une tragédie antique (avec son chœur de bucherons qui commentent régulièrement l’action), Serena nous amène, lentement mais inexorablement vers la destruction totale.


Magistral.


Ron Rash / Serena (Serena, 2008), Le Masque (2011), traduit de l’américain par Béatrice Vierne.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
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commentaires

Ingannmic 29/01/2011 16:20



Voilà que tu viens de faire tomber ma première bonne résolution de l'année, qui étais de ne plus noter de titre jusqu'à ce que je sois parvenue à diminuer ma PAL d'au moins un tiers...


Mais bon, pour faire bonne mesure je viens de décider de rajouter une bonne résolution à ma liste, qui sera "au diable l'avarice" !


Dalva est aussi l'une de mes héroïnes préférées... quoiqu'en y réfléchissant, je dirais même que c'est mon héroïne préférée tout court. Je suis d'ailleurs en train de lire "La route du retour",
qui est en quelque sorte une suite à "Dalva". Tu l'as peut-être lu aussi ?



Jean-Marc Laherrère 29/01/2011 22:27



Oui, j'ai lu la route du retour. Je l'ai trouvé un poil moins fort que Dalva qui m'avait complètement fasciné. Sauf la fin ... Dont je ne te dis rien, mais qui m'a laissé sur le c...



christophe 28/01/2011 10:50



Et pour en savoir plus sur Ron Rash, voici une lngue interview, c'est ici



Jean-Marc Laherrère 28/01/2011 11:00



Merci pour le lien.



Gwenaelle 28/01/2011 10:38



Je vais commencer par Un pied au paradis, qui m'attend. Celui-là a l'air vraiment terrible, dans tous les sens du terme!



Jean-Marc Laherrère 28/01/2011 11:00



Un pied au paradis est un très bon roman, Serena est dans la catégorie supérieure, de ceux qu'on n'oublie pas.



La Ruelle bleue 28/01/2011 09:57



c'est quoi cet infinitif que j'ai mis à la place du participe passé ?! Mon fils en ferait des gorges chaudes s'il le voyait ! Chut, ne dites rien...



Jean-Marc Laherrère 28/01/2011 10:03



Je serai muet comme une tombe.



La Ruelle bleue 28/01/2011 09:54



ah bon, vous n'êtes pas ces hommes virils et velus aux borborygmes puissants que j'imagine ?!!! ;) Zut, tu viens d'ouvrir une brèche dans mes représentations mentales !


Je plaisante aussi, évidemment...


Non, je disais ça justement parce que je découvre naïvement en côtoyant des blogs masculins que le goût du romanesque n'est pas l'apanage des filles (et là je parlais du genre littéraire, pas du
style) ! Ce qui me fait super plaisir dans la mesure où j'ai toujours un peu culpabilisé en fondant à la lecture, par exemple, d'une belle héroïne machiavélique juchée sur un étalon pur-sang avec
un aigle sur le poing, dont le mari fou amoureux est prêt à tout pour elle...


Donc, lecteurs masculins que vous êtes, vous me délivrez d'une fausse croyance (le romanesque n'est pas synonyme de mièvrerie) et me soulagez de ce que je pensais être un petite faiblesse... Que
serais-je sans vous ?



Jean-Marc Laherrère 28/01/2011 10:03



Ah que non ! Le romanesque n'est pas la mièvrerie, d'ailleurs il faudrait être sacrément bouché pour en trouver dans Serena.


Ceci dit, je n'ai pas "fondu", j'ai plutôt été complètement effrayé, malgré (ou à cause) de mon torse velu !


Tient, histoire de battre un peu plus en brêche quelques clichés. Parmi mes romans préférés, il y en a un très romanesque, avec une superbe héroïne, inoubliable, Dalva, du grand Jim !



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