« Quand j'ai finalement rattrapé Abraham Trahearne il était en train de boire des bières avec un bouledogue
alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le coeur d'une superbe journée de printemps. » James
Crumley (Le dernier baiser)
Je connaissais le Camilleri exubérant de l’incontournable série Montalbano, et le Camilleri picaresque des romans historiques. Le tailleur gris m’a fait découvrir un
Andrea Camilleri tout en retenue et en nuances.
Aujourd’hui est un jour particulier. C’est le premier jour de la retraite. Un
jour qui laisse ce directeur de banque sicilien totalement désemparé. Et Adele, sa très jeune et très belle épouse bien embêtée. Adele que le lecteur découvre peu à peu. Très à cheval sur les
principes et la respectabilité en public, totalement dépourvue de morale et de limites en privé, elle a depuis peu imposé son jeune amant à son époux vieillissant qui ne peut la satisfaire, loin
s’en faut. Dès le lendemain, Adele, grâce à ses relations, trouve un nouveau travail à son mari … qui découvre le même jour qu’il est gravement malade.
Le lecteur découvre ici un Camilleri intimiste et sobre qu’il ne pouvait soupçonner à la lecture des romans précédents. La langue camillerienne est là, avec ses expressions
savoureuses, mais elle est épurée et assourdie. La rogne, l’énergie rageuse de Montalbano sont remplacées par le flegme de ce personnage, capable de louvoyer entre sa fidélité à sa banque et les
impératifs d’une économie obligée de composer avec la mafia. Un personnage discret, efficace, prudent, qui ne s’intéresse qu’à son travail, et considère toutes les menues attentions que veut bien
lui prodiguer sa femme comme des cadeaux qu’il mérite à peine.
On sort peu dans ce roman, pas de soleil, pas de mer, pas de cuisine, pas d’odeurs … Tout est enfermé, feutré. Pas de bruit, pas de cris, pas de grandes scènes, tout passe par des non dits. Une
façon magistrale et tout en nuances de rendre l’hypocrisie d’une bourgeoisie qui tient aux apparences alors qu’elle est sous la coupe de truands. Une bourgeoisie qui cache ses secrets, ses
drames, ses fantasmes et ses compromissions.
Et tout ça au travers des derniers jours d’un homme discret, et en moins de cent cinquante pages. Magistral.
Andrea Camilleri / Le tailleur gris, (Il tailleur grigio, 2008) Métailié (2009), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Une petite histoire sordide, le nouveau roman d’AlessandroPerissinotto pourrait bien devenir de début d’une série.
Rien ne destinait Anna Pavesi, psychologue divorcée de quarante ans, à se
retrouver une nuit d'hiver en train de déterrer un cadavre dans un bois fréquenté par les prostituées. C'est pourtant bien ce qu'elle est en train de faire, la peur au ventre. Tout a commencé
quelques jours plus tôt, quand une riche milanaise l'a contactée pour qu'elle trouve ce qu'il était arrivé au corps de sa demi-soeur, tuée accidentellement quelques semaines plus tôt. Tout ce que
veut sa cliente, c'est éviter que le scandale n'éclabousse une famille en vue …
Ce polar a tout pour lui : Une construction impeccable, une intrigue qui cache quelques surprises, un personnage intéressant en la personne D'Anna … En toile de fond la peinture, bien plus acérée
et méchante qu'il n'y paraît au premier abord, de toute une région, de l’obsession du travail et de l'argent qui y règne, de la fascination pour les expressions les plus vulgaires de la réussite
sociale.
A travers cette peinture très locale, c'est aussi une critique de Italie berlusconienne que l'on devine. Une critique de l'arrogance et la froideur des puissants, du mépris dans lequel ils
tiennent ceux qu'ils exploitent.
Un bon polar donc, auquel pourtant il manque un petit quelque chose pour qu’il soit réellement enthousiasmant. Peut-être un peu de nerfs et de rythme, peut-être une peu de tripes. Un tout petit
quelque chose qui lui permettrait de se hisser au niveau des meilleurs. Un petit quelque chose que je ne saurais définir précisément, mais dont je ressens le manque.
Mais on reverra sans doute Anna, si l’on en croit ses dernières paroles : « Ma reconversion a commencé. » L’occasion, j’espère d’être pleinement convaincu car
Alessandro Perissinotto a du talent.
Alessandro Perissinotto / Une petite histoire sordide, (Una piccola storia ignobile, 2006) Série Noire (2009), traduit de l’italien par Patrick Vighetti.
Chouette, un nouveau Gianrico Carofiglio, on va retrouver son avocat, Guido Guerrieri, déjà rencontré là et là. Raté. Le passé est une terre étrangère, comme les deux romans précédents, se déroule à Bari, mais l’auteur y
change de personnage et de cap.
Giorgio prend son café dans un bar, intrigué par une femme qui le fixe. Elle finit par le rejoindre et lui dire
son nom. Un nom qui projette Giorgio dans le passé, cette terre étrangère. En 1989, quand il était encore étudiant et qu’il fit la connaissance de Francesco.
Un garçon fascinant, mystérieux, qui allait l’initier au monde du jeu, de l’escroquerie, de l’argent facile et de la manipulation. Un monde où les frontières entre ce qui est défendable et ce qui
ne l’est pas deviennent de plus en plus floues. Un monde dans lequel Giorgio s’enfonce, perdant peu à peu ses repères …
Gianrico Carofiglio change donc de personnage et de style de récit mais fait preuve de la même empathie étonnante que dans les romans précédents. On est au plus près du ressenti du
personnage qui coule, petit à petit, sans s’en rendre compte. On perçoit, en cours de lecture, qu’un malaise s’est installé, sans pouvoir dire avec certitude depuis quand il est là. On sent bien
que le personnage court à la catastrophe, sans arriver à deviner de quelle catastrophe il s’agit.
Dans ce bijou de finesse, Carofiglio réussit à renouveler de façon très émouvante un des archétypes du roman noir : le récit d’une déchéance annoncée. Il confirme ainsi qu’il est un
grand du roman noir, et pas seulement un grand du thriller judiciaire.
Gianrico Carofiglio / Le passé est une terre étrangère, (Il passato è una tierra straniera, 2004) Rivages Thriller (2009), traduit de l’italien par Odile Rousseau.
Le polar italien est décidément bien riche. Il a ses têtes de file, ses stars, comme Camilleri, De Cataldo, Lucarelli, Carlotto ou même depuis peu Carofiglio.
Il a aussi ses étoiles filantes comme Saviano … et ce n’est pas tout. Voici chez rivages un écrivain moins connu et éclatant qui peu à peu, livre après livre, finit par faire entendre sa
petite musique (je sais, c’est un cliché, mais j’y ai droit moi aussi de temps en temps). Derniers coups de feu dans le Ticinese est le troisième roman traduit du milanais
Piero Colaprico.
Augusto dit El Tris est de retour à Milan après 22 ans passés en prison aux US.
Cet ancien caïd spécialisé dans les braquages et connu pour sa violence revient se venger de ceux qui l’ont vendu et ont tué sa femme et son fils pendant qu’il était en prison. Il commence par
l’avocat qui l’a doublé. C’est le commissaire Bagni (enquêteur de La dent du Narval) qui enquête sur cette mort. L’espace de quelques jours le vieux Milan, ses images et ses
fantômes vont envahir la ville.
Après Kriminalbar (recueil de nouvelles se répondant qui finissaient par former un roman) et La dent du Narval, Piero Colaprico continue sa chronique
milanaise. Il le fait au travers du regard décalé dans le temps d’un vieux truand qui ne comprend pas les évolutions de sa ville. Inutile cependant d’y chercher une quelconque nostalgie ou le
discours convenu sur un passé où la pègre aurait été glamour et honorable. Ses truands ne participent pas à ce mythe ; ce ne sont pas des bandits d’honneur. Ils sont violents, égoïstes et
individualistes. Autrefois ce n’était pas mieux, seulement différent.
Au-delà de cette description, Colaprico écrit aussi et surtout une histoire bien sombre de vengeance, de folie, de fantômes et de mort. Une histoire qui ne peut que mal se terminer … elle se
termine mal.
Piero Colaprico / Derniers coups de feu dans le Ticinese, (Ultimo sparo al Ticinese, 2004) Rivages Noir (2009), traduit de l’italien par Gérard Lecas.
Cela faisait un petit moment que je n’avais pas lu de romans d’AndreaCamilleri, je ne sais pour quelle mauvaise raison. Cela faisait aussi pas mal de temps que je ne m’étais pas
autant marré en lisant un roman ! Voilà donc Un été ardent. Rigolade assurée.
Il fait chaud à Vigata, très chaud, beaucoup trop chaud. Salvo Montalbano n’a
presque plus d’appétit. Juste pour quelques plats froids arrosés d’un blanc très très frais. Livia, son amie génoise est venue le rejoindre, accompagnée d’un couple d’amis qui ont loué une villa
à proximité. Et voilà que, dans le sous-sol jusque là caché de la maison, Montalbano trouve un cadavre dans un malle ! (Je sais, le coup du sous-sol caché est difficile à comprendre, mais il
faut lire le bouquin, ou être sicilien pour savoir, faites-moi confiance). Le début d’une dispute de plus, et d’une enquête d’autant plus éprouvante qu’il continue à faire beaucoup trop
chaud.
Eclats de rire garantis quasiment à tous les chapitres. La plupart du temps à cause (ou plutôt grâce à) des dialogues absolument fantastiques. Mais aussi à chaque intervention de l’inénarrable
Catarella, ou à chaque mouvement d’humeur de notre commissaire préféré.
Il n’y a pas à dire, Andrea Camilleri a le sens de la formule. Juste un exemple. Je dois avoir gardé un esprit potache, parce qu’il m’a fait pouffer !
« Il arriva au commissariat la chemise trempée de sueur, et le caleçon qui ne faisait qu’un avec les poils de cul tellement ils étaient collés. »
L’intrigue est assez mince, mais on s’en fout !
Et sous le rire, se cache (à peine) le tableau accablant d’une société sicilienne totalement bouffée par la corruption, les liens entre politiques, mafieux et hommes d’affaire. Une société où la
justice est totalement impuissante face aux gros, tellement impuissante qu’elle s’autocensure sans même chercher à combattre. Ne société où la vie d’un travailleur sans papier vaut beaucoup moins
cher que la réputation d’une crapule de la haute. Ce n’est pas ici, mon bon monsieur, qu’on verrait ça !
Finalement, il vaut mieux en rire. Un grand Camilleri.
Vous pouvez prolonger cette lecture avec celle d’une interview de l’auteur par son traducteur, sur le site de Serge
Quadruppani.
Andrea Camilleri / Un été ardent (La vampa d’agostc, 2006), Fleuve noir (2009), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Eté 1978. A Bologne Antonio Sarti, comme tout le monde, crève de chaud. De plus il se fait confier une mission qui l'ennuie au plus haut point : assurer la sécurité d'une exposition numismatique.
Comble de malchance, dès le premier soir les trois plus belles pièces sont volées, et Sarti se retrouve à patrouiller dans le Pilastro, quartier ghetto de la ville. Un quartier pauvre, où les
flics ne sont pas particulièrement bienenus. Sarti, râle, bougonne, mais se prend d'amitié pour Claudio, gamin de 12 ans particulièrement vif. Quelques temps plus tard, Claudio est retrouvé mort,
tué d'une balle dans la tête. Avec son ami l'étudiant perpétuel et contestataire Rosas, Sarti n'aura plus de repos tant qu'il n'aura pas trouvé le meurtrier.
Ceux qui aiment Loriano
Macchiavelli et Sarti vont adorer Derrière le paravent. Les autres détesteront. Parce que c'est là du Macchiavelli pur jus (pour autant que l'on puisse en juger en France où
seulement trois titres ont été traduits). Sarti court dans Bologne à la recherche d'un café correct, râle, s'engueule copieusement avec son ami Rosas, qu'il ne supporte plus, mais dont il ne peut
se passer, et supporte très difficilement l'imbécillité de son chef. Il se heurte à ses propres préjugés, ses incohérences, et fait semblant de s'indigner quand Rosas où un autre lui met le nez
dedans. Et Macchiavelli est là, tout le temps, à expliquer que "son policier" n'en fait qu'à sa tête, mais qu’il l’aime bien quand même, et qu’il ne saurait plus quoi écrire s’il lui arrivait un
malheur …
Du pur Machavelli donc, avec son humour, son style, et sa façon, subtile, de pointer du doigt les disfonctionnement de l'Italie de 78 sans en avoir l'air. Cela peut être un peu désarçonnant pour
un lecteur français qui découvre la série 30 ans plus tard, alors que Sarti est depuis longtemps un héros en Italie, et même un personnage de série télé. Alors que Macchavelli est une référence
pour tous les auteurs de polar italien que nous découvrons depuis quelques années. Alors surtout que les années 70, avec leurs valeurs, leurs luttes, et même leur quotidien semblent, par certains
côtés, si lointains, alors que finalement, on en est si proche.
Mais même aujourd’hui, avec ses partis pris stylistiques, c'est fort, noir et parfumé comme les vrais cafés que Sarti aime tant. On aime ou pas, mais on ne peut que reconnaître l'originalité et
le talent.
Comme disait le grand Pierre Desproges, on reconnaît ses amis assez facilement : ce sont eux qui, un jour ou
l’autre, vous déçoivent. Cela pourrait s’appliquer à nos auteurs préférés, qui deviennent, eux aussi, des amis dont on attend trop. Tout cela pour dire que j’ai été très déçu par le dernier roman
de Massimo Carlotto (coécrit avec Marco Videtta).
Nous sommes dans le nord-est de l’Italie, une des régions les plus riches du pays, tenue par quelques grandes familles. A
quelques jours de son mariage avec le fils de l’une de ces dynasties, la belle Giovanna est assassinée dans sa baignoire. Avec l’aide d’un flic désabusé, son fiancé désespéré va tout faire pour
trouver le meurtrier, malgré un juge, et toute une ville qui n’ont pas du tout envie de faire la lumière sur cette affaire.
Voilà pour l’histoire. Elle n’est pas très importante. Même s’il est quand même dommage que le lecteur devine, bien avant le héros, qui est l’affreux vilain. Le propos
est surtout de dénoncer la main mise quasi féodale de quelques familles sur toute une région. Et au passage de dénoncer les agissements de la camorra et le trafic des déchets toxiques. Cette
partie là tient la route. Mais c’est presque la seule. Les personnages sont assez falots, et je me fichais de ce qu’il pouvait arriver à ce pauvre garçon. De plus, sans pouvoir mettre le doigt
dessus, je sens qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans l’écriture. Les dialogues, en particulier, sonnent faux. Padana City pourrait donc être un polar moyen plein de
bonnes intentions, et basée sur une solide documentation.
Mais.
Tout d’abord, sur le trafic des déchets, je viens de terminer Gomorra qui est incomparablement plus fort,
désespérant et convainquant. Après Gomorra, le sujet est traité, définitivement. Il faudrait pour le renouveler s’appuyer sur des personnages et une histoire qui apportent
vraiment quelque chose.
Et surtout, en 2006, sont parus chez Métailié deux chef-d’oeuvres de Massimo Carlotto (et je pèse mes mots). Deux
chocs, deux bijoux noirs, d’une concision étincelante, analyses implacables en même temps que tourbillons d’émotions. Alors forcément, quand ensuite on retombe dans du tout venant, on est très
déçu.
Et comme je ne recule devant aucun sacrifice, et que j’aime trop Massimo Carlotto pour vous laisser sur une mauvaise
impression, je vais vous causer, rapidement, des deux textes en question.
L’immense obscurité de la mortest un roman à deux voix : Celle de Silvano Contin dont la vie s’est arrêtée le jour où deux braqueurs ont tué sa femme et son
fils de huit ans qu’ils avaient pris en otage. Et celle de Raffaelo Beggiato, un des deux tueurs, qui purge une peine de prison à vie. L’autre tueur n’a jamais été arrêté. Silvano survit,
mécaniquement, et ne pense qu’à une chose : retrouver l’homme qui vit tranquillement de son butin. Quinze ans après les faits, Raffaelo, atteint d’un cancer en phase terminale formule un
recours en grâce pour passer ses derniers jours libre et demande le pardon de Contin.
Ce court roman est absolument implacable. Le va et vient constant entre l’assassin et la victime, entre le fou homicide et
l’homme anéanti maintient en permanence le lecteur dans un équilibre instable. Un équilibre qui s’écroule quand il s’avère, peu à peu, que les rôles vont en s’inversant. Sans effets dramatiques,
et sans explications psychologiques il nous fait plonger dans la douleur de l’enfermement, et dans la folie de l’absence et de la vengeance. Il nous fait partager les désespoirs des deux hommes,
simplement en leur laissant la parole. La chute inattendue et vertigineuse, laisse le lecteur complètement sonné.
Rien, plus rien au mondeest un monologue. Celui d’une femme qui en a marre d’une vie terne, à regarder à la télé tout ce qu’elle n’aura jamais, à compter le
moindre sou, à partager un appartement minable avec un mari qu’elle n’aime plus, qui ne lui a pas apporté ce qu’elle espérait. Alors quand elle lit ce que sa fille, qui, à plus de vingt ans, ne
fait rien pour avoir une vie différente de la sienne, a écrit dans son journal, elle voit rouge.
Texte court (une soixantaine de pages) qui arrive à tout dire d’une vie désespérante qui bascule dans l’horreur et la
folie. Au gré du monologue de la narratrice, abrutie de télévision et d’ennui, le lecteur passe de la commisération, à l’angoisse, puis à l’horreur. Carlotto a l’immense talent de résumer
sans caricaturer, de présenter, au travers d’un parcours individuel, toute l’inhumanité et l’aliénation d’une société basée uniquement sur l’argent et l’acquisition de biens. Une société privée
de valeurs, où l’ignorance et la frustration peuvent transformer une victime anonyme, en bourreau ordinaire. L’écriture est sèche, sans mélo, angélisme, ou prêchi prêcha, et surtout sans pitié
pour le lecteur.
Massimo Carlotto et Marco Videtta,
Padana City (Nordest, 2005), Métailié (2008) Traduit de l’italien par Laurent Lombard.
Massimo Carlotto, Rien,
plus rien au monde (Niente più niente al mondo 2004) Métailié (2006) / L’immense obscurité de la mort (L'oscura immensita della morte, 2004) Métailié
(2006) Traduits de l’italien par Laurent Lombard.
1990. C’est l’épilogue, la fin de la bande de Magliana qui, pour quelques années, avait mis la main sur Rome. Le commissaire Scialoja qui les a combattu et Patrizia, ex prostituée, égérie de la
bande, sont les seuls survivants de l’épopée. C’est aussi la fin de Romanzo Criminale, le roman magistral de Giancarlo De Cataldo.
Automne 92 -automne 93, La saison des
massacres. La guerre sanglante entre l'état italien et la mafia est à son apogée. Les juges Falcone et Borsellino ont été assassinés en Sicile. Toto Riina a été arrêté et placé dans une
prison spéciale. La mafia engage un bras de fer, multipliant les attentats, et les partis au pouvoir sont touchés, les uns après les autres, par l'opération mains propres.
Scialoja a pris le poste du Vieux à la tête d’une officine secrète, jamais reconnue officiellement, mais redoutée par tous car le Vieux avait des dossiers sur tout le monde. De nouveau sa route
va croiser Patrizia dont il est toujours amoureux. Elle va surtout croiser celle de Stalin Rossetti, ex bras droit du Vieux, qui fut, avant la chute du Mur, à la tête d'une cellule
anti-communiste, et qui n'a jamais accepté de ne pas succéder à son mentor. Rossetti profite du chaos pour essayer d'évincer Scialoja. Entre la mafia toujours plus pressante, des politiques et
des entrepreneurs aux abois, poursuivis par les juges milanais, et les manœuvres de Rossetti, Scialoja essaie de sauver sa peau, et ce qu’il reste de l’état. Complots, trahisons, magouilles, tous
sont touchés, tous en paieront les conséquences, mafieux, industriels, flics, ex barbouzes … Un chaos qui fait le lit de nouvelles forces politiques, en apparence propres et nouvelles.
Ce nouveau roman de Giancarlo De Cataldo est presque aussi magistral que le premier. Il ne lui manque que cet ingrédient romanesque si favorable au roman noir : l'histoire d'un triomphe,
suivi d'une chute, d'autant pus dure que le triomphe fut grand. Ici, personne ne triomphe, dès le début, ce n’est qu'une lente et implacable descente en enfer.
Une descente mise en scène par De Cataldo avec les qualités qui ont fait de son premier roman un chef-d'œuvre : multiplicité des personnages, construction polyphonique
brillante, fusion parfaite de la Grande Histoire, connue de tous, et les destins individuels, création de l'auteur, qui viennent la romancer.
Le constat est, si c'est possible, encore plus noir que celui de Romanzo criminale. A ce stade, on ne peut plus dire que la corruption, le crime, gangrènent la société
italienne ; ils en sont partie prenante. On ne peut les en extraire car on a l'impression qu'ils vivent en symbiose totale avec le pays. Le mécanisme qui va finir par porter Berlusconi et
ses alliés d'extrême droite est démonté, parfaitement, sans que jamais l'auteur n'oublie qu'il écrit un roman, et pas un essai.
Un grand roman, qui confirme le talent de Giancarlo De Cataldo et vient en écho au terrible et éprouvant Gomorra de Roberto Saviano (bientôt ici, quand je trouverai
le courage de le terminer …). La saison des massacres devrait être en librairie à la fin de la semaine.
Giancarlo De Cataldo/ La
saison des massacres (Nelle mani giuste, 2007), Métailié (2008). Traduction de l’italien par serge Quadruppani.
Vite et nulle part est le second roman que l’italienne Grazia Verasani consacre à Giorgia Cantini, la quarantaine solitaire, privée dans la belle ville de Bologne. J’étais
passé complètement à côté du premier, Quo Vadis, Baby ? Malgré mon attirance, non pas pour les privées bolognaises (je n’e connais aucune), mais pour les polars italiens.
Allez savoir pourquoi, ce coup-ci, j’ai marché, comme un seul homme, et suis prêt à entrer dans le fan-club de Giorgia.
Giorgia Cantini n’est pas politiquement correcte. Elle fume, picole, et écoute de la musique qui fait du bruit pour supporter la solitude … et ses semblables, ce qui n’est
pas forcément si paradoxal. En ce début d’été torride, elle est contactée par un jeune femme qui s’inquiète de la disparition de sa plus proche amie. Cela fait presque deux semaines qu’elle ne la
voit plus. Les deux amies sont des prostituées de luxe, et Van a disparu juste après une soirée privée plutôt calme, chez des notables.
Ce n’est certainement pas l’intrigue, cohérente mais assez relâchée, qui m’a convaincu. Elle n’est là que comme un prétexte à trois beaux portraits. Tout d’abord celui de deux femmes. Giorgia,
une privée comme on les aime, obstinée, grande gueule, forte, fragile, doutant de tout, et surtout d’elle-même, fidèle à sa jeunesse et hantée par ses morts … Un vrai personnage de polar, dans la
grande tradition.
Celui de Van ensuite, la victime, que l’on découvre au travers des témoignages de ceux qui l’ont connue, et au travers de ses écrits. Une femme qui perd son âme, peu à peu, pour l’échanger contre
un ailleurs factice, que nous vendent télés et publicitaires.
Et celui de Bologne pour finir, ville qui n’en finit pas d’enterrer un passé populaire et contestataire et qui se transforme, comme beaucoup de villes européennes, en belle ville pour touristes
et habitants fortunés. Une bien belle balade nostalgique, et de bien beaux personnages.
Grazia Verasani / Vite et nulle part(Velocemente da nessuna parte, 2006). Métailié/Noir (2008). Traduit de l’italien par Anaïs Bokobza.
« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Les animaux malades de la peste, Jean de la Fontaine.
Illustration par l’exemple : Les yeux fermés, de Gianrico Carofiglio. Heureusement, il y a Guido Guerrieri.
On pouvait, à la lecture de l’excellent Témoin involontairedeGianrico Carofiglio se demander si l’on avait là l’auteur d’un seul roman, ou si l’on tenait un nouveau
grand nom du polar italien. Avec Les yeux fermés, on sait. On tient un grand.
Guido Guerrieri est avocat à Bari. Le revoici, embringué dans un procès dont personne ne veut. Il s’agit cette fois d’assister une jeune femme qui accuse son ancien amant de violence et de
harcèlement. Un procès difficile dans la mesure où, au final, c’est la parole de l’un contre celle de l’autre. Un procès d’autant plus difficile que la jeune femme est seule, pauvre et anonyme,
alors que l’accusé est bien connu du tout Bari, riche, influant, et pour comble, fils d’un des magistrats les plus puissants du parquet. Deux avocats se sont déjà désistés, en invoquant des excuses
bidons. Mais pas Guido ! Il a beau savoir qu’il fait une énorme connerie, ce ne sera ni la première, ni la dernière.
Malgré un contexte très sombre, qui mêle pédophilie, violences faites aux femmes, et inégalité du système judiciaire italien (grâce à Hannelore Cayre, nous savons que le système
judiciaire français, lui, est parfait), Guido arrive à vaincre sa déprime, et à nous faire rire. Gianrico Carofiglio est aussi touchant quand il décrit les souffrances et les
doutes de Guido et de ses clients, qu’impitoyable et drôle quand il croque les travers de nos contemporains (et les nôtres par la même occasion).
Il réussit le tour de force de construire un suspense tendu, faisant monter imperceptiblement la tension jusqu’au début du procès, tout en prenant le temps de faire vivre son personnage. Une
soirée hilarante chez des bobos new age (l’improvisation d’un Guido bourré sur l’ésotérisme druidique vaut son pesant d’encens), la mélancolie des souvenirs de jeunesse, des déambulations dans
une librairie ou chez un disquaire … Autant de scènes, très bien écrites, qui donnent de l’épaisseur et de la vie aux personnages et accrochent le lecteur.
Mais attention, après ces moments de détente, le lecteur s’angoisse de nouveau, tremble, et tourne fébrilement les pages, scotché, pendant les scènes de tribunal, jusqu’au final. Du grand art, au
service d’un discours humaniste, et servi par des personnages extraordinaires. Tout pour plaire.
Petit détail. Il n’est pas indispensable d’avoir lu le premier, Témoin involontaire, pour lire celui-ci. Il serait cependant dommage de se priver du plaisir de voir
évoluer Guido, et de comprendre certaines allusions.
Gianrico Carofiglio / Les yeux fermés (Ad occhi chiusi, 2003). Rivages/Thriller (2008). Traduit de l’Italien par Claude Sophie Mazéas.