Polars irlandais

Jeudi 29 octobre 2009

« Il leur fallu longtemps pour crucifier le gosse. Pas parce qu’il leur faisait des difficultés ; en réalité il se montrait presque coopératif. Non, leur problème était de parvenir à enfoncer les clous dans ses paumes : sans arrêt, ils rencontraient des os. » Ainsi commence Chemins de croix la nouvelle aventure de Jack Taylor.

 

Souvenez-vous … A la fin de La main droite du Diable Cody, un jeune chien fou qui voulait devenir privé avec Jack venait de se prendre une balle destinée à son idole. Juste au moment où Jack, baissant la garde, commençait à l’aimer et à le considérer comme un fils. Autant dire qu’il n’a pas le moral et que ses visites quotidiennes à Cody à l’hôpital où il est plongé dans le coma n’arrangent rien. Si on ajoute le souvenir de Serena, la gamine de ses meilleurs amis morte alors qu’elle était sous sa garde, on comprendra qu’il peut difficilement plonger plus bas …

 

Par désœuvrement, il accepte d'aider Ridge, la garda avec qui il a lié une étrange amitié houleuse, à découvrir qui a bien pu crucifier vivant un jeune homme de 17 ans sur les hauteurs de Galway. Une nouvelle plongée dans la folie et l'horreur qui ne va certainement pas améliorer son humeur ni sa confiance dans ses semblables.

 

La descente aux enfers de Jack est sans fin. Chaque fois qu'on pense qu'il a touché le fond Ken Bruen arrive à l'enfoncer un peu plus. Il est pourtant increvable et continue, boitant bas, à déambuler dans un Galway qu'il reconnaît de moins en moins. Les vieilles maisons et les vieux pubs disparaissent, remplacés par des cafés branchés et des appartements sans âmes vendus une fortune à des jeunes qui parlent comme des acteurs américains. Presque plus personne n'offre une tasse de thé aux visiteurs. Tout a été balayé par l'argent vite gagné et l'accumulation de biens tous plus inutiles les uns que les autres.

 

Et pourtant, un vieux mot chaleureux en gaélique, une Guiness parfaitement servie, une lumière de fin d'été arrivent encore à lui redonner envie de vivre. Jusqu'au prochain coup du sort ...

 

Une fois de plus l’enquête n’a aucune importance (elle ne commence d’ailleurs vraiment qu’à la moitié du roman), le véritable suspense consiste à savoir comment Jack va survivre, comment il va puiser la force d’un de ses coups de gueule, d’une de ses bravades. Coups de gueules, humour grinçant et bravades qui donnent lieu à quantités de phrases et de répliques cultes qui pourraient toutes être relevées et notées ici. Comme autant d’œuvres d’art.

 

En bref, la série Jack Taylor reste un des sommets de ce que le roman noir nous propose actuellement.

 

Ken Bruen / Chemins de croix, (Cross, 2007) Série Noire (2009), traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander
Mardi 13 octobre 2009

Après quatre jours de folie, je continue à rattraper mon retard dans la série Charlie Parker de John Connolly avec La proie des ombres.

 

Charlie Parker est contacté par Rebecca Clay pour un travail en apparence assez simple : décourager un homme qui la harcèle depuis quelques jours. Il se souvient alors pourquoi ce nom lui était familier. Il y a cinq ans, le pédopsychiatre Daniel Clay disparaissait. Les enfants victimes de violences et d’abus sexuels qu’il suivait étaient pris pour cible par des violeurs. Leurs témoignages faisaient état d’hommes aux masques d’oiseaux … Daniel Clay complice ou victime ? L’homme qui suit Rebecca le cherche et semble penser qu’il est vivant et qu’elle sait où il se trouve. Il était en prison quand sa fille traitée par Daniel Clay a disparu. Mais qui le manipule dans l’ombre ? Parker va une nouvelle fois entamer un voyage vers les ténèbres.

 

Comme toujours l’intrigue est impeccable, comme toujours on est confronté au Mal, comme toujours les choses sont plus compliquées qu’elles n’y paraissent au premier regard, comme toujours c’est teinté, finement teinté de fantastique, et comme toujours, il y a de ci de là une touche d’humour très irlandaise, même si tout se déroule au US.

 

Il est cette fois question non de religion et de métaphysique comme dans L’Ange Noir, mais des violences faites aux enfants. Il y est aussi question de l’impunité des puissants, de culpabilité (comme toujours dans cette série), de l’attrait de la vengeance ... Et, comme souvent, c’est d’Angel et Louis, personnages qu’on préfère avoir avec que contre soit, que viennent les quelques touches d’humour. Peut-être pas le meilleur de la série, mais très très recommandable quand même.

 

John Connolly / La proie des ombres, (The unquiet, 2007) Pocket (2009), traduit de l’irlandais par Jacques Martinache.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Vendredi 2 octobre 2009

Les meilleures choses ont une fin. Toutes. Même la série Michael Forsythe de l’irlandais voyageur Adrian McKinty. Qui se termine avec ce Retour de flammes.

 

Douze ans. Douze ans que Michael Forsythe se planque, aidé par le FBI, après avoir participé à démanteler la mafia irlandaise de New York. Douze ans que Bridget Callaghan qui a repris les choses en main est sur sa trace pour le faire abattre. Elle est bien près de réussir une fois de plus à Lima, mais Michael va avoir droit à une surprise : la fille de Bridget, vient d’être enlevée à Belfast, et elle l’appelle au secours, lui proposant d’oublier le passé s’il accepte de l’aider. Pour revoir Belfast, pour pouvoir vivre au grand jour, et surtout, même s’il ne se l’avouerait jamais, pour revoir Bridget, Michael accepte. C’est alors que les ennuis commencent réellement.

 

Voilà qui clôt de façon magistrale la trilogie Michael Forsythe. Action, rebondissements, humour, Adrian McKinty est toujours aussi généreux. Ca explose de partout, il se passe toujours quelque chose, et dans les pires moments, l’increvable Michael ne perd jamais son sens de l’humour. Donc le lecteur tourne les pages et ne s’ennuie jamais, ce qui est déjà une très bonne chose.

 

Mais pas la seule. En toile le fond, l’auteur livre une description très sombre de l’Irlande du Nord, des séquelles d’une guerre qui n’a jamais voulu dire son nom, des effets dévastateurs de siècles de haines, de rancœurs et de vengeances … le tout sur fond de misère industrielle, de crasse, et de ciel bas et gris. On ne peut pas dire qu’Adrian McKinty cherche à se faire des copains à Belfast. Dans aucun camp, les paramilitaires, qu’ils soient catholiques ou protestants s’étant rapidement reconvertis en truands, pour continuer à exercer leur droit de vie et de mort sur une population qui ne peut que subir.

 

Il reste quand même une lueur d’espoir, dans une nouvelle génération qui n’aurait pas été gangrenée par la haine dès le berceau. Et qui ne vivrait pas avec pour seul horizon la vengeance. Et puis il reste l’humour increvable de ce diable de Michael. La digne conclusion d’une bien belle trilogie.

Pour ceux qui découvrirait aujourd’hui cet auteur, on peut, bien entendu, commencer par ce roman. Mais c’est quand même mieux d’avoir au moins lu le premier, A l’automne je serai peut-être mort. En plus il est très bien, et repris en poche chez Folio !

 

Adrian McKinty / Retour de flammes, (The bloomsday dead, 2007) Série Noire (2009), traduit de l’anglais (Irlande) par Patrice Carrer.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Vendredi 21 août 2009

J’avais vu quelques critiques élogieuses de ce roman au moment de sa sortie et l’avais noté dans un recoin de ma petite tête. J’ai enfin trouvé le temps de lire Le chœur des paumés, de l’irlandais Gene Kerrigan.

 

L’inspecteur Harry Synnott, garda à Dublin, est prêt à manipuler les preuves pour faire condamner les coupables qui risquent de s’en tirer. Un fils de bonne famille viole des filles qui n’obtiendront jamais justice juste parce que sa famille a les moyens de s’acheter de bons avocats. Dixie bataille pour trouver un boulot et récupérer son fils de cinq ans dont la garde lui a été retirée, elle sert parfois d’indic à Harry. Joshua Boyce, braqueur professionnel, prépare un nouveau casse … Eux et quelques autres vont se croiser, se télescoper, pour le meilleur, et surtout pour le pire.

 

Plus qu’aux auteurs de procédural classiques comme Ed Mcbain ou John Harvey, c’est au Short Cuts d’Altman que fait penser ce pathétique chœur de paumés. Pas de grande enquête, pas de héros, pas de flics infaillibles, pas de leçon, juste des hommes et des femmes qui se débattent, comme ils peuvent, pour survivre dans la nouvelle Irlande, celle des gagnants, de la prospérité, des entrepreneurs, de la richesse acquise d’un coup.

 

Ce récit choral construit par petites touches le portrait d’un pays qui croit au discours néolibéral bien connu, matraqué, rabâché jusqu’à la nausée par tous les media, et tous les hommes politiques. Un discours qui monte en épingle quelques réussites financières, clinquantes et vulgaires, et évite surtout de voir tous ceux qui restent en rade. C’est bien sûr à ceux là que s’intéresse Gene Kerrigan, dans ce roman magnifiquement construit, terriblement humain, et totalement désespéré.

 

Chez Kerrigan il n’y a pas de rédemption, pas de victoire des bons, ni de la loi, ni même de la justice ou de la morale. Bienvenue dans la vraie vie, où ce sont souvent les plus riches et les plus pourris qui gagnent. Pas de fin heureuse, pas de conclusion flamboyante, juste un constat amer, et les portraits d’hommes et de femmes laminés.

 

Le roman noir irlandais est décidément riche, signe incontestable que la situation du pays doit être moins flambante que tout ce que l’on veut bien nous raconter !

 

Gene Kerrigan / Le chœur des paumés, (Midnight choir, 2006) Le Masque (2009), traduit de l’anglais par Frank Reichert.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires - Recommander
Lundi 3 août 2009

Nous sommes en août, il fait raisonnablement beau, les risques de brouillard sont minces, et avec un peu de chance vous n’êtes pas en Transylvanie, ou quelque coin lourd de passé mythique de ce style. Malgré tout, je vous conseille de ne lire L’ange noir de John Connolly que de jour, entouré de bruits rassurants tels que le pastaga ou le blanc frais qui coule dans votre verre, vos enfants qui sautent dans la piscine, les cigales qui … qui font des bruits de cigales. Voilà, vous êtes avertis.

 

Avant de commencer, je m’aperçois que je n’avais jamais parlé de John Connolly ici. Brièvement, il s’agit bien de ConnOlly, pas de ConnElly. C’est pas du tout pareil ! John est irlandais, Michael est américain. Si vous trouvez Harry Bosch un peu borderline, Charlie « Bird » Parker son ex flic devenu privé, va vous flanquer les jetons. Les copains de Charlie sont plutôt du style de Bubba, le fou furieux ami des privés Patrick et Angela, de chez Dennis Lehane que du flic du FBI copain de Bosch. Et si le psychopathe du Poète est ce que vous pouvez supporter de plus glauque … Laissez tomber Connolly, c’est trop rude pour vous.

 

Parker a quitté la police de New York après la traque du psychopathe qui avait tué sa femme et sa fille. Depuis, il a pris l’habitude de fréquenter d’assez sinistres personnages. Mais il n’a encore jamais croisé les Croyants. Ces sympathiques individus sont persuadés d’être les incarnations d’un certain nombre d’anges déchus, chassés du Paradis par Dieu et restés sur Terre plutôt que d’aller rôtir en Enfer. Ils sont depuis des siècles à la recherche du double de leur patron, l’ange noir, emmuré vivant dans une statue d’argent par des moines au Moyen Age, quelque part du côté de Prague. Ils ne sont pas particulièrement amicaux, et pensent être sur le point, enfin, de localiser la statue. C’est parce qu’ils ont tué une cousine de Louis, l’ami tueur de Charlie, que ce dernier va devoir les affronter, au risque d’en perdre la vie et la raison.

 

John Connolly est, à mon humble avis, le maître incontestable du thriller fantastique. Il a une façon unique de mêler à son récit policier quelques pincées de fantastique qui ne viennent jamais expliquer l’intrigue (ce qui serait un peu facile), mais viennent y ajouter, si besoin était, une touche encore plus sombre. Car le fantastique de Connolly regarde sérieusement du côté obscur de la force, du côté du Mal.

 

Ses intrigues sont impeccables, son héros au moins aussi torturé par le passé et ses fautes que Jack Taylor de son compatriote Ken Bruen (même si c’est un bien meilleur enquêteur), ses personnages secondaires superbes, et ses méchants … ce sont sans doute les plus beaux (et donc les plus effrayants) de la planète polar.

 

L’ange noir est un pur John Connolly, avec juste un peu plus de composante fantastique que d’habitude, même si, comme toujours, il laisse entrouverte la possibilité (faible) que tout ce qui est décrit soit … rationnel. On y retrouve la confrontation au Mal (des guerres de religion aux meurtres de femmes de Ciudad Juarez, en passant par le nazisme …), la question de la culpabilité, de la responsabilité. On y retrouve son écriture flamboyante. On retrouve aussi sa façon de lier le mystique et le métaphysique du Mal, à des conditions et raisons bien terrestres et sociales (rien de simple chez Connolly, tout a des explications multiples).

 

Il présente comme originalité d’explorer le milieu des collectionneurs morbides, et de révéler (du moins pour moi, pauvre âme pure qui n’aurait jamais imaginé une chose pareille) l’histoire hallucinante de l’ossuaire de Sedlec qui lui offre un cadre gothique absolument prodigieux.

 

Ah oui, j’oubliai, Connolly prend son temps, est capable de pages descriptives d’une grande beauté (souvent vénéneuse) ou de détours historiques fascinants. Mais ce n’est pas pour autant qu’il en oublie le suspense. Une fois le roman ouvert, on est happé, et il devient impossible d’arrêter avant la dernière page.

 

Bref, à lire … pour ceux qui l’osent.

 

Coup de bol, il m’en reste deux déjà traduits à lire !

 

John Connolly / L’ange noir, (The black angel, 2005) Pocket (2008), traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martichade.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires - Recommander
Mardi 2 juin 2009

Le polar irlandais se porte décidément très bien. Fayard Noir a découvert un nouvel auteur qui semble tremper sa plume directement dans la Guiness tant son propos est sombre. Voici donc Poussière tu seras (tout un programme) de Sam Millar.

 

C’est l’hiver, il a neigé, et il fait froid. Adrian, livré à lui-même depuis la mort de sa mère, découvre un os dans un bois proche de Belfast. Il le cache à son père, Jack, ancien flic reconverti à la peinture, qui passe plus de temps à cuver sa gnole et à déprimer qu’à s’occuper de lui. Non loin de là, Jeremiah, un barbier à l’ancienne, et Judith, sa femme qui cache un secret et une violence effroyables sont en train d’atteindre le point de non retour.

 

Adrian ne sait pas encore qu’il a déterré bien plus qu’un os, et que de bien sales histoires vont revenir à la surface. Jack lui ne se doute pas qu’il va devoir décuver et retrouver toutes ses facultés pour sauver son fils.

 

Enfer et damnation, quand les irlandais arrêtent de plaisanter pour plonger au plus profond des âmes ça fait mal. Comme John Connolly, comme le plus torturé des Jack Taylor, Sam Millar nous entraîne au fond, tout au fond. Aucune lueur d’espoir dans cette histoire cauchemardesque de folie, de vengeance et de mort. Et pas moyen d’y échapper, on se fait happer dès les premières pages et on coule avec les personnages.

 

Pas la peine non plus de chercher le gentil de service, il n’y en a guère. Et ici pas d’humour à la Ken Bruen, Hugo Hamilton ou Colin Bateman pour faire passer la pilule. Cela pourrait être trop, ou déjà vu, si le propos n’était pas servi par une écriture impeccable qui fait sentir le froid, la déprime, les corbeaux sur un champ de neige, la nausée, la rage ou la montée de la peur face à la folie furieuse.

 

Une vraie découverte, et un auteur à suivre très attentivement.

 

Sam Millar / Poussière tu seras, (The darkness of the bones, 2006) Fayard Noir (2009), traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires - Recommander
Lundi 23 mars 2009

On commence à y prendre goût, entre Fayard noir et la Série Noire on a, en général, entre deux et quatre nouveaux Ken Bruen tous les ans. Avec un peu de retard (de ma faute), voici donc le premier de 2009. Pour Cauchemar américain, comme son compatriote Adrian McKinty, Ken Bruen délocalise un héros irlandais et l’envoie aux US.


Stephen doit quitter Galway : un coup qui a mal tourné, son ami de toujours Tommy touché puis achevé par Stapleton, tueur de l’IRA qui n’a pas voulu décrocher. Stephen a réussi à échapper au tueur et décide, avec son amie Siobhan, de partir pour les US.


A Tucson Dade laisse derrière lui une traînée de cadavres. A New York, Sherry est aussi mortelle qu’irrésistible (et cinglée). Le jeu de casse pipe peut commencer, il ira crescendo jusqu’à la rencontre finale qui ne peut que mal se terminer.


Voici donc Bruen américain, bien sombre, plus proche de Jack Taylor que de R&B. Comme chez Jack Taylor, il n’est pas tendre avec ses personnages, les enfonçant à chaque fois qu’on a l’impression qu’ils vont, peut-être, pouvoir s’en sortir. Le style est toujours aussi impeccable. On a toujours droit aux références musicales (un peu moins aux citations de ses auteurs préférés, quoique …).


La nouveauté, c’est le regard décalé d’un irlandais sur les US, et une collection de cinglés psychopathes assez hallucinante. Dans Blitz ou Vixen de la série R&B, Ken Bruen nous avait montré qu’il savait parfaitement camper des fous furieux, hommes ou femmes. Il réédite ici, avec un brio certain. Dade et Sherry peuvent rentrer, la tête haute, dans le panthéon des tueurs les plus allumés du polar international, aux côtés des incontournables héros de Tim Dorsey.


Le seul petit reproche que l’on pourrait faire à Ken Bruen est de mettre le lecteur le cul entre deux chaises : On hésite entre trembler souffrir et compatir, et éclater de rire (même si c’est un rire un peu nerveux). Comme si, question style en ambiance, l’auteur n’avais pas su décider entre nous plonger dans le noir le plus profond (style Jack Taylor), ou tout désamorcer par le rire (comme dans R&B).


Ce qui est certain c’est que, comme d’habitude, on ne s’ennuie pas une seconde, et qu’on s’attache à ces foutus loosers irlandais auxquels Ken Bruen donne vie. En attendant le suivant.


Ken Bruen / Cauchemar américain, (American skin, 2008) Série Noire (2009), traduit de l’anglais (Irlande) par Thierry Marignac.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Vendredi 19 décembre 2008

Certains se souviennent peut-être d’un OVNI qui avait marqué, avec le premier roman de Louis-Ferdinand Despreez, les débuts de Rayon Noir, la collection polar de chez Phébus. Il s’agissait de Déjanté, de l’irlandais Hugo Hamilton. On y faisait connaissance avec un flic de Dublin complètement allumé.


Et bien il revient, dans Triste flic, et il ne s’est pas calmé. Revoilà donc Pat Coyne, flic irlandais de Dublin passablement … énervé. Rien ne va plus pour ce pauvre Pat. Depuis l’incendie où il a failli laisser sa peau, il est en congé maladie, sa femme l’a quitté, son fils déconne à plein tube, et surtout, surtout, les irlandais perdent la tête, tournent le dos à leur identité et se vautrent avec délice dans la consommation mondialisée et médiatisée. Un cauchemar pour Pat qui se sent garant de l’irlanditude de ses compatriotes. Alors Pat va se retrousser les manches, et tenter de redresser tout ça. Vaste programme.


Est-ce vraiment un polar ? Le fait de prendre pour personnage un flic (en arrêt maladie) et de le placer en permanence au bord de la rupture est-il suffisant pour en faire un roman noir ? Je laisse chacun juge de la réponse.


Mais finalement, on s’en fiche parce que c’est le pied. Pat Coyne est complètement cinglé, et absolument magnifique. Il fait tout de travers, ne résout rien, braille à tout va, s’indigne, picole, gesticule … Nous fait rire, et nous donne envie de pleurer. Difficile de dire par quel tour de passe-passe Hugo Hamilton arrive à rendre un tel cinglé aussi sympathique. Parce que, si on n’y regarde pas de très près, il pourrait être très antipathique ce Pat, à vouloir rester absolument comme au bon vieux temps, à vouloir protéger les irlandais des attaques contre l’irlanditude, à sembler refuser tout ce qui change, et tout ce qui vient d’ailleurs …


Mais, mais, mais … ce qui le fait bouillir c’est le bling, bling, la consumérisme effréné, les tics soi-disant identitaires portés comme autant de badges, la perte de valeurs communes hors l’argent, la vulgarité effrayante de l’affichage de la réussite financière … C’est pour cela qu’on l’aime. Et puis il est touchant et drôle, et il crie et fait ce qu’on pense parfois très fort et qu’on n’ose pas crier ou faire. Ce qui donne des scènes d’anthologie.


Alors certes, ne cherchez pas ici une intrigue finement construite. Pat de construit pas, il dynamite, il disperse, il ventile, il éparpille façon puzzle ... Comme père, ami, frère ou voisin, il doit être absolument épuisant. Comme héros, il est jouissif. A lire donc, pour lutter contre la sinistrose.


Hugo Hamilton / Triste flic (Sad bastard, 1998), Phébus (2008), traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes.
Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander
Lundi 20 octobre 2008

Toute l’Irlande change à toute vitesse, l’argent afflue, les repères se perdent, une nouvelle pauvreté s’installe … Mais tout le monde est choqué par l’assassinat d’un prêtre, retrouvé décapité à Galway. Etrangement, c’est Jack Taylor, qui vient juste de sortir de trois mois dans un asile où il végétait à la suite de la mort de la petite Serena dont il avait la garde, qu’un curé vient chercher pour faire la lumière sur cette affaire. Jack, plus paumé que jamais, se retrouve pris entre une église qui tente désespérément de se dépêtrer de nombreux cas de pédophilie, et des victimes qui se sont, parfois, transformées en bourreaux. Pas de quoi améliorer son moral.

Même si Jack est capable de manier l’humour le plus noir dans les circonstances les plus dramatiques, ne comptez pas sur ce nouveau roman de la série pour vous remonter le moral. C’est à chaque fois la même chose. On croit que Ken Bruen et son personnage ont touché le fond, mais, non, il arrive toujours à l’enfoncer un peu plus. C’est encore le cas dans La main droite du diable. Jack Taylor y est animé, tout le long du roman, d’une rage incontrôlable associée à une dépression sans fond.

Son état d’esprit est en phase avec une nouvelle Irlande totalement perdue, qui garde ses superstitions mais perd tout respect pour une église trop souvent impliquée dans des affaires de pédophilie, qui ne croit plus dans ses religieux mais ne peut sauter le pas de la laïcité. Une Irlande qui perd son identité, sa culture, les valeurs qui la construisaient (pour le meilleur et pour le pire), diluées dans le consumérisme le plus débridé et l’imitation aveugle du modèle américain. Au milieu de tout ça, Jack Taylor, l’homme des livres et des vieux pubs, se sent chaque jour d’avantage un homme du passé perdu dans un monde où il n’a plus sa place. Un homme qui connaît, et aime, bien plus de morts que de vivants.

Et malgré tout, on sent un tel amour pour ses personnages chez Ken Bruen, qu’on en redemande. Il a beau nous faire sombrer un peu plus à chaque roman, il nous tarde déjà de retrouver Jack, avec peut-être le secret espoir qu’un jour, un vrai rayon de soleil brillera aussi pour lui. A moins que le lecteur de polar ne soit masochiste …

Et puis, avant le nouveau Jack Taylor, on aura peut-être droit à un petit R&B pour se détendre ?

Ken Bruen / La main droite du diable (Priest, 2006), série noire (2008), traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil.
Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mardi 5 août 2008

J’avais écrit fin mars, que le premier Adrian McKinty, à savoir A l’automne je serai peut-être mort, allait passer sur le dessus de la pile … Il y est resté un moment mais ça y est, je l’ai lu.

Michael Forsythe, à peine vingt ans, est obligé de quitter Belfast et de travailler pour la pègre irlandaise à New York. Son intelligence, son entraînement dû à un passage houleux dans l'armée anglaise, et son sang froid le font rapidement remarquer. Un peu trop remarquer, même par la maîtresse du boss. C'est comme ça qu'il va se retrouver dans une prison atroce, au fin fond du Mexique. Une prison dont il ne reviendra qu'avec une idée en tête : se venger.

Voici donc la première apparition de Michael Forsythe que l'on retrouvera dans Le fils de la mort. Dès ce premier volume, le personnage est en place : intelligent, intellectuel même, grande gueule, indiscipliné, plein de ressources, et surtout, décidé à survivre, à tout prix. Et comme McKinty prend un malin plaisir à le plonger dans les situations les plus glauques, c'est forcément très sombre. Je ne sais pas comment fait l’auteur pour rendre plausible une telle accumulation de péripéties qui, racontées par un autre, frôleraient le ridicule, mais il est un fait qu'il arrive à rendre crédible des situations les plus rocambolesques.

Cela tient sans doute à son écriture et à son personnage, à la fois cynique, romanesque, poétique, drôle, et parfois lyrique. Pour résumer, irlandais ! Du moins irlandais comme McKinty, Bruen ou Bateman nous font imaginer les irlandais. A posteriori donc, voici une confirmation : Dès son premier roman Adrian McKinty s’affirme comme un grand du roman noir irlandais, qui compte pourtant quelques pointures. Il présente l’originalité de garder son caractère national, tout en faisant voyager ses personnages d’un côté à l’autre de l’Atlantique.

J’ai appris récemment qu’il vit maintenant en Australie. Alors bientôt un irlandais chez les kangourous ?

Adrian McKinty / A l’automne, je serai peut-être mort (Dead I well may be, 2003), Folio policier (2008). Traduction de l’anglais (Irlande) par Isabelle Arteaga.

Par Jean-Marc Laherrère
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander

Présentation

Serial Kronik



Le réseau Serial Kronik fédère des chroniqueurs indépendants désireux d'informer avec objectivité et passion sur le Roman noir et le polar.

  - LES SITES SERIAL KRONIK -

Rayon Polar

Pol'Art Noir

Action Suspense

Noir comme Polar

Calibre 47

Moisson Noire

K-Libre

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés