Mardi 2 décembre 2008

Si comme moi vous sentez la nausée qui commence à vous gagner, à force de lire qu’un dangereux journaliste soupçonné de délit de diffamation a été menotté devant ses mômes, foutu à poil et fouillé au corps ; que des gendarmes, à la demande d’un proviseur quelque part dans le Gers, ont procédé à la fouille poussée de tous les adolescents d’une classe forcément suspects, puisqu’ils sont jeunes, et que Marciac, connu comme une des plaques tournantes du trafic de drogue en France … Un conseil, lisez Triggerfish twist de Tim Dorsey. Et imaginez que Serge s’occupe personnellement du juge qui a fait mander le journaliste ou du proviseur qui a fait rentrer les gendarmes dans son collège …


C’est fait ? Vous voyez, vous souriez … Certes le problème reste, mais vous avez passé un petit moment agréable non ? Pour quelques temps encore il n’y a pas de délit d’imagination. Profitez-en, cela risque de ne pas durer. Si vous ne connaissez pas Tim Dorsey, lisez ce qui suit …


Jim Davenport est fondamentalement gentil. Prêt à voir le bon côté de son prochain et à lui trouver des circonstances atténuantes. Disposé à bien s’entendre avec la terre entière. Bon père, bon mari, excellent employé, en paix avec l’existence. Jusqu’à son déménagement à Tampa, Floride. Tout se présente pourtant sous les meilleurs auspices. Ciel bleu, végétation luxuriante, maison impeccable, voisins … c’est là que ça se gâte. Parce que Lance Boyle, promoteur (véreux, bien entendu) est en train de racheter tout le quartier, pour le raser, et réaliser une plus value juteuse. Jim ne veut pas vendre ? Qu’à cela ne tienne, Lance installe dans les maisons qu’il possède déjà les pires locataires qu’il puisse recruter. Et y a-t-il pire que l’explosif trio formé par Serge (tueur psychopathe qui sait être charmant et érudit), Coleman (spécialiste mondial de la défonce) et Sharon (prostituée déjantée et totalement incontrôlable) ?


J’avais moyennement apprécié Florida Roadkill, mais là, ça y est, je deviens un accro à Tim Dorsey. On retrouve dans Triggerfish twist toutes les qualités du précédent, à commencer par le trio infernal, déjanté et particulièrement jouissif, l’imagination sans limite, le sens du rythme et l’absence totale d’autocensure qui lui permet de tout oser, et de tout réussir. Et on n’y retrouve pas le défaut de ce précédent roman (du moins, ce que moi j’avais perçu comme un défaut) à savoir cette sensation de ne pas très bien savoir où l’auteur veut aller.


Là c’est clair, il veut faire voler en éclat les fondements de la très policée classe moyenne. Et pour voler en éclats, ils volent en éclats … de rire. C’est absolument féroce, sans pitié, hilarant et génial. Les scènes d’anthologie se succèdent (comme dans Florida Roadkill), le liant en plus. Impossible de toutes les citer ici, il faudrait recopier le bouquin. Une mention spéciale quand même au dîner classe que Serge veut offrir au couple Davenport, et que Sharon fait totalement exploser, et au final apocalyptique.


Pour donner une idée du bouquin, disons qu’à côté du trio infernal les déjantés de Carl Hiaasen font un peu figure de gentils scouts. Décidément, la Floride semble être un état intéressant.


J’oubliais ! Une mention spéciale également aux deux scènes où Serge met toute son imagination et son ingéniosité au service d’une noble cause : débarrasser le monde de deux nuisibles particulièrement visqueux. Jouissif, et totalement inédit. Et qui nous ramène au début de cette chronique.


Bonne lecture, et bon rêve …


Tim Dorsey / Triggerfish twist (Triggerfish twist, 2002), Rivages/Noir (2008), traduit de l’américain par Jean Pêcheux.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : Le monde du polar
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Mardi 25 novembre 2008

Chouette, un nouvel auteur et un nouveau personnage chez Rivages ! Sous la plume de David Fulmer, Valentin St. Cyr mène l’enquête dans le quartier chaud de la Nouvelle-Orléans au printemps 1907 dans … Courir après le diable.


La Nouvelle-orléans, 1907, quartier chaud de Storyville. King Bolden est en train d’écrire une page d’histoire en faisant exploser les codes de la musique jouée traditionnellement par les fanfares. Laissant libre cours à son inspiration, son cornet crache le feu et le rythme. Le jazz est en train de naître, et ce n’est pas du goût de tout le monde. Dans le même temps, son ami d’enfance Valentin Saint-Cyr enquête pour le compte du caïd local sur la série de meurtres dont sont victimes des prostituées du quartier. Une enquête qui le ramène systématiquement vers Bolden.


Commençons par rouméguer un peu … La manie qu’ont les auteurs américains d’afficher en exergue des louanges (forcément désintéressées non ?) de leurs collègues est agaçante. Pour une fois, ce n’est pas James Ellroy, Michael Connelly ou Harlan Coben qui s’y collent mais Jeffery Deaver et Nick Tosches. Je cite :


« Un suspense de premier ordre, situé dans un cadre et une à époque chargés de souvenirs poignants. » Jeffery Deaver.

« Si vous avez envie de vous laisser emporter par une histoire bien menée, n’allez pas chercher plus loin. » Nick Tosches.

Lus donc en quatrième de couverture.


C’est d’autant plus agaçant que c’est à côté de la plaque. A se demander si ces deux auteurs ont bien lu le roman avant d’écrire ces lignes.


Donc ne les croyez pas Courir après le diable n’est ni « un suspense de premier ordre », ni « une histoire bien menée » qui vous « emporte ». Ce qui ne veut pas dire que c’est un mauvais polar, loin, très loin de là. Alors quel besoin d’en rajouter ? Mais venons en à nos moutons.


Les amateurs de polars endiablés et trépidants, au mécanisme d’horloge suisse risquent, justement,  d’être déçus pas ce roman à l’intrigue assez relâchée, dont la résolution arrive dans les dernières pages un peu comme d’un coup de baguette magique. Pendant 90 % du roman, ce pauvre Valentin compte les cadavres, ne comprend rien et n’inquiète jamais le tueur. Il comprend tout de façon quasi miraculeuse, à la toute fin, sans qu’une explication totalement convaincante de son coup de génie ne soit donnée.


Mais qu’importe, l’essentiel est ailleurs. Il est dans la façon de prendre le temps d’installer les personnages. Il est surtout dans la magnifique description d’un lieu et d’une époque passionnants. L’atmosphère de ce quartier chaud de la Nouvelle-Orléans au début du XX° siècle est fort bien décrite. Les lieux, les gens, les relations sociales … tout y est.


Les amateurs de jazz seront particulièrement comblés qui auront l’occasion d’assister en spectateurs privilégiés à la naissance de leur musique préférée. Les pages qui la décrivent sont superbes, et viennent rappeler une vérité oubliée depuis : ce jazz dit Nouvelle-Orléans qui fait aujourd’hui figure de musique démodée uniquement appréciée de quelques vieux passéistes fut en son temps une véritable révolution, qui ouvrit la voie à tout ce qui suivit. Le superbe personnage (et réel) de Charles King Bolden donne toute son énergie, sa vitalité, son génie, mais aussi sa folie au roman.


Et Valentin Saint-Cyr est un personnage intéressant et attachant qu’on aura plaisir à retrouver, d’autant plus qu’il a encore gardé quelques zones d’ombre, et que l’on sent bien que son passé pourrait ressurgir … Tout ce qu’il faut pour que l’on s’attache à un personnage récurrent. A lire et à suivre donc.


David Fulmer / Courir après le diable (Chasing the Devil’s tail, 2001), Rivages/Thriller (2008), traduit de l’américain par Frédéric Grellier.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : Le monde du polar
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Mardi 11 novembre 2008

« Combien de doigts, pense Broadstreet. Combien de doigts, combien d’orteils, combien de sang dans le béton de la ville ? Combien de corps fossilisés dans les soubassements des tours de béton, dans les piliers des ponts, dans les murs des barrages ? Leurs cris pétrifiés, leurs bras et leurs jambes éternellement pétrifiés. Quand le tremblement de terre se produira, ils seront libérés. Ca fera autant de squelettes protégés par des casques, espérant qu’il s’agit du Jugement dernier. Ce ne sera pas le cas. » Noir Béton, Eric Miles Williamson.

Broadstreet, Rex, Juan, Don Gordo, Root … et quelques autres construisent l'Amérique, jour après jour, en projetant de la gunite, ce mélange de ciment, de sable et d'eau, sur les piliers des ponts, les parois de réservoirs ou les murs d'édifices qu'il faut consolider. La gunite est leur vie, elle les imprègne, pénètre leurs yeux, leur peau, leur sang. Pour tenir, il y a l'alcool, la drogue et la violence. Souvent, l'accident, et c'est la mutilation ou la mort. Les patrons sont sans pitié, les syndicats inexistants. Jour après jour, ils luttent, souffrent, construisent. Jour après jour ils sont fiers de faire un boulot dont personne ne veut, un boulot trop dur pour le commun des mortels.

Après le magnifique Gris-Oakland, paru dans La Noire en 2003, voici Noir Béton. Un béton trempé dans le sang des hommes qui, immanquablement, un jour ou l'autre, finissent par mourir d'épuisement ou d'accident. Là où Gris-Oakland laissait au personnage principal une échappatoire à travers la musique, Noir Béton ne laisse aucun espoir. Apre, dur, violent, le monde sans pitié de ces travailleurs n'est ici éclairé par rien, ou presque. Juste une soirée, encore en musique, où certains fraternisent, par-delà leurs différences. Le reste du temps, rien, pas une lueur. Juste une lente déchéance, l'alcool de plus en plus indispensable pour calmer les douleurs, pour ne pas rêver et pouvoir dormir.

Ce n'est pas un livre aimable, mais c'est un livre beau. Noir, rugueux, âpre, mais beau, paradoxalement. Beau comme la folie qui les prend, beau comme leur fierté absurde de laisser des traces de leur passage sur terre, beau comme quelques notes de trompette volées, beau comme quelques instants de solidarité.

Avec Thomas Kelly, ou le regretté Larry Brown, Eric Miles Williamson fait partie de ces écrivains américains qui donnent une voix à ceux qui travaillent de leur mains. Ni flics, ni truands, ni avocats,  journalistes ou privés, pas davantage putes, macs ou exclus vivant en marge, ils ont un boulot, dur, violent, dont ils sont fiers, et, d’une certaine façon, sont parfaitement intégrés à la société. Noir béton n’est pas un polar, il n’y a pas d’intrigue, d’enquête, même s’il y a des morts, dont le sort est ouvertement accepté par tous, mais c’est un sacré roman noir. Un roman noir héritier du roman social. La France avait Emile Zola, l’Angleterre Charles Dickens, les US ont Williamson, Brown, Kelly … Nous attendons encore notre Zola contemporain …

Eric Miles Williamson / Noir béton (Two-up, 2006), Fayard/Noir (2008), traduit de l’américain par Christophe Mercier.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : Le monde du polar
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Jeudi 30 octobre 2008

Je suis arrivé au polar dans les années 80 avec deux auteurs de chez rivages : James Ellroy et Tony Hillerman. Là où le premier vous secoue les tripes, le second vous fait respirer l’air des grands espaces, admirer un lever de soleil sur les falaises rouges d’une canyon, et comprendre, peu à peu, les cultures Navajos et Hopi. Le premier contact avec Tony Hillerman, pour moi, ce fut ça :

« D’ici deux ou trois minutes, le bord inférieur du soleil rouge plongerait derrière les couches de nuages à l’ouest, au-dessus de l’Arizona. Ses rayons obliques de fin d’après-midi étaient presque parallèles à la pente de la colline descendant vers le Zuňi Wash. Ils projetaient l’ombre mobile de Ted Isaacs à près de trois cent mètres en contrebas, et à côté d’elle s’étirait l’ombre immobile du lieutenant Joseph Leaphorn. Chaque genévrier, chaque arbuste jaune et chaque saillie de rocher coupait le gris-jaune de l’herbe automnale d’une bande d’ombre d’un bleu foncé. Au-delà du flanc de la colline, au-delà du quadrillage de ficelles qui marquait la fouille d’Isaacs, à trois kilomètres de l’autre côté de la vallée, se dressait la masse imposante de Corn Mountain,  ses falaises déchiquetées soulignées par les rouges et les roses des reflets du soleil et par les noirs des ombres. C’était l’un des moments de beauté resplendissante que, par la force de l’habitude, Joe Leaphorn prenait le temps de contempler et de savourer. » (Là où dansent les morts).

Et également cela :

« Le souvenir lui revint d’un matin neigeux sur le plateau Lukachukai : de son grand-père qui passait du pollen sacré sur le canon de son vieux 30-30 puis entonnait un chant ; de la voix claire du vieil homme qui s’adressait à l’esprit du cerf afin que la chasse à laquelle il allait se livrer pour avoir de la viande pour l’hiver soit bonne et juste et en totale harmonie avec les choses de la nature, conférant ainsi à l’acte à venir la beauté Navajo. » (Là où dansent les morts).

Mais il serait très réducteur de limiter Tony Hillerman à ces deux aspects. La série Navajo, c’est aussi toute une galerie de personnages, dont ses deux flics de la police tribale, construits roman après roman, que l’on voit enquêter, mais aussi changer, évoluer, souffrir, rire, aimer, pleurer, s’indigner … vivre. Jusqu’à ce qu’ils s’incarnent au point de devenir plus réels que bien des pantins que l’on croise tous les jours.

Joe Leaphorn, l’aîné, grand policier, légendaire dans son service, rationnel, logique et méthodique, qui même s’il ne renie pas ses racines a coupé avec les traditions navajos. Et Jim Chee, plus jeune, qui a suivi les cours à l’université mais étudie pour devenir shaman et recherche l’équilibre dans la tradition de ses ancêtres.

Et ce n’est pas tout. Tony Hillerman est un raconteur d’histoires. Il prend son temps, sait musarder, mais cela ne l’empêche pas de tricoter des intrigues précises et bien construites, et de donner envie de tourner les pages AUSSI parce qu’on veut savoir la suite. Pour finir, comme leurs cousins les romans noirs urbains, ses polars s’appuient sur ce superbe talent de Tony Hillerman pour dresser des tableaux, souvent très sombres, de la situation présente, faite de misère, de perte de repères, d’alcoolisme, et d’incompréhension et/ou de mépris entre blancs et indiens.

Voilà c’est tout ça Hillerman. Tout ça qui va nous manquer maintenant. Nous ne saurons pas si Jim Chee arrive à concilier son travail et sa recherche de racines, si son mariage va tenir. Nous ne serons pas comment Joe Leaphorn vit bien sa retraite. Nous ne saurons plus si la pluie arrive enfin sur les mesas hopis … On attendait ses romans tranquillement, sans impatience, mais rassurés de savoir qu’il y en avait un, pas loin, en attente, et que l’on aurait bientôt des nouvelles de ces amis lointains.

C’est fini. Et c’est bien triste.

 

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Tony Hillerman, et qui voudrait se lancer dans cette aventure, voici une bibliographie (non exhaustive, mais les titres essentiels y sont) des aventures de Jim Chee et Joe Leaphorn. Il vaut mieux, si possible, les lire à peu près dans l’ordre. Ce n’est pas indispensable, mais ne peut qu’augmenter le plaisir.

Joe Leaphorn : La voie de l’ennemi / Là où dansent les morts / Femme qui écoute / Le chagrin dans les fils (*)

Jim Chee : Le peuple des ténèbres / Le vent sombre / La voie du fantôme

Joe Leaphorn  et Jim Chee : Porteurs de peau / Le voleur de temps / Dieu qui parle / Coyote attend / Les clowns sacrés / Un homme est tombé / Le premier aigle / Blaireau se cache / Le vent gémit / Le cochon sinistre / L’homme squelette

(*) Dans l’ordre ont été écrits les Joe Leaphorn (sauf Le chagrin entre les fils qui est le dernier roman de Tony Hillerman traduit en France), puis les Jim Chee, et ensuite la série de romans où ils apparaissent tous les deux. Les données bibliographiques sont tirées de l’indispensable Dictionnaire des Littératures Policières de Claude Mesplède.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : Le monde du polar
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Mercredi 29 octobre 2008

Contrairement aux apparences, Olen Steinhauer n’est ni hongrois, ni roumain, ni même thèque ou bulgare. Il est américain, pur jus, mais a vécu en Europe de l’est. Il vit aujourd’hui à Budapest.

1956, dans la Capitale d’un pays du bloc communiste. En URSS, le congrès du PCUS commence à critiquer ouvertement Staline. En Hongrie et en Pologne, des mouvements de contestation de l’emprise soviétique s’expriment dans la rue. A la Capitale, c’est l’attente, alors que les prisonniers politiques des dernières années sont tous libérés. C’est dans ce contexte incertain que l’inspecteur Kolyeszar est amené à enquêter sur un meurtre particulièrement barbare : le corps calciné d’un homme a été trouvé dans une maison abandonnée. Avant d’être brûlé vif, il avait eu les bras et les jambes attachés, puis brisés. L’enquête avance lentement, d’autant plus que l’inspecteur est sans cesse occupé ailleurs et commence à se poser des questions sur son rôle : réprimer un manifestation de toute évidence initiée par des agitateurs, retrouver la femme d’un membre éminent du parti, ou comprendre ce que fait là le nouvel inspecteur envoyé par Moscou. Kolyeszar va d’autant plus mal que son mariage prend l’eau, et qu’il n’arrive pas à écrire son deuxième roman.

Après Cher camarade, revoici la brigade criminelle de la Capitale, dix ans plus tard. L’originalité d’Olen Steinhauer, outre de situer ses romans en Europe communiste du temps de la guerre froide, est de changer, à chaque roman, de protagoniste principal. Il enrichit ainsi considérablement ses personnages en confrontant, d’un roman à l’autre, la vérité d’un personnage à la vision qu’en ont ses collègues. Le lecteur doit s’attendre, à chaque nouvel épisode, à voir ses certitudes ébranlées et ses jugements remis en question, dans un contexte où les flics de la brigade se connaissent peu ou mal, et se méfient les uns des autres. Ainsi le salaud, le traître du roman précédent peut devenir le personnage central qui se révèle bien différent, et dont on découvre, de l’intérieur, les motivations, les forces et les failles. Une raison suffisante pour lire toute la série.

Mais ce n’est pas tout. Ses romans sont aussi de vrais bons polars, avec une intrigue solide et un bon suspense qui fait tourner les pages. Le rythme et le style rendent palpables l’ambiance d’une époque, les espoirs, les peurs, les pesanteurs et les traumatismes. Des romans qui présentent bien entendu l’intérêt de se situer dans un territoire méconnu, terrain de fantasmes, lieu de toutes les abominations pour les uns, de toutes les réussites pour les autres.

Or, en bons vrais polars, si la description de la réalité politique est la toile de fond incontournable du récit, les ressorts de l’intrigue sont, comme partout, les passions humaines, les incontournables et internationales passions humaines. Le contexte politique ne change que la façon de les assouvir. C’est sans doute là que réside le secret de la réussite de cette série, c’est là qu’elle s’ancre, c’est aussi cela qui fait que c’est une œuvre littéraire à part entière, et pas seulement la description journalistique ou historique d’un lieu et d’une époque.

Les deux ouvrages suivants sont déjà publiés chez Liana Levy.

Olen Steinhauer / Niet Camarade (The confession, 2004), folio policier (2008), traduit de l’américain par Françoise Bouillot.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Jeudi 16 octobre 2008

Pour une fois, Parker n’a pas choisi lui-même ses coéquipiers. Résultat, il se retrouve en taule en attente de jugement. Pressé de sortir de là, il s’associe avec deux codétenus pour s’évader. Mais leur aide, et celle de leurs complices à l’extérieur a un prix : Il doit participer à un coup dans la ville. Un coup qu’il ne sent pas, un coup qu’il n’a pas préparé. Un coup qui, bien entendu, tourne mal …

C’est certain, ce n’est pas le meilleur Parker. Etrangement, on a presque l’impression de voir Parker embarqué dans un scénario Dortmundérien où chaque nouveau mouvement pour se sortir de la mouise ne fait que le précipiter dans une mouise encore plus grande. Du coup le scénario est moins dense que dans ses meilleurs épisodes.

Mais c’est quand même un Parker, dans la narration, et dans le style. Ce qui est synonyme de grand, très grand plaisir de lecture. Car le personnage est immuable, imperturbable, granitique, d’une efficacité totale, économe en mots et en actes … Et Richard Stark (alias Westlake comme tout le monde le sait) a poli son style au fil des épisodes, le rendant aussi tranchant que son personnage. Toutes les scènes dans lesquelles se trouve Parker sont d’une précision et d’une limpidité parfaites. Impossible d’en retirer une phrase, un mot, une ponctuation, sans en amputer le sens.

C’est amusant que ce billet succède à celui sur Gonzalez Ledesma, car les deux romans sont exactement contraires. Là où Francisco Gonzalez Ledesma utilise l’histoire pour faire passer ses sentiments, ses émotions, ses analyses historiques et philosophiques, Richard Stark bannit totalement les émotion, les sentiments, la psychologie. Au lyrisme nostalgique dans les descriptions de l’un répond l’action pure comme le diamant, qui claque sèche comme un coup de trique de l’autre. Deux régals de lecture, aussi différents qu’on puisse l’être.

Bravo à Emmanuel Pailler pour la traduction.

Richard Stark / Breakout (Breakout, 2002), Rivages/Thriller (2008), traduit de l’américain par Emmanuel Pailler.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Mercredi 15 octobre 2008

Commençons par un mea culpa … Dans mon TOP 100 j’ai classé George Alec Effinger parmi les anglais, alors qu’il est … américain. Je corrige donc illico.

Venons en aux faits. George Alec Effinger fait partie de ces auteurs qui transcendent les genres, jonglent avec, s’amusent, et finissent par produire une littérature originale, jouissive, agitatrice de neurones. Dans le cas d’Effinger, on a un auteur de SF qui s’est frotté au polar. Essai magnifiquement transformé.

Il est né en 1947 à Cleveland, et a fait ses études à l’Université de Yale et à la New York University. Dès le début des années 70 son premier roman de SF est un succès et lui vaut la reconnaissance de ses pairs. Il gagne en 1988 pour sa nouvelle Schroedinger's Kitten deux des prix de science fiction les plus prestigieux : le Hugo et le Nebula. Grand amateur de culture populaire il aime récupérer les genres et les mythes, et les adapter dans ses romans de science fiction. Il est décédé en 2002.

Avec la trilogie consacrée à Marîd Audran et au Moyen-Orient, Effinger rend un véritable hommage au roman noir et à ses maîtres. Tout y respecte les codes du genre : le narrateur est un privé, habitué des bars de sa ville, plus porté sur l’alcool et la drogue que sur le Coran, ami des prostituées et des loubards, et farouchement indépendant. Ce Marlowe du futur évolue dans une ville du Moyen-Orient non identifiée, et plus précisément dans son vieux quartier, le Boudayin, qui est également le quartier des bars louches, et des touristes en mal d’émotions fortes. Contrairement à une bonne partie de ses amis, il refuse de se faire câbler le cerveau pour pouvoir s’enficher des périphériques qui lui permettraient de revêtir une autre personnalité, réelle ou imaginaire, ou d’acquérir des compétences nouvelles comme le don des langues, ou la possibilité d’annuler momentanément la fatigue ou  la faim.

Jusqu’au jour où, dans Gravité à la manque, un tueur fou et sadique se met à massacrer à tout va dans le Boudayin. Marîd commence à enquêter quand il est convoqué par le parrain local, bien plus puissant que toutes les forces de police, Papa Friedlander Bey. Celui-ci lui suggère d’accepter de se faire câbler, puis d’enquêter pour son compte et d’éliminer le tueur. Comme il est difficile de résister aux suggestions de Papa, Marîd se fait opérer, et c’est avec l’aide de la personnalité de Nero Wolfe qu’il démasque le tueur.

Dans les deux épisodes suivants, Marîd gagne en notoriété, devient riche, mais perd sa liberté, Papa aimant que ses « employés » lui soient dévoués corps et âme. Coupé de ses amis, ayant perdu ses repères dans le Boudayin, il devient le bras droit du parrain, et commence à entrevoir la véritable nature de son employeur. Bien plus que simple parrain d’un quartier de débauche, Friedlander Bey est l’un des conseillers les plus écoutés d’un monde qui est parti à la dérive, éclaté en une multitude de petits états qui se font la guerre, quand ils ne sont pas occupés par des révoltes et coups d’états. Son grand rival est Cheikh Reda, autre véritable autorité de la ville. Marîd prendra une part croissante dans la guerre feutrée mais sans pitié qui oppose les deux hommes.

Dans cette trilogie George Alec Effinger réussit ce qui pourrait être montré dans les écoles comme un exemple parfaitement abouti du mélange des genres. La progression de l’enquête, le style, la voix off du narrateur très hard-boiled, avec ses répliques caractéristiques, en font un hommage au genre superbement réussit.

Dans le même temps le monde futuriste imaginé par Effinger, avec son mélange de palabres, de sourates et de transsexuels connectés, véritables réincarnations des stars du porno est éblouissant et absolument convainquant. C’est peut-être ce mélange étonnant d’une culture millénaire avec des gadgets du futur qui fait que cet univers a réussi à rester à la fois proche du notre, et futuriste, alors qu’il date déjà de vingt ans. On en peut que constater que la recrudescence des fanatismes religieux, le morcellement des pays et régions et l’exacerbation des particularismes semblent même donner raison à ce visionnaire inspiré, grand raconteur d’histoires que les amateurs de privés durs à cuire auront un immense plaisir à découvrir.

Pour résumer, mettez dans un shaker Bogart, la médina de Marrakech, et le courant cyber punk, agitez fort, rajoutez du style, et consommez sans modération.

Gravité à la manque (When Gravity Fails, 1986) Denoël / Présence du futur (1989) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy. / Privé de désert (A Fire In The Sun, 1989) Denoël / Présence du futur (1991) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy / Le Talion du cheikh (The Exile Kiss, 1991) Denoël / Présence du futur (1993) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Lundi 6 octobre 2008

Pour des raisons diverses et variées, je n’avais pas été complètement emballé par mes dernières lectures, il y avait de l’eau dans la gaz et du mou dans les voiles. Dans ces cas-là, comme disait mon entraîneur de rugby, il faut revenir aux fondamentaux. Coup de chance, Rivages publie ces jours-ci un nouveau Robicheaux. Retour aux fondamentaux donc avec Dernier tramway pour les Champs Elysées de James Lee Burke.

Il pleut sur les bayous. Dave Robicheaux est en rogne. Pas à cause du temps, mais parce que son ami, Jimmie Dolan, prêtre grande gueule qui n’hésite jamais à affronter sa hiérarchie et les notables du coin pour défendre les plus démunis a été tabassé quelques semaines auparavant. Avec son ami Clete, colosse souvent imprévisible, il est bien décidé à faire payer l’exécutant et ses commanditaires. Sur son chemin il va croiser un tueur de l’IRA et le fantôme d’un musicien de blues mort depuis 50 ans. Face à lui, rapidement, toute la puissance et la morgue des grandes familles du sud, qui continuent à se comporter en propriétaires de la région et de ses habitants.

Pour les fans de James Lee Burke et de Robicheaux, il suffit de dire que c’est un très bon Robicheaux, presque du niveau de Dans la brume électrique avec les morts confédérés. Pas besoin d’en rajouter.

Pour ceux qui ne connaissent pas, il vaut certainement mieux commencer par les débuts de la série, bien que, comme les autres, cet épisode puissent se lire seul. On y retrouve cette tête de mule de Robicheaux, en proie à ses doutes, ses démons, ses remords. Robicheaux qui semble plus à l’aise en compagnie des morts que des vivants, et qui se sent de plus en plus décalé dans la Louisiane telle qu’elle évolue. Robicheaux qui, malgré ses échecs, les coups qu’il a pris, et la perte progressive de ses illusions ne peut se résoudre à voir que ce sont toujours les mêmes qui s’en sortent, les mêmes qui payent le prix fort.  Dave Robicheaux qui a de plus en plus de mal à exercer son métier de flic, et à se convaincre qu’il est juste de faire respecter la loi :

« La définition de ce qui est légal n’a pas grand-chose à voir avec une conduite vertueuse. Il était légal d’empoisonner systématiquement la terre et de vendre des armes aux fous furieux du tiers-monde. Les hommes politiques qui n’avaient personnellement jamais servi leur pays en service actif, ni entendu les hurlements des victimes d’un lance-flamme sur le terrain ou refermé de sacs à viande sur le visage de leurs meilleurs amis, réclamaient la guerre à cor et à cri et s’affichaient fièrement au garde-à-vous devant le drapeau tout en envoyant d’autres qu’eux se battre pour lui ».

Cet épisode passe du lyrisme pour la description des bayous à l’âpreté et la sécheresse pour celle des conditions de détentions au pénitencier d’Angola, de la « saudade » sépia de Dave qui pleure ses morts, à l’explosion jouissive des coups de folies salutaires de son copain Clete. Une vraie histoire, de beaux personnages, un style, de la force, de l’humanité … un grand bouquin.

Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, qu’apprend-je en lisant la quatrième de couverture ? Que Bertrand Tavernier tourne, ou a tourné Dans la brume électrique avec les morts confédérés, et en plus avec Tommy Lee Jones dans le rôle de Robicheaux ! Autant je n’ai jamais compris que Redford soit un jour choisi pour incarner Dortmunder, autant le choix de Tommy Lee Jones me semble d’une évidence aveuglante, aussi aveuglante que le choix de Lee Marvin pour jouer Parker. Et comme Tavernier avait eu le Coup de génie (et de torchon !) dans son adaptation de 1275 âmes, je suis très impatient de voir ce film.

James Lee Burke / Dernier tramway pour les Champs-Elysées (Last car to Elysian Fields, 2003), Rivages/Thriller (2008), traduit de l’américain par Freddy Michalski.

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Mardi 30 septembre 2008

Je vais faire une chose que je ne fais jamais d’habitude, reprendre, intégralement, le résumé de la quatrième de couverture. Parce que c’est ça que vous lirez si vous décidez de vous lancer dans Manhattan Grand-Angle de Shannon Burke et que, bien que tout à fait exact, ce résumé ne prépare absolument pas à ce que vous allez découvrir.

« New York, 1990. Frank Verbeckas travaille comme infirmier de nuit. Son quotidien est une éternelle plongée dans la misère humaine et le chaos urbain d’un Manhattan à bout de souffle où le chômage et le crack se sont taillés la part belle de la Grosse Pomme.

Mais Frank n’est pas qu’un simple infirmier, il est aussi photographe à ses heures. L’œil dans le viseur, il traque l’humanité abîmée qui se dévoile devant lui. Les laissés-pour-compte de tout poil, blessés ou morts, sont ses sujets de prédilection.

Un soir, au détour d’une intervention mouvementée, Frank va croiser la route d’Emily, une jeune escrimeuse séropositive. Malgré les mises en garde de ses proches et de ses collègues, Frank va tomber amoureux. S’opère alors un changement, comme si le prisme sombre de ses clichés peu à peu s’estompait... »

A la lecture de ces quelques lignes, le lecteur potentiel qui ne se sent pas en pleine forme risque de passer son chemin, craignant de plonger dans la déprime la plus noire. Ce faisant, il passe malheureusement à côté d’un chef-d’œuvre qui, paradoxalement, laisse une impression lumineuse.

Shannon Burke sait parfaitement de quoi il parle. Il a travaillé dans les équipes médicales de nuit à Manhattan pendant 5 ans, comme son personnage. Pour en savoir plus sur l’auteur, le plus simple est d’aller sur son site (c’est bien entendu en anglais).

Alors certes, c’est du noir profond. Pas du rose. Cependant, cette balade morbide dans Manhattan, qui fait penser, si on s’en tient au thème, au grand Necropolis de Lieberman, a une toute autre coloration. Passé le premier choc (qui est rude), le lecteur s’attache peu à peu au personnage principal, qui pourtant ne fait rien pour. Cela se fait de façon imperceptible, sans que l’on puisse dire à partir de quand on commence à l’aimer. Mais on finit par le comprendre, par se rendre compte qu’il ne fait pas ses photos pour satisfaire une curiosité et un voyeurisme malsains, mais pour garder à distance ses propres démons.

Puis, il tombe amoureux. Là aussi, ce n’est pas évident immédiatement, cela vient par petites touches, tout en subtilité. Son détachement et son indifférence apparente au monde qui l’entoure se craquellent. Dans le même temps, l’émotion gagne le lecteur, pour culminer à la fin du roman qui, malgré son côté tragique, offre à tous (personnages et lecteurs) une très belle lueur d’espoir. Une lueur d’espoir et même un regain de confiance dans la nature humaine. Et tout cela en évitant complètement tout pathos, tout effet de manche larmoyant ou apitoyé.

Sans réelle intrigue, cet exercice de haute voltige en forme de balade noire laisse des traces, pas aussi traumatisantes que l’on pourrait le craindre, et révèle un auteur qui a un véritable style dès son premier roman. En mai 2008 Shanon Burke a publié aux US un nouveau roman Black Flies. Si l’on en croit les critiques américains, il serait de la même trempe que le premier. Bientôt chez nous ?

Shannon Burke / Manhattan grand-angle (Safelight, 2004), série noire (2007), traduit de l’américain par Francis Lefebvre.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Jeudi 11 septembre 2008

L’info est tombée hier soir et a rapidement circulée parmi les amateurs de polars. Elle est aussi présente de l’autre côté de l’Atlantique, entre autres sur le blog de Sarah Weinman. Gregory McDonald est mort dimanche dernier à l’âge de 71 ans.

Aux US, il est surtout connu pour la série consacrée à Fletch, un journaliste enquêteur.

En France c’est son roman The Brave, publié soit sous ce titre, soit sous celui de Raphaël derniers jours qui est devenu un roman culte parmi les amateurs de noir très très noir … c’est certainement le roman qui m’a le plus secoué, le seul qui m’ait réellement fait passer une mauvaise nuit.

Raphaël est américain, jeune, pauvre et alcoolique. Raphaël vit dans un bidonville. Raphaël n’a aucun avenir. Mais ce vendredi Raphaël est heureux, parce qu’il a trouvé un boulot. Un boulot temporaire, un boulot difficile, mais un boulot pour lequel on lui donne une avance qui lui permet de rapporter un peu d’argent chez lui, de payer une robe à sa femme, de la viande à ses enfants, et quelques bières à ses potes. Et lundi, Raphaël ira bosser.

Ce boulot ? Raphaël va se faire torturer, massacrer, puis achever sous l’objectif d’une caméra. Le film sera vendu très cher. Et après sa mort, on lui a promis que sa femme touchera la totalité de son salaire. Et Raphaël qui ne sait pas lire, et fait confiance à ceux qui savent, n’a aucune raison de ne pas le croire …

Rien que de repenser à ce bouquin, d’écrire ce billet, j’ai de nouveau la gorge serrée et la chair de poule. Pas de doute, c’est un roman éprouvant, très éprouvant. Non pas seulement à cause de son chapitre trois, dans lequel l’employeur décrit à l’employé ce qu’on va lui faire, dans le détail. Non, cela c’est dur, mais on a vu l’équivalent, ou pire, dans nombre de polars dont certains sont oubliés à peine refermés. Non ce qui est dur, c’est la suite, le récit des trois jours de bonheur et même de paix qui vont suivre.

Parce que le lecteur sait ce qu’ils coûtent, et parce qu’il est inconcevable, atroce d’accepter que ce jeune homme, que l’on voit si heureux de faire plaisir aux siens, le fasse à ce prix. Parce qu’il est inacceptable qu’il puisse avoir de gens arrivés à une telle extrémité que leur vie, à leur propres yeux, ne vaut pas plus que quelques centaines de dollars, et la possibilité de trois jours de bonheur.

Je sais, c’est une fiction. Mais elle sonne salement vrai. Et, même si la formule est éculée, et souvent putassière, elle trouve ici tout son sens : On ne sort pas indemne de la lecture de ce roman. J’ai eu, tout au long des pages, l’envie, le besoin, réellement physique de rentrer dans les pages, et d’aller secouer Raphaël pour qu’il n’y aille pas, à son boulot. Jamais je n’ai ressenti avec autant d’intensité l’impuissance du lecteur. Elle est parfois jouissive, agréable, excitante. Là, elle est douloureuse.

Voilà, je ne suis pas certain de vous avoir donné envie de lire The Brave, mais la nouvelle m’a frappé ce matin, il fallait que j’en parle …

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars américains communauté : SOIF DE LIRE...
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