« Quand j'ai finalement rattrapé Abraham Trahearne il était en train de boire des bières avec un bouledogue
alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le coeur d'une superbe journée de printemps. » James
Crumley (Le dernier baiser)
Cela fait maintenant presque un an que Donald Westlake nous a fait sa dernière blague (la seule mauvaise de
toute sa carrière), entraînant, entre autres, la disparition de Richard Stark. Pour quelques années encore nous aurons de ses nouvelles, posthumes,
tant sa production a été riche. Voici donc avec A bout de course (titre tristement prémonitoire, mais moins que le titre original !), dernier roman traduit des aventures de
Parker.
Dès le départ les choses s’annonçaient mal : Un des participants à la réunion avait un micro. Une fois le problème réglé, Parker se retrouve avec, disons Nick, le seul homme qu’il
connaissait dans le groupe. Nick lui propose un coup de remplacement : braquer un camion assurant le déménagement d’une banque, quelque part dans la cambrouse. Mais là aussi il y a beaucoup
de choses qui ne plaisent pas à Parker. A commencer par l’implication dans le coup de deux amateurs motivés par la rancœur. Comme il pense pouvoir redresser la barre et qu’il commence à avoir
besoin de liquide, il accepte …
Que dire qui n’ait déjà été dit et redit quand on referme un nouveau Parker ? Rien.
C’est toujours aussi impeccable. Pas une émotion, pas un mot de trop, psychologie zéro, que de l’action pure. Un style aussi tranchant et efficace que Parker. Des personnages définis en deux
phrases et qu’on a tout de suite l’impression de voir et de connaître. Du pur plaisir.
Reste une seule question, y a t’il encore quelques Richard Stark à traduire ?
Richard Stark / A bout de course !, (Nobody runs forever, 2004) Rivages thriller (2009), traduit de l’américain par Marie-Caroline Aubert.
Je n’avais jusque là lu qu’un seul roman de Jack O’Connell (quand le verbe s’est fait). Il n’en a de toute façon pas écrit beaucoup. Il m’avait laissé l’impression d’un
auteur à l’univers unique et absolument inclassable. Dans les limbes confirme cette première impression. Et confirme également que Jack O’Connell est un très grand.
Il y a Sweeney qui depuis un an veille sur son fils Danny, six ans, dans le coma.
Sa femme s’est suicidée, et il vient de décider de transférer Danny dans La Clinique du docteur Peck qui, avec sa fille, a déjà réussi à réveiller deux patients plongés dans un coma profond.
Sweeney a obtenu le poste de pharmacien de cet établissement très spécial de Quinsigomond, une ancienne ville industrielle en pleine décrépitude.
Il y a donc Peck et sa fille Alice qui poursuivent leurs propres buts, assez peu compréhensibles par le commun des mortels, et qui ne cherchent pas forcément le bien de leurs patients.
Il y a Buzz et ses abominations, une bande de bikers qui squattent une ancienne usine de prothèses désaffectée, et qui sont, avec leur égérie Nadia, infirmière à la Clinique, à la recherche de
quelque chose à travers tout le pays.
Et pour finir il y a Chick le garçon poulet et la troupe de monstres de cirque qui peuplent les comics que lisaient Danny, et dont les aventures semblent avoir conquis le pays tout entier.
Et bien sûr, tout cela est lié. Mais comment ? Et comment Sweeney pourra-t-il, dans ce monde cauchemardesque, veiller sur son fils ?
Etranger, si tu rentres dans ce roman, tu dois laisser la raison, la rationalité chez toi. Tu dois laisser tomber les pourquoi et les comment. Tu dois accepter de te laisser entraîner dans
l’univers de Buzz, le biker shooté et de Chick le garçon poulet. Si tu n’es pas prêt, passe ton chemin !
Et oui, pour rentrer dans un livre de Jack O’Connell il faut accepter de ne rien tenir pour acquis, et de se laisser aller dans son univers onirique, porté par son imagination sans limite.
On est en permanence entre rêve et réalité, entre un univers gothique flamboyant et une réalité grise, entre les préoccupations les plus terre à terre et les envolées les plus lyriques, entre un
monde des plus qu’humains de Sturgeon et les romans noirs les plus sinistres de la galaxie polar.
Si vous n’acceptez pas ça, vous n’entrerez pas dans ce roman. Mais si vous vous abandonnez à lui, à son rythme, à sa poésie, à sa langue, vous ne saurez sans doute pas où l’auteur vous a amené,
mais vous saurez, avec certitude, que le voyage a été à jamais marquant.
Si vous acceptez un conseil du chroniqueur ébahi, ne lisez l’introduction qu’après avoir lu le roman. Non qu’elle révèle quoi que ce soit. Mais vous ne l’en apprécierai que davantage. Je n’en
citerai qu’un extrait, repris d’ailleurs en quatrième de couverture : « oui ceci est un livre sur le deuil, le chagrin et la rage. Sur le coma, les revues de BD et les produits
pharmaceutiques. Sur les bikers psychotiques, les neurologues fous et les monstres de cirque itinérants. Mais au bout du compte – et plus pertinemment, je crois – c’est un livre sur la moralité
complexe de l’écriture elle-même, de la fabrication d’un récit, d’une histoire. »
Je ne saurais mieux dire.
Jack O’Connell / Dans les limbes, (The resurrectionnist, 2008) Rivages thriller (2009), traduit de l’américain par Gérard de Chergé.
En faisant quelques recherches, je me suis aperçu que Peter Craig est l’auteur de Hot Plastic que j’avais déjà beaucoup aimé. Père de sang, son nouveau
roman traduit ne m’a pas déçu.
Lydia 17 ans a fuit de chez sa mère depuis trois ans quand elle tombe sous la coupe
de Jonah, petit caïd de la drogue de LA qui se sert de jeunes paumés comme elle pour ses pires coups. Mais même perdue dans un univers d’alcool et de came Lydia n’est pas prête à tout. Elle tue
Jonah un jour où il va trop loin et se retrouve en cavale, poursuivie par ses troupes. Aux abois, elle se tourne vers Link, son père, un colosse, ancien Hell’s Angel rangé et sobre depuis sa
récente sortie de prison. Pour la sauver des griffes de ses poursuivants, il va devoir renouer avec son passé violent.
Le résumé pourrait faire craindre la pire succession de clichés. Le vieux lion rangé qui reprend du service pour sauver sa fille des griffes des méchants, quoi de plus bateau ? D’une
certaine façon, les clichés sont là. Mais quel roman en est aujourd’hui exempt ? Et les lecteurs de polars n’aiment-ils pas, justement, les clichés ? A condition bien entendu que
l’auteur en fasse bon usage.
Et c’est bien le cas ici. Comme dans Hot PlasticPeter Craig nous montre une Amérique à la marge, peuplée de personnages qui n’appartiennent (plus) à aucun clan. Ni à la
société « normale », ni au crime organisé. Ils sont en rupture de tout, seuls. Comme dans Hot Plastic, la thématique de la paternité est au centre du roman.
Une thématique servie par deux magnifiques personnages de perdants increvables, des personnages comme on les aime, têtes de lard, grandes gueules, insupportables et increvables. En un mot,
adorables ! Il dresse leur portrait de façon très touchante, les opposant dans leur cavale aux archétypes de ce qu’il refusent d’être : Que ce soit la mère, sorte de poupée Barbie qui
se réfugie en permanence derrière un façade lisse, maquillée et souriante, ou l’ex copain de Lydia, nouveau truand sans âme confondant la vie réelle avec ce qu’il en a vu au cinéma.
Il ne fait pas pour autant de cadeau au passé prétendument glorieux : les vieux Hell’s Angels sont croqués sans pitié, ramassis de vieillards pathétiques, racistes et radotant, qui
continuent à masquer leurs crimes et leur décrépitude derrière un discours pontifiant en appelant à la liberté et à l’esprit rebelle.
Heureusement il y a Link et Lydia, l’histoire de leurs retrouvailles, de cette rédemption d’un homme qui se pense fini et voit, pour la première fois de sa vie, la possibilité de faire quelque
chose pour quelqu’un, la possibilité d’offrir à sa fille la chance qu’il n’a pas su saisir. L’écriture est au diapason, l’intrigue est impeccable, le vieux lion a encore la force de rugir et de
nous offrir quelques belles scènes de baston …
Que demander de plus ?
Peter Craig / Père de sang, (Blood father, 2005) Rivages/Thriller (2009), traduit de m’américain par Emmanuel Pailler.
Quatre romans de Jake Lamar ont été traduits en français à ce jour. Deux romans américains, dont l’extraordinaire Nous avions un rêve, et deux romans parisiens, dont ces fantômes de Saint-Michel.
Marva Dobbs est une figure de la communauté afro-américaine de Paris. Son restaurant Soul Food Kitchen
est en permanence complet, fréquenté par les célébrités et les américains de passage. A plus de soixante ans elle est toujours amoureuse de son mari français, et leur
fille Naima, aussi belle que brillante, a entamé une carrière dans le cinéma à New York. Qu’est-ce qui lui a donc pris de tomber amoureuse de Hassan, le nouveau cuistot, qui n’a pas même trente
ans ? Les choses se compliquent encore quand, à la fin du mois d’août, Hassan disparaît au moment même où un attentat est perpétré contre un centre d’étude américain à Paris. Quelques heures
plus tard c’est Marva qui disparaît à son tour. Naima revenu en catastrophe va alors découvrir qu’elle ne sait pas grand-chose de la vie de ses parents.
Les fantômes de Saint-Michel prend un peu la suite de Rendez-vous dans le 18°. Il est centré autour de personnages croisés dans le roman précédent. Comme lui, il a
moins de puissance que les romans américains. De nouveau, sa force réside essentiellement dans la galerie de personnages, tous très bien croqués. L’intrigue, une nouvelle fois, est un peu tirée
par les cheveux (si on n’aime pas), ou rocambolesque (si on aime). Et il n’est pas totalement convaincant.
Il pêche en particulier par sa volonté « d’expliquer Paris aux américains ». Comme un des personnages haut en couleur du roman qui organise à l’intention des noirs américains en
vacances des visites de tous les hauts lieux où d’autres noirs américains se sont illustrés, Jake Lamar explique à ses compatriotes ce qu’il y a à savoir sur l’histoire récente de Paris.
Je ne sais pas comment un lecteur non français le perçoit, mais pour un lecteur français cela alourdit le récit.
On apprécie par contre la mécanique de l’intrigue qui, même si elle n’est pas totalement crédible, montre bien comment, en période de paranoïa, il suffit d’un rien pour créer un complot. Surtout
si, en France, ce rien a pour protagoniste un musulman. Appréciable également de portraits de touristes noirs américains pour qui Paris n’a un intérêt que si on leur montre … quels lieux ont
fréquenté d’autres noirs américains plus célèbres. Etonnante façon de voyager et de découvrir les autres !
Dans l’ensemble donc, une impression mitigée. Je ne sais pas si Jake Lamar écrira un jour son Grand Roman Parisien, comme il a déjà écrit son Grand Roman américain, mais ce n’est pas
celui-ci. Dommage.
Jake Lamar / Les fantômes de Saint-Michel, (Ghosts of Saint-Michel, 2006) Rivages/Thriller (2009), traduit de l’américain par Catherine Cheval et Stéphane Carn.
J’avais été un peu déçu par le précédent roman de George Pelecanos (Les jardins de la mort), mais là je le retrouve, et j’en suis très heureux.
Washington D.C., par une chaude journée de 1972. Trois jeunes blancs, Billy Cachoris, Peter Whitten et
Alex Pappas traînent leur ennui. Bières, pétard, voiture … Par bravade ils décident d’aller provoquer les noirs dans leur quartier. Une bêtise qui tourne mal
quand ils tombent sur Charles Baker et les frères Monroe. Peter s’enfuit, Billy est tué et Alex reste défiguré. James Monroe et Charles Baker sont condamnés à des peines plus ou moins lourdes.
Trente ans plus tard, Alex Pappas a repris le coffee shop de son père, et s’apprête à le céder à son fils aîné. Son plus jeune fils a été tué en Irak. James Monroe tente de refaire sa vie, et son
frère Ray qui soigne les soldats blessés et amputés s’inquiète pour son fils basé en Afghanistan … C’est alors que Charles Baker, récemment sorti d’un de ses nombreux séjours en prison décide que
les autres sont responsables du gâchis qu’est sa vie, et qu’ils doivent payer.
Revoilà le grand Pelecanos, le chroniqueur des quartiers populaires de Washington, le porte parole des humbles, des sans grades, de ceux qui essaient de s’en sortir, envers et contre tout. Des
gens qui nous ressemblent finalement. Le grand Pelecanos que l’on aime tant, depuis qu’on a fait connaissance avec Peter et Dimitri Karras, avec Marcus Clay, avec Nick Stefanos avec Derek Strange
…
Une fois de plus, il campe des personnages que l’on a l’impression de connaître au bout de quelques lignes, des personnages qu’il donne l’impression de croiser tous les jours tant ils sonnent
juste. Et on retrouve tous ses thèmes de prédilection : la musique, le sport - et plus particulièrement le basket - la peinture des quartiers populaires « normaux », peuplés de
gens ordinaires, et ce thème si présent dans son œuvre de la possibilité d’une rédemption, du droit à l’erreur et à une seconde chance.
Toujours en phase avec son époque, ce roman tourne également autour d’un nouveau type de personnages, peu présents jusque là, les nouveaux-anciens-soldats … Plus du Vietnam cette fois, mais
d’Irak et d’Afghanistan. Avec les mêmes traumatismes, la même souffrance, les mêmes inquiétudes pour les proches. Et encore et toujours, ce ne sont pas ceux qui décident ces guerres qui y
envoient leurs enfants. Comme d’habitude, aucun discours moralisateur, pas de thèse ou de pamphlet, juste la description « plate » de ces gamins et de leurs parents. Au lecteur d’en
tirer les conclusions qu’il veut ou qu’il peut.
Un très bon Pelecanos.
George Pelecanos / Un jour en mai, (The turnaround, 2008) Seuil/Policiers (2009), traduit de l’américain par Etienne Menanteau.
Quand j’ai reçu L.A. Noir de Tom Epperson j’ai hésité entre deux impressions contradictoires. L’agacement en lisant l’inévitable petite phrase de quatrième de couverture,
signée Robert Crais cette fois (d’habitude c’est Ellroy, Connelly ou Coben qui s’y collent) nous faisant part de son enthousiasme. Allez savoir pourquoi ça a le
don de m’énerver, comme les rires enregistrés, ou « Vu à la télé » sur un produit de supermarché. Et l’envie de lire grâce à une belle couverture, et surtout en voyant que c’est
Patrick Raynal qui l’avait traduit. Parce que j’ai supposé que s’il l’avait traduit c’est qu’il lui avait plu.
Et après lecture, je suis encore partagé …
Danny les deux flingues est un des hommes de Bud Seitz. Comme ses collègues truands, son patron est en
pleine crise. La fin de la prohibition vient d’être votée et la pègre de L.A. et d’ailleurs, doit s’adapter. Mais Danny a bien d’autres problèmes. Il ne se souvient de
rien. De rien qui date d’avant quelques mois, quand il a pris un coup de clé à molette sur la tête. Alors il demande à droite et à gauche comment il était. Parce qu’étrangement Danny, qui a une
réputation de tueur, ne se sent pas à l’aise avec les armes. Pour compliquer le tout il est en train de tomber amoureux de Darla, la poule de Bud. Et ça ce n’est pas bon pour sa santé.
Coté points positifs, le premier important, très important, je ne me suis pas ennuyé et je l’ai lu avec plaisir. C’est du bon travail, léché, bien construit, très classique. L’époque est bien
rendue, les personnages plutôt réussis. L’auteur prend son temps (un peu trop parfois quand même), sait alterner les scènes de tension et les périodes de calme. Il sait surtout éviter la
coloration sépia et le discours attendu sur l’honneur, les truands d’autrefois … Les truands sont des brutes, des épais encore plus méchants que bêtes, sans le plus petit code d’honneur. Ils ne
recherchent que leur propre plaisir immédiat, sans se soucier de ceux qu’ils doivent écraser pour cela. Ca se lit donc avec plaisir.
Côté points négatifs, c’est … trop classique. On se demande presque pourquoi écrire aujourd’hui un polar qui semble venir directement des années cinquante. Et le classicisme va jusqu’à frôler le
cliché avec le vieux dandy homosexuel, la vamp parfois touchante, la gamine maltraitée mais très vive et attendrissante … Dans le même ordre d’idée, certaines scènes sont très, très prévisible,
surtout à la fin, où on sait très longtemps à l’avance qui va mourir, qui va s’en sortir et qui va abandonner qui. Et puis la fin est quand même un peu gentille … Ce qui cadre d’ailleurs avec le
titre anglais (The kind one), mais pas trop avec sa traduction française (L.A. Noir).
Impression mitigée donc, et je suis curieux de voir si d’autres l’ont lu, et ce qu’ils en ont pensé.
Tom Epperson / L.A. Noir, (The kind one, 2008) Le cherche midi (2009), traduit de l’américain par Patrick Raynal.
C’est sur le blog de Marc Villard que j’ai remarqué Un pied au paradis de Ron Rash. Ce qu’il en disait m’a donné envie, je n’ai
pas été déçu.
Nous sommes dans les années cinquante, quelque part à la frontière entre la Caroline
du Nord et la Caroline du Sud. Une terre qui fut enlevée aux Cherokee. Les paysans qui la travaillent sont sur le point d’en être dépossédés à leur tour. La compagnie électrique Carolina Power
rachète les terres pour construire un barrage. C’est dans cette atmosphère tendue que le shérif Alexander, fils et frère de paysans, enquête sur la disparition de Holland Winchester, un ancien
soldat fauteur de troubles. Un drame raconté à cinq voix, par le shérif, son adjoint et trois des protagonistes.
Etonnant comme cette description de l’Amérique rurale des années cinquante ressemble à celle des années trente de Steinbeck ou du Honky Tonk Man de Eastwood. Même âpreté, même dureté au travail,
même attachement à une terre pourtant difficile, même sensation d’être dans un pays qui n’a rien à voir avec les grandes métropoles.
Tout cela très bien rendu par une langue qui colle au parler rural. L’auteur est prof d’université, mais son écriture sonne vrai, les dialogues fonctionnent parfaitement, sans qu’on n’ai jamais
l’impression d’être face à un exercice artificiel.
Et c’est cette écriture, et le changement de narrateurs, qui rend aussi tangibles les non dits d’une époque et d’un lieu qui ne se prêtaient pas à l’expression des sentiments. Qui rend tangibles
le poids de la religion, des superstitions et du regard des autres. Qui rend tangibles aussi la relation à la terre, l’odeur de la pluie, la douleur après un journée de boulot, la texture de la
terre, le goût d’un pain de maïs, le désespoir devant la sécheresse et le bonheur quand enfin la pluie vient sauver la récolte, et par là même la survie d’une famille.
C’est âpre, rugueux comme du Larry Brown (même si Ron Rash n’a pas la même densité ni la même puissance), avec cette façon qui était la sienne de raconter les histoires de gens dont
on ne parle jamais, qui ne sont jamais les héros de rien, et de les rendre passionnantes et émouvantes.
Une belle découverte.
Ron Rash / Un pied au paradis, (One foot in Eden, 2002) Editions du Masque (2009), traduit de l’américain par Isabelle Reinharez.
Et voici donc la seconde douceur pour faire passer La route. Cette fois ce sont des nouvelles d’ElmoreLeonard, rassemblées dans le recueil Quand les femmes
sortent pour danser chez Rivages.
On y retrouve les femmes plutôt cool, pas victimes pour un sou, et qu’il
vaut mieux d’ailleurs ne pas trop agresser si on ne veut se retrouver sous quelques pieds de béton, ou avec un balle dans la peau. Des femmes souvent plus entreprenantes, dignes et volontaires
que les hommes auxquels elles ont affaire. On y trouve aussi un cascadeur, ancien cow-boy de rodéo et petit fils de Carl, le marshal du Kid de l’Oklahoma, un vétéran noir de la
guerre hispano-américaine de Cuba qui se heurte au racisme d’une petite ville de l’ouest, un ancien joueur de base-ball pas vraiment vaillant qui cherche un boulot pas fatigant, et bien entendu
des truands bas de front, bêtes comme leurs pieds, racistes et méchants comme des teignes, qui se font toujours mettre au tapis par des héros leonardiens cool en diable.
Vous connaissez tous les amandes enrobées de chocolat noir, ces tentations terribles qu’on ne peut s’empêcher de croquer, l’une après l’autre, sans s’arrêter, jusqu’à épuisement de la
boite ? Et bien les nouvelles d’ElmoreLeonard c’est tout pareil. Elles fondent sous la langue et craquent sous la dent, et on vient juste d’en finir une qu’on attaque la
suivante, pour arriver à la dernière beaucoup trop vite. On retourne alors le bouquin dans tous les sens, on secoue, on tente de couper les pages en deux, mais rien à faire, yana plus.
Un recueil remarquable dans le sens où il couvre tout le spectre de l’œuvre du maître, de ses westerns très sombres à ses comédies les plus délirantes, et qu’apparaît alors de façon éclatante la
cohérence de cette œuvre. Des personnages croqués en quelques lignes et qui prennent instantanément vie, des dialogues inimitables qui font mouche à tous le coups, une apparente simplicité et
facilité, un auteur qui n’écrit jamais un mot de trop et s’efface toujours derrière ses personnages et les histoires qu’il raconte … Du grand art qui pousse la modestie, et le talent, jusqu’à
paraître un simple artisanat.
Bref, un vrai plaisir, à avoir sous la main pour les coups de blues. C’est quand le prochain recueil ?
Elmore Leonard / Quand les femmes sortent pour danser, (When the women come out to dance, 2003) Rivages/Noir (2009), traduit de l’américain par Dominique
Wattwiller.
Voici d’autres bouquins à emporter dans ses bagages. Folio continue à faire
un travail remarquable de réédition et sort, en juin, deux bouquins indispensables. Les deux sont de Harry Crews, le trop méconnu.
L’un est un de ses grands romans du sud profond. Comme La foire aux serpents (déjà repris par folio policier), Le chanteur de gospel nous plonge dans le sud
abyssal des petits blancs. Difficile en lisant ces deux romans de ne pas penser immédiatement au grand Erskine Caldwell. On retrouve chez Harry Crews cet univers désespérant, cette
misère, cette noirceur, mais également le même sens du grotesque. Et Crews ne souffre jamais de cette référence pourtant prestigieuse.
Le second, Des mules et des hommes, est son autobiographie. Ou plutôt le récit
de son enfance. Il vous laissera autant sur le c… si je puis me permettre, que ses romans les plus puissants. Parce tout y est. C’est le même sud, les mêmes personnages, la
même crasse, la même misère (économique et culturelle), la même ambiance … Tout. A partir de là, on comprend mieux son œuvre. Et on ne peut s’empêcher de se demander par quel miracle il a pu s’en
sortir et devenir cet écrivain exceptionnel.
Je ne les ai pas relus (pas encore), je n’en parlerai donc pas plus longuement, mais je ne suis pas près de les oublier. Un auteur à découvrir, absolument.
Et cherchez un peu sur internet, vous trouverez des photos du zozo, il a une trogne qui ne trompe pas. Tout ce qu’elle promet, vous le trouverez dans ses bouquins. Quel est l’imbécile qui a dit
qu’il ne fallait pas juger les gens sur l’apparence ?
Harry Crews / Le chanteur de gospel, (The gospel singer, 1968) Folio/Policier (2009), traduit de l’américain par Nicolas Richard ; Des mules et des
hommes (A Childhood: The Biography of a Place, 1978) Folio (2009) traduit de
l’américain par Philippe Garnier.
Ca y est, les vacances approchent, le rythme des parutions baisse, on peut commencer à repêcher les bouquins en attente sur la pile … Et comment mieux commencer la période estivale qu’avec un
Elmore Leonard ? Voici donc Dieu reconnaîtra les siens, que j’avais raté lors de sa sortie en grand format.
Terry Dunn est prêtre. Au Rwanda. Il y a vu 47 personnes massacrées sous ses
yeux, sans rien pouvoir faire. Il doit maintenant retourner à Detroit, sa ville d’origine. Une ville qu’il avait quittée, cinq ans auparavant, juste avant d’être inculpé pour trafic de
cigarettes. Normalement, pendant ce temps, son frère qui est avocat a arrangé ses affaires. A Detroit, il rencontre Debbie, une privée qui bosse avec son frère et sort juste de trois ans de
prison après avoir tenté d’éliminer son ex qui l’a trompée et volée. Une rencontre qui va faire des étincelles. Il faut dire que Terry est sacrément cool et baratineur pour un curé …
Du Elmore Leonard 100%. Personnages extraordinaires, intrigue impeccable, truands pitoyables mais dangereux, et dialogues … leonardiens. Je ne vois pas de meilleur qualificatif. Donc c’est
déjà l’assurance d’un grand moment de lecture.
Ce qui en fait un grand cru c’est sa façon de parler du Rwanda. A ma connaissance personne (sauf peut-être le regretté Donald Westlake, comme dans son Kahawa), n’est
capable de décrire l’horreur avec autant d’humanité et en même temps une telle absence de sensiblerie et d’emphase. Avec une telle force, et sans jamais, à aucun moment, chercher à tirer les
larmes. Avec autant d’impact, tout en donnant l’impression d’un détachement complet.
Un grand Elmore Leonard, vraiment. A emporter absolument dans ses bagages cet été.
Elmore Leonard / Dieu reconnaîtra les siens, (Pagan babies, 2000) Rivages/Noir (2009), traduit de l’américain par Dominique Wattwiller.