Jeudi 23 octobre 2008

Si on ne devait reconnaître qu’une qualité aux éditions Moisson Rouge, ce serait sans contexte de ne pas reculer devant la difficulté ! Pas de doute, il sont des guts (pour ne pas dire autre chose) et ne manquent pas de culot. Après le sulfureux Prière pour Dawn de Nathan Singer, auquel on peut trouver des défauts, mais qu’on ne peut certainement pas accuser de caresser le lecteur dans le sens du poil, ils persistent, dans un style totalement différent, avec Suburbio su brésilien Fernando Bonassi. Singer c’est l’éruption volcanique, l’explosion désordonnée, Bonassi c’est la litanie, la mélopée, l’engourdissement avant le coup de trique qui vous met KO debout, au moment où vous ne vous y attendez plus.

Visite guidée : Une banlieue grise de Sao Paolo. Un couple. Le Vieux, la Vieille. Ils ne se parlent plus, ne se touchent plus, se haïssent sans passion. Le Vieux picole au bar du coin, sans parler à personne. La Vieille s’occupe de leur petite maison, regarde la télé, sans parler à personne. Jusqu’au jour où surgit la Petite. Avec elle, le Vieux revit, arrête de boire, raconte des histoires, réapprend à sourire. Mais le bonheur, même une tout petit bonheur, est-il possible pour le Vieux ?

Il est très difficile de parler de ce bouquin sans en révéler la trame. Dans toute la première partie Fernando Bonassi réussit l’exploit d’écrire l’ennui, le vide total, le gris sans le moindre relief. Il l’écrit, l’installe, page après page … Alors forcément, par moment, on s’emmerde un peu, on admire, mais on se demande où ça va. Mais aussi, comment raconter une vie aussi vide de sens ? Une vie qui avait pour seul squelette un boulot usant et répétitif ? Qui n’a plus rien quand le boulot s’arrête ? Comment raconter des vies à ce point déshumanisées que les personnages en perdent même l’usage de la parole ? Il l’écrit très bien, mais il n’est pas étonnant que ce soit lancinant, hypnotique, gris sale …

Puis il y a l’arrivée de la Petite, l’éveil du Vieux, et cette fin, dont je ne dirai bien entendu rien, mais qui change tout. Pour ceux qui veulent lire ce bouquin sans aucune idée préconçue, je vous conseille d’arrêter là la lecture de ce billet. Et de me faire une confiance aveugle, cela ne s’arrête pas là. Sachez seulement que pendant que je lisais le roman, je pensais au billet que j’allais écrire, je pesais les bons côtés du bouquin, je les mettais en balance avec son côté monotone … A la dernière ligne, tout avait changé.

 

……………………

 

Ca y est, ne restent ici que ceux qui acceptent d’en savoir un peu plus ?

 

…………………………………..

 

Alors je continue. Un seul conseil donc, si vous le commencez et que vous hésitez, accrochez-vous, allez au bout, vous ne le regretterez pas. Quoique ... Les dernières pages vous retourneront comme une crêpe, pour vous laisser complètement sonnés. Parce que sans changer de ton, ni de rythme, en traître, Bonassi bascule du gris dans le noir le plus sombre, le plus choquant. Choquant, terrible, mais également logique, et c’est là toute la force du roman. Sans aucune explication psychologique, philosophique ou sociologique, il montre comment si l’on retire à un homme tout ce qui fait notre humanité (l’intérêt pour autre chose que la survie, la communication avec les autres, le partage d’un ensemble de valeurs et d’une forme de culture), on le pousse vers la folie, on en fait un animal, sans conscience et sans morale, uniquement préoccupé par ses besoins instinctifs.

Alors certes, ce n’est ni agréable, ni aimable, c’est même très dérangeant. Pour ma part, c’est même beaucoup plus dérangeant que le Nathan Singer qui n’échappe pas à une certaine surenchère. Or l’horreur dans l’économie et la retenue, c’est encore pire.

Vous voilà un lecteur (potentiel) averti !

Fernando Bonassi / Suburbio (Suburbio, 2005), moisson rouge (2008), traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Dimanche 5 octobre 2008

La vie de Daniel Chavarria est un véritable roman noir à la Paco Ignacio Taibo II. Né en 1933 en Uruguay, il voyage en Europe entre 19 et 23 ans ans. De retour en Amérique latine il vit et travaille en Argentine, au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en Colombie. En 1966, ses liens avec la guérilla l’obligent à quitter précipitamment le pays, ce qu’il fait en détournant un avion sur Cuba où il vit toujours.

Daniel Chavarria est une des voix les plus originales du roman noir latino américain, qui en compte pourtant quelques-unes ! Roman social, roman d’espionnage, d’aventure, historique, philosophique …il a touché à tous les genres, les mélangeant souvent avec une verve et une réussite insolentes. Ses pairs et les critiques ne s’y sont pas trompés qui lui ont remis, entre autres, le Prix Edgar Allan Poe en 1994 pour Adios Muchachos, le prix Dashiell Hammett (pour les polars de langue espagnole) pour Un thé en Amazonie, ou le prix Casa de las Americas pour Le rouge dans la plus du perroquet.

Voici un petit tour, non exhaustif dans sa bibliographie.

Commençons par ses deux romans noirs les plus classiques. Boomerang a été écrit à quatre mains avec un autre écrivain cubain Justo Vasco. On y suit Tony Santa Cruz plongeur, et petit trafiquant qui pêche les langoustes interdites, et les vend au noir aux différents petits restaurants de La Havane. Jusqu'au jour où il tombe sur de vieilles pièces en or. Un vrai trésor qui va exciter les convoitises, dont celle de la belle Margaret Gaylord, américaine, aventurière, et prête à tout pour s'emparer du magot. Forcément, ça va saigner, et quand ça saigne, les requins accourent.

Nous avons là un roman noir très sombre, du genre où tous les coups sont permis. Un roman sans morale ni démonstration, sans héros ni gentils, seulement des individus menés par leurs pulsions, leur vice, et leur soif de vengeance Le roman est découpé en trois parties, de plus en plus noires. Chavarria n’épargne personne, encore moins le lecteur, et prouve qu'il maîtrise parfaitement les codes du roman noir, tout en les adaptant à la sauce cubaine.

 

Autant Boomerang est sombre et âpre, autant Adios muchachos est exubérant et sensuel. Alicia est Jinetera (ces prostituées d'un nouveau genre qui fleurissent à Cuba depuis l'ouverture au tourisme). Elle se balade à vélo sur le Malecón, le short au raz des fesses, des fesses très appétissantes. Quand un riche étranger passe à côté d’elle, elle tombe, se fait mal, se fait raccompagner … Et plus si affinité. Et Alicia sait si bien y faire qu'il y a toujours affinités. Jusqu’au jour où elle tombe sur Juanito, sosie de Delon, apparemment très riche. Mais Juanito n'est pas né de la dernière pluie, et le plus escroc des deux n’est pas forcément celui que l’on croit ...

Après la douche froide de Boomerang, voilà un roman sensuel, propre à échauffer sérieusement les sens du lecteur. En même temps vif, sec, enlevé, superbe peinture de la situation actuelle de La Havane. Pas un mot de trop, pas une explication inutile, que du bon. C'est parfois érotique, souvent drôle, impeccablement construit. Un vrai régal, aussi tordu que Juanito et ses plans, aussi troublant qu'Alicia et ses magnifiques fesses.

Dans Le rouge sur la plume du perroquet, Daniel Chavarria élargit la perspective, géographique et historique. Aldo Bianchi, un riche et séduisant homme d'affaire italien, la cinquantaine, vient pour la première fois à Cuba pour profiter du boum du tourisme et investir dans la construction d'hôtels de luxe. La rencontre avec Bini, jinetera, va lui donner un motif supplémentaire de venir souvent dans l'île. Mais derrière cette situation "classique" de vieux beau saisi par le retour d'âge se cache une réalité bien plus sinistre : Aldo est argentin d'origine, il a quitté son pays contraint et forcé, et il lui a semblé voir, à La Havane, un fantôme de ce passé, qu'il pensait bien ne jamais revoir, en la personne d'Alberto Rios. Dès lors il ne pense plus qu'à se venger. Mais de quoi ? Et qui est réellement Alberto Rios ?

Voilà un roman riche et exubérant : Cuba aujourd'hui, les restrictions, la prostitution, le rhum, la religion qui revient en force, la santeria, le tourisme, la mer ... Mais aussi l'Amérique latine des années 60/70, ses mouvements révolutionnaires, les répressions terribles en Argentine, au Chili et en Uruguay, histoires de tortionnaires et de victimes, histoire de l'implication des USA, histoire des frustrations et des haines qu'ont engendrées les libérations des bourreaux un peu partout, jusqu'au rebondissement de l'affaire Garzon / Pinochet. Tout cela se mêle, on passe du passé au présent, d'un personnage à un autre, du récit d'une machination, à une description de procès, comme dans les romans US, mais à la sauce cubaine (lisez, vous verrez ce que je veux dire). Ca bouge, ça ondule, ça coule, ça explose, on y mange, boit, baise... Un vrai festival, un vrai régal, d'autant plus que Chavarria adopte une construction au suspense impeccable. Seule "difficulté" peut-être, une culture latino américaine (sur les habitudes culinaires, les accents, les différences de langage, de vocabulaire, en particulier entre l'Argentine et Cuba) rend la lecture encore plus délectable ; ne pas l'avoir peut affadir une partie du charme du roman.

Venons enfin à ses deux OLNI, à la fois polars, romans d’aventure, d’espionnage, historique … dans la droite ligne des grandes réussites de Paco Ignacio Taibo II.

Un thé en Amazonie … une forêt où certains connaissent bien les vertus des plantes, d'une plante en particulier qui a des effets extraordinaires. Tellement extraordinaires qu'il vaut mieux garder secrets pour des gens mal intentionnés n'en fassent pas mauvais usage. Mais bien entendu, les secrets s'éventent, et les gens mal intentionnés rappliquent. En l'occurrence la CIA qui monte un complot diabolique pour faire tomber … Fidel Castro. Quant à savoir quel est le lien avec une grande famille espagnole …

On dirait du Taibo II ! On démarre avec quantité d'histoires et de personnages, a priori totalement déconnectés, et finalement, petit à petit, le puzzle se met en place jusqu'au bouquet final. C'est baroque, exubérant et en même temps sec et réglé comme un coucou suisse. Du grand art, jubilatoire.

Finissons avec son denier roman publié en France, La sixième île. Quel rapport y a-t-il entre : Alvaro de Mendoza, voleur, assassin, crapule, canaille sans pitié, mercenaire au service des uns puis des autres, plusieurs fois condamné par l'église, la Réforme, et la justice, et finalement pirate dans les Caraïbes au XVII° siècle ; Bernardo Piedrahita, orphelin uruguayen, élevé dans les années 40 par les jésuites, amateur de mathématiques, d'échecs, de logique, et de littérature, devenu marin, aventurier et un peu escroc ; et Louis Capote, devenu bras droit du tout puissant PDG d'ITT, multinationale aux multiples tentacules qui fut, entre autres, derrière le coup d'état du 11 septembre 1973 au Chili ? Aucun répond immédiatement le quidam. Pas si sûr rétorque Daniel Chavarria qui, après nous avoir raconté ces trois histoires, les relie dans un final éblouissant !

Trois histoires passionnantes, des personnages hors du commun, de l'aventure, des aventuriers, anciens et modernes, un trésor, de l'érudition, du suspense, tout cela pour un puzzle qui se met lentement en place, mais qui ne révèle le tableau final que dans les toutes dernières pages. Chavarria jongle avec les époques, les styles de narration, les styles d'écriture également, multiplie les péripéties, et finit par relier le tout, donnant à l'ensemble se cohérence. Du grand art, on jubile.

Un thé en Amazonie (Alla ellos, 1994) Rivages/Noir (1996) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / Adios muchachos (Adios muchachos, 1995) Rivages/Noir (1997) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / Boomerang (Boomerang, 1995), Rivages/Noir (1999), traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / La sixième île (La sexta isla, 1996) Rivages/Thriller (2004) traduit de l’espagnol par René Solis. / Le rouge sur la plume du perroquet (El rojo en la pluma del loro, 2002) Rivages/Thriller (2003) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Mardi 19 août 2008

« Je suis la grille, le chien, le mur, les tessons de bouteilles tranchants. Je suis le fil de fer barbelé, la porte blindée. Je suis le tueur. Bang. Bang. Bang. »

Ainsi pensait Máiquel, jeune homme issu des quartiers pauvres, devenu assassin de gamins des rues à la solde des puissants de Sao Paolo. Devenu riche, reconnu, félicité ... Jusqu’à l’erreur. Il tue le fils d’un dentiste, et devient l’ennemi numéro 1, le monstre, en cavale. Cela s’était dans O matador, premier roman traduit en France de la brésilienne Patricia Melo.

Depuis on a pu lui découvrir un humour pince sans rire dans le très drôle Eloge du mensonge, et une nouvelle plongée en Enfer, l’enfer des bandes organisées qui tiennent les favelas de Rio.

Et aujourd’hui, revoilà Máiquel, dix ans plus tard : « Je suis en cavale. Et il y avait du monde au cimetière. D’où sortaient tous ces nègres ? J’ai pris peur, je ne me suis même pas approché. Un tas de nègres, deux filles en short, je m’en fiche, on pouvait lire sur le tee-shirt de l’une d’elles. Je n’aime pas l’agitation. Je l’évite au maximum. C’est mon truc. Je suis en cavale. ». Ainsi débute Monde perdu.

Máiquel, est donc toujours en cavale, toujours recherché, mais il est assez facile de ne pas se faire prendre au Brésil, si on sait rester à l’écart de l’agitation. Seulement à l’occasion de la mort de sa tante, il récupère un peu d’argent, et se met à repenser à son passé. Et en particulier à son ancienne copine Erica, qui est partie avec un pasteur évangéliste dix ans auparavant, en amenant sa fille avec elle. Aujourd’hui Máiquel est décidé à la récupérer, et à se venger du pasteur. Il entame une longue poursuite qui le mènera à travers tout l’intérieur du pays.

Máiquel est un tout petit peu apaisé, à peine. Par rapport à O Matador, le rythme est moins saccadé, les phrases un petit peu plus structurées, les pensées un peu plus développées. Máiquel a vieilli, il s’est construit, s’est un tout petit peu assagi. C’est l’une des grandes forces de ce roman de rendre cette transformation perceptible uniquement par le style, le rythme de la phrase.

Sinon, si le constat est un peu moins violent (Máiquel tue moins), il n’en est pas moins sombre. Comme dix ans auparavant, les pauvres payent, toujours ; les riches s’en sortent, toujours. Le pays est moche, gangrené par la misère, la laideur, le mercantilisme. L’hypocrisie et la tricherie gagnent partout, chez les religieux, les flics, les possédants, les trafiquants en tous genres. Máiquel traverse le pays et le voit au travers de son indifférence, son dégoût, sa violence et sa désillusion. Personne ne trouve grâce à ses yeux, hommes, femmes, militants des sans-terre ou trafiquants de drogue. Seul un vieux chien boiteux et galeux l’accompagne dans un voyage qui ne peut se terminer que par une désillusion de plus.

A travers le prisme déformant de sa vision, le lecteur découvre un Brésil bien éloigné des clichés habituels. Un Brésil partiel, forcément, mais un Brésil qui existe, et que l’on ne voit que très rarement ailleurs. La lecture de Monde perdu n’est ni facile ni aimable, mais pour qui aime le noir, elle confirme le talent immense de Patricia Melo.

Patricia Melo / Monde perdu  (Mundo perdido, 2006), Actes Sud (2008). Traduction du brésilien par Sébastien Roy.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : SOIF DE LIRE...
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Mardi 17 juin 2008

Au moment où l’hiver s’abat sur Copacabana, le commissaire Espinosa est confronté à une situation inédite : Gabriel, trentenaire terne vivant encore avec sa mère, vient le trouver pour lui faire part de son inquiétude : Il y a presque un an, alors qu’il fêtait son anniversaire avec ses collègues, un voyant lui a prédit qu’avant son prochain anniversaire il tuerait quelqu’un. Or cet anniversaire approche, et Gabriel est persuadé du bien fondé de la prédiction. Il craint donc d’être prochainement la victime d’une agression, et de devoir se défendre en tuant quelqu’un. Espinosa essaie de la calmer, et accepte de rechercher le voyant pour qu’il explique sa plaisanterie. Cela ne satisfait ni Gabriel, ni surtout sa mère, très bigote, qui, voyant bien que son fils a des problèmes, décide de prendre les choses en main. Mais quand une collègue proche de Gabriel meurt, écrasée par une rame de métro, Espinosa commence à prendre l’affaire au sérieux.

Bon anniversaire, Gabriel ! est visiblement la troisième enquête du commissaire Espinosa, créé par Luiz Alfredo Garcia-Roza. C’est la première que je lis, et je dois avouer que je ne suis pas convaincu.

La ville de Rio, loin des clichés de ses plages ensoleillées, de sa musique, et de ses garotas est bien dépeinte. De même, la relation malsaine entre une mère possessive et religieuse et son fils complètement étouffé, et les conséquences sur les deux caractères est bien rendue.

Pourtant, ce roman m’a laissé une impression générale d’inachevé. L’enquête est inachevée, laissant des doutes sur les véritables coupables (même si on devine assez tôt ce qui est en train de se passer). Mais ce qui me gène le plus est que les personnages eux-mêmes sont flous, comme esquissés. Exemple : On sait qu’Espinosa est un grand lecteur, du moins a-t-il beaucoup de livres chez lui, entassés comme il peut. Mais on ne le voit jamais lire, et on ne sait pas ce qu’il lit. A aucun moment, ces lectures n’interviennent dans le récit (comme elles le font chez Diaz-Eterovic, Ken Bruen ou Leonardo Padura, pour prendre d’autres exemples de personnages lecteurs). Autre exemple, Espinosa tombe amoureux, mais à part une description sommaire, on ne sait pas à quoi ressemble l’élue de son cœur. Troisième et dernier exemple : Espinosa aide un collègue à reprendre le boulot après une blessure. Mais on ne sait rien de plus du collègue en question, sur ses doutes, sa vie, ses angoisses, comment il bosse … On ne connaît de lui que les rapports qu’il fait au commissaire.

Ce flou, cette distance sont certainement voulus. A moins que cela ne soit une impression due au fait que je n’ai pas lu les deux premiers volumes de la série. Mais cela m’a frustré. Je suis donc moyennement convaincu donc par ce flic brésilien, mais prêt à changer d’avis le cas échéant.

Luiz Alfredo Garcia-Roza / Bon anniversaire, Gabriel !  (Vento Sudoeste, 1999), Actes Sud/Actes noirs (2006). Traduction du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : POLARDISES
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Jeudi 12 juin 2008

Amis des vieilles dames anglaises douillettement installées autour d’une tasse de thé, de la dentelle et de la broderie, ou des considérations poétiques sur les vertus de la première gorgée de camomille ce livre n’est pas pour vous. Passez donc votre chemin. Une saison de scorpions de Bernardo Fernandez, c’est Tarantino au pays de Taibo II. Allumé, excessif, baroque, violent, déjanté … Jouissif. Visite guidée :

El Güero n’est pas un client facile. Tour à tour garde du corps, trafiquant, militaire … il est maintenant tueur à gage mais songe à prendre sa retraite. El Señor, un des narcos les plus puissants du nord du Mexique, qui purge une peine de prison très symbolique le contacte pour lui confier un dernier boulot : Effacer une balance, protégé par la police, qui pourrait lui causer du tord. Rien de bien compliqué. Mais voila qu’el Güero faiblit, faillit, et refuse, au dernier moment, d’abattre un brave père de famille. Il s’engage alors à rendre l’argent perçu. Manque de chance, il est pris à otage par deux gamins au cerveau cramé par la drogue lors du braquage de la banque où il se trouve pour faire le virement. Rien de très grave, si ce n’est qu’El Señor croit alors qu’il l’a doublé, et que la police recherche ces braqueurs qui osent braconner sur ses terres. Les meutes se lancent à leurs trousse, de graves perturbations sont à prévoir au point de rencontre …

Bernardo Fernandez, de toute évidence, a vu les films de Tarantino. Son roman complètement allumé dégage la même énergie que les films du cinéaste, ses personnages sont aussi cinglés, mais la vitesse, la folie et la style arrivent à tout faire passer, comme un cyclone, et avec le sourire.

Mais attention, sous ses dehors foutraques, ce roman est aussi sacrément construit. Fernandez est mexicain, comme le grand Paco Ignacio Taibo II. Il maîtrise parfaitement une construction éclatée entre les différents personnages, avec récits, témoignages présents ou passés qui reviennent sur la personnalité d’El Güero, articles de presse … Tout cela convergeant avec une facilité apparente digne du maître vers l’explosion finale.

En filigrane on obtient, pour le même prix, le portrait éclaté (comme la tronche de la plupart des protagonistes !) d’un Mexique bouffé par la corruption et la violence, où la police et les truands sont en concurrence, et où les narcos font la pluie et le beau temps.

Et voilà donc comment on s’instruit tout en s’amusant.

Bernardo Fernandez / Une saison de scorpions (Tiempo de alacranes), Moisson rouge (2008). Traduction du mexicain par Claude de Frayssinet.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : POLARDISES
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Mercredi 4 juin 2008

Pas besoin de traduire le titre ? Même pour les non hispanophones ? Si ? Le problème c’est qu’en français ce dicton espagnol ne « fonctionne » pas. Il donne quand même quelque chose comme : petit village, grand enfer.

Loma Grande est un trou paumé quelque part au fin fond de la campagne mexicaine. Un trou où tout le monde se connaît et sur lequel le temps en semble pas avoir de prise. Un matin on trouve en limite d’un champ, le corps d’Adela, nue, poignardée dans le dos. Adela vient d’arriver au village avec ses parents. Ramón qui tient l’épicerie/bar ne l’a vue qu’une dizaine de fois, et n’a pas échangé plus de vingt mots avec elle. Pourtant, son hébétude devant le cadavre fait naître la rumeur, qui devient rapidement information et certitude : Adela était sa fiancée. Et son corollaire, il doit la venger. Parce qu’on ne discute avec ces choses là à Loma Grande. La rumeur, toujours elle, trouve rapidement un coupable facile : le Gitan, qui vient une fois par mois vendre sa marchandise à Loma Grande. Ca y est, tout est réglé, certains ont beau savoir que tout cela est faux, Ramón devra tuer le Gitan.

Variations sur le thème de la chronique d’une mort annoncée. Guillermo Arriaga connu pour ses scénarii alambiqués (Amours chiennes, Babel et 21 grammes d’Alejandro González Inárritu entre autres) livre ici un récit limpide, d’une grande simplicité de construction. Un récit à l’humour léger et très noir, un récit également implacable et qui ne cède à aucune facilité.

« Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on / Est plus de quatre on est une bande de cons. » Disait Brassens. Arriaga ne lui donne pas tord. Quelques dialogues, la pression sociale de tout un village et le piège se referme inexorablement sur le pauvre Ramón. Quelques dialogues de plus, quelques murmures anonymes, et le coupable est trouvé. Il ne reste plus à la « bande de cons », réunis pour s’imbiber dans le bar de Ramón, qu’à se faire mousser, à faire monter la mayonnaise à base de « fierté virile » et de vantardises à la testostérone pour que la cause soit entendue.

C’est écrit de façon intelligente, subtilement ironique, et dresse le portrait implacable d’un village accablé par la corruption de la police, la lâcheté des rares qui restent lucides, et le poids implacable de traditions imbéciles.

Pueblo chico, infierno grande.

Guillermo Arriaga / Un doux parfum de mort  (Un dulce olor de muerte, 1994), points/Roman noir (2008). Traduction de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : POLARDISES
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Vendredi 2 mai 2008

« Aux premières heures d’une paisible nuit d’été, le quartier vivait sans broncher la routine de ses vieilles constructions et de se rues plongées dans la pénombre. Une frange bleue se reflétait sur les courbes lointaines de la cordillère des Andes, refusant de suivre le soleil dans sa mort quotidienne. »

 

Ainsi débute La couleur de la peau, le quatrième volume consacré aux aventures d’Heredia, privé mélancolique de Santiago du Chili né sous la plume de Ramon Diaz-Eterovic. Quatrième volume en France, qui a commencé les traductions avec Les sept fils de Simenon, qui n’est pas le premier de la série au Chili.

 

Heredia promène son blues de cinquantenaire dans les rues de sa ville. Il est de nouveau seul avec Simenon, son chat. Il est contacté par un immigré péruvien qui recherche son frère, disparu depuis plusieurs jours. Pour le retrouver, Heredia va devoir se plonger dans le monde des immigrés, des clodos et des artistes de rue. Un monde âpre, rude, fait de peines et de désillusions.

Avis aux amateurs : Ceux qui cherchent une intrigue serrée, de l'action, des pages qui tournent toutes seules peuvent passer leur chemin. Heredia passe plus de temps à boire dans les bars, à se rappeler le quartier populaire d'antan, à discuter avec son chat, ou à écouter des tangos ou du Malher qu'à se battre avec des méchants. Heredia aime la poésie, les souvenirs, les vieux bars, les tangos, et bien entendu, Simenon. Heredia aime aussi traîner la nuit, boire (parfois trop), en sentir les pulsations de sa ville, et surtout de ses quartiers préférés.

Ce qui ne l'empêche pas d'être opiniâtre. A force de questions, il finit toujours par trouver. La plupart du temps sans trop de violence. Cette nouvelle enquête l'amène à connaître le monde misérable des immigrés clandestins, exploités, méprisés, haïs, accusés de tous les maux … Triste constatation de l'universalité de la nature humaine. Au Chili comme ailleurs, il est toujours rassurant d’avoir un autre à traiter comme un chien, un autre à désigner comme inférieur, un autre sur lequel rejeter la faute de ses propres échecs. Au Chili, cet autre est péruvien.

Voilà donc un beau roman noir mélancolique, désabusé mais jamais résigné. Car Heredia, comme son auteur, tout déprimé qu'il soit, ne renonce jamais à ses idéaux, et garde entière sa capacité d'indignation.

Prochainement, ici même, l’interview que j’avais réalisée en 2004 à l’occasion de la publication d’un dossier polar latino-américain pour le revue 813. Cette interview avait également été mise en ligne sur le site mauvaisgenres, et se trouve encore sur celui de bibliosurf.

Ramon Diaz-Eterovic / La couleur de la peau  (El color de la piel, 2003). Métailié/Noir (2008). Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains communauté : POLARDISES
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Samedi 27 octobre 2007

Encore et toujours le prix du roman étranger de l’association 813 … Indridason a donc gagné, j’ai déjà parlé de Jonathan Trigell et de Daniel Woodrell, le quatrième en lice était Ken Bruen, qui commence à être assez connu. Le cinquième et dernier était le cubain Leonardo Padura Fuentes pour Les brumes du passé.

Au début des années 90, au plus fort de la crise économique cubaine, Leonardo Padura Fuentes crée le personnage de Mario Conde, flic désabusé de La Havane. Il prévoit une série de quatre romans, les quatre saisons, à la fin de laquelle, promis juré, il le fait démissionner de la police. Ces quatre polars dressent le portrait doux amer d’un pays qui doute, et d’une génération trop jeune pour avoir fait la Révolution, et trop vieille pour être en phase avec des jeunes qui se sont mis à la chasse aux dollars dès que l’île c’est ouverte au tourisme. Passé parfait, l’hiver, met en place les personnages, Mario Conde bien sûr, mais également son cercle d’amis, qui vont jouer un rôle essentiel dans ses romans, tant l’amitié et la fidélité sont au centre de l’œuvre de Padura, au même titre que la mémoire. Vents de carême et Electre à la Havane, suivent, et, fidèle à sa promesse (et/ou à celle de son créateur), Mario Conde démissionne à la fin de L’automne à Cuba.

Seulement voilà, Padura ne veut plus abandonner Conde. Après avoir publié Mort d’un chinois à La Havane, court roman qui se déroule quelque part pendant les quatre saisons, il reprend son personnage, devenu spécialiste en livres anciens, dans Adios Hemingway. Un ancien collègue vient le trouver pour enquêter sur l’identité d’un crâne trouvé dans la villa d’Hemingway. L’occasion pour Padura de parler de cet écrivain qu’il admire, de retrouver son personnage, et de faire rêver le lecteur mâle avec … une petite culotte d’Ava Gardner.

Le roman qui avait passé la première sélection pour le prix 813 est le suivant, Les brumes du passé, où l’on retrouve Mario Conde en 2003. En ces temps de crise, où les jeunes cubains ne jurent que par les dollars acquis plus ou moins honnêtement, de nombreuses vieilles familles sont prêtes à vendre des trésors pour pouvoir s’acheter à manger. Mais Conde ne s’attendait pas à découvrir trésor comme la bibliothèque d’Amalia et Dionisio. Dans un des livres qu’il garde pour lui, il découvre la photo d’une chanteuse de boléros dont il n’a jamais entendu parler : Violeta del Rio. Son instinct de flic se réveille. Qui était cette femme ? Pourquoi plus personne ne se souvient d’elle ? Et que faisait cette photo dans un livre rare ?

Pour les amateurs, Padura est au sommet de son art. Je dis pour les amateurs car on aime cet auteur pour ses ambiances, ses descriptions, sa nostalgie, ses scènes émouvantes de rencontres entre amis. Déconseillé donc aux amateurs d’intrigues nerveuses qui ne supportent pas les digressions. Mais pour les autres, comment ne pas être touché par un personnage qui préfère sauvegarder des livres qu’être riche, et qui utilise le moindre sou gagné pour être avec sa bande de toujours, leur faire plaisir, et adoucir le malheur de son meilleur ami ? Conde est grand, son créateur aussi. L’intrigue est prétexte à revenir sur le passé de La Havne et à fait revivre les heures flamboyantes et impitoyables de la fin du règne de Battista. Le roman dresse également un portrait sans concession du pays, où la débrouille est devenu le mode de vie des jeunes, prêt à tout pour soutirer des dollars aux touristes, et où des pans entiers de la population sombrent dans la misère et la violence. Dans ce pays en pleine mutation, Conde et ses amis sont désenchantés mais solidaires, sans illusions mais non sans morale, inadaptés mais à jamais fidèles. Un grand roman qui s’est vu remettre le prix Hammet lors de la Semana Negra 2007.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains
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Mardi 14 août 2007

Un article lu dans le Libé d’aujourd’hui sur la grande guerre menée par la police contre les trafiquants de drogue installés dans les favelas de Rio.

 

http://www.liberation.fr/actualite/monde/272182.FR.php

 

Effrayant, et désespérant, car rien ne semble bouger, sauf peut-être la modernisation de l’armement des protagonistes. Pour s’en persuader, il suffit de se procurer deux films, et de lire deux romans :

 

Tout d’abord un film qui avait fait grand bruit à sa sortie en 80 : Pixote, la loi du plus faible d’Hector Babenco. Certes il se déroule à Sao Paulo et pas à Rio, mais la réalité décrite est la même : violence urbaine qui touche les gamins en priorité, trouille des flics, qui en réaction augmentent la violence ambiante. Un film qui avait marqué par sa justesse, et par l’interprétation de Fernando Ramos da Silva, gamin des rues de 13 ans qui étaient devenu une vedette du jour au lendemain … Avant de mourir lors d’une fusillade sept ans plus tard. Voici ce que l’on peut lire sur le site de la cinémathèque de Toulouse :

 

http://www.lacinemathequedetoulouse.com/films/index.php?m=f&id=1926

 

Plus récent, à peine moins insupportable, La cité de Dieu, de Fernando Meirelles sorti en 2003 se situe dans les favelas de Rio. Même constat, quelques scènes à la limite du soutenable, mais également une mise en scène extraordinaire avec une mention spéciale pour la scène d’ouverture qui vous scotche à votre siège d’emblée et résume bien tout le film, violent et sombre certes, mais également habité par une énergie et une vitalité qui éclaboussent tout.

 

Côté romans, on retrouve ces caractéristiques dans deux romans très durs de l’écrivaine brésilienne  Patricia Melo. Le premier publié en France O Matador, se déroule à Sao Paulo. Il est absolument impitoyable. " Je suis la grille, le chien, le mur, les tessons de bouteilles tranchants. Je suis le fil de fer barbelé, la porte blindée. Je suis le tueur. Bang. Bang. Bang. " La réalité est vue au travers des yeux de Maïquel, jeune tueur sans états d’âme, sans aucune remise en question du rôle qu’on lui fait jouer. Homme de main d’une sorte de milice il n’est même pas méchant, ou mauvais. Pur produit d’une société basée uniquement sur l’apparence et l’illusion de la consommation et de la possession,  il tue parce que les circonstances lui ont montré que c’est un moyen simple et efficace de bien gagner sa vie, d’avoir accès à tout les biens dont il ne faisait que rêver, et d’avoir l’estime de ses contemporains. Il n’a aucun repère, aucune morale ; il survit, c’est tout. Le rythme est haché, sec, il colle aux pensées de quelqu’un qui ne pense guère, ou du moins qui ne développe guère ses pensées.

Plus proche de fait divers évoqué au début, Enfer se déroule à dans une favela. Comme le laisse supposer le titre, nous sommes bien loin du Rio de carte postale, ses plages, son pain du sucre, ses footballeurs, et ses beautés fatales. La favela, semblable à des dizaines d’autres, contrôlée par une bande et son chef qui vivent du trafic de la drogue, est en guerre incessante avec les bandes des autres favelas, et avec la police. Un monde violent, sale, bruyant, mais qui sait aussi être chaleureux, et qui par dessus tout est plein d’une vitalité explosive : « Soleil, poux, magouilles, braves gens, lambeaux, mouches, télévisions, usuriers, soleil, plastique, tempêtes, toutes sortes de débris, funk, soleil, ordures et escrocs infestent l’endroit. […] Ca monte. Rues en terre battue. Onze ans, le gamin, Petit Roi.  ». Dans ce monde impitoyable, frénétique, et sensuel, on suit l’ascension irrésistible, et la chute brutale de Petit Roi, un des multiples gamins échappés de l’école pour se mettre au service du caïd local : « Qui montait sur la butte pouvait être blanc, noir, camé, journaliste, bonne sœur ou caïd en goguette, ça n’avait aucune importance, les ordres étaient simples et clairs, les trafiquants devaient tout savoir sur ceux qui entraient dans la favela.  ». On retrouve le style du roman précédent, sec, vif et implacable, dans un univers noir, sans sortie et sans avenir malgré quelques lueurs d’espoir de ci de là.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars latino-américains
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