Polars latino-américains

Jeudi 22 octobre 2009 4 22 /10 /2009 21:43

Je suis dans une mauvaise passe question lecture. Un roman abandonné en route (dont je ne dirai rien, même sous la torture) puis ce siège de Bogotá de Santiago Gamboa, pas franchement convaincant. De cet auteur j’avais apprécié Perdre est une question de méthode, et surtout le délicieux Les captifs du lys blanc. Mais là, bof. Enfin, bof puis bien, j’explique.

 

Le livre est composé d’un roman très court qui donne son titre à l’ouvrage, et d’une nouvelle : Histoire tragique de l’homme qui tombait amoureux dans les aéroports (Tragedia del hombre que amaba en los aeropuertos) qui le complète.

 

Le roman se déroule dans une Bogotá en guerre, assiégée par la guérilla. On y suit les tribulations de deux journalistes, un maltais (pourquoi maltais ? Il n’a rien de Corto) et une islandaise bien roulée et dotée d’une descente impressionnante. Ils enquêtent sur un trafic d’armes entre armée régulière et guérilla pour s’apercevoir que, même en temps de guerre, les affaires des narco trafiquants continuent. Comme on le voit, rien d’original. Pas de découverte fracassante. Les personnages sont assez sommairement plantés, on ne comprend pas vraiment pourquoi l’auteur a décidé d’imaginer une guerre à Bogotá quand il y a tant de villes en guerre dans le monde … Bref on se demande à quoi bon.

 

Heureusement vient Histoire tragique de l’homme qui tombait amoureux dans les aéroports qui a, elle aussi, un journaliste pour protagoniste. Un photographe plus exactement, qui parcourt le monde et est donc amené à passer beaucoup de temps dans les avions et les aéroports. Tout va bien pour lui jusqu’au jour où il tombe amoureux de May Lim, superbe hôtesse de Singapour Air Lines. Comme cet amour semble partagé, il croit être au début d’un beau rêve, sans se douter que c’est un véritable cauchemar qui vient de commencer.

 

Tout ce qui manque au roman précédent est là dans cette nouvelle. Humour, légèreté, originalité. C’est drôle, sensuel, la chute et la morale sont ébouriffantes … Tout ce que l’on peut souhaiter quand on lit une nouvelle, et je me suis régalé.

 

Malgré cette fin heureuse, pour ne pas me planter de nouveau j’assure en ce moment avec le dernier recueil de nouvelles Western d’Elmore Leonard, une valeur sure.

Santiago Gamboa / Le siège de Bogotá, (El cerco, 2003) Métailié (2009), traduit de l’espagnol (Colombie) par Claude Bleton et Anne-Marie Meunier.

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Polars latino-américains - Communauté : Le monde du polar
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Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /2009 22:00

Passer d’Ernesto Mallo à Pablo de Santis, c’est faire le grand écart aux deux extrêmes du polar argentin. Le premier, proche de la rue, très politisé est dans la droite ligne du nouveau polar latino-américain dont le père est Paco Ignacio Taibo II. Le second est plus philosophique que politique, et s’inscrit clairement dans l’héritage de Borges et Bioy Casares.

Sigmundo Salvatrio est le fils d’un cordonnier de Buenos Aires. Il a toujours été fasciné par les récits des exploits des détectives privés, et en particulier par ceux des plus grands d’entre eux, rassemblés au sein du Cercle des Douze. Lorsque Renato Craig, l’un des fondateurs du Cercle, ouvre un cours pour devenir détective, Sigmundi se précipite. Et quelque mois plus tard, en 1889, c’est le miracle, son maître malade le choisit pour aller le représenter à Paris, où le Cercle des Douze doit se réunir pour la première fois au complet à l’occasion de l’exposition. Sigmundo va y rencontrer ses idoles et leurs assistants et se retrouver pris dans une affaire qui commence par le meurtre d’un détective au pied de la Tour de Monsieur Eiffel. Cette première enquête va le plonger au cœur des rivalités entre détectives, et lui faire rencontrer d’étranges personnages, membres de sectes aussi ésotériques que variées.

Comme je l’ai donc écrit plus haut, Pablo de Santis, brillant comme à l’accoutumée, se place dans la droite ligne d’un Borges, avec ce roman policier qui rend hommage aux vieux maîtres des romans de détection. A la fois respectueux et distancié, il retrouve le ton et le style d’alors, s’amuse à multiplier les fausses pistes, joue des clichés et des archétypes.

Au-delà du plaisir ludique, il décrit un monde arrivé à un tournant. Ce moment charnière se trouve symbolisé par la Tour Eiffel qui cristallise les haines de ceux qui ne veulent pas entrer dans une époque qu’ils ressentent comme hostile, une époque qui va peu à peu supprimer mystère et magie pour les remplacer par la science et la technique. Une époque que les détectives incarnent, eux qui sont sans cesse à la recherche de la vérité et qui veulent tout expliquer.

C’est dans ce mélange des genres, dans sa façon de rendre hommage à une forme de littérature populaire tout en faisant œuvre d’érudition que Pablo de Santis est brillant : à la fois ludique et cultivé, respectueux et iconoclaste (ses détectives sont subtilement différents de leurs prédécesseurs, ils ont été touchés par le crime et ne peuvent plus prétendre être de purs esprits), il livre un exercice de haute voltige maîtrisé avec art.

Pablo de Santis / Le cercle des douze, (El enigma de Paris, 2007) Métailié (2009), traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis.

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Polars latino-américains - Communauté : Le monde du polar
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Mardi 8 septembre 2009 2 08 /09 /2009 21:49

Après le pavé de Leif Persson, intéressant dans le genre cérébral il fallait de l’émotion, de l’action, de l’empathie, quelque chose qui prenne aux tripes.

 

« Il y a des jours où le bord de votre lit ressemble à un précipice de cinq cent mètres de fond. Synonyme d’une répétition à l’infini de tâches qu’on n’a aucune envie d’accomplir. Lascano voudrait ne plus avoir à quitter son lit, ou alors pour se jeter dans l’abîme. A condition que ce vide soit bien réel. Mais il n’existe pas. La seule réalité c’est la douleur. […]

Il se jette dans le vide. La douche le débarrasse des restes de sommeil qui s’échappent par la bonde en hurlant. »

 

Ainsi commence L’aiguille dans une botte de foin, premier roman d’un auteur argentin, Ernesto Mallo, publié chez rivages.

 

« Perro » Lascano est un flic atypique : Il essaie de faire honnêtement son boulot, chose pratiquement impossible à Buenos Aires en pleine guerre sale, quand les militaires sèment les cadavres partout dans la ville. C’est sûrement pour deux nouvelles victimes de la junte qu’il a été appelé dans un quartier déshérité. En arrivant, il découvre un troisième cadavre, différent des deux premiers qui ont été de toute évidence jetés là par les militaires : Plus âgé, visiblement tué ailleurs pour être jeté là, il intrigue Lascano qui décide d’enquêter, même s’il sait que cela ne peut lui apporter que des ennuis.

Je voulais de l’émotion, j’ai été servi !

Ici, pas d’enquête classique, le lecteur en sait vite plus que le policier, et ce n’est pas sa démarche déductive qui intéresse Ernesto Mallo. Non l’intérêt réside dans tout le reste.

A commencer par ce personnage désespéré qui remue les tripes. Le blues de Lascano suinte de toutes les pages, servi par une écriture belle et déchirante … comme un tango (je sais, c’est un poil cliché pour un roman argentin, mais c’est bien ça que l’on ressent). On rentre dans la peau de Lascano, on partage son désespoir, sa fatigue, son dégoût de ce qu’il voit tous les jours.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Ils participent de façon active ou passive à la folie macabre de cette sale période dans laquelle on rentre de plein pied et qu’on prend en pleine poire. Jusque là seul le magnifique et méconnu Vladimir illitch contre les uniformes de Rolo Diez m’avait autant fait ressentir l’impunité des brutes galonnées, l’envie de hurler de rage, et la trouille permanente, viscérale, paralysante.

Et parce qu’on est en Argentine, il y a quand même quelques échappées, quelques belles pages sur l’amitié, le maté partagé, un repas avec un ami, un amour naissant, et, inévitables, les citations de quelques auteurs aimés … Un magnifique roman profondément touchant. Et un auteur à découvrir.

Ernesto Mallo / L’aiguille dans une botte de foin, (La aguja en el pajar, 2005) Rivages/Noir (2009), traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton.

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Polars latino-américains - Communauté : Le monde du polar
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Jeudi 6 août 2009 4 06 /08 /2009 19:11

Voici donc comme promis ici, les deux volumes suivants de la trilogie écrite par le mexicain Gabriel Trujillo Muñoz, consacrée à l’avocat défenseur des droits de l’homme Miguel Angel Morgado. Encore que dans ces trois volumes il ressemble davantage à un privé qu’à un avocat, mais c’est sans importance. Voici donc Loverboy et Mexicali city blues (dont le titre original Puesta en escena, c'est-à-dire mise en scène, reflète mieux l’intrigue …).

 

Que dire que je n’ai déjà dit dans mon premier papier ? La trilogue est très homogène, on retrouve dans ces deux nouveaux opus (opi ? opum ? opae ? opium ?) le même défaut (le prix) et les mêmes qualités. Belle écriture, beaux personnages, une intrigue qui tient la route malgré le format réduit, des digressions fort bien venues, un personnage central attachant, quelques femmes fatales, des affreux vraiment affreux (surtout dans Loverboy), des surprises et coups de théâtre (surtout dans Mexicali city blues).

 

Sachez que l’intrigue de Loverboy tourne autour de disparitions d’enfants de trafic d’organes en direction du voisin du nord. C’est forcément très noir, et Trujillo réussit de façon extraordinaire à camper, en quelques phrases échangées (et laissées en anglais), une bande de toubibs infects, en apparence pas méchants pour deux sous, mais dépourvus de tout sens moral et capable de tout, très calmement, pour quelques dizaines de milliers de dollars. Un modèle d’efficacité dans l’écriture, pour cette peinture de la saloperie presque ordinaire dans un monde où la loi du fric, et celle du plus fort priment.

 

Pour Mexicali city blues, on est en plein dans le trafic de drogue à la frontière, encore, avec le grand voisin du nord. Faux semblants, artifices, pièges et coups tordus en tous genres au menu. Une fois encore, l’humour éclaire un constat bien sombre de quelques rares lueurs.

 

La trilogie quant à elle illustre parfaitement ce qui se dit là-bas : Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des USA.

 

Il ne reste plus à espérer qu’un éditeur de poche aura la bonne idée de rassembler les trois volumes en un, à un prix un peu plus abordable.

 

Gabriel Trujillo Muñoz / Loverboy (Loverboy, 2006) et Mexicali city blues (Puesta en escena, 2006), Les allusifs/3/4 (2009) traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

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Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /2009 23:28

Sur le web on ne lit que du bien sur Guillermo Arriaga, à juste titre. J’avais déjà beaucoup aimé la finesse de Un doux parfum de mort, et je ne lisais que des critiques enthousiastes de L’escadron guillotine. Grâce aux vacances, et au calme éditorial qui les accompagne, j’ai enfin pu le lire.

 

Au lendemain de la sanglante bataille de Torreon, Velasco, avocat, membre de la haute société mexicaine et inventeur doué, a une excellente  idée. Vendre à Pancho Villa une guillotine améliorée par ses soins, qui devrait lui permettre de terroriser (encore plus) ses ennemis. La démonstration est un immense succès. Pancho Villa est enthousiaste. Tellement enthousiaste, qu'au lieu d'acheter l'engin, il offre à Velasco et ses deux aides un honneur … qui ne se refuse pas : Il les enrôle dans son armée. Ils seront l'escadron guillotine. Voilà donc ce pauvre Velasco mêlé à l'armée révolutionnaire, des gens qui ne sont même pas de son milieu ! Mais peu à peu, l'appel de l'Histoire …

 

Avec ces 150 pages d'un humour aussi noir que ravageur absolument délicieux Guillermo Arriaga montre qu’il est aussi à l’aise dans le roman historique (noir) que dans le polar tout court. Enfin délicieux, est-ce vraiment l'adjectif qui convient ?

 

Noir, très certainement, les têtes tombent, roulent, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Historique sans conteste possible, et fort instructif au demeurant. On y apprend beaucoup de chose, et on a la chance, grâce à Arriaga, d’assister à la rencontre entre les deux légendes de la révolution mexicaine, Pancho Villa et Emiliano Zapata. Très très mexicain également dans sa façon de rire de la mort.

 

Superbement écrit, ce qui, bien entendu, ne gâte rien, et surtout très drôle. Car oui, on ne peut que rire des déconvenues de ce pauvre Velasco, obligé de faire tomber les têtes de ses anciens condisciples, pour la plus grande joie de « rustres » qui sont devenus ses nouveaux compadres.

 

Un petit bijou de finesse, d’humour et de noirceur. A lire, vraiment.

 

Guillermo Arriaga / L’escadron guillotine, (Escuadrón guillotina, 1994) Points (2009), traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

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Mercredi 8 juillet 2009 3 08 /07 /2009 23:55

C’est un copain qui m’a conseillé de lire les petits polars de Gabriel Trujillo Muñoz. J’ai commencé par Tijuana city blues. Je le remercie du conseil.

 

Miguel Angel Morgado a déjà choisi un boulot pas facile : avocat défenseur des droits de l’homme à Mexico DF. Pas facile donc, mais carrément impossible, si vous avez chez vous des charpentiers menant un boucan d’enfer. C’est peut-être pour ça qu’il accepte immédiatement quand un des ouvriers lui demande de retrouver ce qu’est devenu son père. Tout ce qu’il en sait, il le doit aux souvenirs de sa mère morte récemment, et aux quelques photos qu’elle lui a laissé. On y voit le papa, d’origine américaine, en compagnie de deux gros bras, mais aussi de William S. Burroughs et de Jack Kerouac. Il a disparu en 1951, lors d’un échange de coups de feu entre trafiquants de drogue et flics à Tijuana.

 

J’ouvre une parenthèse tristement prosaïque pour évacuer tout de suite ce qui gène dans ce roman, et qui n’a strictement rien à voir avec la qualité littéraire du texte : 12,50 euros pour 88 pages, forcément, ça fait hésiter. J’imagine qu’il est impossible à la maison d’édition, Les allusifs de faire moins cher. Mais, je suis obligé de reconnaître qu’à part pour les bibliothèques, et les amoureux des livres (parce que l’objet est superbe), ça fait réfléchir. Fin de la parenthèse.

 

Sinon, on reste admiratif devant cette novella qui, sur un format aussi restreint, réussit l’exploit de :

planter le décor,

créer un personnage récurrent consistant (et pas seulement un archétype ou une caricature définis en deux phrases),

faire surgir une belle galerie de personnages secondaires,

last but not least, tricoter une intrigue qui tient la route et permet à l’auteur de parler autant du présent que du passé.


Ouf ! Bien des auteurs n’en font pas autant en plus de six cent pages.

 

En plus le style est à la fois efficace (on s’en doute) et truculent, et l’auteur réussit à émailler son récit de quelques digressions  fort bienvenues qui rajoutent au charme (parfois bien sombre) du roman. Je vais donc, de ce pas, lire les autres.

 

Gabriel Trujillo Muñoz / Tijuana city blues, (Tijuana city blues, 2006) Les allusifs/ ¾ polar (2009), traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

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Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /2009 00:49

Quand on parle de la révolution cubaine, on pense à Fidel Castro et au Che. Mais il y en a une autre, antérieure, celle de José Marti, qui a vu Cuba se défaire de la colonisation espagnole. C’est aux prémices de cette révolution là que Angel Tomás Gónzalez Ramos nous convie avec Les anges jouent des maracas.

 

La Havane en ce mois de janvier 1887 est en pleine ébullition. Politique, en ces temps où le sort de l’île se joue entre les espagnols qui ne veulent pas perdre leur dernière colonie, les indépendantistes créoles, qui voudraient être maîtres de leur futur, et le grand voisin américain, puissance industrielle en plein essor, qui voudrait mettre la main sur la production de sucre cubaine. Culturelle, avec la venue de Sarah Bernhardt, et celle du grand matador espagnol Luis Mazzantini. Et policière avec la découverte du corps sans vie d’un mulâtre vêtu d’habits de femme. Qui du gouverneur Sabas Marin, du chef de la police Regino Trujillo, de l’inspecteur Juan Bautista Valiente en charge de l’enquête, ou de l’aventurière gringa Elisabeth Garden saura, ou pourra, tirer son épingle d’un jeu faussé dès le départ ?

 

Dommage. Dommage que ce roman historique plutôt réussi soit en même temps un polar … plutôt raté. J’explique.

 

Le contexte historique, dans toute sa complexité est bien rendu. Les vrais enjeux économiques, cachés sous les discours idéologiques (et parfois sincères) sont parfaitement mis en lumière. La ville surtout, lieu d’affrontement de tous les intérêts qui tournent autour de l’île est le vrai personnage du roman, tout tourne autour d’elle, et elle est fort bien décrite. Les personnages historiques, comme la diva Sarah Bernhardt sont très bien intégrés au récit …

 

Au détriment, justement des autres personnages, et c’est là que le bât blesse. Ils sont esquissés, mais à part peut-être Elisabeth, la belle aventurière, il ne sont qu’esquissés. On ne s’y attache pas, on ne comprend pas toujours ce qui les fait agir, et en fait, on s’en moque un peu. On découvre par exemple un lourd secret dans le passé de l’enquêteur, mais à aucun moment dans le cours du récit rien n’a laissé supposer qu’il souffrait de ce passé pourtant traumatisant. Du coup, on ne le comprend plus, et son sort nous indiffère. Même l’enquête est à peine effleurée.

 

Cela donne l’impression que l’auteur s’est dit qu’il lui fallait un prétexte policier pour raconter l’histoire qui lui tenait à cœur, mais sans aller au bout de sa démarche. Dommage. Il lui aurait fallu creuser le caractère policier, ou opter plus franchement pour un roman historique.

 

Mais peut-être suis-je passé à côté de ce roman.

 

Angel Tomás Gónzalez Ramos / Les anges jouent des maracas, (Los ángeles tocan maracas, 2008) L’atinoir (2009), traduit de l’espagnol (Cuba) par Jacques Aubergy.

 

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Polars latino-américains - Communauté : Le monde du polar
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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /2009 22:02

« Je viens de tuer ma mère ». Ainsi commence Saint Remède de l’uruguayen Rafael Courtoisie.

 

Pablo Green, le narrateur, est un jeune homme sans boulot qui vit chez sa mère. Qu’il vient de tuer donc. Pour abréger ses souffrances, car elle était atteinte d’un cancer. Le problème, c’est que ce meurtre va en entraîner bien d’autres … Le voisin du dessus qui joue de la trompette la nuit, la voyante qui insiste pour voir sa mère, le concierge qui crie tout le temps et bat sa femme … Tout cela dans un pays qui sombre peu à peu dans le chaos ; un chaos que les militaires mettent à profit pour reprendre le pouvoir.

 

Voilà un roman qui me laisse perplexe. Le début est brillant. Dans sa forme, dans ses dialogues souvent très drôles, dans l’absurdité des situations. On rit souvent. De la cupidité des arnaqueurs qui profitaient de la maladie de Mme Green ; des réflexions de Pablo, tellement au premier degré qu’elles en deviennent décalées, au point qu’on ne sait plus s’il est un peu niais ou s’il se fout du monde ; de la mise en place de la dictature militaire, décrite sous le mode du grotesque …

 

Puis, on commence à se demander comment l’auteur va conclure, vers où il va. Et là on passe à autre chose.

Je suis prêt à accepter tout postulat, tout développement, tant que je sens la cohérence de l’auteur et de son univers. Là il doit bien y en avoir une, mais je ne l’ai pas vue.

 

L’impression que donne la fin est que l’auteur, ne sachant plus comment s’en sortir, a pris le parti d’écrire tout ce qui lui passait par la tête, tout ce qui lui faisait plaisir, sans plus se soucier, justement, de cohérence. Il multiplie les tours de passe-passe, en appelle aux grands anciens (pourquoi pas), intervient directement dans le roman (ce qu’il ne faisait pas du tout au début), et termine en queue de poisson.

 

Du coup, je suis perplexe, et j’aimerais bien savoir ce qu’en pensent d’autres lecteurs.

 

Rafael Courtoisie / Saint Remède, (Santo Remedio, 2006) L’atinoir (2009), traduit de l’espagnol (Uruguay) par Jacques Aubergy.

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Jeudi 16 avril 2009 4 16 /04 /2009 22:43

Attention, le billet qui suit est fortement déconseillé aux cartésiens, amateurs de machineries huilées, d’intrigues au cordeau, de logique implacable. Aller simple de Carlos Salem (j’ai failli écrire Carlos Gardel !) est complètement foutraque, loufoque, cinglé … et cohérent.

 

Octavio, terne fonctionnaire d’une terne mairie de province catalane, renaît le jour où son dragon de femme meurt lors de sa sieste dans un hôtel de Marrakech. Juste au moment où, indécis, il se demande quoi faire du corps et de sa vie, un escroc baratineur et argentin débarque dans sa vie et balaie toutes ses certitudes.

Octavio se retrouve alors embarqué dans une errance automobile qui va le mener au fin fond du désert, puis de retour en Espagne, et lui faire rencontrer un chat nommé Jorge Luis, un prix Nobel de littérature qui n'a jamais écrit une ligne, des espions boliviens teigneux, l'amour de sa vie … et Carlos Gardel. Un Gardel qui, contrairement à ce que croit tout le monde, n’est pas mort à Medellin mais a vécu dans le plus grand secret, et qui est bien décidé à retrouver et abattre Julio Iglesias pour crime contre la culture, le bon goût et le tango.

 

Putain quel roman gonflé et casse-gueule ! Il avait tout pour partir en vrille et finir dans le fossé. L’auteur enfile les rebondissements, plus invraisemblables les uns que les autres, ne sort ses personnages d’une situation sans issue pour les plonger dans un merdier encore plus grand, multiplie les coups de force, en bref devrait se planter cent fois.

 

Et il n'en est rien. Un vrai miracle, à chaque péripétie, il prend un peu plus de vitesse, et continue, en déséquilibre permanent, sans jamais tomber. Un exercice de haute voltige qui permet de tout faire passer, de donner de la cohérence à sa succession d'invraisemblances !

 

Et tout cela passe parce qu’il joue magnifiquement sur l'émotion et l’humour. Il enchaîne les scènes d'anthologie, comme ce film tourné la nuit en plein désert, par un réalisateur fou mais génial et … sans pellicule ; comme un soir de match de foot de la coupe du monde, comme la rencontre entre l'escroc argentin et Gardel, comme …

 

Les personnages sont extraordinaires, d'une humanité profonde, on les aime à la première ligne. L'humour, bien entendu, est toujours présent, mais c'est l'amour de l'auteur pour ses personnages, sa tendresse pour ces ratés magnifiques qui fait tout passer. Et le lecteur passe sans cesse de la tristesse au sourire, des larmes au rire, sans transition, souvent dans la même scène.

 

Si l’auteur était brésilien on parlerait de saudade, comme il est argentin, les références évidentes sont bien entendu le tango, Borges et Osvaldo Soriano (remercié au début du roman). Et le plus beau est que ce superbe premier roman est digne de tous ces parrainages écrasants.

 

Carlos Salem / Aller simple, (Camino de ida, 2007) Moisson rouge (2009), traduit de l’espagnol (Argentine) par Danielle Schramm.

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Polars latino-américains - Communauté : Le monde du polar
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Mercredi 1 avril 2009 3 01 /04 /2009 19:52

Un quartier en périphérie quelque part au Mexique. Une voyante un peu sorcière, que certains traitent de putain (quand elle n’entend pas, elle est quand même sorcière). Son fils albinos, bizarre, qui ne sort que la nuit (le soleil l’agresse) et à qui les gens jettent des pierres. C’est lui qui raconte. Il aime manger ce qu’il trouve dans les poubelles, regarder les dessins animés de la panthère rose (qui ne le font pourtant jamais rire) et tuer, de temps en temps, chose qu’il fait avec une facilité qui le déconcerte. Il sait beaucoup de choses, est capable d’un grand discernement comme de délires sans fin. Même sa mère a peur de lui …


« Thomas Harris a exploré dans Dragon rouge et Le silence des agneaux la fascination que provoque chez nous le mal absolu. Juan Hernandez Luna a fait quelque chose de plus terrible encore, il a exploré l’innocence du mal chez un psychopathe placé en face du mal programmé de la société. 

Il n’y a pas de lecture morale d’un roman comme Iode. Et ceci m’inquiète. Moi qui voudrais lire de la morale même en consultant les Petites Annonces, je me retrouve déboussolé face à ce roman fascinant et terrible, inquiétant et captivant. » Paco Ignacio Taibo II dans sa préface au roman.


Tout est dit, et beaucoup mieux que je ne saurais le faire (sans blague, Taibo écrit mieux que moi !!).


Le narrateur n’a pas les mêmes repères moraux que nous. Il sait qu’il doit cacher ses meurtres, il sait qu’ils sont considérés comme des fautes par la société, mais il ne le ressent pas. Il faut dire que rien autour de lui ne peut lui donner de repères : Un quartier en permanente démolition, des habitants qui préfèrent consulter sa sorcière de mère que le médecin, des gens en apparence « respectables » qui violent la loi en permanence…


Taibo II parle de l’impossibilité de faire une lecture morale de ce roman. C’est exactement ça. Le narrateur est amoral, il n’a aucun critère moral, et est d’une certaine façon, totalement innocent, conséquence d’une société qui, pour sa part, est en toute connaissance de cause immorale (à commencer par sa mère) …


« l’innocence du mal chez un psychopathe placé en face du mal programmé de la société. » C’est exactement ça. « je me retrouve déboussolé face à ce roman fascinant et terrible, inquiétant et captivant. » … Je ne saurais mieux dire.


Formellement déconseillé à ceux qui recherchent un bon petit polar pour les vacances, un roman agréable, un aimable divertissement, ou une lecture rassurante. Les autres peuvent tenter l’aventure.

Juan Hernandez Luna / Iode, (Iodo, 1999) L’atinoir (2009), traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy.
Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Polars latino-américains - Communauté : POLARDISES
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