« Quand j'ai finalement rattrapé Abraham Trahearne il était en train de boire des bières avec un bouledogue
alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le coeur d'une superbe journée de printemps. » James
Crumley (Le dernier baiser)
Dans un vieil immeuble promis à la démolition (spéculation oblige), les habitants de
l’association du quartier découvrent le cadavre d’un homme abattu par un professionnel. Il s’avère que c’était un truand, connu des services de police pour avoir participé à un hold-up durant
lequel un gamin de trois ans avait été tué. Le père du môme, qui travaille dans une société de sécurité privée, est soupçonné, mais laissé libre, pour servir de chèvre. En effet le complice du
truand abattu est de retour à Barcelone. Il a prospéré depuis sa sortie de prison, et il risque de vouloir abattre le vengeur pour se protéger. C’est Mendez, le vieux serpent des rues populaires
qui est en charge de l’enquête. Entre les trois hommes, la partie de cache-cache commence.
Qui pourrait imaginer, s’il ne le connaît pas, que Francisco Gonzalez Ledesma a plus de 80 ans, qu’il a survécu à l’arrivée des troupes franquistes à Barcelone, qu’il a subit les quarante
années de dictature, qu’il a écrit plus de 500 pulps sous le pseudo de Silver Kane, qu’il a été avocat, journaliste, rédacteur en chef … ? Qui ? Personne à la lecture de Un roman
de quartier. C’est un roman qui a l’enthousiasme, la verve et la verdeur d’un roman de jeune homme.
Mais c’est également un Mendez à 100 %.
100 % Barcelone bien entendu ; 100 % nostalgique des vieux quartiers populaires, des vieux bars, de l’animation des rues ; 100 % admiratif des femmes dont il dresse, une fois de plus de
magnifiques portraits, de toutes les femmes, qui luttent avec dignité pour s’en sortir dans un monde qui, depuis toujours, les opprime ; 100 % tendre avec l’humanité souffrante.
Et toujours cette parole chaleureuse, drôle, cette humanité qui est celle de l’homme, éclatante, évidente quand on a la chance de le rencontrer, et qu’il sait si bien faire passer dans ses
romans.
Encore plus étonnant, à côté de ces qualités que ses lecteurs connaissent et apprécient depuis longtemps maintenant, ce nouvel épisode de la saga Mendez fait preuve d’une vigueur étonnante :
plus de scènes d’actions, des accélérations inattendues, des scènes de castagne inédites …
Non, Francisco Gonzalez Ledesma n’est plus un jeune homme, c’est un homme qui semble rajeunir d’année en année. Pourvu qu’il dure encore 100 ans. Aussi fringant qu'il y a quelques
semaines, à Toulouse, en compagnie de son ami Claude Mesplède.
Francisco González Ledesma/
Un roman de quartier (Una novela de barrio, 2008), L’Atalante (2009), traduit de l’espagnol par Christophe Josse.
Trois écrivains hispanophones eurent une idée d’une simplicité géniale : Faire vivre, à trois, un personnage de fiction. Ce fut Noela Duarte, fille d’un musicien cubain parti au moment de la
révolution. Durant son enfance et son adolescence, elle a suivi son père dans ses tournées en Europe et en Afrique du nord avant de devenir photographe indépendante. Elle parcourt aujourd’hui le
monde de conflit en conflit, d’homme en homme, laissant à tous ceux qui l’ont connue ou simplement croisée un souvenir inoubliable.
Noela Duarte, femme libre, dure, souvent distante. Ils nous la racontent à
tour de rôle, au travers des témoignages de six personnes qui l’ont rencontrée ; au travers de six longues nouvelles qui la mettent en scène à Bruxelles, Rome, Paris ou Sarajevo. Six
nouvelles qui s’interpellent, se répondent, se complètent pour faire apparaître peu à peu, comme la photo dans le bac du révélateur, le portrait de cette femme étonnante (Noela paraît sortir du
révélateur, mais personne ne peut la passer au fixateur). (1)
Six nouvelles qui prennent le parti de donner la parole à six narrateurs totalement différents, pour des histoires, des styles et des émotions très variées, autour d’un centre commun, Noela.
Un amant sur le point d’être éconduit raconte ce qu’il sait de son enfance. Un sniper la suit dans son viseur durant quelques jours. Une veuve découvre qu’elle était l’amante de son mari. Un
ancien compagnon de son père l’appelle au secours. Une star du rock lui doit une seconde jeunesse. Et pour finir, un mercenaire qui devait l’abattre succombe à son charme.
Six nouvelles aussi différentes qu’on peut l’être, certaines dures et sèches, reflet de la guerre, d’autres plus intimistes, ou plus nostalgique, l’une est même fortement influencée par l’immense
Cortazar (du moins c’est comme ça que je l’ai ressentie) … Différentes mais cohérentes, grâce à Noela, et à l’ombre de la mort plane sur chacune.
L’exercice n’était pas facile ; il est magistralement réussi. Toutes les nouvelles sont excellentes, et sans jamais lui donner la parole les trois auteurs ont parfaitement réussi à faire
surgir ce personnage inoubliable, digne des plus grandes héroïnes romanesques. Chapeau.
José Manuel Fajardo, José Ovejero et Antonio Sarabia / Dernières nouvelles de Noela Duarte, (Primeras noticias de Noela Duarte, 2008) Moisson rouge (2009), traduit
de l’espagnol par Claude Bleton.
(1) Pour les jeunes générations qui n’ont connu que la photo numérique … Interrogez vos parents, ou grands-parents, pour savoir ce qu’étaient révélateur et fixateur dans le monde de la photo
d’avant.
Après La route, il fallait bien trouver un petit quelque chose pour me détendre. J’en ai trouvé deux. Un délicieux recueil de nouvelles d’ElmoreLeonard dont je vous
causerai très bientôt, et ce machin inclassable : Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, d’EduardoMendoza (rien que le titre déjà !)
Pomponius Flatus est un chercheur, un philosophe doublé d’un scientifique. Il croit
en l’expérimentation. Ayant entendu parler d’un fleuve dont les eaux miraculeuses rendent sage, il parcourt les provinces de l’empire romain à sa recherche. A ce jour il n’a récolté qu’une
diarrhée persistante et salement handicapante. Pour comble, il est sans le sou. C’est pourquoi il accepte la proposition du petit Jésus, gamin déluré qui lui demande, en échange de quelques sous,
de prouver que son charpentier de père est innocent du meurtre d’un riche marchand de Nazareth dont on l’accuse.
N’ayez crainte, je ne me suis pas converti aux Davincicoderies, ni à la recherche du Graal ou du trésor des templiers. Ceux qui connaissent Eduardo Mendoza savent qu’il y a deux sortes de
romans dans son œuvre : les sérieux comme La ville des prodiges, La vérité sur l’affaire Savolta ou L’année du déluge, et les moins sérieux, comme
Sans nouvelles de Gurb ou Le Mystère de la crypte ensorcelée. Les moins sérieux étant en général complètement loufoques.
Devinez à quelle catégorie appartient celui-ci ? Gagné.
Même si certains personnages et situations sont historiques, ne cherchez pas ici un roman à clés ésotérique, de grandes révélations sur la naissance du christianisme, ou un roman historique archi
documenté. Non, vous avez un peu de plus de 200 pages de franche rigolade, qui ne respecte rien ni personne, et surtout pas la religion (ou plutôt, les religions), et encore moins les prêtres de
toutes obédiences.
Mendoza s’amuse, fait paraître bien des personnages que nous connaissons tous, s’amuse à les faire discourir de façon pompeuse et ridicule, passe du style conte philosophique à celui du roman de
détection, toujours avec un sourire en coin. Mendoza s’amuse de tout, et nous avec.
Et c’est très bien comme ça, même (et surtout) si ça va sans doute faire grincer les dents des pisse-froid, raidis du culte, fanatiques de la Sainte Sandale, adorateurs de la Relique Miraculeuse
et autres censeurs.
Eduardo Mendoza / Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, (El asombroso viaje de Pomponio Flato, 2008) Seuil (2009), traduit de l’espagnol par François
Maspero.
Je n’avais pas particulièrement accroché au premier roman d’AliciaGiménez Bartlett, Rites de mort, juste aimé sans plus, donc je n’ai pas lu les suivants. Jusqu’au
dernier, Un bateau plein de riz qui vient de sortir, toujours chez rivages. Et je crois que je vais maintenant la suivre attentivement.
Le corps d’un clodo a été retrouvé dans un parc de Barcelone. L’homme a
été abattu d’une balle, avant d’être tabassé dans un simulacre d’agression par des skins. Une enquête pour Petra Delicado et son adjoint Fermin Garzon qui commence par la difficile identification
de la victime. Pas de piste, pas de mobile … Quand un deuxième clochard est abattu, la presse s’empresse d’accuser la police de ne pas se préoccuper du sort des plus malheureux. Ce qui ajoute de
la pression, mais n’aide en rien. Pour arranger le tout, ni Petra ni Fermin ne sont pas très sereins dans leur vie privée …
Etrange. Il m’arrive parfois de ne pas accrocher à un roman alors qu’a priori, tous les ingrédients de la recette me plaisent, et de me retrouver désolé de ne pas aimer ce qui devrait m’emballer.
Là c’est un peu l’inverse. Je vois dans ce roman des « défauts » qui devraient me lasser, et je me suis régalé :
L’intrigue est bien menée, sans à coups et sans invraisemblances, mais ne fait pas vraiment tourner les pages toutes seules.
Plusieurs thèmes potentiellement très forts, comme la situation des SDF et des sans-papiers, l’agitation des groupuscule d’extrême droite, ou le trafic très juteux autour des associations
caritatives sont à peine effleurés, laissant inexploités des possibilités d’écrire un roman rageur, noir et vengeur ...
Finalement, contrairement à ce qu’on trouve dans la majorité des romans noirs qui me plaisent, ce qui est au centre de ce roman, c’est la vie, plus privée que professionnelle, des deux
protagonistes principaux.
Et pourtant je ne me suis pas ennuyé une seconde. En premier lieu parce que c’est bien écrit, avec un grand sens de la répartie et une excellente maîtrise du comique de situation (on sourit
souvent, on rit plusieurs fois).
Ensuite, parce que les personnages ont une vraie personnalité, une vraie profondeur et qu’on s’y attache. On s’y attache tellement qu’on a vraiment envie de savoir ce qu’ils vont devenir,
indépendamment de leur enquête. C’est à travers eux, leurs réactions et leur regard qu’AliciaGiménez Bartlett livre sa vision de Barcelone et de l’évolution de la société
espagnole.
Au final, un grand plaisir de lecture, partagé par Jeanjean.
Alicia Giménez Bartlett / Un bateau plein de riz (Un barco cargado de arroz, 2004), Rivages noir (2009), traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton et Johanna
Dautzenberg.
Pour les amateurs de polar un peu hispanophiles, Barcelone est le berceau du « nouveau polar » espagnol, celui qui naît au moment même où Franco casse sa pipe. L’auteur emblématique de
ce polar espagnol (et/ou catalan) est bien entendu Manuel Vazquez Montalban, papa de Pepe Carvalho, le privé de Barcelone qui n’aime rien tant que manger, et qui brûle les livres entre
deux enquêtes dans les rues de sa ville bien-aimée.
Dans le même temps, un autre auteur explore les recoins sombres et l’histoire de Barcelone, Francisco Gonzalez Ledesma, qui continue heureusement à écrire, passant de fresques historiques
noires et lyriques à des polars nonchalant avec son inspecteur Mendez, jusqu’à, dernièrement, un roman reprenant le mythe du vampire pour parler, une fois de plus, de ce qu’il aime, à savoir
Barcelone.
Il y a un troisième larron, très connu des lecteurs de « blanche », moins des lecteurs de polars, et c’est bien dommage. Il s’agit d’Eduardo Mendoza, né en 1943, voyageur,
érudit, un temps traducteur à l’ONU, connu pour un roman éblouissant sur l’exposition universelle de Barcelone de 1888, La ville des prodiges (La ciudad de los
prodigios).
Mais c’est une autre partie de son œuvre que je voudrais mettre ici en avant …
Lors de sa venue à la librairie Ombres Blanches à l’occasion de L’artiste des dames, Eduardo Mendoza expliquait que c’est la lecture d’un fait divers des années 20 qui lui
avait donné l’idée du personnage qu’il avait déjà mis en scène dans Le mystère de la crypte ensorcelée, et Le labyrinthe aux olives. Vers 1920,
pour espionner les anarchistes, la police avait coutume de sortir un pauvre type d’un asile d’aliénés, de l’envoyer assister aux réunions (qui fait attention à ce qu’il dit devant un pauvre
fou ?), et de l’enfermer de nouveau quand elle n’avait plus besoin de lui. L’enquêteur le plus cintré du monde polar, qui en compte quand même quelques uns, était né.
Je n’ai plus d’images très précises, autres
que celle d’un héros se baladant la plupart du temps sans chaussettes ou en robe de chambre, des deux premiers romans. Ce qui me reste par contre, c’est le souvenir d’une intense rigolade, qui me
fit me précipiter sur le troisième quand il sortit en 2002. Revoilà donc notre « héros » (qui n’a pas de nom).
Il a croupi des années dans son asile, n'en était sorti que deux fois pour mener des enquêtes trop délicates pour être confiées à la police. Du jour au lendemain on le libère. Grâce royale ?
Municipale ? Non l'asile doit être détruit pour laisser la place à une résidence de luxe et il faut d'abord en virer les pensionnaires.
Notre héros, un peu paumé, ne reconnaissant plus sa ville part, à la recherche de sa soeur, la pute la plus moche et la plus mal lunée de Barcelone. Surprise, elle est mariée ! Deuxième surprise
elle l'accueille bien ! Troisième surprise, son beauf lui offre un boulot : coiffeur à la boutique "l'artiste des dames". Tout va bien pour lui, les affaires ont du mal à démarrer, mais il a peu
de besoins, jusqu'au jour où une jeune femme, beaucoup plus belle et distinguée que celles qu'il « coiffe » habituellement, pousse la porte de sa boutique. Elle lui propose une affaire
presque légale. Elle est trop belle, il ne peut résister, et c'est bien entendu le début d’emmerdes qui l'amèneront à côtoyer le gratin barcelonais, jusqu'au maire en personne, mais aussi à
recevoir une bombe, se faire tirer dessus, aller en taule, sauter beaucoup de repas ...
Un exemple du style ? Voila la première description de son beauf : « Viriato frisait la cinquantaine, il était petit, replet, avec le crâne dégarni et les membres courts, légèrement
bossu, et il avait dû loucher au temps où il possédait ses deux yeux. Pour le reste, il avait l'air d'un homme en bonne santé, présentant bien ... ».
Et ce n’est rien comparé aux descriptions de sa sœur.
Lors de sa venue à Ombres Blanches, l’auteur déclarait ceci : « J’ai imaginé ce personnage, fermé dans ce monde cohérent, bien organisé mais sans liberté qui tout d’un coup se
trouve dans sa ville qu’il connaît, mais qu’il ne reconnaît pas, parce que tout à changé. C’était mon expérience. J’habitais à New York, j’étais parti en 73, je ne suis pas rentré à Barcelone
jusqu’après la mort de Franco. J’ai alors trouvé une ville complètement changée, complètement affolée, que je ne comprenais pas. Même arrivant de New York, qui était apparemment la ville folle
par excellence, je me trouvais dans une ville encore plus folle que New York. Alors j’ai voulu écrire cette histoire. »
Certes, ce roman (comme les deux précédents) est totalement déconseillé aux amateurs d'histoires logiques et vraisemblables. Comme les deux précédentes aventures de ce héros spécial, il suit une
logique totalement décalée, celle du héros/narrateur.
Mendoza ne recule devant rien, se plonge avec délice dans la caricature et le grotesque, grossit le trait, en rajoute encore, et le lecteur se régale. Parmi les scènes d'anthologie, un hommage
aux Marx Brothers et la fameuse scène de la cabine de bateau, et une scène d'échange de coups de feu qui renvoie Tarantino à la maternelle.
Comique de répétition, comique de situation, des descriptions à hurler de rire, mais derrière tout ça, mine de rien, une critique féroce du monde des affaires, de la politique, et de leurs liens
mafieux. Seul regret, depuis 2002, ce brave homme a disparu. Reviendra-t-il un jour ?
L’artiste des dames(La aventura del tocador de senoras, 2001) Seuil (2002). Traduit de l’espagnol par François Maspero.
Madrid, 1614. Isidoro Montemayor, ancien combattant en Flandres est au service de don Francisco Robles. Il surveille son tripot, où une partie de la Cour vient se faire plumer par les tricheurs
de tout poil ; il est également correcteur car Francisco Robles est aussi libraire et éditeur. C’est à ce titre qu’il le charge d’une enquête délicate : Alors qu’il a déjà payé
Cervantès pour écrire la deuxième partie très attendue de son Don Quichotte, un imposteur vient de sortir une suite qui insulte gravement l’auteur, mais surtout, et beaucoup plus grave, fait
perdre de l’argent à Robles. Isidoro commence alors une enquête dangereuse dans un monde sans pitié : celui des poètes, écrivains, et de leurs protecteurs, les Grands de la Cour d’Espagne.
Un monde où les mots peuvent tuer, mais où l’on risque aussi une bonne bastonnade ou un coup d’épée.
Ce gros roman a les défauts de ses qualités : Il est extrêmement érudit, documenté et intelligent. Malheureusement toute cette érudition porte sur un sujet assez peu connu des lecteurs
français. Qui en effet connaît assez bien les œuvres de Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, ainsi que les méandres de l’histoire espagnole de l’époque ? Pas moi. J’ai lu Don
Quichotte, il y a bien longtemps, mais c’est tout. Cela pourrait seulement être frustrant si les allusions érudites étaient seulement un plus, un degré de lecture supplémentaire. Malheureusement,
par moment, des chapitres entiers reposent sur l’analyse des œuvres, et donnent des clés pour avancer dans l’enquête. Ces clés sont suffisamment explicites pour que le lecteur ignare suive quand
même l’intrigue, mais cela ralentit beaucoup le rythme.
Ceci dit, même avec ces restrictions, le roman reste passionnant. Pour sa peinture de ce début de 17° siècle à Madrid en premier lieu : vie quotidienne, crasse, odeurs, sons, goûts, misère,
arrogance des grands, violence sociale, violence judiciaire, poids de l’église et de son bras armé terrifiant, l’Inquisition … Tout cela est superbement restitué, dans un style alerte et, le
qualificatif s’impose … picaresque. Certaines scènes resteront gravées dans ma mémoire de lecteur, en particulier celle d’une visite éprouvante chez un dentiste. Que ceux qui ont du mal à
supporter la scène de la roulette dans Marathon man sautent les lignes suivantes, voici un petit extrait :
« Quand il fut prêt, Ximenet se plaça derrière lui, lui cala un coin de bois entre les dents et le prit par le menton. Il introduisit ensuite dans la molaire cariée un petit tube
d’argent en forme d’entonnoir, le centra, appuya de toutes ses forces pour l’ajuster aux contours de la dent et glissa à l’intérieur une de ses baguettes portées au rouge. »
De plus, vers la fin du roman, le rythme s’accélère, il y a moins de digressions littéraires, et on est de nouveau accroché, jusqu’au final.
Pour finir, Voleurs d’encre est également extrêmement intéressant si on le compare à deux romans de SF/Fantazy se déroulant en France et en Angleterre à peu près à la même époque
(L’énigme du cadran
solaire de Mary Gentle et Les lames du cardinal de Pierre Pével). On mesure alors le poids de
l’Inquisition en Espagne, la chape morale qu’elle fait peser, la peur qu’elle suscite. On comprend également comment l’Espagne, malgré, ou à cause, des richesses immenses qu’elle commence à tirer
d’Amérique est en train de s’enfoncer dans un déclin qui durera quelques siècles.
Au final, un roman certainement passionnant pour les spécialistes de l’Age d’or espagnol, et très intéressant pour les autres, s’ils acceptent de mesurer la profondeur de leur ignorance au long
de quelques chapitres.
Alfonso Mateo-Sagasta / Voleurs d’encre (Ladrones de tinta, 2004). Rivages/Thriller (2008). Traduit de l’espagnol par Denise Laroutis.
Une nouvelle maison d’édition, et un nouvel auteur traduit en France. Deux bonnes nouvelles. La nouvelle maison d’édition s’appelle Moisson Rouge, référence au chef d’œuvre d’Hammett, et se consacrera, évidemment, au
roman noir.
Le nouvel auteur, José Ovejero, est espagnol et partage sa vie entre Madrid et Bruxelles, cadre de ce premier roman traduit en français,
Des vies parallèles.
Un des plus puissants banquiers belges, ayant des intérêts au Congo ; deux chiffonniers ayant du mal à
boucler les fins de mois ; un avocat calculateur et
sans scrupules ; un congolais ancien sbire de Mobutu, obligé de se réfugier à Bruxelles à l’arrivée de Kabila ; une serveuse de bar … Autant de personnages dont les vies ne devraient
jamais se croiser. Et pourtant, une vieille photo, témoin d’un passé colonial peu ragoutant va les faire se rencontrer. Le temps d’une pitoyable tentative de chantage. Avant que leurs vies ne
redeviennent parallèles.
Le plus remarquable de ce roman est sa construction, à la manière d’un puzzle qui se met peu en peu en place, sorte de Short
cuts bruxellois et littéraire. Davantage roman noir, ou roman social que polar, la trame policière, quasi inexistante sert de prétexte à ce tableau impressionniste qui, au travers
des regards des différents protagonistes dresse le portrait de Bruxelles, mais également, au travers de cet exemple représentatif, de l’Europe et de ses relations avec l’Afrique. Sans discours
moralisateur, sans thèse, juste au travers de quelques destins individuels.
Le roman est bien construit, bien écrit, intéressant, un rien lui manque pour être enthousiasmant. Mais difficile de définir ce petit rien. Une pointe de suspense
supplémentaire ? Un petit quelque chose qui nous fasse trembler un peu plus pour les personnages ? Un rien de plus d’émotion ? Je ne saurais le dire.
Toujours est-il que l’on a là un bon roman noir, qui augure bien de la suite de la collection. Longue vie à Moisson Rouge, dont je guetterai les prochaines
sorties.
José Ovejero/ Des vies parallèles (Moisson rouge, 2008).
Avec La peau
froide, Albert Sanchez Piñol, au travers du récit du combat de deux hommes seuls sur une île contre des hordes de monstres humanoïdes aux mains palmées et à la peau
froide, nous plongeait dans les profondeurs de l’âme humaine. Des profondeurs pas particulièrement réjouissantes. Il se servait d’un prétexte fantastique, pour démonter de façon impitoyable la
logique absurde et meurtrière des conflits purement "humains" qui prolifèrent à la surface de notre belle Terre. Il le faisait avec une efficacité redoutable, réussissant à captiver le lecteur
avec juste un phare, deux hommes, et une troupe de « monstres ».
Il revient avec Pandore au Congo, le pendant terrestre du premier roman qui lui, vous l’aurez compris, était marin.
Nous sommes en 1914. Thommy Thomson est le nègre du nègre du nègre d’un
écrivaillon boursouflé qui publie des kilomètres de romans racistes, évangélistes et guerriers. Il commence à désespérer quand il est abordé
par un avocat qui lui fait une offre étrange : Il doit aller tous les quinze jours rencontrer Marcus, en prison. Il est accusé d’avoir tué deux aristocrates anglais au Congo. Son cas semble
indéfendable, d’autant plus qu’il raconte une histoire absolument incroyable. Il devra écouter cette histoire, et en tirer un roman. Une histoire qui, au cœur du Congo, autour d’une mine d’or,
aurait vu Marcus sauver l’humanité de l’invasion des Tectons, venus du centre de la Terre …
Albert Sanchez Piñol fait preuve ici de la même originalité, et du même sens de l’intrigue absolument diabolique que dans son premier roman. Il le fait dans un autre style,
remplaçant son huit clos étouffant par un roman d’aventure, de voyage, jonglant entre les époques et les lieux, passant du roman d’amour ou fantastique à la Jules Verne, avec un passage bref mais
intense par les tranchées de la guerre de 14-18 …
Il s’amuse avec ses personnages et avec son lecteur, pour lui assener, à la toute fin que, même s’il a deviné quelques petites choses, il s’est quand même fait mener par le bout du nez.
Le style est alerte, l’humour souvent présent, bref, un vrai régal totalement inclassable. Comme son premier roman, sous l’imaginaire romanesque se cache une mise à plat impitoyable de la nature
humaine, avec notre peur et notre haine de l’autre, qui mènent immanquablement à la catastrophe, sans l’aide d’aucune force étrangère.
Tout cela avec un humour très british (mais il est vrai qu’une bonne partie du roman se déroule à Londres), et les descriptions drôles d’une harpie, d’un plumitif frustré de ne pas voir son
talent reconnu, et surtout, surtout de Marie-Antoinette, la tortue la plus hargneuse et vindicative de la littérature mondiale.
Point de détail, comme le précédent, ce roman a été écrit en catalan.
A dans quelques jours après une pause iodée en Pays Basque.