Vendredi 9 mai 2008

Madrid, 1614. Isidoro Montemayor, ancien combattant en Flandres est au service de don Francisco Robles. Il surveille son tripot, où une partie de la Cour vient se faire plumer par les tricheurs de tout poil ; il est également correcteur car Francisco Robles est aussi libraire et éditeur. C’est à ce titre qu’il le charge d’une enquête délicate : Alors qu’il a déjà payé Cervantès pour écrire la deuxième partie très attendue de son Don Quichotte, un imposteur vient de sortir une suite qui insulte gravement l’auteur, mais surtout, et beaucoup plus grave, fait perdre de l’argent à Robles. Isidoro commence alors une enquête dangereuse dans un monde sans pitié : celui des poètes, écrivains, et de leurs protecteurs, les Grands de la Cour d’Espagne. Un monde où les mots peuvent tuer, mais où l’on risque aussi une bonne bastonnade ou un coup d’épée.

 

Ce gros roman a les défauts de ses qualités : Il est extrêmement érudit, documenté et intelligent. Malheureusement toute cette érudition porte sur un sujet assez peu connu des lecteurs français. Qui en effet connaît assez bien les œuvres de Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, ainsi que les méandres de l’histoire espagnole de l’époque ? Pas moi. J’ai lu Don Quichotte, il y a bien longtemps, mais c’est tout. Cela pourrait seulement être frustrant si les allusions érudites étaient seulement un plus, un degré de lecture supplémentaire. Malheureusement, par moment, des chapitres entiers reposent sur l’analyse des œuvres, et donnent des clés pour avancer dans l’enquête. Ces clés sont suffisamment explicites pour que le lecteur ignare suive quand même l’intrigue, mais cela ralentit beaucoup le rythme.

 

Ceci dit, même avec ces restrictions, le roman reste passionnant. Pour sa peinture de ce début de 17° siècle à Madrid en premier lieu : vie quotidienne, crasse, odeurs, sons, goûts, misère, arrogance des grands, violence sociale, violence judiciaire, poids de l’église et de son bras armé terrifiant, l’Inquisition … Tout cela est superbement restitué, dans un style alerte et, le qualificatif s’impose … picaresque. Certaines scènes resteront gravées dans ma mémoire de lecteur, en particulier celle d’une visite éprouvante chez un dentiste. Que ceux qui ont du mal à supporter la scène de la roulette dans Marathon man sautent les lignes suivantes, voici un petit extrait :

« Quand il fut prêt, Ximenet se plaça derrière lui, lui cala un coin de bois entre les dents et le prit par le menton. Il introduisit ensuite dans la molaire cariée un petit tube d’argent en forme d’entonnoir, le centra, appuya de toutes ses forces pour l’ajuster aux contours de la dent et glissa à l’intérieur une de ses baguettes portées au rouge. »

De plus, vers la fin du roman, le rythme s’accélère, il y a moins de digressions littéraires, et on est de nouveau accroché, jusqu’au final.

Pour finir, Voleurs d’encre est également extrêmement intéressant si on le compare à deux romans de SF/Fantazy se déroulant en France et en Angleterre à peu près à la même époque (L’énigme du cadran solaire de Mary Gentle et Les lames du cardinal de Pierre Pével). On mesure alors le poids de l’Inquisition en Espagne, la chape morale qu’elle fait peser, la peur qu’elle suscite. On comprend également comment l’Espagne, malgré, ou à cause, des richesses immenses qu’elle commence à tirer d’Amérique est en train de s’enfoncer dans un déclin qui durera quelques siècles.

Au final, un roman certainement passionnant pour les spécialistes de l’Age d’or espagnol, et très intéressant pour les autres, s’ils acceptent de mesurer la profondeur de leur ignorance au long de quelques chapitres.

Alfonso Mateo-Sagasta / Voleurs d’encre (Ladrones de tinta, 2004). Rivages/Thriller (2008). Traduit de l’espagnol par Denise Laroutis.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars espagnols communauté : POLARDISES
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Jeudi 6 mars 2008

Une nouvelle maison d’édition, et un nouvel auteur traduit en France. Deux bonnes nouvelles. La nouvelle maison d’édition s’appelle Moisson Rouge, référence au chef d’œuvre d’Hammett, et se consacrera, évidemment, au roman noir.

Le nouvel auteur, José Ovejero, est espagnol et partage sa vie entre Madrid et Bruxelles, cadre de ce premier roman traduit en français, Des vies parallèles.

Un des plus puissants banquiers belges, ayant des intérêts au Congo ; deux chiffonniers ayant du mal àobejero_mini.jpg boucler les fins de mois ; un avocat calculateur et sans scrupules ; un congolais ancien sbire de Mobutu, obligé de se réfugier à Bruxelles à l’arrivée de Kabila ; une serveuse de bar … Autant de personnages dont les vies ne devraient jamais se croiser. Et pourtant, une vieille photo, témoin d’un passé colonial peu ragoutant va les faire se rencontrer. Le temps d’une pitoyable tentative de chantage. Avant que leurs vies ne redeviennent parallèles.

Le plus remarquable de ce roman est sa construction, à la manière d’un puzzle qui se met peu en peu en place, sorte de Short cuts bruxellois et littéraire. Davantage roman noir, ou roman social que polar, la trame policière, quasi inexistante sert de prétexte à ce tableau impressionniste qui, au travers des regards des différents protagonistes dresse le portrait de Bruxelles, mais également, au travers de cet exemple représentatif, de l’Europe et de ses relations avec l’Afrique. Sans discours moralisateur, sans thèse, juste au travers de quelques destins individuels.

Le roman est bien construit, bien écrit, intéressant, un rien lui manque pour être enthousiasmant. Mais difficile de définir ce petit rien. Une pointe de suspense supplémentaire ? Un petit quelque chose qui nous fasse trembler un peu plus pour les personnages ? Un rien de plus d’émotion ? Je ne saurais le dire.

Toujours est-il que l’on a là un bon roman noir, qui augure bien de la suite de la collection. Longue vie à Moisson Rouge, dont je guetterai les prochaines sorties.

José Ovejero / Des vies parallèles (Moisson rouge, 2008).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars espagnols
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Mercredi 31 octobre 2007

peau-froide.jpgAvec La peau froide, Albert Sanchez Piñol, au travers du récit du combat de deux hommes seuls sur une île contre des hordes de monstres humanoïdes aux mains palmées et à la peau froide, nous plongeait dans les profondeurs de l’âme humaine. Des profondeurs pas particulièrement réjouissantes. Il se servait d’un prétexte fantastique, pour démonter de façon impitoyable la logique absurde et meurtrière des conflits purement "humains" qui prolifèrent à la surface de notre belle Terre. Il le faisait avec une efficacité redoutable, réussissant à captiver le lecteur avec juste un phare, deux hommes, et une troupe de « monstres ».

 

Il revient avec Pandore au Congo, le pendant terrestre du premier roman qui lui, vous l’aurez compris, était marin.

 

Nous sommes en 1914. Thommy Thomson est le nègre du nègre du nègre d’unpandore.jpg écrivaillon boursouflé qui publie des kilomètres de romans racistes, évangélistes et guerriers. Il commence à désespérer quand il est abordé par un avocat qui lui fait une offre étrange : Il doit aller tous les quinze jours rencontrer Marcus, en prison. Il est accusé d’avoir tué deux aristocrates anglais au Congo. Son cas semble indéfendable, d’autant plus qu’il raconte une histoire absolument incroyable. Il devra écouter cette histoire, et en tirer un roman. Une histoire qui, au cœur du Congo, autour d’une mine d’or, aurait vu Marcus sauver l’humanité de l’invasion des Tectons, venus du centre de la Terre …

 

Albert Sanchez Piñol fait preuve ici de la même originalité, et du même sens de l’intrigue absolument diabolique que dans son premier roman. Il le fait dans un autre style, remplaçant son huit clos étouffant par un roman d’aventure, de voyage, jonglant entre les époques et les lieux, passant du roman d’amour ou fantastique à la Jules Verne, avec un passage bref mais intense par les tranchées de la guerre de 14-18 …

 

Il s’amuse avec ses personnages et avec son lecteur, pour lui assener, à la toute fin que, même s’il a deviné quelques petites choses, il s’est quand même fait mener par le bout du nez.

 

Le style est alerte, l’humour souvent présent, bref, un vrai régal totalement inclassable. Comme son premier roman, sous l’imaginaire romanesque se cache une mise à plat impitoyable de la nature humaine, avec notre peur et notre haine de l’autre, qui mènent immanquablement à la catastrophe, sans l’aide d’aucune force étrangère.

 

Tout cela avec un humour très british (mais il est vrai qu’une bonne partie du roman se déroule à Londres), et les descriptions drôles d’une harpie, d’un plumitif frustré de ne pas voir son talent reconnu, et surtout, surtout de Marie-Antoinette, la tortue la plus hargneuse et vindicative de la littérature mondiale.

 

Point de détail, comme le précédent, ce roman a été écrit en catalan.

A dans quelques jours après une pause iodée en Pays Basque.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Polars espagnols
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