Jeudi 6 novembre 2008

Moite von Lipwig est un escroc de haute volée. Il ne se sent vivant que lorsqu'il est en train de plumer un pigeon, au bord du gouffre, tout près d'être découvert. Mais il a été découvert, et va être pendu. Sauf … Sauf s'il accepte la proposition du seigneur Vétérini, maire d'Ankh-Morpock et devient Ministre des postes. A-t-il le choix ? Il accepte.

Il découvre alors un bâtiment en ruine, des tonnes de lettres non distribuées, et un service soi-disant rendu obsolète depuis que la compagnie interurbaine des clic-clac permet d'envoyer quasi-instantanément un message à l'autre bout du Disque-Monde. Mais, l'interurbain est cher, et de moins en moins fiable depuis qu'il a été repris par une bande de financiers qui ne voient que le profit à court terme. Et on ne peut pas envoyer une mèche de cheveux, ou un baiser parfumé par clic-clac. Alors Moite a une carte à jouer, et peut-être quelques requins à filouter … Le poste pourrait même se révéler amusant.

Ai-je déjà écrit ici que Terry Pratchett est un génie ? Si oui, je le répète. Si non, c’est maintenant fait. On en est à environ 30 volumes de Disque-Monde, 30 volumes avec le même univers et les mêmes personnages de base, et c'est toujours nouveau, toujours étonnant, toujours réussi. Après le cinéma, la religion, l’opéra, les contes de fées, les robots, l’université … et bien d’autres, il traite dans Timbré de la Poste et des méfaits de la privatisation des services publics ! Sachant que Terry Pratchett est anglais, on peut supposer qu’il sait de quoi il parle, quand il cause des ravages de la privatisation des services publics. Encore faut-il le faire avec talent. Et c’est bien là que c’est un vrai génie.

Qui d'autre pourrait nous décrire un monde aussi délirant, aussi imaginaire, aussi impossible, et le rendre si proche, si semblable au nôtre ? Qui serait capable de parler de façon colorée, imaginative et drôle des ravages de la privatisation des services publics ? Qui pourrait chanter de façon à la fois aussi poétique, émouvante et picaresque de la magie de l’échange de lettres ? Qui saurait décrire avec autant d’humanité, d’humour, et de pertinence impitoyable la logique scélérate des financiers uniquement intéressés par le profit à court terme ? Et tout cela, sans jamais prononcer, bien entendu, les mots, « services publics », « privatisation », « profit », « actionnaire » …

Donc Pratchett est un génie. Parce qu’en plus il vous tricote une histoire qui, sous le nez rouge du clown, arrive à vous accrocher comme le meilleur thriller, se joue des clichés qu’il retourne comme des chaussettes pour en faire ses clichés à lui, et crée des personnages absolument extraordinaires que l’on aime, que l’on déteste, pour lesquels on tremble, on rit ou on pleure.

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, je me suis aperçu que j’avais deux volumes de retard et que j’en ai donc un autre en réserve !

Terry Pratchett / Timbré (Going postal, 2004), L’Atalante/La dentelle du cygne (2008), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy communauté : SOIF DE LIRE...
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Mercredi 15 octobre 2008

Il y a fort longtemps, dans un bordel fréquenté par les artisans et ecclésiastiques de Barcelone, naît un enfant étrange. A cinq ans, son visage est celui d’un adulte et il se nourrit de sang. Quand il a sept ans, sa mère accusée de sorcellerie par l’Autre, est exécutée. Il survivra alors seul, au fil des siècles, se cachant, changeant d’identité et de métier quand ceux qui le côtoient s’aperçoivent qu’il ne vieillit pas, échappant plusieurs fois à l’Autre qui le pourchasse à travers les siècles. Aujourd’hui, Marta Vives, belle jeune femme, stagiaire dans un cabinet d’avocat, est amenée à croiser sa route, et à s’interroger sur l’histoire de sa propre famille, liée à la guerre entre les deux éternels, ainsi qu’à celle que se livrent, depuis fort longtemps, les libres-penseurs et les tenants de l’orthodoxie religieuse.

Avec La ville intemporelle ou le vampire de Barcelone, Francisco Gonzalez Ledesma fait une belle déclaration d’amour à sa ville et aux femmes qui en ont été, et en reste, l’âme. Peut-être plus encore que dans ses polars habituels c’est bien Barcelone le personnage central de ce dernier roman. Barcelone que l’on voit changer, étouffer, grandir, saigner, chanter, souffrir, s’enrichir, vivre … du Moyen-Âge à nos jours. Barcelone qui, comme toujours, est indissociable dans l’œuvre de Ledesma de ses habitants, et plus particulièrement des plus pauvres, de ceux qui l’ont construite, nourrie et fait palpiter. Barcelone qui au cours de siècles s’est construite sur ses morts et ses ruines, et qui s’est empressée de les oublier. C’est à ce passé oublié que Ledesma rend hommage.

Il le fait, pour la première fois, au travers d’un récit fantastique, mettant en scène le combat permanent entre les Bien et la Mal, Dieu et le Diable, ceux qui croient et ceux qui doutent, ceux qui prônent l’Obéissance et ceux qui veulent la réflexion et la discussion. Un combat qui ne s’achève bien entendu pas à la fin du roman …

Comme toujours chez le créateur de Mendez, il ne faut pas attendre une trame serrée et de l’action. Il écrit une histoire de vampire sans terreur ou presque, sans péripéties ou presque, sans combat titanesques entre forces surhumaines. Son récit fantastique, comme ses récits policiers, utilise le genre comme un prétexte à écrire, encore et toujours, la même histoire. Celle d’un souvenir mélancolique aux couleurs sépia, hommage à tous les anonymes qui sont l’âme de Barcelone. Francisco Gonzalez Ledesma se renouvelle en réécrivant le roman qu’il écrit depuis ses débuts. Ce qui est la marque de grands auteurs.

Francisco Gonzalez Ledesma / La ville intemporelle ou le vampire de Barcelone (La ciudad sin tiempo, 2007), L’Atalante (2008), traduit de l’espagnol par Christophe Josse.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy communauté : SOIF DE LIRE...
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Jeudi 2 octobre 2008

La Terre dans quelques années (pas beaucoup). Une bombe sale vient d’exploser à San Francisco. Les trois premiers gamins étant parvenus au dernier niveau du jeu en réseau Dark Hostel se sont transformés en tueurs psychopathes. Devant le refus de leur venir en aide malgré leur terribles difficultés économiques, les kazakhs ont décidés de se suicider, entraînant une bonne partie de la population mondiale avec eux : Ils ont fait sauter leur centrale nucléaire la plus moderne. De leur côté, l’Inde et le Pakistan ont décidé de régler leur différents une bonne fois pour toute, à coup de missiles, nucléaires également. Dernière bonne nouvelle, la dernière mutation de la dernière fièvre hémorragique est particulièrement virulente, efficace, et mortelle.

Au même moment, à Lille, Kléber, prof de français communiste, grande gueule et esthète fait la rencontre de Sarah, lieutenant de gendarmerie. Ils décident de passer ensemble la fin du monde en musique, en compagnie de quelques amis et de nombreuses bouteilles.

La minute prescrite pour l’assaut est un roman que je recommande chaudement à ceux qui ne connaissent pas encore l’univers de Jérôme Leroy, et c’est pourtant un roman qui m’a un peu déçu. Cela peut sembler paradoxal, mais je vais m’expliquer.

On y retrouve tous ses goûts, dégoûts, ses coups de cœur et ses coups de gueule, sa vision très pessimiste d’un avenir qu’il annonce très noir et très court (malheureusement, le présent lui donne beaucoup trop souvent raison). On y trouve son style, ses envolées lyriques quand il parle de ce qu’il aime, ses coups de griffes impitoyables contre tous les cons … Il y écrit avec un enthousiasme communicatif que n'égale que sa méchanceté jubilatoire. Et l’enchaînement de catastrophes qui amènent la fin du monde est décrit de façon dramatiquement crédible.

Mais il se révèle décevant pour ceux qui le connaissent (trop ?) bien. Parce que c’est une chronique sans réelle progression dramatique (on n’a pas un instant le moindre doute, à la fin, il ne restera plus rien ni personne), qui tient donc par ses personnages, sa thématique, ses partis pris, et la façon de les mettre en avant.

Or la thématique est celle de ses romans et nouvelles précédents (que j’ai lu en grande partie), son personnage principal lui ressemble tellement qu’on est presque dans l’autofiction, et ses goûts et dégoûts sont exposés, jour après jour, avec la même recherche stylistique sur les différents blogs et sites auxquels il participe. Aucune surprise donc, pour quelqu’un qui le connaît un peu, Kléber aime les mêmes vins, les mêmes livres, la même musique, et a les mêmes convictions politiques que son créateur.

Kléber est Leroy, il dit et pense les mêmes choses (aux détails près), et comme je lis souvent du Leroy ici ou là, j’ai eu l’impression de relire quelque chose de connu. Dommage, et tant pis pour moi.

Jérôme Leroy / La minute prescrite pour l’assaut, Mille et une nuits (2008).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy communauté : SOIF DE LIRE...
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Lundi 10 mars 2008

Mary Gentle aime revisiter l’histoire. Après le Moyen Age sanglant du magistral Livre de Cendres, voici le début du XVII siècle de L’énigme du cadran solaire :

undefinedValentin Raoul Rochefort est l’homme de Sully. Marie de Médicis lui ayant prouvé qu’elle pouvait faire assassiner son protecteur quand elle voulait, il accepte d’organiser l’assassinat d’Henry VI. Il choisit volontairement un illuminé qui a peu de chance de réussir. Ravaillac. Pendant ce temps, en Angleterre Robert Fludd arrive à calculer ce que l’avenir prépare. Il sait que pour éviter l’anéantissement de la Terre dans cinq siècles, il faut absolument, dès aujourd’hui, infléchir l’avenir du royaume pour avancer la révolution industrielle. Pour cela, il faut que le roi Jacques Stuart soit assassiné, et que son fils lui succède. Il a aussi calculé que l’homme idéal pour le rôle est un français, Valentin Raoul Rochefort …

Mary Gentle passe au XVII avec ce roman d’aventure, de cape et épée, à la Dumas (le personnage central n’étant autre que l’affreux Rochefort, adversaire juré de nos mousquetaires préférés). C’est déjà un excellent roman de genre, avec tous les ingrédients (complots, duels, batailles, reconstitution historique …). Mais c’est aussi un roman d’amour avec des personnages plus « modernes », non dans leur nature, mais dans la liberté que prend l’auteur dans ses descriptions beaucoup plus crues des scènes d’amour et de sexe. Et puis il y a la touche Mary Gentle, avec quelques éléments de SF qui viennent pimenter le roman, lui apporter une touche originale et piquer la curiosité du lecteur.

Une très belle réussite une fois de plus, qui, paradoxalement, est un peu décevante. J’explique. D’un autre auteur, je n’aurais eu aucune restriction. Mais il y a le Livre de Cendres. Quatre tomes de fantazy qui, subtilement, intelligemment, deviennent de la SF. Une histoire ébouriffante, du suspense, de l’action, du souffle, des batailles, du sang et des larmes, de l’émotion, et peu à peu, cette trame SF qui arrive, et qu’elle résout magnifiquement alors qu’on se demande bien comment elle va pouvoir s’en tirer. On retrouve ici le talent de conteuse dans la partie historique, et dans la construction des personnages. Le piment SF est aussi là, mais moins époustouflant, plus « classique ».

Excellent donc, mais quand même un peu décevant car on l’attendait géniale. Coïncidence amusante, avec les Lames du Cardinal, de Pierre Pével, les bretteurs pimentés SF et fantazy sont à la mode. Et c’est tant mieux.

Mary Gentle / L’énigme du cadran solaire Tomes 1/2 et 2/2 (Denoël/Lunes d’encre, 2007).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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Dimanche 24 février 2008

Je continue avec les tomes 8 et 9 du trône de fer, avant de faire une pause de quelques mois …

C’est bien entendu toujours aussi passionnant. Un détail que j’avais oublié de mentionner dans ma chronique précédente.

Ceux qui se lancent dans la lecture de la série doivent laisser de côté toutes leurs certitudes. George Martin n’épargne pas son lecteur : les scènes de bataille ne sont pas grandioses, elles sont atroces, la misère qui frappe les pauvres bougres qui se trouvent au mauvais endroit est terrible, et les endroits crades et sinistres sont vraiment crades et sinistres.

Mais il n’épargne pas davantage ses personnages principaux. Ce n’est pas parce qu’il semble avoir de la sympathie pour un personnage que celui-ci ira forcément au bout de la saga. Méfiance si vous vous attachez trop à l’un ou l’autre, cela ne les mettra pas à l’abri d’une mort parfois atroce. Au premier, il faut avouer que ça surprend, on n’a pas l’habitude, quand on lit de la fantazy, de voir l’un des héros se faire dézinguer dès les premiers volumes. Ben là oui. Ca arrive, et plusieurs fois.

Bien entendu il en surgit d’autres, qui prennent les places vacantes. Mais on n’est pas ici dans la fantazy gentille où les bons survivent à tout, même quand ils semblent moribonds. Ici, tout le monde est mortel. Voilà qui rajoute encore un peu de piquant à une série qui n’en manque pas.

George R. R. Martin / Les noces pourpres, et la loi du régicide (J’ai Lu, 2004).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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Mercredi 20 février 2008

trone-de-fer-1.jpgPour l’instant L’épée de feu est déjà le volume 7 d’une saga, Le trône de fer, qui en compte 12 en traduction française. Une saga fantazy comme je les aime : pas de gentils tout gentils qui, bien que beaucoup moins nombreux vont sauver le monde. Pas de lutte entre le Mal avec un M et le Bien avec un B. Pas de recherche des objets magiques qui permettront, à la toute fin, de sauver le monde.

Le trône de fer c’est :

Un royaume, le royaume des sept couronnes, en pleine déliquescence qui va se déchirer dans des guerres de succession sans merci. Au nord, derrière le Mur gardé par la Garde de Nuit, une zone où survivent des sauvageons, des barbares, et où se profilent une menace dont parlent les légendes, les Autres. Au sud, de l’autre côté de la mer, des cités où la magie n’a pas été oubliée, et où se trouve l’héritière du royaume des sept couronnes qui, peu à peu, va reformer une armée, et surtout, surtout, a de nouveau des dragons.

Le trône de fer c’est surtout des dizaines de personnages, fouillés, torturés, lâches, courageux, faibles, trone-de-fer-3.jpghéroïques, tour à tour victime et bourreaux, un jour cruels, le lendemain pathétiques. Des personnages que l’on suit, chapitre après chapitre, au quatre coins de ce monde foisonnant.

Certes, cela demande parfois un peu de concentration, surtout quand on attaque un nouveau volume, après avoir laissé la série quelques temps. Certes, on se demande parfois, le temps de quelques lignes, mais kicécuila ? Mais quelle richesse, quelle complexité, quel monde !

Et puis il y a les Autres. En bon maître du suspense, l’auteur ne les montre que très peu. Juste au début, pour faire peur, puis deux ou trois fois en 7 volumes. Mais le lecteur ne les oublie pas, la menace est là, tapie, invisible, et d’autant plus effrayante. Comme le requin des dents de la mer ( le premier bien sûr), comme le premier Alien, effrayants par ce qu’on les imagine, sans jamais tomber dans le grand guignol.

Pour finir il y a tous les seconds couteaux, ceux qui subissent les guerres, les plans, les ruses, des grands stratèges, qui finissent toujours par retomber sur les épaules des mêmes.

Un monde magique, un monde imaginaire, un monde tragique, un monde passionnant, et finalement, un monde pas si éloigné que ça du notre.

George R. R. Martin / L’épée de feu (J’ai Lu, 2006).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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Dimanche 6 janvier 2008

Bien que cela soit la première fois que je chronique un bouquin de Terry Pratchett sur mon blog tout neuf, j’ai lu une trentaine de ses romans, en ai chroniqué un bon nombre sur feu mauvaigenres, et en ai parlé des heures durant avec des copains. C’est pourquoi il m’est très difficile d’en parler, une fois de plus, sans avoir l’impression de radoter sérieusement. Mais comme c’est la première fois ici, je me lance.

Terry Pratchett est un génie. Son traducteur Patrick Couton également. Ses Annales du Disque-Monde la chronique la plus déjanté, la plus drôle, la plus inventive et la plus … fidèle, de notre propre monde complètement foutraque. Nous avons ici, avec Un chapeau de ciel un œuvre hybride qui, sans faire partie de la série, se déroule dans son univers. Résumé : Tipahine Patraque doit quitter ses collines pour aller faire son apprentissage de sorcière. Un apprentissage assez peu glamour puisqu'il se résume la plupart du temps à aider des vieux tous seuls, remplacer une sage-femme absente, ou aider à mettre des veaux au monde. De magie, point. Mais Tiphaine ne sait pas qu'une entité vieille comme le monde la suit à la trace. Une entité qui élit domicile dans ses victimes, et finit par les rendre folles avant de les tuer. Une entité qu'il est impossible d’arrêter. Heureusement, les Nac mac feegle, petits « lutins » très costauds et très bagarreurs la connaissent cette entité, et ils sont prêts à tout pour sauver leur « ch'tite michante sorcieure ». Et puis, Mémé Ciredutemps veille aussi au grain.

Ce roman fait suite aux ch'tits hommes libres ne fait pas partie des Annales du disque-monde, mais enundefined partage l'univers, et un des personnages vedette en la personne de Mémé. On y retrouve le même humour, la même humanité, la même façon de parler de notre monde et de ses tares en prétendant raconter des bêtises sur un monde magique flottant sur le dos d'une tortue. Passionnant, drôle et émouvant, comme toujours. Indispensable comme tous les écrits de cet anglais génialissime.
 

Un petit exemple de cet humour très british, d’autant plus savoureux qu’on a lu les autres romans, et qu’on connaît les personnages dont il est question.

« - D’après maîtresse Ciredutemps, tu dois apprendre que la sorcellerie consiste surtout à faire des choses ordinaires.
- Et vous êtes obligée de suivre ce qu’elle dit ? demanda Tiphaine.
- J’écoute ses conseils, répondit mademoiselle Niveau avec froideur.
- Maîtresse Ciredutemps est la sorcière en chef alors, c’est ça ?

- Oh non ! se récria mademoiselle Niveau d’un air scandalisé. Toutes les sorcières sont sur un pied d’égalité. On n’a rien qui ressemble à des sorcières en chef. C’est tout à fait contraire à l’esprit de la sorcellerie.
- Oh, je vois, fit Tiphaine.
- Et puis, ajouta mademoiselle Niveau, maîtresse Ciredutemps ne permettrait pas une chose pareille. »


Terry Pratchett / Un chapeau de ciel (L’Atalante, 2007)
par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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Mercredi 2 janvier 2008

Pas de meilleure façon de débuter l’année sur ce blog : imagination et panache avec ce nouveau roman de Pierre Pevel.

 

Lames-cardinal-Pevel.jpg1633, Paris. Le Cardinal de Richelieu décide de réunir de nouveau les meilleures lames du royaume, sous le commandement du capitaine La Fargue. Il s'agit une fois de plus de combattre l'Espagne et ceux qui en ont pris le contrôle, les dragons. Redoutables adversaires, venus du fond des temps, ils ont forme humaine mais pratiquent une magie puissante et sont sur le point d'installer une loge en France. La Fargue se méfie de Richelieu qui l'a déjà lâché par le passé mais accepte tout de même de réunir à nouveau ce qu'il reste de sa petite armée : les épées et les esprits les plus acérés de France. Les lames du Cardinal reprennent du service, gare à ceux qui se mettront en travers de leur chemin.

 

Pierre Pevel est un formidable conteur, les lecteurs de la série consacrée au Chevalier de Wielstadt le savent. Les lames du cardinal fait preuve des mêmes qualités. A commencer par sa marque de fabrique : l’évocation érudite d’une époque historique pimentée d’éléments de fantazy. Là où la série de Wiesltadt était un polar fantastique, les lames du Cardinal sont un brillantissime hommage aux romans de cape et épée, et en particulier à maître Dumas. Du panache, de l’action à revendre, du rythme, et le plaisir sans égal de croiser au détour d'une page, Athos, Richelieu, l'infâme Rochefort ou le Capitaine de Tréville. Que du bonheur pour un retour magique vers des lectures qui ont enchanté mon enfance.

 

En digne héritier du maître, Pierre Pevel reprend les codes des romans de cape et épée, mais n’est pas pour autant un simple copieur. Il a son style, son écriture, sa façon de mêler érudition, action et quelques pincées de fantazy, bien sombre, qui viennent pimenter le récit. Ultime bonheur, la fin très ouverte laisse grande ouverte la porte à une suite.

 

Pierre Pevel / Les lames du Cardinal (Bragelonne, 2007)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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Mercredi 5 décembre 2007

Un nouveau roman de Christopher Moore ! Chouette. Quelques heures de bonne humeur en perspective !! Bon il faut d’abord passer l’obstacle d’une couverture absolument hideuse (voir ci-contre). Pas de problème pour le fan que je suis (ce sera peut-être plus dur pour ceux qui découvriraient cet auteur). Et là surprise. Certes la bonne humeur est au rendez-vous, mais j’ai du me pincer plusieurs fois, et revérifier. Pas de doute, à moins d’une grossière erreur de l’éditeur, il s’agit bien d’un roman de Moore. J’étais pourtant persuadé d’être tombé sur un Neil Gaiman. Un coup d’oeil sur l’intrigue, et j’y reviens :

 

Charlie Asher a tout du bonhomme moyen à qui rien d’exceptionnel n’arrivera jamais. Il est comblé par son boulot pépère, une femme qu’il adore, et la venue prochaine d’une fille. Le jour de la naissance tout s’écroule : Rachel meurt juste après l’accouchement, Charlie voit dans sa chambre un grand type habillé en vert que personne d’autre n’a vu passer, et le voilà seul, avec le bébé et son chagrin. Quelques jours plus tard, il apprend qu’il est devenu un sbire de la Mort, chargé d’aider les âmes des défunts à trouver un nouveau réceptacle. Comme si cela ne suffisait pas, il semblerait que parmi les nombreux sous-fifres il ait un rôle spécial dans le combat à venir entre la lumière et les Ténèbres. Lui, Charlie Asher, revendeur d’objet d’occase ! Heureusement il sera aidé par l’Empereur de San Francisco et son armée, une ado gothique, un géant habillé en vert, un flic désabusé, une armée d’écureuils empaillés, deux molosses un peu hors normes … et bien entendu, sa chère fille.

 

Je persiste donc, on dirait bien un roman de Neil Gaiman. Même point de départ : un homme ordinaire pris dans la bataille entre des divinités anciennes ; des affreux vraiment méchants et effrayants mais en même temps bêtes comme leurs pieds (comme dans Neverwhere) ; des personnages secondaires très  « gaimaniens » comme ce clodo qui se prend pour l’Empereur de San Francisco ; le mélange entre les mythes anciens et le matérialisme actuel, deux cerbères qui semblent sortis tout droit de De bons présages … Vraiment étonnant.

 

Et très réussi, parce que ressembler à du Neil Gaiman n’est pas donné à tout le monde, et est forcément, un gage de qualité. Même si on éclate moins de rire que dans Un Blues de coyote ou Le lézard lubrique de Melancholy Cove, on sourit souvent, et on est même souvent ému par l’approche très sensible de la mort d’un proche (ça aussi c’est plutôt gaimanien). C’est dans l’absurdité des dialogues que l’on retrouve le plus le précédent style Moore, ce sont également les réparties décalées qui amènent les quelques éclats de rire. En résumé, c’est différent, mais tout bon, à lire le sourire aux lèvres. Et cela amènera peut-être les fans de Gaiman à découvrir Moore, et ceux de Moore à lire Gaiman.

 

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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Mercredi 26 septembre 2007

José Carlos Somoza sait parfaitement accrocher son lecteur, voici comment se termine le prologue de La théorie des cordes :

 

« De façon intuitive, elle conclut qu’il ne pouvait rien y avoir de pire que d’entendre ces hurlements d’âme torturée qui produisaient un écho en chaîne sans parvenir à voir qui les produisait.

 

Mais quand elle contempla enfin le visage de la personne qui criait, elle sut, avec une certitude absolue, qu’elle se trompait.

 

Il y avait bien pire que les cris. »

 

Et voilà comment commence le premier chapitre :

 

2015, banlieue de Madrid : « Exactement six minutes et treize secondes avant que sa vie ne fît une culbute horrible et définitive, Elisa Robledo se livrait à une activité banale : elle donnait à quinze élèves ingénieurs de deuxième année un cours facultatif sur les théories modernes de la physique. »

 

Dix ans auparavant, quelque part dans l’océan indien, Elisa fait partie de la crème de la science européenne réunie par un consortium d’intérêts privés dans le plus grand secret, avec des moyens quasi illimités. Leur but : mettre à l’épreuve les théories du génial David Blanes, physicien espagnol spécialiste de la théorie des cordes, qui est sur le point de pouvoir « ouvrir le temps » et voir le passé. Ils ne sont pas naïfs et se doutent bien que ceux qui les payent ne sont pas uniquement motivés par la connaissance pure. Mais ils sont loin d’imaginer l’horreur qu’ils vont déclencher, par hasard, un soir de typhon. Dix ans plus tard, ils sont dispersés, ne se parlent plus, et, malgré des cauchemars récurrents, semblent avoir oublié …

 

Ceux qui connaissent l’œuvre de cet auteur né à Cuba, mais qui a vécu toute sa vie en Espagne ne seront pas étonnés de le voir s’attaquer à un domaine nouveau pour lui : la physique théorique. Psychologue de formation, il publie quelques courts romans avant son premier grand succès international, La caverne aux idées, polar philosophique qui se déroule dans le Grèce de Platon. Suivront Clara et la pénombre qui explore un futur proche où les œuvres d’art sont constituées de personnes vivantes manipulées par les artistes, et  La dame N°13, roman fantastique, roman gore, où la poésie est l’arme suprême manipulée par les Dames …

 

Il s’attaque donc maintenant à la physique théorique. Il le fait au travers du même « subterfuge » que dans les romans précédents : l’intrusion de l’horreur dans le quotidien. Il le fait surtout avec le même talent, le même sens du suspense, et la même façon de creuser une idée jusque dans ses ultimes conséquences. Il le fait avec la même habileté diabolique, qui lui permet de retomber sur ses pattes de façon brillantissime, alors que le lecteur était persuadé qu’il ne peut plus se sortir de la situation invraisemblable où il a plongé ses personnages.

 

Les révélations sont distillées, au compte gouttes, laissant chaque fois autant de questions que de réponses, jusqu’à la révélation finale. Le lecteur est pris par son talent de conteur, et surtout par sa façon de cuisiner le thème archi classique … du serial killer (et oui, encore) à sa sauce, et de l’entremêler intimement avec d’autres mythes, d’autres thématiques, qui lui donne une saveur unique. Comme dans le roman précédent, c’est tellement bien fait que l’on oublie presque que peu d’auteurs assaillent le lecteur avec autant d’horreur et de gore, sans jamais provoquer le malaise ou la répulsion. Sans doute parce que c’est bien fait, et absolument nécessaire au déroulement de l’action, là où d’autres forcent sur une surenchère gratuite qui n’est là que « pour vendre ».

 

Du grand art, une fois de plus. Mais quel sera le prochain défi de José Carlos Somoza ?

 

Un élément de réponse pour les hispanophones sur son site web.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : SF, Fantastique et Fantasy
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