Blanche

Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /2009 15:21

1075. Roger 1°, noble normand, vient de conquérir la Sicile auparavant aux mains des musulmans. Il est sur le point de faire exécuter le prince Omar qui a comploté contre lui quand il reçoit une invitation de sa sœur, la princesse Yasmina. La très belle princesse Yasmina. C’est du moins ce qu’il suppose, le voile qu’elle porte ne laissant voir que ses magnifiques yeux. Celle-ci lui fait une proposition : Durant sept nuits, elle lui racontera des histoires et lui servira ses meilleurs plats. Et durant ce temps, il sursoit à l’exécution d’Omar. Le comte Roger accepte et durant sept nuit magiques Yasmina va déployer tous ses charmes et tout son art, de conteuse, de cuisinière et de séductrice …

 

Un conseil, évitez d’attaquer ce bouquin si votre frigo est vide, ou si vous n’avez sous la main que quelques biscottes rances et un reste de jambon blanc sous cellophane. Dès les premières pages, vous saliverez. Et cela va durer tout le bouquin.

 

Une solution pourrait être de commencer par la fin, de lire les recettes des cinquante plats servis au comte, et d’aller faire quelques achats pour avoir sous la main de quoi palier à la fringale qui va immanquablement vous tomber dessus.

 

Les histoires sont jolies, Yasmina est … ensorceleuse. Un très bon moment sensuel grâce à une écriture à quatre mains qui a su parfaitement faire ressentir l’odeur du jasmin, la fraicheur d’un granité à l’orange, l’explosion iodée d’un plat de pâtes aux oursins, le craquant d’un beignet de petits artichauts, ou la douceur confondante de cheveux d’anges au miel …

 

Mais je vous laisse, je retourne à table.

Maruzza Loria et Serge Quadruppani / A la table de Yasmina, Sept histoires et cinquante recettes de Sicile au parfum d’Arabie, Métailié (2009).

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Blanche - Communauté : SOIF DE LIRE...
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Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /2009 20:44

Comme promis ci-dessous, voici donc un des monuments de la rentrée littéraire. Un monument inclassable, à l’image de ses auteurs, le collectif italien Wu Ming qui, partant du constat bien connu que l’histoire est écrite par les vainqueurs, nous présente dans Manituana la guerre d’indépendance américaine sous un jour totalement inédit en présentant le point de vue des vaincus. Ou plus exactement, de certains vaincus.

 

En 1775, sur la côte est de ce qui n’est encore qu’une colonie anglaise, sur les rives du fleuve Mohawk, un irlandais, Sir William Jonhson commissaire aux affaires indiennes de Sa Majesté et un sachem mohawk ont réussi à créer une communauté métisse où anglais, irlandais, écossais et indiens des six nations iroquoises vivent en parfaite harmonie. Une harmonie chaque jour mise en danger par l’implantation de nouveaux colons qui s’appuient sur le mouvement indépendantiste né à Boston pour contester les droits des indiens et leur prendre leurs terres.

 

Face à cette agression les héritiers de Sir William décident d’envoyer une délégation à Londres pour proposer au roi Georges III de défendre la couronne, et lui demander en échange de protéger leur terre. C’est ainsi que Joseph Brant Thayendanega, Philip Leroy dit Grand Diable, guerrier Mohawk légendaire et redouté et Peter Johnson, jeune homme aussi à l’aise avec un violon qu’avec un tomahawk vont traverser l’Atlantique, connaître Londres, sa noblesse et ses bas-fonds, avant de revenir combattre dans leurs forêts natales.

 

Manituana est un roman qui se gagne. Les premières pages sont denses, avec de très nombreux personnages et l’on se perd un peu au début. Mais si on fait un tout petit effort, rapidement la magie opère, et on entre de plein pied dans un grand, grand roman.

 

Pour vous donner une idée, il m’a fait penser à Water Music de TC Boyle, rien moins. Même ampleur, même ambition, même souffle, même capacité à jongler avec les lieux, les ambiances, les personnages et les voix.

 

Je ne sais pas comment les cinq auteurs ont travaillé, s’ils se sont partagés les chapitres suivant les lieux ou les personnages centraux ou si tout a été écrit à cinq mains. Le résultat est parfaitement cohérent et d’une richesse époustouflante. On passe d’une traque en forêt qui m’a ramené bien des années en arrière, quand je suivais à la trace le dernier des Mohicans, à une ambiance de perversion et de décadence fellinienne dans un salon de la noblesse anglaise ; d’une remontée de rapides à la frontière du Canada à la puanteur et la misère des bas-fonds londoniens ; du discours poétique d’un sachem mohawk à la harangue argotique d’un coupe-jarrets de Soho … (il faut à ce propos saluer le travail du traducteur Serge Quadruppani qui a su rendre tous ces niveaux de langage).

 

Richesse historique ensuite, avec ce point de vue étonnant, décalé, qui met en lumière les motivations de ceux qui combattent la main mise anglaise au nom de la liberté. Liberté certes, mais pour eux, et pour eux seuls. Liberté pour ceux qui sont comme eux, pensent comme eux, prient comme eux, vivent comme eux. Liberté de garder leurs profits, liberté de prendre toutes les terres qu’ils veulent, liberté d’éliminer tout obstacle. Liberté de tuer, d’éradiquer ceux à qui appartient cette terre qu’ils convoitent. Au nom de la civilisation bien entendu. Un point de vue iconoclaste qui fait dégringoler de leurs piédestaux quelques icônes de l’histoire américaine telle qu’elle est enseignée, au moins chez nous.

 

Tout cela est rendu passionnant, au premier degré, par des personnages extraordinaires, que l’on ne voudrait plus lâcher, et que l’intrigue plonge au cœur de la guerre, sale, cruelle, injuste, comme toutes les guerres. Une guerre dont personne de peut sortir grandi, ou tout le monde doit, à un moment ou un autre, aller à l’encontre de ses convictions les plus profondes.

 

La quatrième de couverture indique que le roman a gagné le prix Sergio Leone 2007 et le prix Salgari 2008. Je ne sais pas ce qu’ils recouvrent, mais ces deux noms ne sont pas associés pour rien à ce monument. Si vous aimez Emilio Salgari (ou Alexandre Dumas), si vous avez rêvé avec Fenimore Cooper, si Water Music vous a emballé, si, comme Paco Ignacio Taibo II  vous préférez les histoires de perdants magnifiques à celles de battants bling bling, lisez Manituana de Wu Ming.

 

Pour en savoir plus sur Wu Ming vous pouvez aller sur le site du collectif ; il s’appelle simplement Wu Ming Foundation, et vous pouvez également aller sur le site qu’ils ont dédié à Manituana, le roman, les lieux, la chronologie … Il existe en italien, anglais et espagnol. Reste à trouver des volontaires pour le traduire en français …

 

Wu Ming / Manituana, (Manituana, 2007) Métailié (2009), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

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Vendredi 31 juillet 2009 5 31 /07 /2009 17:51

Je continue les lectures retardataires, avec ce petit ouvrage dont tout le monde a déjà dit le plus grand bien. Je pourrais certes m’abstenir d’en rajouter un couche, pas forcément utile, mais sait-on jamais, il y a peut-être un ou deux de mes nombreux fans qui n’en a pas encore entendu parler. Voici donc Tribulations d’un précaire, de Iain Levison.

 

Iain Levison vit aux US. Il a une licence en lettres. Qui ne lui sert strictement à rien. Et il cherche du boulot. Il en trouve toujours, mais jamais pour longtemps, car comme il le dit lui-même : "Au cours des dix dernières années, j'ai eu quarante-deux emplois dans six états différents. J'en ai laissé tomber trente, on m'a viré de neuf, quand aux trois autres, ça a été un peu confus." Ses Tribulations d’un précaire offrent un bref aperçu de ces quarante-deux emplois.

 

Voici donc un petit bouquin, apparemment anecdotique, puisqu'il ne raconte que les déambulations d’un sans nom, d’un sans grade, d’un de ces milliers de gens, pas vraiment misérables, sans destin extraordinaire, juste un nouveau prolétaire qui essaie de s’en sortir. Rien de bien romanesque a priori.

 

Ben si. Premièrement parce qu'il est très bien écrit, avec un humour formidable, et se lit, ou mieux, se déguste avec un immense plaisir. Ensuite parce que Iain Levison ne se contente pas de raconter de façon très drôle ses pérégrinations (ce qui, insistons, suffirait à en faire un bon bouquin tant il écrit bien). Non, l’animal est affuté, lucide, et analyse parfaitement le nouveau monde du travail, ses rapports de force, sa précarisation. Sa description de la survie des nouveaux prolétaires américains est bien entendu, à peu de choses près, transposable en Europe. Il nous montre tout un monde qui, sans être dans la misère totale, ne peut que survivre, sans faire aucun projet, sans prendre le temps de vivre, si ce n'est lors de pauses volées furtivement à la faveur d'une panne.

 

Il décrit aussi avec une justesse sans pitié les truandés du grand mensonge du « travailler plus pour gagner plus » cher à notre petit président. Les battants, les entreprenants, qui ne se rendent pas compte que, juste pour gagner un peu plus que le minimum vital, juste pour se sentir supérieurs aux pauvres précaires, acceptent un travail qui les détruit totalement, pour un taux horaire ridicule, mais avec le mirage d’être libres, quand ils ne se sont qu’aliénés.

 

Et dire qu’on entend ici et là que la lutte des classes est terminée ! A tous ceux qui le pensent, je conseille la lecture de ce petit roman témoignage implacable et horriblement drôle.

 

Iain Levison / Tribulations d'un précaire, (A working stiff's manifesto, 2002) Liana Levi/Piccolo (2007), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.

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Mercredi 3 juin 2009 3 03 /06 /2009 22:42

Après le Sam Millar, il fallait sourire un peu. Quoi de plus indiqué que Les dix femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi le dernier roman de l’inénarrable finlandais Arto Paasilinna ?

 

Rauno Rämekorpi est un homme comblé. A soixante ans, il est marié avec une femme qu’il aime, se trouve à la tête d’une entreprise plus que prospère, et est reconnu comme l’un des industriels les plus influents de Finlande. Au soir de son anniversaire, il commande un taxi pour jeter les dizaines de bouquets qu’il a reçu (sa femme asthmatique ne supporte pas le pollen), et compte également distribuer force bouteilles de champagne et victuailles dans son usine.

 

Mais en route, une meilleure idée lui vient. Et s’il en faisait cadeau à ses nombreuses maîtresses ? Aussitôt dit, aussitôt fait, et c’est partie pour une longue virée de ripaille et de culbutes sur les lits les plus divers. Enchanté par sa tournée triomphale, Rauno compte bien rééditer l’exploit à Noël. Seul pépin, ses hôtesses se sont toutes aperçues qu’elles étaient un peu nombreuses sur la liste, et elles l’attendent de pied ferme …

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le meilleur Paasilinna. Le choix fait dans ce roman de suivre ce vieux bouc de Rauno chez ses différentes maîtresses est par nature un brin répétitif. Et Paasilinna n’arrive pas complètement à supprimer l’impression de redite.

 

Ceci dit, on ne s’ennuie pas non plus, loin de là. Il y a une vitalité, une énergie, et bien entendu un humour qui emportent l’adhésion. Avec au passage quelques coups de griffes bien sentis (pas toujours en finesse, mais les griffes appartiennent à un ours plutôt qu’à un chat sauvage !), à la société finlandaise, au machisme, à l’alcoolisme … au reste du monde, et plus généralement à la connerie, quelle que soit son origine, sa race ou son sexe.

 

Le pire c’est qu’on finit par le trouver plutôt sympathique de Rauno. En prime, on croise le chauffeur de taxi étonnant  déjà rencontré dans La cavale du géomètre. Et j’aime beaucoup ces clins d’œil d’auteur à lecteur.

 

Pour se remettre donc, après une lecture éprouvante, cette tournée des grands ducs finlandaise est finalement un bon divertissement.

 

Arto Paasilinna / Les dix femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi, (Kymmenen riivinrautaa, 2001) Denoël (2009), traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

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Jeudi 19 mars 2009 4 19 /03 /2009 22:28

Et voici le deuxième texte de la collection L’atineur, de l’éditeur L’atinoir. Il s’agit d’Exilio de Sara Sonthonnax.


Ils sont deux parmi tant d’autres, Pablo et Miguel, en route vers la France en ce mois de janvier 1939. Ils sont en déroute, avec l’armée républicaine. Ils croisent les derniers vestiges de la guerre. Ils ont froid. Ils ne savent pas encore que la France va les parquer dans des camps de la façon la plus ignominieuse.


Quelle claque ! Pourtant, les premières lignes m’ont fait craindre un texte qui sacrifie au style, au plaisir des mots, au détriment du sens. Crainte très vite envolée. Le rythme fait sens, les mots envoûtent, font ressentir le froid, l’horreur, le désespoir, la honte …


Une vraie surprise que ce texte qui m’a fait penser à deux autres récits de guerre, à pas n’importe lesquels : L’implacable recueil Nouvelles de la zone interdite de Daniel Zimmermann pour la façon de raconter l’horreur, et le magnifique roman de Julio Llamazares, Lune de loups, pour sa façon de dire le désespoir des vaincus de cette guerre qui n’a pas fini de marquer les mémoires.


Deux références écrasantes, dont ce texte court est le digne héritier. Un texte sombre, âpre, puissant, qui prend aux tripes et serre la gorge. Un texte ambitieux et risqué tant cette guerre d’Espagne reste un moment à part dans l’imaginaire de tous ceux qui se revendiquent de gauche. Un texte digne de tous ceux qui ont tout donné pour leur idéal. Un texte à lire.


Sara Sonthonnax  / Exilio, L’atinoir/L’atineur (2008).

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Mardi 20 janvier 2009 2 20 /01 /2009 22:53

Revenons à des choses plus sérieuses …


Un hôtel peut-être disparu dans la forêt amazonienne, les canaux de Patagonie, les rues et les bars de Santiago du Chili, le balcon d’un hôtel du Caire, une cabane construite par Butch Cassidy et Sundance Kid, le port de Hambourg … Autant de lieux chargés d’histoires, de souvenirs, de légendes, que Luis Sepulveda nous raconte … pour vaincre l’oubli.


Dans La lampe d’Aladino, on croise un Vieux qui lit des romans d’amour accompagné d’un dentiste qui tentent de sauver ce qui peut l’être d’un pays en guerre ; un pirate portugais révolutionnaire avant l’heure qui patrouille à l’extrême sud du monde ; un commerçant palestinien qui vend des objets de première nécessité et du rêve du côté de Punta Arenas ; des hommes amoureux ; des femmes amoureuses ; des amis qui ses souviennent des chers disparus autour d’une bouteille …


On retrouve le talent de conteur de Luis Sepulveda qui, à chaque nouvelle, nous amène ailleurs,  dans les villes, les étendues laminées par les vents de Patagonie, ou la forêt … mais toujours à la rencontre d’hommes et de femmes, vivants ou disparus, que l’on retrouve avec plaisir, ou dont on se souvient avec nostalgie.


Des personnages qui viennent enrichir la galerie que l’on a déjà en tête, le Vieux bien entendu, mais aussi le chat et la mouette, le grand-père anarchiste, le détective au nom de torero, et tant d’autres …


On pourrait lui reprocher de ne pas vraiment se renouveler, ou de ne pas être d’une folle originalité. Mais il raconte si bien. Sa générosité et son humanité sont tellement palpables dans ses courts récits qu’on a envie de le rencontrer, autour d’un feu ou d’une table de bistro, un verre à la main, pour l’écouter raconter toute la nuit.


Luis Sepulveda / La lampe d’Aladino et autres histoires pour vaincre l’oubli (La lampara de Aladino y otros cuentos para vencer el olvido, 2008), Métailié (2009), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

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Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /2009 22:46

J’ai fait un très sale coup à Maïté Bernard. Avant toute chose, si elle passe par ici, je la prie de m’en excuser …


Voilà. Après le monumental Un pays à l’aube, je ne savais pas trop quoi lire qui tienne le choc. J’avais sous le coude monsieur madone, que très gentiment Maïté (croisée à l’occasion de divers festivals) m’avait fait parvenir. U roman qui, de toute évidence, n’avait rien à voir avec le Lehane : ce n’est pas un polar, il est court, il est intimiste. C’est donc elle qui a eu la lourde tâche de succéder au monument … Mon choix aurait pu lui être fatal, il n’en fut rien.


La narratrice est photographe. Elle est en deuil. Depuis 5 ans. Depuis qu'Hugo, son compagnon, s'est suicidé pour ne pas vivre l'agonie d'un cancer. Depuis elle fuit, d'un pays en guerre à un autre, coupant les ponts avec la famille d'Hugo. Aujourd'hui elle est de retour à Versailles, où elle va passer un après-midi avec Nicolas, le frère d'Hugo. Un après-midi pour marcher dans le parc, parler d'Hugo, comprendre la douleur des autres, et, peut-être, retrouver l'envie de vivre.


Maïté Bernard quitte le polar de ses débuts (Nimes Santiago et Fantômes) et donne la parole à une femme blessée. Elle le fait avec beaucoup d'humanité et de tendresse, lors d'une promenade sous la pluie qui laisse une impression à la fois douce et triste. Comme la saudade tant chantée par les portugais, les cap verdiens et les brésiliens.


Son court roman passe du bonheur des souvenirs heureux, à la douleur indicible du manque. Une douleur qui ne s'en va jamais, même si elle se fait moins vive et plus « supportable ». Elle dit très justement le refus d'être comprise par des gens qui ne peuvent pas comprendre, le refus d'être consolée d'un chagrin inconsolable. Elle dit avec beaucoup de tact l'impossibilité à partager ses sentiments, et pourtant, le partage possible avec un proche qui a connu la même perte. Et elle dit aussi l'envie de vivre, de nouveau.

Un très joli roman, plein d’émotion, de tact, de tendresse. Un bon choix après l’ampleur, le bruit et la fureur de Lehane.


Maïté Bernard / monsieur madone Le passage (2009).


PS. Juste une remarque, de casse pied pointilleux. La narratrice est photographe. Elle dit à un moment : « les photographes de presse compétents avaient un Nikon F2, F3 ou FM2, et certainement pas un appareil photo manuel … sauf, depuis son apparition en 1991, le Canon EOS ».  Petit lapsus. Les Nikon F2, F3 et FM2 sont justement des appareils manuels, et le Canon EOS est un des premiers autofocus de course.

Par Jean-Marc Laherrère - Publié dans : Blanche
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /2008 21:24

Laure devrait être contente. Après une enfance et une adolescence difficiles, elle est amoureuse de Martin, et vient de rentrer, avec lui, dans l'une des plus prestigieuses écoles préparatoires de France. La voie royale (dit-on), vers les plus hautes destinées. Le week-end d'intégration s'est plutôt bien passé, et les autres élèves sont beaucoup moins ennuyeux qu'elle ne le craignait.

Mais le dimanche, en fin d'après-midi, l'enfer commence. Bizutage intensif, violences physiques et surtout psychologiques, humiliation permanente, privation de sommeil et d'intimité … Tout cela au nom de la tradition, et soi-disant pour souder les élèves. Cent fois Laure est sur le point de se rebeller, cent fois elle courbe la tête, se haïssant pour sa lâcheté. Ce qui pourrait n'être "que" traumatisant tourne au drame dès le premier soir. Laure aperçoit, un instant, un corps désarticulé dans la cour. Mais rien, aucune réaction, personne ne dit rien. A-t-elle rêvé ? Est-ce une manipulation de plus ? Ou le bizutage a-t-il vraiment dérapé ce soir là ?

Malgré une maigre intrigue policière qui vient mettre du piment et du suspense dans ce roman, Je suis morte et je n’ai rien appris de Solenn Colléter n’est pas un polar. L’enquête est anecdotique, et le sujet est ailleurs. Le sujet c'est le bizutage que l’on croyait pourtant disparu.

Au-delà de la description des faits, c’est surtout le démontage des mécanismes qui font que des jeunes gens, a priori sains d'esprits, acceptent de se faire humilier une semaine durant, sans jamais se révolter. Comment cette manipulation, car cela en est bien une, va en faire, quand leur tour viendra, de parfaits bourreaux, qui se seront auto persuadés que, finalement, ils s'étaient bien amusés.

Comment également, des fils et filles de très bonne famille, ainsi que tout leur entourage, qui feraient sans doute un procès retentissant au premier enseignant  qui oserait ne serait-ce que lever la main sur eux, ou au premier minot qui oserait les traiter de quelques inoffensifs nom d’oiseaux, acceptent de subir les pires sévices, parce qu'ils sont entre eux, parce c’est la tradition, parce que ces choses là ne doivent pas sortir d’une certain cercle, parce ce serait sans doute trop humiliant que cela se sache, parce que ?

Tout cela est palpable dans le roman, que l'on lit dans un état de stupéfaction permanent. On sent la fatigue, le sentiment de dégoût, de haine pour ce qu’on accepte, l’imbécillité, le sadisme adolescent, l’incompréhension … Avant de se demander, bien entendu, comment on aurait réagi soi-même, à cet âge là.

Parce qu’il est trop facile de se dire qu’à plus de 40 ans (ben oui, c’est triste à dire, mais j’ai plus de 40 ans), le premier qui approche aurait pris un pied, une main, une pala (pour les gens du sud-ouest), ou tout autre ustensile pour les autres, dans la tronche (ou ailleurs). Si on y pense deux fois, on se demande forcément ce qu’on aurait fait à 17 ou 18 ans, quand on est encore fragile, et qu’on a l’impression que si l’on craque, on ne pourra pas rester dans cette école, et que, forcément, on hypothéquera son avenir. Question intéressante, à laquelle il est bien difficile de répondre honnêtement …

Solenn Colléter, Je suis morte et je n’ai rien appris, Albin Michel (2007).

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Dimanche 28 septembre 2008 7 28 /09 /2008 20:19

« Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue.

Tout commença par cette phrase. C’était le début d’un paragraphe. Je l’avais écrit mais je ne m’en souvenais pas, car j’avais perdu la mémoire après l’accident. »

Ainsi commence le récit de Juan Cabo, quand il sort du coma. Rien d'autre, il a tout oublié. On lui apprend qu'il est un auteur reconnu, et qu'avant d'avoir un accident de la route, il avait dîné dans un restaurant où il avait écrit ces quelques mots. En quête de sa mémoire, il retourne au restaurant, et se renseigne sur la dame qui a pu inspirer une telle phrase. Mais cette femme est-elle réelle, est-elle pure invention ? Son enquête va se révéler à la fois plus réelle et plus littéraire que prévue. Plus dangereuse aussi. Quand au lecteur, il n'a pas fini de se perdre …

Daphné disparue n’est pas un nouveau roman de José Carlos Somoza. C’est l’un de ses premiers, traduit aujourd'hui qu'il commence à être connu. Pour ceux qui le connaissent déjà, cette œuvre est moins puissante que ses chef-d'œuvres à venir, et en particulier que les deux monuments que sont La caverne aux idées, et Clara ou la pénombre. Mais  tout son talent est déjà là.

Comme il le fera par la suite, Somoza a une idée et la pousse dans ses ultimes retranchements. En 200 pages il « fait le tour » de la littérature. Tout y est, le point de vue de l'écrivain et du lecteur, ce qui est relativement classique, mais également de celui de l'éditeur. Tout passe à sa moulinette. La littérature comme art, comme fiction, comme mensonge, mais aussi comme  moyen de survie et comme simple (ou complexe) industrie.

Il devance et devine, dès 2000, ce que permet le web aujourd'hui : tout le monde, tout le temps, partout, peut et veut écrire et publier. Il fait tout cela à sa façon habituelle, c'est-à-dire au travers d'une construction éblouissante de maîtrise et d'intelligence. Le lecteur a beau savoir qu'il va se faire promener, il a beau essayer de déjouer les pièges, il se fait avoir avec délices, comme d'habitude.

José Carlos Somoza, Daphné disparue (Dafne desvanecida, 2000), Actes sud (2008) Traduit de l’espagnol par Marianne Millon.

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Vendredi 1 août 2008 5 01 /08 /2008 18:59

Il y a presque un an, des copains à qui je faisais part de mon enthousiasme pour Haruki Murakami en général, et Kafka sur le rivage en particulier m’ont offert Chroniques de l’oiseau à ressort. Il était sur ma table de nuit, mais avait été recouvert par des piles de polars. Et j’hésitais à me lancer dans ce pavé de 850 pages. Grâce aux vacances, plus calmes en termes de sorties, j’ai enfin pu le lire. Si vous passez par ici, Hervé et Isa, merci.

Toru Okada était secrétaire dans un cabinet juridique, jusqu’à sa démission, donnée sans raison bien précise. Depuis il est homme au foyer, s’occupe de la maison et prépare le repas en attendant sa femme Kumiko. Jusqu’au jour où leur chat, disparaît. A partir de là sa vie déraille. Il reçoit des coups de fils érotiques d’une inconnue, rencontre une voyante coiffée d’un chapeau rouge, fait la connaissance d’une adolescente spécialiste de perruques ... et Kumiko disparaît à son tour, sans laisser de traces. Et ce n’est que le début d’une étrange aventure qui le verra affronter ses cauchemars, et ceux des autres, au fond d’un puits.

Ceux qui connaissent déjà Haruki Murakami savent bien qu’il est absolument impossible de résumer ses romans. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. Ils savent également qu’ils sont tellement riches, complexes, peu explicites et qu’on passe forcément à côté de beaucoup de choses, chacun y piochant ce qu’il peut, ou ce qu’il veut. Une fois de plus, celui-ci ne fait pas exception. Parmi les multiple thématiques abordées dans cet ouvrage, on peut citer, en vrac, une réflexion sur le monde du travail et la vie quotidienne au Japon, le traumatisme de la guerre en Chine, et de la débâcle de 1945, la culpabilité, la manipulation politique et individuelle, l’importance du rêve, la difficulté d’assumer ce que l’on est ...

Autant de thèmes, et bien d’autres, qui passent, comme un rêve éveillé dans ce roman envoûtant de plus de 800 pages qui réussit l’exploit, malgré ses digressions et ses récits en apparence sans liens les uns avec les autres, de repêcher le lecteur juste quand il a l’impression d’être complètement perdu.

L’auteur nous perd, nous hypnotise, nous présente l’un après l’autre une multitude de personnages pas toujours liés les uns aux autres, avant de nous récupérer, in extremis, et de donner, dans une final extrêmement prenant, une cohérence à l’ensemble.

Chroniques de l’oiseau à ressort est un roman qui peut passer en quelques pages de la violence la plus noire à la poésie la plus lumineuse, de l’horreur à l’humour, de tragique au comique, toujours en finesse, sans la moindre lourdeur. Un roman à la fois poétique, réaliste, fantastique, historique, onirique ... Un roman que l’on referme comme on sort d’un rêve, enchanté au sens premier du terme, encore un peu paumé, avec l’impression d’avoir saisi quelque chose d’important, même si on ne comprend pas tous les détails.

Vraiment du grand art, qui demande juste un peu de temps et de persévérance. Mais j’ai quand même une légère préférence pour Kafka sur le rivage ...

Haruki Murakami / Chroniques de l’oiseau à ressort  (Nejimaki-dori kuronikuru, 1994), Points Seuil (2001). Traduction du japonais par Corinne Atlan avec Karine (ou Catherine ?) Chesneau.

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