Laure devrait être contente. Après une enfance et une adolescence difficiles, elle est amoureuse de Martin, et vient de rentrer, avec lui, dans l'une des plus prestigieuses écoles préparatoires de France. La voie royale (dit-on), vers les plus hautes destinées. Le week-end d'intégration s'est plutôt bien passé, et les autres élèves sont beaucoup moins ennuyeux qu'elle ne le craignait.
Mais le dimanche, en fin d'après-midi, l'enfer commence. Bizutage intensif, violences physiques et surtout
psychologiques, humiliation permanente, privation de sommeil et d'intimité … Tout cela au
nom de la tradition, et soi-disant pour souder les élèves. Cent fois Laure est sur le point de se rebeller, cent fois elle courbe la tête, se haïssant pour sa lâcheté. Ce qui pourrait n'être
"que" traumatisant tourne au drame dès le premier soir. Laure aperçoit, un instant, un corps désarticulé dans la cour. Mais rien, aucune réaction, personne ne dit rien. A-t-elle rêvé ? Est-ce une
manipulation de plus ? Ou le bizutage a-t-il vraiment dérapé ce soir là ?
Malgré une maigre intrigue policière qui vient mettre du piment et du suspense dans ce roman, Je suis morte et je n’ai rien appris de Solenn Colléter n’est pas un polar. L’enquête est anecdotique, et le sujet est ailleurs. Le sujet c'est le bizutage que l’on croyait pourtant disparu.
Au-delà de la description des faits, c’est surtout le démontage des mécanismes qui font que des jeunes gens, a priori sains d'esprits, acceptent de se faire humilier une semaine durant, sans jamais se révolter. Comment cette manipulation, car cela en est bien une, va en faire, quand leur tour viendra, de parfaits bourreaux, qui se seront auto persuadés que, finalement, ils s'étaient bien amusés.
Comment également, des fils et filles de très bonne famille, ainsi que tout leur entourage, qui feraient sans doute un procès retentissant au premier enseignant qui oserait ne serait-ce que lever la main sur eux, ou au premier minot qui oserait les traiter de quelques inoffensifs nom d’oiseaux, acceptent de subir les pires sévices, parce qu'ils sont entre eux, parce c’est la tradition, parce que ces choses là ne doivent pas sortir d’une certain cercle, parce ce serait sans doute trop humiliant que cela se sache, parce que ?
Tout cela est palpable dans le roman, que l'on lit dans un état de stupéfaction permanent. On sent la fatigue, le sentiment de dégoût, de haine pour ce qu’on accepte, l’imbécillité, le sadisme adolescent, l’incompréhension … Avant de se demander, bien entendu, comment on aurait réagi soi-même, à cet âge là.
Parce qu’il est trop facile de se dire qu’à plus de 40 ans (ben oui, c’est triste à dire, mais j’ai plus de 40 ans), le premier qui approche aurait pris un pied, une main, une pala (pour les gens du sud-ouest), ou tout autre ustensile pour les autres, dans la tronche (ou ailleurs). Si on y pense deux fois, on se demande forcément ce qu’on aurait fait à 17 ou 18 ans, quand on est encore fragile, et qu’on a l’impression que si l’on craque, on ne pourra pas rester dans cette école, et que, forcément, on hypothéquera son avenir. Question intéressante, à laquelle il est bien difficile de répondre honnêtement …
Solenn Colléter, Je suis morte et je n’ai rien appris, Albin Michel (2007).
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Ainsi commence le récit de Juan Cabo, quand il sort du coma. Rien d'autre, il a tout oublié. On lui apprend qu'il est un auteur reconnu, et qu'avant d'avoir
un accident de la route, il avait dîné dans un restaurant où il avait écrit ces quelques mots. En quête de sa mémoire, il retourne au restaurant, et se renseigne sur la dame qui a pu inspirer une
telle phrase. Mais cette femme est-elle réelle, est-elle pure invention ? Son enquête va se révéler à la fois plus réelle et plus littéraire que prévue. Plus dangereuse aussi. Quand au lecteur,
il n'a pas fini de se perdre …
Depuis il est homme au foyer, s’occupe de la maison et prépare le repas en attendant sa femme
Kumiko. Jusqu’au jour où leur chat, disparaît. A partir de là sa vie déraille. Il reçoit des coups de fils érotiques d’une inconnue, rencontre une voyante coiffée d’un chapeau rouge, fait la
connaissance d’une adolescente spécialiste de perruques ... et Kumiko disparaît à son tour, sans laisser de traces. Et ce n’est que le début d’une étrange aventure qui le verra affronter ses
cauchemars, et ceux des autres, au fond d’un puits.
sur son lit de mort, avec l’argent qu’il lui a laissé, Eemeli Toropainen crée une fondation et
construit une superbe église en bois, quelque part au Nord de la Finlande. La construction est le début d’une aventure qui va voir une bande d’écolos barbus se joindre aux charpentiers, créant le
noyau de ce qui va devenir, peu à peu, une communauté autonome, joyeusement bordélique et auto-suffisante. Une communauté qui va grandir et devenir un vrai paradis quand, la crise pétrolière,
l’explosion d’une centrale nucléaire russe, puis la troisième guerre mondiale changera le reste du monde en un enfer où sévit la famine …
Le
jour où Albert Einstein s’est échappé n’est pas un livre gentil, ni consensuel, ce n’est pas non plus un livre parfait. A mon goût, l’auteur s’y laisse trop aller au plaisir de la
formule, à la belle phrase, au mot d’esprit. Cela nuit parfois au rythme, et même à la crédibilité. Personne ne peut s’exprimer, penser, tout le temps, comme ça. Même des personnages aussi
exceptionnels qu’Einstein, Paula ou Laurent le chauffeur de taxi doivent bien dire, et penser, des choses banales, ou au moins banalement, de temps en temps. Mais cela est très vite oublié, il y
a trop d’émotion, d’envie et de plaisir de vivre, de rage salutaire contre la connerie dans ce roman pour qu’on s’arrête à ce détail. On passe de sourire aux larmes, d’une formule qui fait
mouche, d’une énergie communicative à une émotion bouleversante, comme il passe du plaisir de déguster enfin un plat qui a le goût de la liberté au souvenir des derniers moments de son ami revenu
des camps. Pour tout cela, on est emporté. Et si on peut faire parfois une légère overdose de bons mots, il faut surtout reconnaître que certaines formules valent le détour. Comme celle-ci :
Odell Deefus n’est pas une lumière. Pas complètement
idiot non plus, juste un peu lent. Son mètre quatre vingt-dix attire toujours les regards, puis sa lenteur pousse souvent les gens à se moquer de lui. Ce qui peut se révéler une erreur car si
Odell est plutôt gentil, il peut aussi être dangereux quand il a acquis la certitude qu’on se moque de lui, ou qu’il est en danger. Il est en route vers le centre de recrutement de Callisto.
Maintenant que l’armée américaine manque de volontaires pour aller en Irak, plus besoin d’avoir un diplôme, et il faut bien que quelqu’un aille mettre fin aux agissements de « ces
enragés d’islamistes ». Alors pourquoi pas Odell. Malheureusement, sa voiture le lâche à quelques kilomètres du but, et il va demander de l’aide chez Dean Lowry, jeune homme paumé et
agressif. Il ne sait pas qu’il n’arrivera jamais au centre de recrutement et qu’une succession invraisemblable d’évènements fera de lui un dangereux terroriste aux yeux de l’opinion et de l’armée
américaine.
Il commence alors à écrire son premier roman, Le seigneur des porcheries (Lord of the Barnyard, 1998), et gagne sa vie en jouant
de la musique dans un pub irlandais, et sur le Pont des Arts. C’est là que la fille de Patrick Modiano le rencontre, et, apprenant qu’il écrit, le présente à sa famille qui le prend sous son
aile, et le soutient tout au long des dix-huit mois que dure la rédaction de ce premier roman. Il retourne alors aux USA, où il ne trouve pas d’éditeur, quand Patrick Modiano l’appelle :
Gallimard accepte de le traduire et de le publier. La publication en anglais ne viendra qu’après. Il vit ensuite à New York, cadre de son second roman. Il se suicide en 2005.
Evans est violoniste, classique. Le syndicat des musiciens
l'envoie à un concert en costume, et à sa grande surprise, lorsqu'il arrive il trouve un public d'abrutis racistes complètement saouls, venus voir un groupe punk allemand particulièrement
violent. Circonstance aggravante, Charlie est métis. Il se fait copieusement insulter et menacer, le concert est un cauchemar total. En partant, il jette son violon, abandonne la musique et part
dans un hôtel minable, retrouver son ami l'Anarchiste, fainéant fort en gueule, toujours plein de projets totalement irréalisables. Après avoir gagné une petite fortune en allant massacrer des
rats dans les égouts, les deux compères prennent une cuite magistrale, et se réveillent dans la chambre d'un hôtel cinq étoiles, en compagnie d'une femme superbe. Les aventures ne font que
commencer. Ici aussi, le lecteur éberlué se demande où va l'auteur, pour oublier immédiatement la question, submergé par le maelström. Egolf confirme son talent pour décrire des
moments cataclysmiques, où le chaos va crescendo, dévastateur, jusqu'à l'apothéose.
A peine ses examens passés, alors qu’il n’a encore
écrit que des nouvelles, il s’attaque à Water Music, et passe les trois années suivantes à en écrire les 104 chapitres. Ce livre monument est un succès immédiat, et est
depuis devenu un livre culte dans ne nombreux pays. Il habite maintenant en Californie du Sud où il enseigne à son tour. Dès ce premier roman, l’œuvre de T. C. Boyle se révèle
inclassable. La double histoire, de Mungo Park, l’explorateur écossais qui le premier descendit le fleuve Niger, et de Ned Rise, petit filou qui essaie, vainement, de survivre dans les bas-fonds
sordides et dangereux de Londres, est à la fois un roman d’aventure, un roman picaresque, un roman noir, un roman d’initiation, un roman historique, un roman social, et bien d’autres choses. Le
fond du roman est d’une noirceur insupportable ; mais grâce à la truculence du style, à la vitalité extraordinaire des personnages, et à l’imagination de l’auteur, autant pour décrire les
aventures de Mungo Park, que pour imaginer les arnaques que monte Ned Rise pour essayer de s’en sortir, le lecteur se régale et jubile.
identifiable au roman noir. Félix, Phil et Gesh
sont trois trentenaires dilettantes, pleins de projets jamais aboutis. Un jour un copain de Félix, accompagnée de sa copine du moment, et d'un expert botaniste leur propose un plan qui les rendra
riches sans risque : Il a trouvé un terrain paumé, avec un chalet, et propose à Félix et ses deux acolytes d'aller y faire pousser 2000 pieds de cannabis, ce qui devrait leur rapporter 500 000
dollars. Avec l'expert et un peu de boulot, c'est immanquable. Faute de mieux, Félix, Phil et Guesh acceptent. Bien entendu, c’est là que les choses commencent à se gâter : le chalet tient
plus de la cabane en ruine que du 3 étoiles, les locaux n'aiment pas trop les hurluberlus chevelus, et le travail de la terre, même pour y faire pousser de l'herbe, reste … un travail, donc
fatigant ; et qui plus est, aléatoire. Les 500 000 dollars commencent à fondre. Tout cela, pour s’apercevoir, à la fin de ce fiasco annoncé, qu’ils se sont fait arnaquer du début à la fin par
leur commanditaire.
Enfin, América (The
tortilla curtain , 1995), qui n’a ni la verve baroque de Water Music, ni l’humour attendri de La belle affaire, est son grand roman
noir : Delaney Mossbacher est un humaniste libéral, du moins c'est ainsi qu'il aime se définir. Il est aussi écologiste, et a sa rubrique écolo/balade, souvent satirique, dans de belles
revues, lues par d'autres humanistes tout aussi écologistes que lui. Sa femme travaille dans une agence immobilière, elle vend des baraques et gagne de l’argent. Ils vivent aux Domaines de
l'Arroyo Blanco, un lotissement fermé, gardé, protégé de toute intrusion du monde extérieur, en Californie. Candido et America sont clandestins, d'origine mexicaine. Ils ont passé la frontière en
espérant trouver travail et argent de l'autre côté. Pour l'instant ils vivent dans une cabane dans un ravin, au pied du domaine de l’Arroyo Blanco. Aucun risque que leur destin croise celui de
Delaney. Sauf … sauf le jour où, en rentrant chez lui Delaney renverse Candido en voiture. Candido, ne voulant pas avoir affaire à la police, se relève en titubant et se cache. Delaney, le choc
passé, cherche à voir si sa victime a besoin d'aide, il est vraiment humaniste. Ne le trouvant pas, rentre chez lui. C’est là qu’il commence à s'inquiéter ; et si ce mexicain (il avait l'air
mexicain) voulait lui faire un procès et lui extorquer de l'argent ? Alors que la situation d'America et de Cancido, handicapé, empire de jour en jour, la paranoïa de Delaney enfle, et supprime
rapidement l'humaniste pour le transformer en partisan farouche de la répression de l'immigration clandestine.
nuit avec Sabrina Love. On y faisait connaissance avec Daniel presque 18 ans qui
se morfond dans sa petite ville provinciale, à 500 km de Buenos Aires. Sa grande distraction est la chaîne porno qu’il a piratée. C’est d’elle que va venir le grand chambardement de sa vie :
Il a joué en téléphonant pour un concours dont le prix est une nuit avec Sabrina Love, star du porno qui fait une émission toutes les nuits. Et c’est lui qui a gagné. Maintenant il lui reste deux
jours pour se rendre dans la capitale profiter de son prix. Deux jours, alors que les routes sont inondées, qu’il est mort de trouille, et qu’il n’a pas un sous. Mais il ne peut pas rater ça,
alors il part, avec juste une adresse en poche. Un voyage rocambolesque, riche en rencontres, pour arriver à la nuit tant attendue.
Avec L’intempérie, toujours
publié chez Rivages, il s’attaque à un projet beaucoup plus ambitieux : proposer sa vision de l’histoire de l’Argentine, en la prenant à rebrousse poil. Maria Valdes Neylan est secrétaire à
Buenos Aires quand arrive l’Intempérie. Déjà, en province, les maisons s’écroulent, les machines électriques marchent de moins en moins. Même dans la Capitale, le mail ne fonctionne plus, et la
ville se referme, se barricade et s’arme pour résister aux provinciaux qui ont tout perdu. Mais, peu à peu, le temps continue sa marche en arrière, les barrières extérieures tombent, les
immeubles se transforment en places fortes, la lutte pour la survie, avec toutes se dérives, s’installe. Et ce n’est qu’un début.
Le Joe en question a quitté Bush Falls
juste après le lycée. Il étouffait dans l’atmosphère confinée de cette petite ville du Connecticut, et n’avait rien en commun avec son père et son frère aîné, deux fans de basket, membres et
vedettes du club local. Il n’y a pas remis les pieds depuis 17 ans, mais il y est connu. Il a en effet écrit un best-seller, adapté au cinéma, où il décrit avec talent et une bonne dose de
méchanceté ses misérables années de lycée. Le livre a fait de lui un homme riche, qui habite un bel appartement à Manhattan. Il en a également fait la personne la plus unanimement détestée de
Bush Falls. Quand son père se retrouve à l’hôpital, victime d’une attaque cérébrale, il n’a pas le choix et doit y retourner, non sans une certaine inquiétude …
seigneur des porcheries est un cyclone qui ne laisse rien d’intact
derrière lui. Son attaque en règle d’une petite ville de province, ses habitants bien pensants, ses bigotes, ses petits secrets mesquins … est d’une puissance de style, d’évocation, d’une
férocité époustouflantes. La comparaison fait donc paraître le roman de Tropper un peu … léger.