Jeudi 13 novembre 2008

Laure devrait être contente. Après une enfance et une adolescence difficiles, elle est amoureuse de Martin, et vient de rentrer, avec lui, dans l'une des plus prestigieuses écoles préparatoires de France. La voie royale (dit-on), vers les plus hautes destinées. Le week-end d'intégration s'est plutôt bien passé, et les autres élèves sont beaucoup moins ennuyeux qu'elle ne le craignait.

Mais le dimanche, en fin d'après-midi, l'enfer commence. Bizutage intensif, violences physiques et surtout psychologiques, humiliation permanente, privation de sommeil et d'intimité … Tout cela au nom de la tradition, et soi-disant pour souder les élèves. Cent fois Laure est sur le point de se rebeller, cent fois elle courbe la tête, se haïssant pour sa lâcheté. Ce qui pourrait n'être "que" traumatisant tourne au drame dès le premier soir. Laure aperçoit, un instant, un corps désarticulé dans la cour. Mais rien, aucune réaction, personne ne dit rien. A-t-elle rêvé ? Est-ce une manipulation de plus ? Ou le bizutage a-t-il vraiment dérapé ce soir là ?

Malgré une maigre intrigue policière qui vient mettre du piment et du suspense dans ce roman, Je suis morte et je n’ai rien appris de Solenn Colléter n’est pas un polar. L’enquête est anecdotique, et le sujet est ailleurs. Le sujet c'est le bizutage que l’on croyait pourtant disparu.

Au-delà de la description des faits, c’est surtout le démontage des mécanismes qui font que des jeunes gens, a priori sains d'esprits, acceptent de se faire humilier une semaine durant, sans jamais se révolter. Comment cette manipulation, car cela en est bien une, va en faire, quand leur tour viendra, de parfaits bourreaux, qui se seront auto persuadés que, finalement, ils s'étaient bien amusés.

Comment également, des fils et filles de très bonne famille, ainsi que tout leur entourage, qui feraient sans doute un procès retentissant au premier enseignant  qui oserait ne serait-ce que lever la main sur eux, ou au premier minot qui oserait les traiter de quelques inoffensifs nom d’oiseaux, acceptent de subir les pires sévices, parce qu'ils sont entre eux, parce c’est la tradition, parce que ces choses là ne doivent pas sortir d’une certain cercle, parce ce serait sans doute trop humiliant que cela se sache, parce que ?

Tout cela est palpable dans le roman, que l'on lit dans un état de stupéfaction permanent. On sent la fatigue, le sentiment de dégoût, de haine pour ce qu’on accepte, l’imbécillité, le sadisme adolescent, l’incompréhension … Avant de se demander, bien entendu, comment on aurait réagi soi-même, à cet âge là.

Parce qu’il est trop facile de se dire qu’à plus de 40 ans (ben oui, c’est triste à dire, mais j’ai plus de 40 ans), le premier qui approche aurait pris un pied, une main, une pala (pour les gens du sud-ouest), ou tout autre ustensile pour les autres, dans la tronche (ou ailleurs). Si on y pense deux fois, on se demande forcément ce qu’on aurait fait à 17 ou 18 ans, quand on est encore fragile, et qu’on a l’impression que si l’on craque, on ne pourra pas rester dans cette école, et que, forcément, on hypothéquera son avenir. Question intéressante, à laquelle il est bien difficile de répondre honnêtement …

Solenn Colléter, Je suis morte et je n’ai rien appris, Albin Michel (2007).

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche communauté : SOIF DE LIRE...
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Dimanche 28 septembre 2008

« Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue.

Tout commença par cette phrase. C’était le début d’un paragraphe. Je l’avais écrit mais je ne m’en souvenais pas, car j’avais perdu la mémoire après l’accident. »

Ainsi commence le récit de Juan Cabo, quand il sort du coma. Rien d'autre, il a tout oublié. On lui apprend qu'il est un auteur reconnu, et qu'avant d'avoir un accident de la route, il avait dîné dans un restaurant où il avait écrit ces quelques mots. En quête de sa mémoire, il retourne au restaurant, et se renseigne sur la dame qui a pu inspirer une telle phrase. Mais cette femme est-elle réelle, est-elle pure invention ? Son enquête va se révéler à la fois plus réelle et plus littéraire que prévue. Plus dangereuse aussi. Quand au lecteur, il n'a pas fini de se perdre …

Daphné disparue n’est pas un nouveau roman de José Carlos Somoza. C’est l’un de ses premiers, traduit aujourd'hui qu'il commence à être connu. Pour ceux qui le connaissent déjà, cette œuvre est moins puissante que ses chef-d'œuvres à venir, et en particulier que les deux monuments que sont La caverne aux idées, et Clara ou la pénombre. Mais  tout son talent est déjà là.

Comme il le fera par la suite, Somoza a une idée et la pousse dans ses ultimes retranchements. En 200 pages il « fait le tour » de la littérature. Tout y est, le point de vue de l'écrivain et du lecteur, ce qui est relativement classique, mais également de celui de l'éditeur. Tout passe à sa moulinette. La littérature comme art, comme fiction, comme mensonge, mais aussi comme  moyen de survie et comme simple (ou complexe) industrie.

Il devance et devine, dès 2000, ce que permet le web aujourd'hui : tout le monde, tout le temps, partout, peut et veut écrire et publier. Il fait tout cela à sa façon habituelle, c'est-à-dire au travers d'une construction éblouissante de maîtrise et d'intelligence. Le lecteur a beau savoir qu'il va se faire promener, il a beau essayer de déjouer les pièges, il se fait avoir avec délices, comme d'habitude.

José Carlos Somoza, Daphné disparue (Dafne desvanecida, 2000), Actes sud (2008) Traduit de l’espagnol par Marianne Millon.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche communauté : SOIF DE LIRE...
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Vendredi 1 août 2008

Il y a presque un an, des copains à qui je faisais part de mon enthousiasme pour Haruki Murakami en général, et Kafka sur le rivage en particulier m’ont offert Chroniques de l’oiseau à ressort. Il était sur ma table de nuit, mais avait été recouvert par des piles de polars. Et j’hésitais à me lancer dans ce pavé de 850 pages. Grâce aux vacances, plus calmes en termes de sorties, j’ai enfin pu le lire. Si vous passez par ici, Hervé et Isa, merci.

Toru Okada était secrétaire dans un cabinet juridique, jusqu’à sa démission, donnée sans raison bien précise. Depuis il est homme au foyer, s’occupe de la maison et prépare le repas en attendant sa femme Kumiko. Jusqu’au jour où leur chat, disparaît. A partir de là sa vie déraille. Il reçoit des coups de fils érotiques d’une inconnue, rencontre une voyante coiffée d’un chapeau rouge, fait la connaissance d’une adolescente spécialiste de perruques ... et Kumiko disparaît à son tour, sans laisser de traces. Et ce n’est que le début d’une étrange aventure qui le verra affronter ses cauchemars, et ceux des autres, au fond d’un puits.

Ceux qui connaissent déjà Haruki Murakami savent bien qu’il est absolument impossible de résumer ses romans. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. Ils savent également qu’ils sont tellement riches, complexes, peu explicites et qu’on passe forcément à côté de beaucoup de choses, chacun y piochant ce qu’il peut, ou ce qu’il veut. Une fois de plus, celui-ci ne fait pas exception. Parmi les multiple thématiques abordées dans cet ouvrage, on peut citer, en vrac, une réflexion sur le monde du travail et la vie quotidienne au Japon, le traumatisme de la guerre en Chine, et de la débâcle de 1945, la culpabilité, la manipulation politique et individuelle, l’importance du rêve, la difficulté d’assumer ce que l’on est ...

Autant de thèmes, et bien d’autres, qui passent, comme un rêve éveillé dans ce roman envoûtant de plus de 800 pages qui réussit l’exploit, malgré ses digressions et ses récits en apparence sans liens les uns avec les autres, de repêcher le lecteur juste quand il a l’impression d’être complètement perdu.

L’auteur nous perd, nous hypnotise, nous présente l’un après l’autre une multitude de personnages pas toujours liés les uns aux autres, avant de nous récupérer, in extremis, et de donner, dans une final extrêmement prenant, une cohérence à l’ensemble.

Chroniques de l’oiseau à ressort est un roman qui peut passer en quelques pages de la violence la plus noire à la poésie la plus lumineuse, de l’horreur à l’humour, de tragique au comique, toujours en finesse, sans la moindre lourdeur. Un roman à la fois poétique, réaliste, fantastique, historique, onirique ... Un roman que l’on referme comme on sort d’un rêve, enchanté au sens premier du terme, encore un peu paumé, avec l’impression d’avoir saisi quelque chose d’important, même si on ne comprend pas tous les détails.

Vraiment du grand art, qui demande juste un peu de temps et de persévérance. Mais j’ai quand même une légère préférence pour Kafka sur le rivage ...

Haruki Murakami / Chroniques de l’oiseau à ressort  (Nejimaki-dori kuronikuru, 1994), Points Seuil (2001). Traduction du japonais par Corinne Atlan avec Karine (ou Catherine ?) Chesneau.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche communauté : SOIF DE LIRE...
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Dimanche 20 juillet 2008

Parce que son grand-père bien aimé, communiste convaincu, bouffeur de curés et brûleur d’églises le lui a demandé sur son lit de mort, avec l’argent qu’il lui a laissé, Eemeli Toropainen crée une fondation et construit une superbe église en bois, quelque part au Nord de la Finlande. La construction est le début d’une aventure qui va voir une bande d’écolos barbus se joindre aux charpentiers, créant le noyau de ce qui va devenir, peu à peu, une communauté autonome, joyeusement bordélique et auto-suffisante. Une communauté qui va grandir et devenir un vrai paradis quand, la crise pétrolière, l’explosion d’une centrale nucléaire russe, puis la troisième guerre mondiale changera le reste du monde en un enfer où sévit la famine …

Dans la lignée de Prisonniers au paradis, un Paasilinna comme on les aime. Avec, à la base de tout, une bonne bande de cinglés qui, peu à peu, se révéleront finalement plus censés que ceux que l’on nous présente tous les jours comme des gens raisonnables. Et ensuite les grands thèmes paasilinniens : les ours (qui comme on le verra sont, du moins intérieurement, très semblables aux finlandais, même s’ils sont un peu plus velus), le retour à la nature, le plaisir du travail manuel bien fait, la nécessité d’installer une distillerie, même dans les coins les plus reculés, les vertus du caractère de cochon … Et bien entendu l’humour. Mélangez le tout, buvez un coup, n’oubliez pas de passer au sauna, et vous verrez qu’alors, même la fin du monde devient nettement moins dramatique …

Arto Paasilinna / Le cantique de l'apocalypse joyeuse  (Maailman paras kylä, 1992), Denoël (2008). Traduction du finnois par Anne Colin du Terrail.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche communauté : SOIF DE LIRE...
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Vendredi 11 janvier 2008

Ce matin, c’est décidé, Sébastien Lesquettes dit Einstein s’évade. Il se fait la belle, il fausse compagnie au mouroir où ses trois enfants l’ont parqué. Il part retrouver Paula, l’amour de sa vie, rencontrée dans les réseaux de la Résistance Lyonnaise, perdue, retrouvée, et perdue à nouveau. Il emmerde ses trois enfants devenus médiocrement cons, les employés du mouroir, la maréchaussée, son toubib, et plus généralement tous les empêcheurs de jouir en paix. Avec l’aide de Laurent, chauffeur de taxi qui va de venir son ami, il part sur les traces de la belle, et se souvient.

 

Einstein n’est pas gentil avec son temps, ses concitoyens, sa progéniture. Il faut dire qu’Einstein a vu trop d’horreurs indicibles, en 1940 sur les plages de Dunkerque, en captivité, dans la Résistance, et surtout, au retour de son ami Michel, juif, rescapé des camps. Alors Einstein (et Joseph Bialot avec lui), n’a plus le temps ni la patience de supporter la médiocrité, l’absurdité du clinquant d’une époque, le retour, inquiétant, d’une connerie que l’on croyait disparue.

 

Bialot-einstein.jpgLe jour où Albert Einstein s’est échappé n’est pas un livre gentil, ni consensuel, ce n’est pas non plus un livre parfait. A mon goût, l’auteur s’y laisse trop aller au plaisir de la formule, à la belle phrase, au mot d’esprit. Cela nuit parfois au rythme, et même à la crédibilité. Personne ne peut s’exprimer, penser, tout le temps, comme ça. Même des personnages aussi exceptionnels qu’Einstein, Paula ou Laurent le chauffeur de taxi doivent bien dire, et penser, des choses banales, ou au moins banalement, de temps en temps. Mais cela est très vite oublié, il y a trop d’émotion, d’envie et de plaisir de vivre, de rage salutaire contre la connerie dans ce roman pour qu’on s’arrête à ce détail. On passe de sourire aux larmes, d’une formule qui fait mouche, d’une énergie communicative à une émotion bouleversante, comme il passe du plaisir de déguster enfin un plat qui a le goût de la liberté au souvenir des derniers moments de son ami revenu des camps. Pour tout cela, on est emporté. Et si on peut faire parfois une légère overdose de bons mots, il faut surtout reconnaître que certaines formules valent le détour. Comme celle-ci :

 

« La bicyclette, la natation, l’adhésion au Parti et l’amour ont ça de commun avec la religion … Une fois maîtrisé ça ne s’oublie jamais ! On prie sans croire, on pédale sans grâce, on nage sans force, on adhère sans passion, on baise sans plaisir. »

 

Autre exemple, pourquoi Einstein ? Juste un éclair de lucidité et de culture du gardien de la maison de retraite le jour où Bastien a énoncé ce théorème universel liant la masse et le temps : « plus je vieillissait et plus les objets devenaient lourds à soulever ».

 

Alors faites comme lui, rebellez-vous quel que soit votre âge, gueulez votre rage, profitez de tout ce que la vie offre, n’acceptez jamais l’inacceptable, et lisez ce roman.

 

Pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur l’auteur, Bibliosurf a mis en ligne un excellent échange qui eut lieu à l’époque de Mauvaisgenres entre Joseph Bialot et les habitués du site.

 

Joseph Bialot / Le jour où Albert Einstein s’est échappé (Métailié, 2008)

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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Lundi 24 décembre 2007

« Il faut savoir s’exprimer pour arriver à quelque chose. Moi, je dois réfléchir un moment avant de parler, mais dans l’intervalle la conversation a suivi son cours, comme on dit, et plus moyen de rattraper le coup. Cette difficulté m’a accompagné toute ma vie, avec de fâcheuses conséquences. »

 

callisto.gifOdell Deefus n’est pas une lumière. Pas complètement idiot non plus, juste un peu lent. Son mètre quatre vingt-dix attire toujours les regards, puis sa lenteur pousse souvent les gens à se moquer de lui. Ce qui peut se révéler une erreur car si Odell est plutôt gentil, il peut aussi être dangereux quand il a acquis la certitude qu’on se moque de lui, ou qu’il est en danger. Il est en route vers le centre de recrutement de Callisto. Maintenant que l’armée américaine manque de volontaires pour aller en Irak, plus besoin d’avoir un diplôme, et il faut bien que quelqu’un aille mettre fin aux agissements de « ces enragés d’islamistes ». Alors pourquoi pas Odell. Malheureusement, sa voiture le lâche à quelques kilomètres du but, et il va demander de l’aide chez Dean Lowry, jeune homme paumé et agressif. Il ne sait pas qu’il n’arrivera jamais au centre de recrutement et qu’une succession invraisemblable d’évènements fera de lui un dangereux terroriste aux yeux de l’opinion et de l’armée américaine.

 

Odell est le narrateur de Callisto. Comme le gamin de Fantasia chez les Ploucs, ou le shérif de 1275 âmes, il pose un regard décalé et naïf (plus ou moins naïf) sur ce qui lui arrive, et sur le pays où il vit. Si l’on sourit souvent au début, la fin poignante vient changer le regard que l’on a sur lui, victime d’une Amérique devenue totalement folle, déboussolée par les conséquences du 11 septembre, par la folie sécuritaire qui a suivi, et par l’emprise croissante des groupes religieux les plus fondamentalistes. Dans sa naïveté, Odell met à nu toutes les absurdités du système.

 

Quand on veut lui faire dire qu’il veut renverser l’Amérique et son système de valeurs, ses réponses d’une simplicité enfantine ne peuvent que désarçonner ses tortionnaires :

 

-          « A supposer que vous soyez Président, quels changements institueriez-vous ?

 

-          Et bien, tout d’abord, j’organiserais ma libération. […]

 

-          Et en d’autres domaines ? La foi, la justice sociale, ce genre de questions.

 

-          Et bien je ferais en sorte que le passage de pubs à la télé aille contre la loi. Il y aurait une chaîne pour ça, la chaîne commerciale, que pourraient regarder ceux qui ont envie de voir les pubs. Je crois que ça ferait un bon audimat. »

 

On ne sait visiblement pas qui est Torsten Krol, l’auteur. Ce qui est certain c’est que Callisto est bien parti pour être de ces livres qui deviennent des références pour un public de plus en plus nombreux, comme La conjuration des imbéciles, Dalva ou Le seigneur des porcheries. Bienvenu au club des fans d’Odell Deefus.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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Mardi 11 décembre 2007

Deuxième (et dernière) fiche n’ayant pas pu se caser dans le DILIPO :

Tristan Egolf est né en 1971 en Europe, où il vit ses premières années avec ses parents qui sont écrivain et peintre. Quand ils divorcent, il suit sa mère et son nouveau mari à Washington D.C puis à Louisville, dans le comté très rural de Lancaster, où il vit entre onze et dix-huit ans. Il rentre alors à la Temple University à Philadelphia qu’il quitte au bout de deux semestres, une expérience qu’il considère comme une pure perte de temps. Il exerce alors toutes sortes de petits boulots, puis décide d’aller à Paris.

seigneur-des-porcheries.jpgIl commence alors à écrire son premier roman, Le seigneur des porcheries (Lord of the Barnyard, 1998), et gagne sa vie en jouant de la musique dans un pub irlandais, et sur le Pont des Arts. C’est là que la fille de Patrick Modiano le rencontre, et, apprenant qu’il écrit, le présente à sa famille qui le prend sous son aile, et le soutient tout au long des dix-huit mois que dure la rédaction de ce premier roman. Il retourne alors aux USA, où il ne trouve pas d’éditeur, quand Patrick Modiano l’appelle : Gallimard accepte de le traduire et de le publier. La publication en anglais ne viendra qu’après. Il vit ensuite à New York, cadre de son second roman. Il se suicide en 2005.

Le seigneur des porcheries raconte l’histoire de John Kaltenbrunner, jeune homme qui bouleversa la petite ville de Baker dans la Corn Belt. Tout jeune, John s'avère différent, ce qui dans cette petite ville obscurantiste, peuplée d'alcooliques bas de front et de fanatiques religieux plus ou moins pervers, est très mal vu. L'issue est inévitable, à 16 ans, dans une explosion de haine, il brûle sa ferme, déclare la guerre à la ville et finit en prison. Trois ans plus tard, il revient, bien décidé à reprendre sa place à Baker, où tout le monde l'a oublié. Il effectue les boulots les plus durs et les plus sales, avec l'efficacité et l'intelligence redoutables qui ont toujours été les siennes. Jusqu'à ce qu'il finisse chez les éboueurs, derniers des derniers à Baker. Révolté par leurs conditions de travail, et l’attitude des habitants envers eux, il les organise pour faire valoir leurs droits à une vie ayant un semblant de dignité, et déclenche une grève qui aura des conséquences dramatiques. Ce premier roman frappe par sa richesse, son ambition, la violence de sa charge contre les habitants de cette petite ville raciste, obscurantiste et haineuse, et la puissance de ses descriptions. Ces tableaux pleins de bruit, de fureur, d’odeurs, de sensations, d’émotions, culminent en deux ou trois occasions, lors de catastrophes qui emportent tout, personnages comme lecteur.

Une puissance que l’on retrouve dans son second roman, Violon et jupons (Skirt and the fiddle, 2002). Charlieegolf-2.gif Evans est violoniste, classique. Le syndicat des musiciens l'envoie à un concert en costume, et à sa grande surprise, lorsqu'il arrive il trouve un public d'abrutis racistes complètement saouls, venus voir un groupe punk allemand particulièrement violent. Circonstance aggravante, Charlie est métis. Il se fait copieusement insulter et menacer, le concert est un cauchemar total. En partant, il jette son violon, abandonne la musique et part dans un hôtel minable, retrouver son ami l'Anarchiste, fainéant fort en gueule, toujours plein de projets totalement irréalisables. Après avoir gagné une petite fortune en allant massacrer des rats dans les égouts, les deux compères prennent une cuite magistrale, et se réveillent dans la chambre d'un hôtel cinq étoiles, en compagnie d'une femme superbe. Les aventures ne font que commencer. Ici aussi, le lecteur éberlué se demande où va l'auteur, pour oublier immédiatement la question, submergé par le maelström. Egolf confirme son talent pour décrire des moments cataclysmiques, où le chaos va crescendo, dévastateur, jusqu'à l'apothéose.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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Samedi 8 décembre 2007

Comme promis, voici la première fiche qui n’a pu trouver sa place dans le monumental DILIPO. Comme la suivante, elle concerne un auteur inclassable, qui a ce titre, aurait pu, à la marge, y entrer.

 

Thomas Coraghessan BOYLE est né le 2 décembre 1948 à Peekskill, USA. Issu d’une famille modeste, il découvre la lecture et la littérature vers 15 ans au lycée. A 17 ans, il souhaite devenir musicien, mais, selon ses propres termes, son manque de talent et de discipline le découragent, et il choisit de se spécialiser en histoire, sans trop savoir pourquoi, sinon que cela lui permettait, déjà d’écrire. Il n’abandonne pas totalement la musique, se passionne pour le rock, et s’essaie à la batterie, puis au chant. En parallèle, il commence à suivre des cours de création littéraire. Son apprentissage de l’écriture est interrompu par une période de 2 ans, pendant laquelle il devient accro à l’héroïne. Il lui faut deux nouvelles années pour se désintoxiquer. Il part alors pour l’Iowa où il suit un nouveau cours de création littéraire sous la houlette, entre autres, de John Irving.

 

A peine ses examens passés, alors qu’il n’a encore écrit que des nouvelles, il s’attaque à Water Music, et passe les trois années suivantes à en écrire les 104 chapitres. Ce livre monument est un succès immédiat, et est depuis devenu un livre culte dans ne nombreux pays. Il habite maintenant en Californie du Sud où il enseigne à son tour. Dès ce premier roman, l’œuvre de T. C. Boyle se révèle inclassable. La double histoire, de Mungo Park, l’explorateur écossais qui le premier descendit le fleuve Niger, et de Ned Rise, petit filou qui essaie, vainement, de survivre dans les bas-fonds sordides et dangereux de Londres, est à la fois un roman d’aventure, un roman picaresque, un roman noir, un roman d’initiation, un roman historique, un roman social, et bien d’autres choses. Le fond du roman est d’une noirceur insupportable ; mais grâce à la truculence du style, à la vitalité extraordinaire des personnages, et à l’imagination de l’auteur, autant pour décrire les aventures de Mungo Park, que pour imaginer les arnaques que monte Ned Rise pour essayer de s’en sortir, le lecteur se régale et jubile.

 

Son roman suivant, La belle affaire (Budding Porspects, 1984), est moins baroque, et plus facilementBelle-affaire.jpg identifiable au roman noir. Félix, Phil et Gesh sont trois trentenaires dilettantes, pleins de projets jamais aboutis. Un jour un copain de Félix, accompagnée de sa copine du moment, et d'un expert botaniste leur propose un plan qui les rendra riches sans risque : Il a trouvé un terrain paumé, avec un chalet, et propose à Félix et ses deux acolytes d'aller y faire pousser 2000 pieds de cannabis, ce qui devrait leur rapporter 500 000 dollars. Avec l'expert et un peu de boulot, c'est immanquable. Faute de mieux, Félix, Phil et Guesh acceptent. Bien entendu, c’est là que les choses commencent à se gâter : le chalet tient plus de la cabane en ruine que du 3 étoiles, les locaux n'aiment pas trop les hurluberlus chevelus, et le travail de la terre, même pour y faire pousser de l'herbe, reste … un travail, donc fatigant ; et qui plus est, aléatoire. Les 500 000 dollars commencent à fondre. Tout cela, pour s’apercevoir, à la fin de ce fiasco annoncé, qu’ils se sont fait arnaquer du début à la fin par leur commanditaire.

 
Enfin, América (The tortilla curtain , 1995), qui n’a ni la verve baroque de Water Music, ni l’humour attendri de La belle affaire, est son grand roman noir : Delaney Mossbacher est un humaniste libéral, du moins c'est ainsi qu'il aime se définir. Il est aussi écologiste, et a sa rubrique écolo/balade, souvent satirique, dans de belles revues, lues par d'autres humanistes tout aussi écologistes que lui. Sa femme travaille dans une agence immobilière, elle vend des baraques et gagne de l’argent. Ils vivent aux Domaines de l'Arroyo Blanco, un lotissement fermé, gardé, protégé de toute intrusion du monde extérieur, en Californie. Candido et America sont clandestins, d'origine mexicaine. Ils ont passé la frontière en espérant trouver travail et argent de l'autre côté. Pour l'instant ils vivent dans une cabane dans un ravin, au pied du domaine de l’Arroyo Blanco. Aucun risque que leur destin croise celui de Delaney. Sauf … sauf le jour où, en rentrant chez lui Delaney renverse Candido en voiture. Candido, ne voulant pas avoir affaire à la police, se relève en titubant et se cache. Delaney, le choc passé, cherche à voir si sa victime a besoin d'aide, il est vraiment humaniste. Ne le trouvant pas, rentre chez lui. C’est là qu’il commence à s'inquiéter ; et si ce mexicain (il avait l'air mexicain) voulait lui faire un procès et lui extorquer de l'argent ? Alors que la situation d'America et de Cancido, handicapé, empire de jour en jour, la paranoïa de Delaney enfle, et supprime rapidement l'humaniste pour le transformer en partisan farouche de la répression de l'immigration clandestine.

Deux destins parallèles, un malheur et une haine qui enflent, hors de toutes les limites du raisonnable, jusqu'à l'improbable confrontation finale. La façon dont le couple de clandestins s'enfonce dans une misère de plus en plus atroce, inéluctablement, est difficilement supportable. La charge contre le couple  de bons américains plutôt intellos, plutôt de gauche, sans doute démocrates, qui se donnent bonne conscience à peu de frais, et basculent au moindre problème dans une paranoïa et une haine raciale hallucinante est féroce et implacable. Tout sonne abominablement vrai. La progression impeccable de l'intrigue donne au lecteur l'impression d'être pris dans des sables mouvants, et de s'enfoncer un peu plus à chaque geste, à chaque page. Caché sous cette histoire qui, finalement, n’a rien d’extraordinaire, ce roman est un réquisitoire sans appel contre la société américaine, ses injustices et ses hypocrisies. Un roman impressionnant, qui vous laisse des marques indélébiles à ceux qui en supportent la lecture.

 

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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Jeudi 18 octobre 2007

Pedro Mairal est argentin, né à Buenos Aires. On l’a découvert en France avec un livre absolument délicieux : Une nuit avec Sabrina Love. On y faisait connaissance avec Daniel presque 18 ans qui se morfond dans sa petite ville provinciale, à 500 km de Buenos Aires. Sa grande distraction est la chaîne porno qu’il a piratée. C’est d’elle que va venir le grand chambardement de sa vie : Il a joué en téléphonant pour un concours dont le prix est une nuit avec Sabrina Love, star du porno qui fait une émission toutes les nuits. Et c’est lui qui a gagné. Maintenant il lui reste deux jours pour se rendre dans la capitale profiter de son prix. Deux jours, alors que les routes sont inondées, qu’il est mort de trouille, et qu’il n’a pas un sous. Mais il ne peut pas rater ça, alors il part, avec juste une adresse en poche. Un voyage rocambolesque, riche en rencontres, pour arriver à la nuit tant attendue.

 

C’était un superbe petit roman, parfois sombre, parfois drôle, toujours tendre et humain, aussi riche et varié que les rencontres de Daniel. Un roman d’initiation qui, en plus, ne se prenait pas au sérieux et ne prétendait pas donner de grandes leçons, contrairement à certaines Coelheries. Il nous faisait voyager à travers la campagne argentine, puis dans la capitale survoltée, et croiser quantité de personnages hauts en couleur. On le refermait avec une impression de contentement, et un petit sourire aux lèvres. Très, très agréable.

 

Avec L’intempérie, toujours publié chez Rivages, il s’attaque à un projet beaucoup plus ambitieux : proposer sa vision de l’histoire de l’Argentine, en la prenant à rebrousse poil. Maria Valdes Neylan est secrétaire à Buenos Aires quand arrive l’Intempérie. Déjà, en province, les maisons s’écroulent, les machines électriques marchent de moins en moins. Même dans la Capitale, le mail ne fonctionne plus, et la ville se referme, se barricade et s’arme pour résister aux provinciaux qui ont tout perdu. Mais, peu à peu, le temps continue sa marche en arrière, les barrières extérieures tombent, les immeubles se transforment en places fortes, la lutte pour la survie, avec toutes se dérives, s’installe. Et ce n’est qu’un début.

 

Comme souvent quand on a affaire à un écrivain argentin, la critique invoque Julio Cortázar et Jorge Luis Borges. Et ils ont forcément eu une influence sur Pedro Mairal. Influence qui ne se sentait pas dans le précédent roman, mais est plus sensible ici. Mais surtout influence écrasante. Une nuit avec Sabrina Love se « contentait », d’être un excellent roman, plein d’humanité et d’humour. L’intempérie veut faire plus, beaucoup plus, et en appelle aux grands anciens. Je trouve que Pedro Mairal y perd justement ce qui faisait sa voix, avec sa fraîcheur, son humour, et son amour pour les personnages. Le résultat, malgré certaines fulgurances, malgré des passages entiers impressionnants, angoissants ou poignants, malgré des personnages hauts en couleur, reste artificiel, et relève plus du conte philosophique qu’à un roman. Avec toute la distance que cela implique, et avec le risque que le lecteur soit certes intellectuellement intéressé par l’idée, qui est parfaitement menée à son terme, mais émotionnellement assez indifférent. C’est peut-être le résultat recherché. Peut-être nous manque t’il également des références historiques argentines pour comprendre tous les ressorts de l’histoire.

 

J’espère néanmoins retrouver l’auteur de Sabrina dans son prochain roman.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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Lundi 1 octobre 2007

De temps en temps, je quitte le noir, en général pour lire des bouquins recommandés ou prêtés par des copains. Le livre de Joe, de Jonathan Tropper a été une de mes rares incursions en blanche cette année. Je ne la regrette pas.

 

Le Joe en question a quitté Bush Falls juste après le lycée. Il étouffait dans l’atmosphère confinée de cette petite ville du Connecticut, et n’avait rien en commun avec son père et son frère aîné, deux fans de basket, membres et vedettes du club local. Il n’y a pas remis les pieds depuis 17 ans, mais il y est connu. Il a en effet écrit un best-seller, adapté au cinéma, où il décrit avec talent et une bonne dose de méchanceté ses misérables années de lycée. Le livre a fait de lui un homme riche, qui habite un bel appartement à Manhattan. Il en a également fait la personne la plus unanimement détestée de Bush Falls. Quand son père se retrouve à l’hôpital, victime d’une attaque cérébrale, il n’a pas le choix et doit y retourner, non sans une certaine inquiétude …

 

Le problème quand on lit beaucoup, c’est qu’il est souvent difficile, quand on découvre un nouveau bouquin, d’éviter de comparer à un autre qui nous a marqué. Et dès que je suis arrivé aux descriptions de Bush Falls, j’ai immédiatement pensé à un autre roman américain, qui m’avait enthousiasmé, Le seigneur des porcheries de Tristan Egolf.

 

Or, là où Le livre de Joe est une douce brise automnale qui apporte un parfum de plaisir et de nostalgie, Le seigneur des porcheries est un cyclone qui ne laisse rien d’intact derrière lui. Son attaque en règle d’une petite ville de province, ses habitants bien pensants, ses bigotes, ses petits secrets mesquins … est d’une puissance de style, d’évocation, d’une férocité époustouflantes. La comparaison fait donc paraître le roman de Tropper un peu … léger.

 

Ceci étant dit, c’est un très joli roman, qui se lit avec un grand plaisir, le sourire aux lèvres, ou la larme à l’œil. Les relations entre les personnages sont décrites d’une façon juste et sensible, qu’il s’agisse des très belles relations d’amitié, ou des relations familiales beaucoup plus difficiles. On trouve quelques scènes sont très bien troussées, en particulier celles où Joe se trouve en butte à l’hostilité de ses concitoyens, ou le désastreux dîner chez son frère. L’auteur réussit à faire sourire et à émouvoir … Tout cela est parfaitement fait. La description de la petite ville est assez juste, avec ce qu’il faut de méchanceté mais aussi de tendresse pour ses habitants.

 

Il faut donc lire Le livre de Joe pour se faire plaisir, Le seigneur des porcheries parce que c’est un chef d’œuvre.

par Jean-Marc Laherrère publié dans : Blanche
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