Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 22:16

Sur la jetée de San Diego tout le monde aime bien Frankie Machianno, l’homme qui vend des appâts, organise des concours de pêche, a toujours un mot gentil et un conseil pour les clients. Quand il n’est pas dans sa boutique, Frankie vend du poisson, s’occupe du linge de table des restaurants ou loue des appartements. Il faut dire que Frankie a une ex femme, une fille qui va démarrer des études chères, et une maîtresse superbe mais habituée à un certain luxe.


Alors Frankie bosse. Jusqu’au jour où deux petites frappes viennent le voir, et lui proposent un petit boulot, pour 50 000 dollars. Frankie veut dire non, mais l’un des truands est le fils du boss de LA. Alors Frankie redevient Frankie Machine, une légende parmi les mafieux de la côte ouest. Un des tueurs les plus craints. Et bien entendu, ça dérape. Frankie est obligé de renoncer à sa vie tranquille, de se planquer, et d’enquêter pour comprendre qui, après tant d’années, peut bien vouloir sa peau.


« Il faut prendre son  temps, n’utiliser que la bonne dose d’épices requises, savourer chacune d’elles puis monter doucement le feu jusqu’à ébullition », déclare Frankie, homme méticuleux, soucieux du détail, aimant le travail bien fait. Cela pourrait s’appliquer à Don Winslow et à cet Hiver de Frankie Machine.


Autant le dire tout de suite, ce roman  n’a pas l’ampleur, l’ambition et la puissance de La griffe du chien. C’est « juste » un thriller parfaitement huilé, au style incisif, à l’action réglée au millimètre. Plutôt dans l’esprit de Mort et vie de Bobby Z.


« Juste », mais c’est déjà beaucoup. Parce que les pages tournent toutes seules, parce qu’on prend un immense plaisir à le lire, parce qu’on ne peut plus le lâcher une fois qu’on l’a ouvert. Ce qu’on ne peut certainement pas dire de tous les livres publiés à longueur d’année ! Les personnages sont justes, les va-et-vient entre présent et passé parfaitement dosés et agencés, les dialogues claquent, les scènes d’action sont impeccables, et la description du milieu mafieux, bien loin de tout folklore, est sans pitié.

De la belle ouvrage, parfaitement efficace. Pour un pur plaisir de lecture.

Don Winslow / L’hiver de Frankie Machine (The winter of Frankie Machine, 2006), Le Masque (2009), traduit de l’américain par Frank Reichert.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
commenter cet article
23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 21:28

Valerio Evangelisti, une fois de plus, là où on ne l’attend pas. On le connaissait auteur reconnu de science fiction avec sa série Nicolas Eymerich, versant dans le polar à coloration fantastique avec Pantera, héritier revendiqué du grand roman noir des origines avec Nous ne sommes rien soyons tout ! Le voilà historien, toujours noir et toujours social avec cette Coulée de feu, mexicaine.


16 septembre 1859, Brownsville, Texas - Mai 1890, Mexico. Telles sont les limites temporelles de ce nouveau roman. 30 ans d’histoire mexicaine au travers des destins d’une multitude de personnages. Marion Gillespie, veuve texane à l’ambition maladive, Margarita Magon, paysanne qui deviendra guerillera, Big Bill Henry, soldat sudiste de Robert Lee, âme damnée du futur président Porfirio Diaz, soldats français de l’empereur Maximilien, militants socialistes et anarchistes, chefs de bandes devenus caciques ou révolutionnaires, anciens rangers texans voyant dans le Mexique un terre où exercer leur violence, paysans, un gavroche mexicain, généraux, présidents, hommes d’affaire, ouvriers … Tous se croisent, s’aiment et se combattent, alors que le Mexique passe de mains en mains, de l’influence de l’Europe à celle des USA.


Commençons par un avertissement. Il vaut mieux n’attaquer ce roman que lorsque l’on est en forme, l’esprit vif et éveillé, avec un peu de temps devant soit. Parce qu’on se trouve face à plus de 400 pages à passer d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, à avancer dans l’histoire par bonds de quelques mois, sans avertissement. Une fois qu’on a compris le principe, on suit, au début cela peut être déroutant.

Déroutant donc, mais ample et riche. Valerio Evangelisti, une fois de plus, se renouvelle, surprend, change de style et de cap. C’est à une immense et ambitieuse fresque historique qu’il nous invite. Une fresque pleine de fureur, de tripes, de bruit, de sang et de douleur.


Avec des personnages atroces, comme il sait si bien les mettre en scène. Dignes de Eymerich ou d’Eddie Florio. Mais également quelques figures exaltantes (qui ne seront pas épargnées pour autant). Car à l’image de ce que furent ces trente ans de violences, le roman est un immense casse-pipe.


C’est érudit, passionnant, plein de souffle et d’ampleur. C’est sanglant, noir, et plein d’énergie.  Evangelisti est aussi à l’aise dans la description à grand spectacle d’une bataille, ou de la prise d’une mine par des révolutionnaires que dans des scènes intimes entre mère et fille (intimes, mais pas forcément moins féroce). Il donne la parole aussi bien aux politiciens qu’aux paysans illettrés, aux pires racistes comme aux militants les plus éclairés, avec la même vérité.


Bref, c’est passionnant et brillant. Une petite suggestion quand même. Une liste des personnages en début de roman, et, en tête de chaque chapitre, une mention du lieu et de la date aurait facilité la lecture du roman.


En guise de clin d’œil, à deux reprises dans le roman des personnages parlent d’un certain Pantera. Et une dernière chose, impossible de classer le bouquin, à la fois western, roman historique, roman d'aventure, roman noir ... Un vrai Evangelisti.


Valerio Evangelisti La coulée de feu (Il collare di fuoco, 2005), Métailié (2009), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Western et aventure
commenter cet article
22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 22:19

En attendant une très prochaine chronique sur le dernier roman, très ambitieux, de Valerio Evangelisti, voilà quelques liens pour aller musarder sur le web.


Deux sites qui parlent de polar pour commencer :

Un site québécois pour commencer, celui des polarophiles. Chroniques, critiques, portraits … Pour une vision francophone mais moins française de notre littérature préférée.

Vient ensuite Noirs Desseins. Site très recommandable, de fort bon goût puisque sa bannière arbore avec fierté une phrase du grand Robin Cook.

Le site d’un défi auquel, une fois n’est pas coutume, je me suis attaqué. Il faut dire qu’il ne peut que m’aller puisqu’il s’agit de lire, en 2009, un polar de chaque continent. Catherine qui a eu l’idée du défi y a consacré un blog où les participants se présentent, et qui va rassembler les différentes critiques.

Pour les toulousains, depuis quelques semaines une nouvelle association est née, avec un but généraliste : promouvoir le polar dans notre belle région, et un plus précis, organiser un festival en octobre 2009. Comme toute bonne association moderne, elle a son blog. Plutôt vide pour l’instant (ça démarre), mais qui va très s’étoffer dès qu’il y aura du nouveau.

Changeons de style … J’en ai déjà parlé, mais j’insiste. Maester, le génial créateur de Soeur Marie-Thérèse est aussi un caricaturiste d’autant plus féroce qu’il est juste. Il sévit, pour notre plus grand plaisir, sur son blog.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars divers
commenter cet article
20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 22:53

Revenons à des choses plus sérieuses …


Un hôtel peut-être disparu dans la forêt amazonienne, les canaux de Patagonie, les rues et les bars de Santiago du Chili, le balcon d’un hôtel du Caire, une cabane construite par Butch Cassidy et Sundance Kid, le port de Hambourg … Autant de lieux chargés d’histoires, de souvenirs, de légendes, que Luis Sepulveda nous raconte … pour vaincre l’oubli.


Dans La lampe d’Aladino, on croise un Vieux qui lit des romans d’amour accompagné d’un dentiste qui tentent de sauver ce qui peut l’être d’un pays en guerre ; un pirate portugais révolutionnaire avant l’heure qui patrouille à l’extrême sud du monde ; un commerçant palestinien qui vend des objets de première nécessité et du rêve du côté de Punta Arenas ; des hommes amoureux ; des femmes amoureuses ; des amis qui ses souviennent des chers disparus autour d’une bouteille …


On retrouve le talent de conteur de Luis Sepulveda qui, à chaque nouvelle, nous amène ailleurs,  dans les villes, les étendues laminées par les vents de Patagonie, ou la forêt … mais toujours à la rencontre d’hommes et de femmes, vivants ou disparus, que l’on retrouve avec plaisir, ou dont on se souvient avec nostalgie.


Des personnages qui viennent enrichir la galerie que l’on a déjà en tête, le Vieux bien entendu, mais aussi le chat et la mouette, le grand-père anarchiste, le détective au nom de torero, et tant d’autres …


On pourrait lui reprocher de ne pas vraiment se renouveler, ou de ne pas être d’une folle originalité. Mais il raconte si bien. Sa générosité et son humanité sont tellement palpables dans ses courts récits qu’on a envie de le rencontrer, autour d’un feu ou d’une table de bistro, un verre à la main, pour l’écouter raconter toute la nuit.


Luis Sepulveda / La lampe d’Aladino et autres histoires pour vaincre l’oubli (La lampara de Aladino y otros cuentos para vencer el olvido, 2008), Métailié (2009), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Blanche
commenter cet article
20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 18:47

Ségolène Royal : « J'ai inspiré Obama et ses équipes nous ont copiés ».

Quel est l’enfoiré de l’UMP qui a osé faire un tel canular ? A moins que ce ne soit Mélenchon ? Hollande par dépit ? Un éléphant du PS qui veut la dézinguer ?

Qui que ce soit, c’est un procédé particulièrement odieux. Parce que vraiment, chercher à nous faire croire que notre ex candidate à la présidence, notre ultime rempart contre la barbarie sakozienne soit capable de proférer, sérieusement, une telle énormité ! On hésite entre l’amusement face à une ruse aussi grossière et la colère face à tant d’ignominie !

Je suis scandalisé !

 

 

Une info de dernière minute, on me dit que ce ne serait pas une blague, mais qu’elle a vraiment déclaré cela. Non ? Si !

Parmi les révélations à venir :

En l’an 33, celle qui a inspiré le personnage de Marie-Madeleine c’est moi.

C’est moi que Bernadette a vu à Lourdes.

Louise Michel, Rosa Luxembourg, Lucie Aubrac et Dolores Ibárruri Gómez ont écouté mes conseils.

Frida Kalho  a copié mes peintures, Camille Claudel mes sculptures, et Colette mes textes

Joséphine Baker, Edith Piaf, Billie Holiday et Michael Jackson chantaient en playback, derrière, c’est moi.

J’ai donné des cours de saxo à Coltrane, et des cours de chant à La Calas.

Marilyn, Carla et Monica sont mes pseudos.

Je ne sais pas s’il y a beaucoup d’américains qui lisent les journaux français, mais ils ont dû bien se gondoler.

Quant à nous autres, pôvres, comme on dit trivialement, on n’a pas le cul sorti des ronces …

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Mauvaise humeur
commenter cet article
18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 22:46

J’ai fait un très sale coup à Maïté Bernard. Avant toute chose, si elle passe par ici, je la prie de m’en excuser …


Voilà. Après le monumental Un pays à l’aube, je ne savais pas trop quoi lire qui tienne le choc. J’avais sous le coude monsieur madone, que très gentiment Maïté (croisée à l’occasion de divers festivals) m’avait fait parvenir. U roman qui, de toute évidence, n’avait rien à voir avec le Lehane : ce n’est pas un polar, il est court, il est intimiste. C’est donc elle qui a eu la lourde tâche de succéder au monument … Mon choix aurait pu lui être fatal, il n’en fut rien.


La narratrice est photographe. Elle est en deuil. Depuis 5 ans. Depuis qu'Hugo, son compagnon, s'est suicidé pour ne pas vivre l'agonie d'un cancer. Depuis elle fuit, d'un pays en guerre à un autre, coupant les ponts avec la famille d'Hugo. Aujourd'hui elle est de retour à Versailles, où elle va passer un après-midi avec Nicolas, le frère d'Hugo. Un après-midi pour marcher dans le parc, parler d'Hugo, comprendre la douleur des autres, et, peut-être, retrouver l'envie de vivre.


Maïté Bernard quitte le polar de ses débuts (Nimes Santiago et Fantômes) et donne la parole à une femme blessée. Elle le fait avec beaucoup d'humanité et de tendresse, lors d'une promenade sous la pluie qui laisse une impression à la fois douce et triste. Comme la saudade tant chantée par les portugais, les cap verdiens et les brésiliens.


Son court roman passe du bonheur des souvenirs heureux, à la douleur indicible du manque. Une douleur qui ne s'en va jamais, même si elle se fait moins vive et plus « supportable ». Elle dit très justement le refus d'être comprise par des gens qui ne peuvent pas comprendre, le refus d'être consolée d'un chagrin inconsolable. Elle dit avec beaucoup de tact l'impossibilité à partager ses sentiments, et pourtant, le partage possible avec un proche qui a connu la même perte. Et elle dit aussi l'envie de vivre, de nouveau.

Un très joli roman, plein d’émotion, de tact, de tendresse. Un bon choix après l’ampleur, le bruit et la fureur de Lehane.


Maïté Bernard / monsieur madone Le passage (2009).


PS. Juste une remarque, de casse pied pointilleux. La narratrice est photographe. Elle dit à un moment : « les photographes de presse compétents avaient un Nikon F2, F3 ou FM2, et certainement pas un appareil photo manuel … sauf, depuis son apparition en 1991, le Canon EOS ».  Petit lapsus. Les Nikon F2, F3 et FM2 sont justement des appareils manuels, et le Canon EOS est un des premiers autofocus de course.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Blanche
commenter cet article
16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 22:58

Comme je le disais dans mon billet (assez ancien) sur le dernier roman de Pelecanos, seuls ceux dont on attend beaucoup peuvent nous décevoir. Et j’attends beaucoup de Dennis Lehane ….


Mais ce n’est pas encore cette fois qu’il va me décevoir ! Magistral, monumental, magnifique, époustouflant … Les adjectifs manquent pour qualifier Un pays à l’aube.


1919. L’Amérique se remet difficilement de la guerre. Les soldats de retour d’Europe ont du mal à retrouver du boulot. La guerre a coûté cher. Les noirs commencent, doucement, à revendiquer des droits. Loin à l’est, la révolution russe …

A Boston, les conditions de vie sont de plus en plus dures. Les policiers survivent dans des conditions déplorables, les ouvriers s’organisent un peu partout, les anarchistes font sauter quelques bombes … Les politiques profitent de la peur pour qualifier tout mouvement social de bolchevick, à la solde de Moscou.

Danny Coughlin est irlandais, policier, fils d’une des légendes du Boston Police Department. Son implication dans les revendications de ses collègues va le mener, peu à peu, à la rupture avec sa famille. Luther Laurence est un jeune ouvrier noir obligé de fuir Tulsa qui se retrouve à Boston au service de la famille Coughlin. Les destins de Danny et Luther vont se mêler en cette année qui les mènera tous au chaos. Quand à Babe Ruth, il est en train de forger sa légende, sans vraiment se rendre compte de ce qu’il se passe autour de lui.


Par quoi commencer ? Par le plus évident, et le plus important, puisqu’on parle de littérature : On a là un roman exceptionnel par son ampleur, son souffle épique, sa qualité d’écriture et de construction. On est happé dès les premières pages, où Lehane réussit quand même l’exploit de nous intéresser à un match de base-ball (ce qui n’est pas évident pour un non yanqui !) et on le suit avec délices pendant plus de 750 pages, sans un seul moment de faiblesse.


Ensuite on retrouve toutes les qualités de Dennis Lehane. Son sens de la progression dramatique, la justesse, la complexité, la vraisemblance de ses personnages avec, encore, un magnifique personnage féminin. Ses dialogues, tellement vrais, tellement justes, qu’on les entend plus qu’on ne les lit. Cette capacité à faire ressentir une émotion, à décrire sans aucun pathos, sans mièvrerie des scènes bouleversantes. Sa façon de vous construire un décor, un environnement, une époque. On y est, on le sent, on le voit, on l’entend, on le touche.


S’il réussit parfaitement les scènes intimistes que dire des scènes à grand spectacle ! Magistrales (je sais je l’ai déjà dit plus haut, mais les adjectifs me manquent). On sent la chaleur des incendies, on entend les hurlements, les balles qui sifflent, les os qui craquent, on est gagné par l’exaltation, la panique … On y est en plein. Seul un très grand écrivain peut mêler de façon aussi fusionnelle l’Histoire et les histoires. Ce qui m’amène à la suite …


La suite c’est, en plus de l’intense plaisir l’on a à la lecture de ce roman, tout ce que l’on y apprend, tout ce qu’il nous dit sur cette période historique, et sur la nôtre. Ce n’est certainement pas un hasard si, après Shutter Island, Dennis Lehane écrit un nouveau roman sur la paranoïa, sur l’instrumentalisation des peurs, réelles ou fantasmée par le pouvoir politique.


Ce n’est certainement pas un hasard si, aujourd’hui, il écrit un roman où l’étranger qui fait peur, le terroriste potentiel, le pauvre qui dégoûte est italien, irlandais ou russe. S’il montre que tout ce qui se dit sur les musulmans, les latinos, les … a déjà été dit, à l’époque, sur les catholiques, les russes …


Ce n’est certainement pas un hasard si, au moment où les droits du travail sont attaqués partout aux USA et en Europe, il décrit un moment important des luttes syndicales. S’il montre la violence terrible de ces luttes, la violence des discours de la classe dirigeante.


Voilà de bons rappels, à ceux qui croient que ce que nous avons-nous a été offert, gentiment, gracieusement. A ceux qui pensent que lutter ne sert à rien, est archaïque …


Petit clin d’œil : Il est amusant de lire ce roman, d’y voir décrite la situation des noirs en 1919, au moment même om un noir devient président des USA. Un peu de chemin a quand même été parcouru.


J’arrête, mais je pourrai continuer ainsi longtemps. Il y a encore autant, si non plus, de raison de lire ce chef-d’œuvre. Donc, si vous ne deviez casser votre tirelire qu’une fois cette année … Sinon, tannez votre bibliothécaire préféré(e) pour qu’il(elle) en achète deux ou trois exemplaires.


Une dernière remarque. Certains reprocheront sans doute à Dennis Lehane son classicisme. Ils auront en partie raison. Comme Eastwood au cinéma, Lehane est classique. Il raconte une histoire puissante, avec du souffle, sans effets de manches, sans se regarder écrire, sans chercher l’esbroufe. Son écriture est au service de son histoire et de ses personnages, au point qu’elle se fait presque oublier. Cela paraît peut-être moins impressionnant. Ce n’est certainement pas moins talentueux.


Comme moi, Jeanjean de moisson noire est admiratif et enthousiaste.

Dennis Lehane / Un pays à l’aube (The given day, 2008), Rivages/Thriller (2009), traduit de l’américain par Isabelle Maillet.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars américains
commenter cet article
14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 21:15

En attendant le billet sur Un pays à l’aube … voilà la transcription d’une rencontre pas vraiment récente. Il était prévu que cet entretien paraisse dans la revue Temps Noir. Mais le Dictionnaire des Littératures Policières (édité par la même maison) retarda la sortie du n°11, qui fut entièrement consacré à Jean-Patrick Manchette. Le numéro 12 est normalement pour bientôt (février ?), mais il est également très copieux donc … Donc pour ne pas avoir bossé pour rien, c’est vous qui profitez de l’interview.

 

Après tout, cela peut donner envie de lire Romanzo Criminale à ceux qui ne l’ont pas lu. Et au moment où on reparle de l’affaire Cesare Battisti, le roman éclaire, un peu, cette sombre période.

 

Giancarlo de Cataldo à Ombres Blanches

Le 13 mars 2006

Traduction assurée par Serge Quadruppani

 

Jean-Marc Laherrère : Nous recevons Giancarlo de Cataldo pour son premier roman traduit en français aux éditions Métailié : Romanzo Criminale. Ce n’est pas son premier roman, mais c’est le premier traduit. Il est ici en présence de son traducteur Serge Quadruppani.

Pour commencer, comme nous vous connaissons peu en France, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu juge/écrivain, à moins que cela soit écrivain/juge.

 

Giancarlo de Cataldo : Bonsoir à tous. J’ai toujours voulu écrire, depuis que j’ai sept ans. J’étais un petit garçon plutôt dodu, pas très fort au foot, ce qui est très important en Italie, j’avais déjà des lunettes, mais je lisais beaucoup. Je lisais beaucoup de romans d’aventure. Et je rêvais d’écrire un jour.

Et puis mon père qui était professeur de français, m’a quasiment obligé à lire les grands romanciers français du XIX° siècle. Et le cocktail des grands romans d’aventure et des grands romans d’apprentissage, lesquels romans sont pleins de personnages criminels, ont créé mon goût pour certains types d’histoires à raconter.

Tout cela c’est passé bien avant que je ne pense à devenir juge. Je venais de la petite bourgeoisie du sud de l’Italie, et mon père et ma mère continuaient à me dire qu’il fallait que je trouve du travail, que je ne pouvais pas vraiment faire l’artiste quand je serai grand, que je n’étais pas doué pour ça, et qu’il fallait que je m’enlève de la tête mes histoires de cinéma, mon autre grande passion. Et donc j’ai essayé de faire le travail qui m’était le plus proche, qui me donnait un rôle stable, et me permettait d’être utile aux autres.

Mais on ne se guérit jamais de la maladie de l’écriture. Et c’est ainsi qu’après un parcours long et tortueux, j’ai fini par faire l’écrivain, également l’écrivain de cinéma, et le juge.

 

Jean-Marc Laherrère : Depuis tout petit donc vous voulez écrire. En France, ce roman est classé parmi les romans noirs parce qu’ici, ceux qui ont commencé à le défendre, étaient des lecteurs et des critiques de romans noirs. Mais on pourrait aussi dire que c’est juste un roman qui se contente d’utiliser quelques codes du roman noir, pour écrire un roman historique. Que pensez-vous de cette classification, et pourquoi avoir choisi cette forme d’écriture ?

 

Giancarlo de Cataldo : C’est sûrement un roman qui utilise les codes du roman noir. Mais pas seulement ceux-là.

Mais à ce point, il faut faire un discours sur l’Italie. Pendant longtemps en Italie, un bon roman policier perdait l’adjectif policier et restait seulement un bon roman. Parce qu’on ne mettait pas les romans policiers dans la belle bibliothèque de la maison. Cela dépendait de notre tradition académique, qui était une tradition très élevée, ou qui croyait l’être. Puis un jour est arrivé un monsieur appelé Camilleri. Ses livres sont directement rentrés dans les belles bibliothèques, et c’étaient des romans policiers. Tout le monde s’est aperçu qu’en Italie on pouvait aussi raconter des histoires de malfrats, qu’en réalité elles avaient déjà été racontées, et qu’il fallait faire juste un petit pas, s’apercevoir que ces livres existaient.

A cela vient s’ajouter un fait historique : Une grande partie de l’histoire de notre pays, pas toute mais une grande partie, est aussi une histoire criminelle. Une histoire de rapports obscurs entre le pouvoir et le milieu, une histoire de crimes. Nous on les appelle les mystères d’Italie. Il y a une célèbre émission de télé sur ces mystères d’Italie, et comme par hasard, elle est dirigée par un de nos plus célèbre écrivain de polar : Carlo Lucarelli. Il fait un travail d’historien dans cette émission.

A un certain point il est arrivé que l’intérêt de nous autres écrivains à raconter l’histoire de l’Italie, c’est mariée avec le goût du public. Un public qui était fatigué de petites histoires, d’histoires limitées à une cuisine, d’histoires de petites passions. Il s’est adressé à nous, aussi grâce à l’utilisation des codes du noir.

Mais en réalité si on cherche ce qu’il y a des codes du noir traditionnel dans ce roman, il y a juste une chose : l’interrogation sur la présence du mal dans le monde. Un mal que l’on sent beaucoup en Italie. Un mal contagieux, mais pas un mal métaphysique, un mal qui a des causes précises, des racines historiques, et une des raisons de l’écriture du roman criminel, est l’enquête sur les racines historiques de ce mal d’aujourd’hui, qui est né dans ces années là.

Pour illustrer cela, Pennac a toujours eu énormément de succès en Italie, mais on l’a toujours présenté comme l’héritier de Queneau sans jamais dire qu’il avait écrit des polars. On exaltait sa langue flamboyante, mais personne ne parlait de la structure de ses romans.

Moi, j’ai fréquenté l’école d’écriture américaine, où tout est centré sur la structure. Et ce travail sur la structure est fondamental pour l’écriture de mes livres. C’est seulement à travers une analyse impitoyable, froide et continue de la structure que l’on atteint le niveau mythique d’une écriture.

Jean-Marc Laherrère : Puisque vous avez parlé de structure, on va pouvoir en venir au roman. C’est un exercice d’équilibre, ou de jonglage, avec plus de cinquante personnages présentés en introduction du livre. Une cinquantaine de personnages que l’on suit sur plus d’une quinzaine d’années. Tout se mélange et pourtant le lecteur n’est jamais perdu, il suit tout. Il sait qui ils sont, ce qu’ils mangent, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent, quelles sont leurs ambitions … Comment avez-vous pu construire cela, sans vous perdre, et en gardant un discours clair.

 

Giancarlo de Cataldo : J’ai beaucoup travaillé !

Ici, il y a quelqu’un qui est notre maître à tous, c’est Balzac. Quand j’ai visité sa maison à Passy, que j’ai vu tous ces grands tableaux où il écrivait de sa petite écriture les destins de tous ses personnages, je me suis dit merci Bill Gates. Parce que l’ordinateur est le grand allié de qui veut mettre sur pied une structure aussi complexe.

Et je me suis également dit à moi-même, et aussi à ma femme qui était avec moi, regardes comment diable travaillait Balzac, penses à la tête qu’il devait avoir pour faire ce travail juste avec du papier et une plume, et sans internet. De fait je suis obsédé par les détails, et j’ai travaillé quatre ans sur Romanzo Criminale, même si j’avais écrit le premier chapitre six ans auparavant. Mais ce n’est pas le premier du livre, c’est un des chapitres du livre, la mort du Dandy.

Tout le travail de collecte du matériel, d’étude du parcours des personnages, a pris trois ans, l’écriture seulement un an. Bien entendu, j’avais des papiers partout, j’avais croisé les parcours, j’avais de  bouts mis de côté, je savais comment les rappeler quand j’en aurai besoin, mais quand j’ai écrit, tout cela se remélangeait. Il restait des noms, moi je savais tout d’eux, mais souvent, ils me prenaient par la main, et m’amenaient ailleurs. Mais les nœuds de la trame étaient clairs depuis le début.

Il y avait des petits délinquants et la grande histoire italienne. Et à certains moments ils se sont rencontrés. Moi j’ai pris à ces délinquants un regard sur la grande histoire italienne. Et je n’ai jamais prononcé de jugement.  Vous ne trouverez nulle part, dans ces quelques 600 pages, un seul jugement de l’auteur, un petit moment où je vous dise : je suis en train de vous raconter cette histoire. A un moment, mon éditeur italien m’a dit qu’on ne pouvait pas faire un livre comme ça, que je ne prenais jamais un moment de réflexion, que c’étaient seulement des faits. Je lui ai dit qu’il y avait seulement les faits et les personnages, et que l’auteur parlait tout le temps à travers eux, mais qu’il n’a pas besoin de le dire.

 

Jean-Marc Laherrère : Pour présenter un peu plus le roman, ces personnages qui rejoignent l’histoire, la grande, celle que l’on connaît, c’est une bande de quartier qui a des rêves de grandeur. Des rêves qu’ils vont d’ailleurs réaliser puisque dans les années 80 ils ont mis la main sur Rome. Et au moment où ils y sont arrivé, c’était le début de la chute, ils ont commencé à s’allier avec différentes forces beaucoup plus importantes qu’eux comme la mafia, l’extrême droite, l’état italien, les loges, et à partir de là c’est la décadence jusqu’en 92 où il ne reste rien.

Quand on lit cela, que l’on sait que vous êtes juge, et qu’on reconnaît des faits connus de tous comme l’assassinat d’Aldo Moro ou l’attentat de la gare de Bologne, on se demande où est la réalité, où est la fiction, si cette bande a existé, si ses liens avec l’état étaient réels …

 

Giancarlo de Cataldo : Je pense qu’au final, les choses les plus incroyables sont vraies, les choses les plus logiques sont celles que j’ai inventées. Il y a une partie d’histoire vraie dans ce roman.

C’est vrai qu’à un certain moment, pendant l’enlèvement de Moro, quelqu’un a demandé l’aide de cette bande. Mais là non plus on ne peut pas juger. Peut-être que si j’avais été un ami de Moro, j’aurais fait le même. Et aussi parce qu’alors que l’état hurlait qu’il voulait le libérer, il n’est pas du tout sûr qu’il le faisait réellement. Il y a encore des enquêtes ouvertes sur ce point.

C’est vrai qu’un idéologue fasciste a demandé à la bande de devenir une sorte d’armée révolutionnaire, pour créer le désordre, puis prendre le pouvoir. Ceux de la bande ont rigolé ! Nous des soldats révolutionnaires ? Nous l’armée de l’ordre ? Nous on veut l’argent, et tout de suite.

C’est vrai que cette bande cachait ses armes dans les caves d’un ministère.

C’est vrai que, quand le premier repenti a raconté l’histoire, on l’a pris pour un fou.

C’est vrai qu’ils payaient des juges, qu’ils payaient des policiers, qu’ils payaient des experts psychiatres, qui dirent qu’ils étaient tous fous pour éviter la prison.

C’est vrai qu’un des chefs, quand il est mort, était libre, sans aucune condamnation, et qu’il pensait devenir producteur de cinéma. Peut-être que s’il avait eu le temps il se serait acheté une télévision. Il avait été libéré parce qu’il était soi-disant moribond, atteint d’un cancer. Mais les échantillons cancéreux vus par les médecins n’étaient pas les siens, c’étaient ceux d’un autre. Le problème c’est que le médecin était payé.

C’est vrai que cette bande a lancé un slogan : les procès se gagnent hors de la salle d’audience, pas dans les règles du jugement mais au dehors.

C’est vrai que presque tous les chefs étaient maçons.

Ca c’est l’histoire d’Italie. L’histoire écrite dans tant de procès.

Mais à côté de ça il y a l’histoire des hommes. L’ambition du pouvoir, le fait de se sentir puissant, et le fait de tomber ensuite de haut. C’est un parcours d’Ubris et de justice.

Ils ont tenu Rome pendant quelques années, mais personne ne peut la contrôler plus longtemps. Et une des raisons importantes de leur pouvoir est tombée : c’est quand le mur de Berlin est tombé. Ils ne servaient plus à rien. On entrait dans une autre phase. Toute cette énergie servait à tenir la gauche italienne loin du pouvoir. C’est ça le grand thème caché de l’histoire italienne de ces années là. Et ce ne sont pas mes mots à moi. Ce sont les conclusions de la commission d’enquête du parlement italien sur les attentats massacre. Parce qu’en Italie rien ne devait bouger. Rien ne devait changer. Et dans cette stase, certains faisaient d’excellentes affaires

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle de manipulations, il y a un personnage dans ce roman qui s’appelle le Vieux. On le voit peu, mais il a une influence énorme, c’est le marionnettiste, celui qui tire les ficelles, qui sait tout sur tous. Ce personnage est-il réel ? Ou est-ce une de vos inventions ?

Giancarlo de Cataldo : Dans ces années là, un homme politique italien avait lancé l’idée que derrière le terrorisme il y a avait un grand vieux. Il voulait dire un commandement étranger qui organisait tout le terrorisme en Italie. D’ailleurs, la commission d’enquête dont je vous parlais précédemment est arrivée à la même conclusion. Mais pour un écrivain, l’expression « grand vieux », fait immédiatement apparaître une personne physique.

Alors je me suis dit, essayons de l’imaginer ce grand vieux. Au début j’imaginais qu’il avait un projet. A la fin j’ai compris que le seul projet possible pour lui était, justement, de n’en avoir aucun. De laisser les forces de l’histoire composer elles-même le jeu. Il se définit comme un anarchiste. Il ne contrôle pas, il laisse les choses arriver.

Je ne sais pas si cela est vrai, je sais seulement qu’à un certain point j’ai été fasciné par ce personnage, et moi aussi je l’ai laissé faire.

La passion pour les automates, paraît une métaphore littéraire, un peu facile. Il contrôle les engrenages humains, comme ceux des machines. Mais il y a eu vraiment un grand espion italien qui était passionné d’automates. Naturellement, il n’organisait pas les choses comme dans mon roman. Son intérêt principal était la famille, comme pour beaucoup d’italiens. Donc mettre de côté pour sa vieillesse.

Mais si j’avais voulu écrire une histoire de l’Italie dans ces années là j’aurais écrit un essai. Moi j’ai voulu écrire un roman, une histoire, un récit. Je dirais que ce n’est pas de ma faute si en Italie l’histoire est aussi criminelle.

Serge Quadruppani : Il y a un aspect qui n’a pas encore été abordé. Celui du côté romantique et des deux ou trois personnages de femmes très forts du livre. J’ai été amoureux de Patricia.

Giancarlo de Cataldo : Moi aussi.

Serge Quadruppani : Et cette passion déchirante pour cette femme qui ne les aime pas mais les accueille et quelque chose de fascinant.

Giancarlo de Cataldo : Je suis fasciné par les personnages féminins, parce que je n’y comprends rien. Je suis monogame depuis trente ans. Alors tout se construit au niveau de la fantaisie. En plus ma femme est avocate spécialisée dans les divorces. Tout ce que vous direz pourra être utilisé contre moi.

Certains m’ont accusé avec Patricia d’avoir créé un personnage qui correspondait à un imaginaire masculin. Pour moi Patricia est une métaphore de Rome. Je suis arrivé à Rome jeune homme et j’ai haï cette ville. Avant de comprendre que cette ville il faut l’aimer. J’étais effrayé par l’indifférence de la grande ville, et puis j’ai découvert avec le temps que cette indifférence était une attente : Voyons comment tu te comportes, voyons qui tu es. Et après l’attente, Rome te trouve une place. Elle trouve une place pour tout le monde. Encore aujourd’hui Rome est la ville italienne la plus accueillante pour les étrangers. Avec toutes ses difficultés, celles de toutes les villes bien sûr. Mais quand même c’est celle qui s’efforce d’en intégrer le plus. Non pas parce qu’elle est meilleure qu’une autre, elle est plus ancienne, plus maligne. Elle en a vu tant ! Des papes, des rois, des invasions, des bûchers, des grands footballeurs.

On parle toujours à Rome du huitième roi de Rome. Mais combien de temps dure-t-il ? Dix jours, vingt jours, un ans ? Tout se transforme. Quand j’étais jeune je pensais que tout cela était horrible. Avec le temps j’ai appris à apprécier la grandeur de cette façon d’être disponible de Rome. Et Patricia est comme ça.

Jean-Marc Laherrère : Patricia est comme ça, et comme Rome, à la fin, c’est elle qui reste. Qui reste sans s’être rendue, elle est toujours elle-même.

Giancarlo de Cataldo : C’est un peu la même chose que pour les trois protagonistes du roman. Le Libanais c’est l’homme du projet. Le Froid c’est l’homme de morale rigide, qui ne change jamais, la vengeance, l’amour, la fuite. Le Dandy, c’est un italien. Il est bon mais opportuniste, il cherche toujours une solution de compromis. Il est généreux mais cupide, ou avide, et il sait être généreux. Je pense qu’à différents moments de la vie nous sommes tous un peu ces personnages. Moi je l’ai été. J’ai donné de moi à ces personnages.

L’ennui c’est qu’à la fin ils perdent tous. Le sens du livre est dans les dernières paroles : « l’indicible sensation de défaite » qui vient de la fin de L’éducation sentimentale de Flaubert. Je peux le dire, puisque je suis chez vous. L’autre influence, avec Balzac, le dernier chapitre est une longue citation de l’épilogue de l’éducation sentimentale.

Je savais ce que je voulais dire à la fin du livre, mais je ne savais pas comment le dire. Après quatre ans de travail, c’était dur, il ne me manquait rien, et je n’arrivais pas à finir. Finalement, l’aide m’est arrivé de loin. De Flaubert et de la mémoire.

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle des influences, on pense également à des influences plus récentes. La première est citée vers la fin du roman, même si on y pense plutôt au début, c’est le film de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique. Comme le film c’est au début l’histoire de jeunes truands qui montent, ensuite c’est différent et d’ailleurs ils vont voir le film et le trouvent nul, absolument pas réaliste. L’autre c’est Ellroy et sa façon de raconter l’histoire de l’Amérique au travers du lien entre le monde politique et le monde du crime.

Giancarlo de Cataldo : C’est deux influences sont réelles. Le cinéma tout d’abord parce qu’avec la littérature c’est ma grande passion. Et aussi parce que jusqu’à un certain point le cinéma italien est plus intéressant que la littérature italienne. Quand j’avais l’âge de mes bandits je passais de longs après-midi à voir et revoir les grands films italiens.

J’habite à Rome dans le Trastevere, pas loin d’où est né Sergio Leone. Il y a une plaque dans une rue de Rome et Sergio Leone a dit : mes films sont comme les gars de la Via Glorioso : Ils sont bruyants, ingénus bien que violents, tendres, et au fond, ils ont un grand cœur, comme ces garçons. Et ça, ça m’a beaucoup influencé.

Et Ellroy, en revanche, quand je l’ai découvert, il disait : je suis comme Dostoïevski, j’écris l’histoire de l’Amérique. Au début, j’ai pensé, encore un cinglé qui va se faire des milliards avec des pulps. Puis je l’ai lu, et j’ai compris que c’était lui qui avait raison. Il était vraiment l’héritier de Dostoïevski. Il a pris un morceau noir de l’histoire américaine, et il l’a transformée en mythe.

Et je me suis dit, en moi-même, et à ma femme, avec tout ce qui se passe en Italie : Les attentats massacre, les bombes, le terrorisme, les années de plombs, nous les italiens qui avons eu la Renaissance, Lucrèce Borgia, les papes assassins, le conclave, la contre réforme, quand est-ce qu’on va réussir à raconter nous avec la même force cette histoire. Et on a essayé, moi et d’autres.

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle de vous et des autres, c’est peut-être un hasard, et un superbe travail, des éditions Métailié entre autres, on assiste à une explosion d’excellents romans noirs italiens. Il y a eu Camilleri bien entendu, qui, ici aussi, a été le précurseur, mais il y en a maintenant des quantités, Carlotto, Dazieri, Fois, Di Cara, Todde, Lucarelli, Caccuci … Est-ce un effet d’édition en France où y a t’il vraiment une explosion en Italie ? Et avez-vous le sentiment de faire partie de cette famille, si famille il y a ?

Giancarlo de Cataldo : C’est une vraie explosion. Ce n’est pas un faux phénomène. C’est un phénomène étrange par deux aspects. Nous écrivons de manière très différente les uns des autres, mais nous avons un terrain commun : c’est notre histoire, et ses aspects noirs. C’est ce que Lucarelli appelle apprendre aux autres à penser mal. Bien sûr, nous ne faisons pas des livres rassurants.

Il y a un autre aspect, nous nous connaissons tous, et on s’aime bien. Mais attention, cela ne veut pas dire que nous nous asseyons ensemble autour d’une table pour décider d’une stratégie. Au contraire on est très différents par de nombreux côtés. Par exemple les policiers de Carlotto sont des salopards, dans mes romans à moi dans l’état il y a toujours le bien et le mal, comme chez Lucarelli. Les héros de Caccuci sont des déracinés désespérés, les miens sont un peu plus problématiques.

Il Manifesto, le journal italien, a écrit que moi et Lucarelli sommes sociaux-démocrates, alors que Carlotto est un authentique révolutionnaire, ou nihiliste. Nous sommes contents de faire partie d’une grande famille qui a un slogan : « Ne contrains jamais un lecteur à lire un livre que tu ne lirais pas ».

Public : Pouvez-vous nous parler du film ? Avez-vous participé à sa réalisation ?

Giancarlo de Cataldo : Racontons ce qui ne se dit pas habituellement dans les conférences de presse. Un mois après la sortie du livre le cinéma italien s’est déchaîné, en décembre 2002. Il y a eu une vente aux enchères pour acheter les droits du livre. Moi j’étais très content, finalement, on va pouvoir rembourser l’emprunt. Parce qu’avec le salaire de magistrat …

Une des conditions que j’avais mises, était que le film devait être fait par Marco Tulio Jiordana qui venait de réaliser Nos Meilleures années. Un film que la télévision italienne ne voulait plus diffuser. Pas par censure politique, mais parce qu’ils disaient qu’il était trop difficile.

Ils les avaient produit, mais Marco Tulio l’a pris et est allé à Cannes contre la volonté de tous. On avait commencé à travailler sur Les Pires années. Et il s’est passé quelque chose, moi je n’ai pas encore compris quoi, un an plus tard, Giordano a disparu. Et alors on a fait appel à Michele Placido. Au début, je me méfiais. Et lui se méfiait de moi. Bien que j’ai déjà écrit pas mal de scénarios, les gens du cinéma pensent que l’écrivain défend son livre, et n’est pas prêt à la trahison. Moi au contraire je suis tout à fait prêt à toute forme de trahison. Il suffit qu’à la fin on soit tous satisfaits.

En somme, je ne suis intervenu qu’après, sur le montage. Ma contribution fondamentale concerne la première partie. Vous verrez un film qui st différent du livre. Un film plus populaire. Sûrement pas un film parfait, mais les films parfaits sont un peu ennuyeux. Mais voue verrez un film qui correspond à l’âme du livre, à l’histoire des jeunes malfrats qui ont conquis Rome, à l’histoire de la corruption politique, et à l’histoire de la chute. Ces trois éléments sont dans le film.

Mon espoir est que cela soit le premier d’une longue série, coûteux, qui ne soient pas seulement des comédies, qui racontent l’histoire de l’Italie, et qu’on puisse aussi comprendre à l’étranger.

Je n’aime pas les écrivains qui gagnent beaucoup d’argent en vendant leur livre au cinéma et qui ensuite méprisent le film. Comme des vierges outragées. Non, on est dans un monde de marché, on se salit tous les mains, ce qui compte, c’est que la conscience reste propre.

Public : Une question sur la langue. Les autres auteurs dont on a parlé utilisent une langue métissée de dialecte. Avez-vous, vous aussi, utilisé une langue particulière pour recréer une atmosphère ?

Giancarlo de Cataldo : J’ai utilisé l’argot du milieu, où se côtoient des vieux mots qui remontent au 19° siècle et les mots de la télévision, l’argot américain, et ça donne cette modernité bâtarde, d’une langue qui change.

Chaque personnage a sa langue, comme un thème musical. Mais il faut d’abord comprendre le personnage, ensuite on comprend comment il parle.

On ne parle plus cette langue.

Romanzo Criminale, le film, coûte cher parce c’est un film en costume. Quand on le voit, tout d’abord, on ne comprend pas ce qui est différent, mais après 5 minutes on remarque qu’ils n’ont pas de portable, pas d’ordinateur, cela suffit pour faire un monde différent.

Public : Est-ce facile de traduire ?

Serge Quadruppani : Justement, à propos de ce que Giancarlo vient de décrire, on a essayé, avec l’amie avec qui on a travaillé, d’utiliser un langage un peu daté pour l’argot, un peu dans le genre Simonin, qui s’efface au fur et à mesure de l’ascension de personnages et du massage du temps.

Il y a aussi la mafia qui intervient, donc le sicilien et les problèmes que j’ai pu rencontrer avec Camilleri, il y a aussi des napolitains, il faut faire sentir les différentes voix. Mais c’est aussi ce qu’il y a d’intéressant dans la traduction.

Public : Pourquoi n’êtes-vous plus juge ?

Giancarlo de Cataldo : Mais je suis toujours juge. D’ailleurs, en revenant à Rome, je vais avoir beaucoup de travail.

Public : En tant que juge, vous vous êtes occupé de la bande de Magliana ?

Giancarlo de Cataldo : Oui. J’en ai connu quelques uns en prison quand j’étais juge d’application des peines. Puis j’ai participé à un des procès. Mais il n’y a eu aucun secret révélé que j’ai mis dans le livre. L’avantage a été de voir comment ils sont, physiquement, de les entendre parler, de les comprendre un peu mieux.

Jean-Marc Laherrère : Il est temps maintenant de vous remercier à tous les deux.

 

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Interviews et rencontres
commenter cet article
14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 09:33
J'ai entendu ça sur France inter ce matin, c'est la première bonne nouvelle depuis très très longtemps.

Sa famille et l'infatigable Fred Vargas doivent commencer à espérer.

Le gouvernement brésilien accorde le droit d'asile à Cesare Battisti.
Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère
commenter cet article
12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 21:31

Bill James est l’auteur d’une série de polars centrés sur deux flics, Harpur et son chef  Iles. Avec Mal à la tête, il crée deux nouveaux personnages, féminins, mais toujours flics.


L’inspectrice Sally Birthron, et la Commissaire Principale Adjointe Esther Davidson n’ont pas choisi une mission facile : Elles sont envoyées loin de leur brigade habituelle enquêter sur un éventuel cas de corruption chez les flics locaux. Un de leurs meilleurs indics a été torturé et abattu. Le procès a eu lieu, deux petits malfrats ont été condamnés. Mais le ministère de l’intérieur, sous la pression de la presse, envoie Sally et Esther vérifier si l’indic n’a pas été donné par la police parce qu’il gênait certaines accointances louches en haut lieu. Dire que les deux femmes vont être chaleureusement accueillies et généreusement aidées par les flics locaux serait sans doute un peu exagéré.


Comme John Harvey et Graham Hurley, Bill James est britanique (j'avais précédemment écrit qu'il était anglais, l'incollable et encyclopédique Claude Mesplède m'a heureusement corrigé, il est gallois)  et écrit des polars dans le style procédural (c'est-à-dire, pour faire court, des romans qui décrivent, de la façon la plus réaliste possible, le travail d’une équipe de flics). La comparaison s’arrête là.


Si les deux premiers sont au plus près de leurs personnages, ont une approche empathique et  induisent une forte sympathie entre ces personnages et le lecteur, Bill James observe et décrit tout avec une distance ironique. Le roman est articulé autour des pensées des deux femmes, et surtout de dialogues de sourds où chacun met un point d’honneur à ne pas répondre aux questions qu’on lui pose et à parler d’autre chose.


Ces dialogues, véritable marque de fabrique du roman, présentent un exercice de haute voltige d’une précision et d’une finesse ahurissantes. Mais un exercice potentiellement gênant, j’en suis conscient. En gros, soit on reste admiratif, soit ça agace. D’autre part, le risque à force de prendre de la distance, c’est de faire lâcher prise au lecteur. Qui ne doit espérer ici ni une enquête serrée, ni un grand suspense avec résolution spectaculaire à la fin.


Pour ceux qui aiment, cela donne un tableau tout en finesse et en petites touches mais d’une implacable vérité, et d’une cruauté d’autant plus grande qu’elle est subtile. Pour le lecteur qui n’adhère pas, cela risque de rester un exercice de style dont il ne voit pas trop l’intérêt.


Bill James / Mal à la tête (Tip Top, 2005), Rivages/Noir (2008), traduit de l’anglais par Catherine Richard.

Repost 0
Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars grands bretons
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Jean-Marc Laherrère
  • : Il sera essentiellement question de polars, mais pas seulement. Cinéma, BD, musique et coups de gueule pourront s'inviter. Jean-Marc Laherrère
  • Contact