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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 22:07

Il sort jeudi et son auteur sera en France en janvier, avec entre autres une visite à Toulouse le mardi 11 à Ombres Blanches. C’est un roman historique écrit par un écrivain de polars, c’est un roman à portée mondiale écrit par un cubain, c’est sans conteste l’un des chocs de cette rentrée 2011, c’est L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura.

 

Padura1977, Ivan, journaliste et auteur cubain frustré rencontre sur une plage proche de La Havane un homme malade qui promène deux magnifiques lévriers russes. Un homme étrange qui semble se prendre d'amitié pour lui et lui confie, au fil des rencontres, l'histoire de Ramon Mercader, l'assassin de Trotski. L’homme n’a pas le temps de tout raconter avant de disparaître, mais il a le temps d’exciter la curiosité d'Ivan, réveillant peu à peu son envie d'écrire.

 

Ce n'est qu'en 2004, à la mort de sa femme, qu’Ivan va sauter le pas et se décider enfin à écrire son grand roman, grâce à ses confidences, aux recherches qu'il a faites et à différents documents que de mystérieux inconnus lui ont fait parvenir après la disparition de l'homme aux chiens.

 

Magistral, monumental, impressionnant … Et bien plus que ça. Plus de six cent pages qui reviennent sur la vie de Trotski en exil, sur la lente fabrication de Ramon Mercader, alias Jacques Mornard, jeune républicain espagnol manipulé et façonné pour devenir un assassin, le meurtrier du paria le plus célèbre du XX° siècle, et sur la vie d'un écrivain brisé à Cuba entre la fin des années 70 et le début du XXI° siècle.

 

Plus de six cent pages à côtoyer l'Histoire, à la raconter au travers de mille histoires. A décrire le lent cheminement qui aboutit à l'assassinat de Trotski, mais également à celui de millions d'hommes et surtout à celui de la plus belle idée du XX° siècle, confisquée et pervertie par ceux qui, par la terreur, ont trahis ceux qui croyaient œuvrer pour le bien de tous. Au point que cette idée pourtant généreuse est maintenant automatiquement associée à cette terreur (ce qui arrange bien les tenants de l’individualisme forcené autre nom du capitalisme).

 

Le roman nous fait voyager, dans le temps et dans l'espace, côtoyer des légendes, redécouvrir de l'intérieur les plus grandes polémiques politiques du siècle passé. Il nous fait toucher du doigt les haines féroces qui ont opposé des hommes qui pourtant auraient dû travailler ensemble. Il explique pourquoi, 70 ans plus tard, les gauches sont toujours aussi dispersées, pourquoi souvent on a l’impression que le pire ennemi est celui qui devrait, en toute logique, être l’allié le plus proche.

 

Sans oublier que Padura est un auteur de romans policiers. Un auteur qui maîtrise à la perfection sa construction pourtant complexe, qui jongle avec les lieux et les temps, et qui, sans qu’on s’en rende bien compte au début, tricote merveilleusement son intrigue pour créer une tension grandissante, jusqu’à être quasi insupportable à l’approche du dénouement. Le chapitre consacré aux dernières minutes avant l’assassinat est, à lui seul, un pur chef-d’œuvre.

 

Un roman indispensable. Un roman éblouissant pour commencer cette année 2011 en beauté.

 

Leonardo Padura / L’homme qui aimait les chiens (El hombre que amaba a los perros, 2009), Métailié (2011), traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas.

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 21:17

Je vous disais il y a peu que j’étais pris dans un roman passionnant et dense, et que je vous en parlerai. C’est Nécropolis 1209, du colombien Santiago Gamboa.

 

GamboaJérusalem, ville assiégée (un peu plus assiégée dans le roman que dans la réalité) accueille le CIBM, le Congrès International des Biographes et de la Mémoire. Parmi les participants, un jeune écrivain d’origine colombienne, résidant à Rome qui se demande bien pourquoi on l’a invité. Mais il vient de passer deux ans malade et sans inspiration, et l’occasion (et le cachet) lui ont semblés bienvenus. Dans un hôtel retranché, sorte d’oasis de calme relatif dans un océan de chaos, il rencontre les autres participants et écoute leurs histoires : un évangéliste ancien taulard, ancien drogué parle de sa rencontre avec Dieu et de sa conversion ; une star du porno italienne explique pourquoi son cinéma est politique ; un bibliophile raconte l’étrange amitié entre deux joueurs d’échecs ; un historien colombien invente sa version du Comte de Montecristo … autobiographie et fiction se mêlent quand, avec la mort de l’évangéliste retrouvé les veines ouvertes dans sa chambre, la réalité fait brutalement irruption dans le congrès.

 

C’est un véritable tour de force que nous livre Santiago Gamboa dans ce roman. Celui de faire cohabiter autant de récits, de langues, de styles et de maintenir quand même la cohérence de l’ensemble. Un tour de force d’autant plus remarquable que tout paraît naturel, qu’on passe sans heurt d’une histoire à l’autre et qu’on ne sent jamais le travail de l’écrivain. Comme ces artistes de cirque qui vous donnent l’impression qu’il est normal de marcher sur un fil.

 

Le lecteur est fasciné par les différents récits, comme on est fasciné dès que l’on entend « Il était un fois … » dit par un Maître Conteur.

 

Erudition, imagination, maîtrise des niveaux de langage, richesse de personnages, humour, humanité … On trouve tout ici. Des histoires immortelles d’amitié, de haine, d’amour, de vengeance, de sexe. Un voyage qui va d’Europe en Amérique Latine en passant par Israël et les Etats-Unis, pour terminer dans un endroit inattendu (que je vous laisse découvrir).

 

Un regard tendre et impitoyable sur le petit monde des écrivains habitués des colloques, sur les jalousies, les egos, les mesquineries … et la générosité. Un souffle et un sens du détail, qui dans la même phrase font cohabiter la réalité la plus prosaïque et  l’épopée.

 

Une ode à la littérature, à l’écriture, aux mots, à la vie. Une réflexion sur le travail de l’écrivain, être plutôt terne (quand il n’est pas ridicule) « en vrai », qui, par son travail et son talent, va révéler (ou créer de toutes pièces), puis fixer sur le papier des êtres de légende qui seront lors montrés aux monde (ou au moins, au monde des lecteurs). Cet artiste qui, par sa maîtrise des mots, donne vie aux mythes.

 

Tout cela, et bien d’autres choses encore … Bref un grand roman, que Jeanjean conseille depuis un petit moment déjà. Pour compléter, vous pouvez aussi aller lire l’interview que l’auteur a accordée à Christophe Dupuis.

 

Santiago Gamboa / Nécropolis 1209 (Necropolis, 2009), Métailié (2010), traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry.

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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 01:13

 

J’ai déjà parlé de José Manuel Fajardo dans mes billet sur le récent TPS. J’ai profité de sa venue pour acheter (et faire dédicacer) son dernier roman traduit : Mon nom est Jamaïca. Un grand roman, qui m’a ramené des années en arrière, quand je lisais les Borges, Cortazar, Carpentier et autres Garcia Marquez. Pas moins …

 

Dana, la narratrice, retrouve lors d’un congrès à Tel-Aviv son collègue et ami Santiago Boroní. Elle apprend Fajardoà l’occasion que son fils David vient de se tuer en voiture. La nuit suivante elle est appelée par un poste frontière avec Gaza : Santiago a été arrêté alors qu’il tentait de forcer un barrage, il est en cellule et tient des propos complètement délirants. Quand elle le retrouve, il prétend avoir eu une révélation, descendre des juifs marranes et s’appeler en réalité Jamaïca.

 

De retour à Paris son état empire et, dans son esprit, les persécutions des juifs par l’inquisition espagnole se mêlent à la répression des émeutes de banlieue de cette année 2005. Dana trouve même d’étranges résonnances avec le récit d’une révolte inca au début de la mainmise des espagnols sur ce qui deviendra le Pérou. Inquiète pour la santé de son ami elle décide de l’accompagner au bout de sa folie …

 

Grand, grand roman. Riche, émouvant, construit, écrit … Et sacrément ambitieux. Il fallait oser mêler l’histoire des juifs marranes, obligés après la chute de Grenade de choisir entre fuir, mourir, ou faire semblant de renoncer à leur religion et se déclarer catholiques ; une partie de l’histoire de la résistance à la conquête et l’asservissement de l’Amérique du Sud par les espagnols ; et les émeutes de banlieue en région parisienne en 2005. Il fallait oser un roman qui voyage d’Israël au Pérou en passant par Aubervilliers, Bilbao et Grenade. Il fallait oser la folie, l’incohérence apparente. Il fallait oser laisser autant de questions sans réponse, autant de portes ouvertes. José Manuel Fajardo a osé, et il a tout réussi.

 

On suit passionnément tous ces récits qui s’imbriquent, s’entrecroisent, on est happé par la mise en abime. Le roman est dense, riche, passe de façon fluide au récit d’une traque dans la forêt amazonienne à un parenthèse paisible dans un jardin ouvrier de banlieue parisienne, d’une joute érudite sur la culture marrane au récit palpitant, qui sent la peur et la fumée, d’une nuit d’émeute …

 

Les personnages sont littéralement habités, on ressent dans ses tripes leur peur, leur douleur, leur doutes, leur folie, mais aussi leurs moments de bonheur. On goute un plat de pâtes, on sent l’odeur des pneus brûlés, on éprouve la joie de se trouver dans une bibliothèque inépuisable, on sent la moiteur de l’Amazonie …

 

Accessoirement, pour tout lecteur un peu moins érudit que les personnages et leur auteur (c'est-à-dire, la très grande majorité des lecteurs) on apprend beaucoup de choses, sans avoir jamais l’impression d’apprendre une leçon. Les références culturelles sont permanentes, elles ne ralentissent jamais le récit, et ne donnent à aucun moment l’impression que l’auteur étale sa science. Bien au contraire, il la partage avec générosité. C’est cela (entre autres choses) qui m’a refait penser aux grands noms cités au début de ce billet.

Il suffit alors de dire que la « filiation » n’est jamais écrasante pour donner une idée de la qualité de ce roman.

 

José Manuel Fajardo / Mon nom est Jamaïca (Mi nombre es Jamaica, 2009), Métailié (2010), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 16:33

Ca y est, c’est la rentrée. Il y aura bien encore quelques lectures au parfum de vacances, mais avec La huitième vibration de Carlo Lucarelli, c’est le début de l’avalanche de septembre. Un début atypique, étonnant et passionnant.

 

LucarelliFin du XIX°, colonie italienne d'Erythrée. Leo rêve de transformer les hauts plateaux en paradis, il est prêt à investir sa fortune pour le faire. Serra, brigadier des carabiniers, s'est mis en congé et s'est engagé dans l'armée coloniale pour poursuivre un tueur d'enfants protégé par sa naissance et ses relations très haut placées. Vittorio, commis colonial, est un rouage dans la grande magouille qui fait disparaître des fournitures qui n'existent pas (mais qui ont été payées). Cristina, épouse de Leo, est prête à tout pour qu'ils ne dilapide pas sa fortune. Le lieutenant Amara rêve de devenir un héros. Pasolini, anarchiste enrôlé de force veut porter la révolution dans les colonies. Sciortino, paysan des Abruzzes, ne sait pas vraiment ce qu'il fait là … Ahmed est employé de Vittorio. Aïcha, la chienne noire, va et vient, nue et libre … Et là bas, du côté des plateaux, l'armée du Négus grandit, menaçante. Dans la chaleur et la lumière éblouissante, ils vont tous rencontrer leur destin.

 

Autant le dire tout de suite, La huitième vibration n’est pas un thriller haletant qui se lit d’un trait. C’est un roman lent, dense, parfois déroutant, qui se mérite. Mais si on accepte son rythme, sa musique, quelle richesse !

 

Roman choral, roman d'amour, roman d'aventure, roman policier, roman d'atmosphère, chroniques d'une colonie perdue … Sautant d'un personnage à l'autre, d'une langue à l'autre (encore une fois travail étonnant de Serge Quadruppani), d'un endroit à l'autre, d'une histoire à l'autre, mais toujours dans la chaleur étouffante et la lumière aveuglante Carlo Lucarelli construit tableau impressionniste. Le rythme est lent, les personnages multiples, on rentre ou pas dans cette histoire très ambitieuse. Très ambitieuse, exigeante … et parfaitement aboutie.

 

On peut rester au bord de la route, mais si on se laisse imprégner par les sons, les odeurs, la chaleur et la lumière on est envouté. Les histoires, héroïques, poétiques, mesquines, exotiques, banales … se croisent et se répondent. Le lecteur s'attache à l'un, méprise l'autre, s'émeut avec celle-ci, s'agace de celle-là.

 

Pour ma part je ne suis pas près d’oublier Sciortino soignant son plan de fève avec amour, ni la leçon d’italien entre deux femmes amoureuses, ni la charge des cavaliers du Négus, ni la chaleur de Massaoua. Alors, vous aussi, tentez l’aventure.

 

Carlo Lucarelli / La huitième vibration (L’ottava vibrazione, 2008), Métailié (2010), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 09:35

Un petit coup de blanche maintenant, avec le dernier Arto Paasilinna : Sang chaud, nerfs d’acier.

 

paasilinnaTout début de 1918, Linnea Lindeman, chasseuse de phoques, accoucheuse émérite, et un peu sorcière, aide Hanna à donner vie à Antti Kokkoluoto. Elle prédit au beau poupon une longue vie, mouvementée et riche qui se terminera le 12 juillet 1990. Linnea avait vu juste, le garçon, puis l'homme aura une longue vie intéressante. Chassera le phoque, fera la guerre, le coup de poing, de la prison, de la contrebande, avant de monter son entreprise de docker et devenir député … Une vie bien mouvementée, comme l'histoire de la Finlande durant cette période.

 

Tous les ans, environ, il y a un nouveau Paasilinna, et tous les ans, dès que je l’aperçois en rayon, je l’achète. Autant le dire tout de suite, la cuvée 2010 n’est pas la meilleure. Pas une année de grande garde, mais le résultat est fruité, gouleyant, un vin (oups pardon, un roman) de plaisir.

 

On n’est certes pas au niveau des grands succès comme Le lièvre de Vatanen, La cavale du géomètre ou La forêt des renards pendus pour n'en citer que trois. Mais tout de même … En premier lieu, comme tous ses romans, il se lit sourire aux lèvres. Si je ne craignais pas les foudres de la Real Academia Española, je dirais volontiers qu’il est picaresque. Disons truculent, plein de verve, avec des personnages qui prennent la vie à bras le corps, quitte à la boxer un peu au besoin.

 

Et puis, pour les incultes historiques comme moi (et je ne dois pas être le seul par ici), on a un survol fort intéressant de l'histoire de la Finlande tout au long du XX° siècle.

 

Apprendre en s'amusant en quelque sorte.

 

Arto Paasilinna / Sang chaud, nerfs d’acier (Kylmät hermot, kuuma veri, 2006), Denoël et d’ailleurs (2010), Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 23:39

L’été, saison calme pour l’édition, polar compris, l’occasion, enfin, de rattraper le retard accumulé tout au long de l’année, et aussi de changer un peu de style. Cela faisait un moment que j’avais sur ma pile ce roman de Joseph Bialot, réédition (retravaillée si l’on en croit la préface) de deux romans introuvables. Il s’appelle A la vie ! et rassemble donc en un ouvrage les précédents Le semeur d’étincelles et La gare sans nom. Je n’avais pas lu les précédentes éditions, je ne saurais donc dire ce qui a été changé, par contre, je ne peux que vous encourager, très très vivement à lire celui-ci.

 

BialotLe 28 mai 1871, Benoît Mongeon échappe par miracle au massacre des communards par les versaillais. De 1913 à 1948 lui, sa famille, ses amis, vivront toutes les luttes de la première moitié du XX° siècle. Pour la paix aux côtés de Jaurès, dans les tranchées, formation du Parti Communiste français, défense de Sacco et Vanzetti, brigades internationales, front populaire, deuxième guerre mondiale, résistances, camps … Tous ne seront pas du bon côté, mais tous vivront intensément. Ils participeront aux drames, mais aussi à l'incroyable vie culturelle d'un Paris qui fut, un temps, le centre du monde. A la vie.

 

J’avais oublié, depuis le temps que je n’en lisais plus, combien les sagas familiales, quand elles sont bien écrites, peuvent se révéler addictives. Maintenant, je sais, de nouveau. Pendant trois à quatre jours j’ai été complètement accro à la famille Mongeon. Impossible de les lâcher, dès que j’avais une minute de libre, entre deux plongeons, deux parties de foot ou châteaux de sable, presque entre deux verres d’apéro, hop, je me replongeais, même pour un seul paragraphe dans le bouquin. Et impossible d’aller se coucher avant d’avoir les yeux qui se ferment tous seuls et le cerveau qui déclare forfait. Accro, complètement accro.

 

Il faut dire qu’il est fort Joseph Bialot, très fort. Certes il a du matériau, et du matériau souvent vécu de première main cet homme qui a traversé, sans rien perdre de son humanité, ce que notre XX° siècle a produit de plus laid, de plus inhumain. Encore faut-il savoir le raconter. Et il sait le faire pour paraphraser un célèbre duo de pitres.

 

Ce n’est un scoop pour aucun de ses lecteurs habituels, l’auteur est un immense raconteur d’histoires. De pleins d’histoires, qui nous font vivre de façon passionnante, la Grande Histoire. Joseph Bialot maîtrise parfaitement son art et sait comme personne mêler destins individuels et histoire collective. Mais aussi, quels individus ! Des personnages plus vrais, plus grands, plus émouvants, plus attachants, plus tout ! On vibre, on s'indigne, on pleure, on chante, on trinque avec eux. Grâce à eux on vit les grands moment du XX ° siècles, les espoirs déçus, les aveuglements généreux, les erreurs tragiques, les actes de courage insensés, les pires saloperies, les mesquineries, les vengeances brutales …

 

Quelle Histoire, et quelles histoires !

 

Joseph Bialot / A la vie !, La manufacture des livres (2010).

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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 15:21

1075. Roger 1°, noble normand, vient de conquérir la Sicile auparavant aux mains des musulmans. Il est sur le point de faire exécuter le prince Omar qui a comploté contre lui quand il reçoit une invitation de sa sœur, la princesse Yasmina. La très belle princesse Yasmina. C’est du moins ce qu’il suppose, le voile qu’elle porte ne laissant voir que ses magnifiques yeux. Celle-ci lui fait une proposition : Durant sept nuits, elle lui racontera des histoires et lui servira ses meilleurs plats. Et durant ce temps, il sursoit à l’exécution d’Omar. Le comte Roger accepte et durant sept nuit magiques Yasmina va déployer tous ses charmes et tout son art, de conteuse, de cuisinière et de séductrice …

 

Un conseil, évitez d’attaquer ce bouquin si votre frigo est vide, ou si vous n’avez sous la main que quelques biscottes rances et un reste de jambon blanc sous cellophane. Dès les premières pages, vous saliverez. Et cela va durer tout le bouquin.

 

Une solution pourrait être de commencer par la fin, de lire les recettes des cinquante plats servis au comte, et d’aller faire quelques achats pour avoir sous la main de quoi palier à la fringale qui va immanquablement vous tomber dessus.

 

Les histoires sont jolies, Yasmina est … ensorceleuse. Un très bon moment sensuel grâce à une écriture à quatre mains qui a su parfaitement faire ressentir l’odeur du jasmin, la fraicheur d’un granité à l’orange, l’explosion iodée d’un plat de pâtes aux oursins, le craquant d’un beignet de petits artichauts, ou la douceur confondante de cheveux d’anges au miel …

 

Mais je vous laisse, je retourne à table.

Maruzza Loria et Serge Quadruppani / A la table de Yasmina, Sept histoires et cinquante recettes de Sicile au parfum d’Arabie, Métailié (2009).

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25 août 2009 2 25 /08 /août /2009 20:44

Comme promis ci-dessous, voici donc un des monuments de la rentrée littéraire. Un monument inclassable, à l’image de ses auteurs, le collectif italien Wu Ming qui, partant du constat bien connu que l’histoire est écrite par les vainqueurs, nous présente dans Manituana la guerre d’indépendance américaine sous un jour totalement inédit en présentant le point de vue des vaincus. Ou plus exactement, de certains vaincus.

 

En 1775, sur la côte est de ce qui n’est encore qu’une colonie anglaise, sur les rives du fleuve Mohawk, un irlandais, Sir William Jonhson commissaire aux affaires indiennes de Sa Majesté et un sachem mohawk ont réussi à créer une communauté métisse où anglais, irlandais, écossais et indiens des six nations iroquoises vivent en parfaite harmonie. Une harmonie chaque jour mise en danger par l’implantation de nouveaux colons qui s’appuient sur le mouvement indépendantiste né à Boston pour contester les droits des indiens et leur prendre leurs terres.

 

Face à cette agression les héritiers de Sir William décident d’envoyer une délégation à Londres pour proposer au roi Georges III de défendre la couronne, et lui demander en échange de protéger leur terre. C’est ainsi que Joseph Brant Thayendanega, Philip Leroy dit Grand Diable, guerrier Mohawk légendaire et redouté et Peter Johnson, jeune homme aussi à l’aise avec un violon qu’avec un tomahawk vont traverser l’Atlantique, connaître Londres, sa noblesse et ses bas-fonds, avant de revenir combattre dans leurs forêts natales.

 

Manituana est un roman qui se gagne. Les premières pages sont denses, avec de très nombreux personnages et l’on se perd un peu au début. Mais si on fait un tout petit effort, rapidement la magie opère, et on entre de plein pied dans un grand, grand roman.

 

Pour vous donner une idée, il m’a fait penser à Water Music de TC Boyle, rien moins. Même ampleur, même ambition, même souffle, même capacité à jongler avec les lieux, les ambiances, les personnages et les voix.

 

Je ne sais pas comment les cinq auteurs ont travaillé, s’ils se sont partagés les chapitres suivant les lieux ou les personnages centraux ou si tout a été écrit à cinq mains. Le résultat est parfaitement cohérent et d’une richesse époustouflante. On passe d’une traque en forêt qui m’a ramené bien des années en arrière, quand je suivais à la trace le dernier des Mohicans, à une ambiance de perversion et de décadence fellinienne dans un salon de la noblesse anglaise ; d’une remontée de rapides à la frontière du Canada à la puanteur et la misère des bas-fonds londoniens ; du discours poétique d’un sachem mohawk à la harangue argotique d’un coupe-jarrets de Soho … (il faut à ce propos saluer le travail du traducteur Serge Quadruppani qui a su rendre tous ces niveaux de langage).

 

Richesse historique ensuite, avec ce point de vue étonnant, décalé, qui met en lumière les motivations de ceux qui combattent la main mise anglaise au nom de la liberté. Liberté certes, mais pour eux, et pour eux seuls. Liberté pour ceux qui sont comme eux, pensent comme eux, prient comme eux, vivent comme eux. Liberté de garder leurs profits, liberté de prendre toutes les terres qu’ils veulent, liberté d’éliminer tout obstacle. Liberté de tuer, d’éradiquer ceux à qui appartient cette terre qu’ils convoitent. Au nom de la civilisation bien entendu. Un point de vue iconoclaste qui fait dégringoler de leurs piédestaux quelques icônes de l’histoire américaine telle qu’elle est enseignée, au moins chez nous.

 

Tout cela est rendu passionnant, au premier degré, par des personnages extraordinaires, que l’on ne voudrait plus lâcher, et que l’intrigue plonge au cœur de la guerre, sale, cruelle, injuste, comme toutes les guerres. Une guerre dont personne de peut sortir grandi, ou tout le monde doit, à un moment ou un autre, aller à l’encontre de ses convictions les plus profondes.

 

La quatrième de couverture indique que le roman a gagné le prix Sergio Leone 2007 et le prix Salgari 2008. Je ne sais pas ce qu’ils recouvrent, mais ces deux noms ne sont pas associés pour rien à ce monument. Si vous aimez Emilio Salgari (ou Alexandre Dumas), si vous avez rêvé avec Fenimore Cooper, si Water Music vous a emballé, si, comme Paco Ignacio Taibo II  vous préférez les histoires de perdants magnifiques à celles de battants bling bling, lisez Manituana de Wu Ming.

 

Pour en savoir plus sur Wu Ming vous pouvez aller sur le site du collectif ; il s’appelle simplement Wu Ming Foundation, et vous pouvez également aller sur le site qu’ils ont dédié à Manituana, le roman, les lieux, la chronologie … Il existe en italien, anglais et espagnol. Reste à trouver des volontaires pour le traduire en français …

 

Wu Ming / Manituana, (Manituana, 2007) Métailié (2009), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 17:51

Je continue les lectures retardataires, avec ce petit ouvrage dont tout le monde a déjà dit le plus grand bien. Je pourrais certes m’abstenir d’en rajouter un couche, pas forcément utile, mais sait-on jamais, il y a peut-être un ou deux de mes nombreux fans qui n’en a pas encore entendu parler. Voici donc Tribulations d’un précaire, de Iain Levison.

 

Iain Levison vit aux US. Il a une licence en lettres. Qui ne lui sert strictement à rien. Et il cherche du boulot. Il en trouve toujours, mais jamais pour longtemps, car comme il le dit lui-même : "Au cours des dix dernières années, j'ai eu quarante-deux emplois dans six états différents. J'en ai laissé tomber trente, on m'a viré de neuf, quand aux trois autres, ça a été un peu confus." Ses Tribulations d’un précaire offrent un bref aperçu de ces quarante-deux emplois.

 

Voici donc un petit bouquin, apparemment anecdotique, puisqu'il ne raconte que les déambulations d’un sans nom, d’un sans grade, d’un de ces milliers de gens, pas vraiment misérables, sans destin extraordinaire, juste un nouveau prolétaire qui essaie de s’en sortir. Rien de bien romanesque a priori.

 

Ben si. Premièrement parce qu'il est très bien écrit, avec un humour formidable, et se lit, ou mieux, se déguste avec un immense plaisir. Ensuite parce que Iain Levison ne se contente pas de raconter de façon très drôle ses pérégrinations (ce qui, insistons, suffirait à en faire un bon bouquin tant il écrit bien). Non, l’animal est affuté, lucide, et analyse parfaitement le nouveau monde du travail, ses rapports de force, sa précarisation. Sa description de la survie des nouveaux prolétaires américains est bien entendu, à peu de choses près, transposable en Europe. Il nous montre tout un monde qui, sans être dans la misère totale, ne peut que survivre, sans faire aucun projet, sans prendre le temps de vivre, si ce n'est lors de pauses volées furtivement à la faveur d'une panne.

 

Il décrit aussi avec une justesse sans pitié les truandés du grand mensonge du « travailler plus pour gagner plus » cher à notre petit président. Les battants, les entreprenants, qui ne se rendent pas compte que, juste pour gagner un peu plus que le minimum vital, juste pour se sentir supérieurs aux pauvres précaires, acceptent un travail qui les détruit totalement, pour un taux horaire ridicule, mais avec le mirage d’être libres, quand ils ne se sont qu’aliénés.

 

Et dire qu’on entend ici et là que la lutte des classes est terminée ! A tous ceux qui le pensent, je conseille la lecture de ce petit roman témoignage implacable et horriblement drôle.

 

Iain Levison / Tribulations d'un précaire, (A working stiff's manifesto, 2002) Liana Levi/Piccolo (2007), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.

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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 22:42

Après le Sam Millar, il fallait sourire un peu. Quoi de plus indiqué que Les dix femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi le dernier roman de l’inénarrable finlandais Arto Paasilinna ?

 

Rauno Rämekorpi est un homme comblé. A soixante ans, il est marié avec une femme qu’il aime, se trouve à la tête d’une entreprise plus que prospère, et est reconnu comme l’un des industriels les plus influents de Finlande. Au soir de son anniversaire, il commande un taxi pour jeter les dizaines de bouquets qu’il a reçu (sa femme asthmatique ne supporte pas le pollen), et compte également distribuer force bouteilles de champagne et victuailles dans son usine.

 

Mais en route, une meilleure idée lui vient. Et s’il en faisait cadeau à ses nombreuses maîtresses ? Aussitôt dit, aussitôt fait, et c’est partie pour une longue virée de ripaille et de culbutes sur les lits les plus divers. Enchanté par sa tournée triomphale, Rauno compte bien rééditer l’exploit à Noël. Seul pépin, ses hôtesses se sont toutes aperçues qu’elles étaient un peu nombreuses sur la liste, et elles l’attendent de pied ferme …

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le meilleur Paasilinna. Le choix fait dans ce roman de suivre ce vieux bouc de Rauno chez ses différentes maîtresses est par nature un brin répétitif. Et Paasilinna n’arrive pas complètement à supprimer l’impression de redite.

 

Ceci dit, on ne s’ennuie pas non plus, loin de là. Il y a une vitalité, une énergie, et bien entendu un humour qui emportent l’adhésion. Avec au passage quelques coups de griffes bien sentis (pas toujours en finesse, mais les griffes appartiennent à un ours plutôt qu’à un chat sauvage !), à la société finlandaise, au machisme, à l’alcoolisme … au reste du monde, et plus généralement à la connerie, quelle que soit son origine, sa race ou son sexe.

 

Le pire c’est qu’on finit par le trouver plutôt sympathique de Rauno. En prime, on croise le chauffeur de taxi étonnant  déjà rencontré dans La cavale du géomètre. Et j’aime beaucoup ces clins d’œil d’auteur à lecteur.

 

Pour se remettre donc, après une lecture éprouvante, cette tournée des grands ducs finlandaise est finalement un bon divertissement.

 

Arto Paasilinna / Les dix femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi, (Kymmenen riivinrautaa, 2001) Denoël (2009), traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Blanche
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