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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 22:57

Un des commentaires à mon billet sur le dernier roman de Dennis Lehane insistait sur le travail de la traductrice, en disant que l’on ne parlait pas suffisamment de ces passeurs de textes. Il m’a donné l’idée et l’envie d’échanger quelques propos avec un de ces traducteurs.

Mon choix s’est assez naturellement porté sur Emmanuel Pailler, avec lequel je suis en contact épisodique au travers de mon blog et du sien. Il a très aimablement répondu à mes questions.

 

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, quels auteurs vous avez traduits, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ?

 

Emmanuel Pailler : Je suis venu à la traduction par goût (depuis les versions latines de ma jeunesse…) et un peu par hasard. Angliciste de formation, puis prof, j’avais traduit plusieurs ouvrages « en amateur » pour divers éditeurs. J’ai appris l’existence d’un DESS de traduction littéraire à Paris au moment même où l’enseignement commençait à m’ennuyer puissamment.

Parmi les auteurs marquants que j’ai traduits, je peux citer Lovecraft, Stuart Kaminsky, Richard Stark alias feu Donald Westlake, James Carlos Blake

Quant à ma relative spécialisation polars, c’est à la fois un hasard (une rencontre avec Rivages Noir dès mes débuts) et un goût : j’aimais déjà la genre, mes parents avaient beaucoup de Série Noire chez eux, j’ai lu mon premier J.H. Chase à douze ans. Rétrospectivement, j’étais peut-être un peu jeune…

 

Jean-Marc Laherrère : En général, les auteurs ont toujours un ou des écrivain(s), qui leur ont donné envie d’écrire. Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

 

Emmanuel Pailler : Comme je le disais, le goût de la version m’est venu en transpirant sur les phrases plus ou moins compliquées des auteurs latins – avec la fierté un peu enfantine d’avoir trouvé une tournure de phrase élégante et idiomatique pour transcrire la pensée « filante » de Sénèque ou les grandes périodes de Cicéron. Beaucoup plus tard, les cours de traduction théâtrale de Jean-Pierre Richard (qui a notamment travaillé sur Shakespeare) m’ont ouvert les yeux sur des aspects du texte parfois négligés, comme le rythme et l’oralité.

 

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

 

Emmanuel Pailler : Malheureusement non. Il est rare que je dispose de leurs coordonnées. Une exception : Peter Craig, dont j’ai traduit le « Bloodfather » (à paraître chez Rivages), qui a répondu fort aimablement à toutes mes questions par e-mail.

 

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

 

Emmanuel Pailler : La question piège ! Je vais être d’une franchise brutale : non. Sinon, on ne mangerait pas. Ceci étant, certains traducteurs ont plus de chance que d’autres et, au moins en « fiction », travaillent sur des textes qui leur plaisent le plus souvent. J’appartiens à cette catégorie.

 

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

 

Emmanuel Pailler : La traduction d’un recueil de nouvelles de et « autour de » H.P. Lovecraft, avant que je devienne traducteur professionnel. Une autre manière d’aborder ce monde hallucinant que j’avais étudié pour ma maîtrise.

En polar, je pense à Kaminsky, drôle, fluide et agréable. Ou encore Stark, efficace et sans bavures. De manière générale, les bons textes sont les plus plaisants – voire les plus faciles – à traduire. L’auteur porte le traducteur. On n’est plus un rewriter besogneux, on devient un instrument à l’unisson. (Si, si).

Les traductions difficiles, dans mon expérience, sont au contraire le produit de textes bâclés et industriels qu’il faut impérativement réécrire – ou au contraire, des écrits ampoulés de gens qui se pensent écrivains ou poètes et nous infligent des pages entières de descriptions à deux sous. Cas fréquent en heroic fantasy. En anglais, langue souple, ce salmigondis peut à la rigueur faire illusion ; en français, tout est à reprendre…

 

Jean-Marc Laherrère : D’après ce que je comprends de l’anglais (peu …) c’est une langue beaucoup plus libre que le français, et les auteurs anglophones inventent facilement de nouveaux mots. Comment traduisez-vous dans ce cas ?

 

Emmanuel Pailler : Je ne suis pas sûr que les auteurs anglophones soient férus de néologismes. En revanche, la syntaxe anglaise est plus, disons plastique que la française, et offre des facilités dont nous ne disposons pas. De même, l’anglais est bien plus décomplexé que nous par rapport aux répétitions. Dans ce cas, il faut mettre les mains dans le cambouis : trouver par exemple un moyen d’éviter le « qui quoi que qui », chercher le synonyme, restructurer un paragraphe…le tout sans trahir le rythme de l’auteur. C’est un métier de contorsionniste, pratiqué dans le corset de la langue française.

 

Jean-Marc Laherrère : Est-ce vous qui choisissez les auteurs que vous traduisez ou l’éditeur qui vous les propose ? Vous est-il arrivé de proposer un auteur inconnu en France que vous auriez découvert ?

 

Emmanuel Pailler : C’est généralement l’éditeur qui propose. Oui, j’ai proposé plusieurs auteurs en traduction. Par exemple Paul Beatty (The White Boy Shuffle), un auteur Noir américain au style « beat » radical, à la fois humoristique et désespéré ; ou encore Mark Gatiss (The Vesuvius Club), avec son héros Lucifer Box, un James Bond victorien très décadent. Mais les éditeurs ont des plannings surchargés. Un jour ?

 

Jean-Marc Laherrère : J’ai l’impression que les traducteurs, comme les auteurs, sont spécialisés par genre (polar, SF, fantasy, blanche …). Est-ce parce qu’ils sont liés à une maison d’édition ? Une question de goût ? Ou chaque genre a-t-il sa langue spécifique qui demande une « spécialisation » du traducteur ?

 

Emmanuel Pailler : La spécialisation est tout de même relative. Beaucoup de collègues travaillent aussi en « non fiction », souvent à des fins alimentaires. En ce qui me concerne, c’est à la fois une question de goût et de maison d’édition, en effet. Je ne suis pas sûr qu’un genre ait une langue spécifique, car il existe de nombreux sous-genres ; pour prendre l’exemple du polar, le whodunit d’Agatha Christie n’a rien à voir avec la culture des gangs latinos de Los Angeles… La traduction est une adaptation perpétuelle, quelle que soit l’éventuelle spécialisation.

 

Jean-Marc Laherrère : A propos de culture de gang latinos … Comme en français, le polar, qu’il soit britannique ou américain, et plus spécifiquement le roman noir, décrit tous les milieux de la société, et utilise donc tous les niveaux de langage. Comment traduisez-vous ces différents niveaux, ses différentes cultures ? Cherchez-vous des équivalents existants en France, ou préférez-vous parfois inventer un langage peut-être plus proche du rythme original ? (Je pense, entre autres, à votre exemple des gangs latinos de LA qui doivent utiliser un anglais mélangé à de l’espagnol). ?

 

Emmanuel Pailler : Excellente question ! Hum…Il faut - en théorie - procéder à une transposition culturelle. Dans le cas précis des gang latinos (le Bloodfather de Peter Craig), c’est, paradoxalement, plus facile : l’espagnol peut se mêler au français comme il se mêle à l’anglais. Cela dit, votre question ouvre une plaie saignante dans le monde de la traduction (si  si) : celle de l’altérité. Certaines différences nous échappent, certaines altérités nous restent…étrangères. Comment « traduire » l’accent écossais du Fife, omniprésent chez Irvine Welsh par exemple ? Certains ont tenté de transposer ce régionalisme, en faisant parler le ch’ti à des mineurs du Yorkshire (par exemple). À titre personnel, cela ne me convainc guère : si l’on suit ce principe, pourquoi mes jeunes gangstas d’origine salvadorienne ne s’exprimeraient-ils pas comme des « cailleras » du 9.3 ? Ceci étant, la traduction reste une discipline pragmatique, et tant que cela fonctionne, pourquoi pas. La démarche est tout de même très, très risquée. C’est pour cela que je préfère généralement adopter profil bas sur le plan du lexique, rester dans un périmètre relativement circonscrit – en plus, rien ne se démode plus vite que l’argot à la mode – et transcrire l’altérité de mes personnages par d’autres effets de traduction : comme vous l’avez indiqué, le rythme, principalement, la manière de « poser » les phrases. Pour reprendre l’exemple des latinos : même s’ils ne peuvent s’exprimer comme un djeunz-du-9.3., rien n’interdit de leur faire adopter un parler haché, un « flow » (flux) bien différent de celui d’un flic (lequel ne s’exprimera pas non plus comme un banquier ou un adolescent).

Votre question est fascinante parce qu’elle pose tout le problème du décalage : il existe toujours en traduction, on perd toujours quelque chose (je ne sais plus qui a dit « la traduction, c’est l’art de la perte »), mais il existe bien sûr une différence entre une infime déclivité et un abîme béant…Plus prosaïquement, je viens de m’attaquer à un roman situé en Nouvelle Angleterre, avec des accents qui, ô horreur pour un Américain, trahissent la classe sociale ! Non seulement ces gens ont l’accent du Massachusetts, mais ce n’est pas le même : le flic local ne déforme pas les mots comme le patricien WASP de Boston ! Comment faire ? J’y retourne…

 

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

 

Emmanuel Pailler : Outre Beatty et Gatiss dont j’ai déjà parlé, je pense à Clare Allan - auteur d’un surprenant roman sur l’univers psychiatrique : le Kafka britannique ? J’aimerais aussi (re)traduire les grands textes de Lovecraft  - malheureusement, ils sont sortis chez Bouquins dans une nouvelle édition, et les retraductions sont bonnes ; je pense aussi à certains auteurs du courant réaliste américain comme Howells ou Charles Chesnutt. Et j’aimerais beaucoup travailler sur un texte de théâtre, en collaboration avec le metteur en scène et les acteurs. Sur quelqu’un comme Marlowe par exemple, que l’on  redécouvre.

Au chapitre des regrets, je répondrai qu’ils ne servent à rien…mais je regrette tout de même de n’avoir pas pu traduire « Filth » d’Irvine Welsh. Ou « A History of Love » de Nicole Krauss. Ou « The Electric Michelangelo » de Sarah Hall. Ou « Aztèques dansants » de Westlake…ou…ou… voilà pourquoi il ne faut pas avoir de regrets.

 

 

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ?

 

Emmanuel Pailler : Oui. Je viens de commencer « Red Grass River » de Carlos Blake.

 

Jean-Marc Laherrère : La dernière question, à la fois bateau et piège ; traduire ne vous donne-t-il pas envie d’écrire vos propres histoires ?

 

Emmanuel Pailler : Si. D’ailleurs c’est fait (et en train de se faire). Si vous connaissez d’ailleurs un éditeur de S.F qui apprécie les anticipations à tendance cyberpunk…

 

Voilà, merci à Emmanuel Pailler, et si un éditeur de SF qui aime les anticipations à tendance cyberpunk passe par ici …

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Interviews et rencontres
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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 21:15

En attendant le billet sur Un pays à l’aube … voilà la transcription d’une rencontre pas vraiment récente. Il était prévu que cet entretien paraisse dans la revue Temps Noir. Mais le Dictionnaire des Littératures Policières (édité par la même maison) retarda la sortie du n°11, qui fut entièrement consacré à Jean-Patrick Manchette. Le numéro 12 est normalement pour bientôt (février ?), mais il est également très copieux donc … Donc pour ne pas avoir bossé pour rien, c’est vous qui profitez de l’interview.

 

Après tout, cela peut donner envie de lire Romanzo Criminale à ceux qui ne l’ont pas lu. Et au moment où on reparle de l’affaire Cesare Battisti, le roman éclaire, un peu, cette sombre période.

 

Giancarlo de Cataldo à Ombres Blanches

Le 13 mars 2006

Traduction assurée par Serge Quadruppani

 

Jean-Marc Laherrère : Nous recevons Giancarlo de Cataldo pour son premier roman traduit en français aux éditions Métailié : Romanzo Criminale. Ce n’est pas son premier roman, mais c’est le premier traduit. Il est ici en présence de son traducteur Serge Quadruppani.

Pour commencer, comme nous vous connaissons peu en France, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu juge/écrivain, à moins que cela soit écrivain/juge.

 

Giancarlo de Cataldo : Bonsoir à tous. J’ai toujours voulu écrire, depuis que j’ai sept ans. J’étais un petit garçon plutôt dodu, pas très fort au foot, ce qui est très important en Italie, j’avais déjà des lunettes, mais je lisais beaucoup. Je lisais beaucoup de romans d’aventure. Et je rêvais d’écrire un jour.

Et puis mon père qui était professeur de français, m’a quasiment obligé à lire les grands romanciers français du XIX° siècle. Et le cocktail des grands romans d’aventure et des grands romans d’apprentissage, lesquels romans sont pleins de personnages criminels, ont créé mon goût pour certains types d’histoires à raconter.

Tout cela c’est passé bien avant que je ne pense à devenir juge. Je venais de la petite bourgeoisie du sud de l’Italie, et mon père et ma mère continuaient à me dire qu’il fallait que je trouve du travail, que je ne pouvais pas vraiment faire l’artiste quand je serai grand, que je n’étais pas doué pour ça, et qu’il fallait que je m’enlève de la tête mes histoires de cinéma, mon autre grande passion. Et donc j’ai essayé de faire le travail qui m’était le plus proche, qui me donnait un rôle stable, et me permettait d’être utile aux autres.

Mais on ne se guérit jamais de la maladie de l’écriture. Et c’est ainsi qu’après un parcours long et tortueux, j’ai fini par faire l’écrivain, également l’écrivain de cinéma, et le juge.

 

Jean-Marc Laherrère : Depuis tout petit donc vous voulez écrire. En France, ce roman est classé parmi les romans noirs parce qu’ici, ceux qui ont commencé à le défendre, étaient des lecteurs et des critiques de romans noirs. Mais on pourrait aussi dire que c’est juste un roman qui se contente d’utiliser quelques codes du roman noir, pour écrire un roman historique. Que pensez-vous de cette classification, et pourquoi avoir choisi cette forme d’écriture ?

 

Giancarlo de Cataldo : C’est sûrement un roman qui utilise les codes du roman noir. Mais pas seulement ceux-là.

Mais à ce point, il faut faire un discours sur l’Italie. Pendant longtemps en Italie, un bon roman policier perdait l’adjectif policier et restait seulement un bon roman. Parce qu’on ne mettait pas les romans policiers dans la belle bibliothèque de la maison. Cela dépendait de notre tradition académique, qui était une tradition très élevée, ou qui croyait l’être. Puis un jour est arrivé un monsieur appelé Camilleri. Ses livres sont directement rentrés dans les belles bibliothèques, et c’étaient des romans policiers. Tout le monde s’est aperçu qu’en Italie on pouvait aussi raconter des histoires de malfrats, qu’en réalité elles avaient déjà été racontées, et qu’il fallait faire juste un petit pas, s’apercevoir que ces livres existaient.

A cela vient s’ajouter un fait historique : Une grande partie de l’histoire de notre pays, pas toute mais une grande partie, est aussi une histoire criminelle. Une histoire de rapports obscurs entre le pouvoir et le milieu, une histoire de crimes. Nous on les appelle les mystères d’Italie. Il y a une célèbre émission de télé sur ces mystères d’Italie, et comme par hasard, elle est dirigée par un de nos plus célèbre écrivain de polar : Carlo Lucarelli. Il fait un travail d’historien dans cette émission.

A un certain point il est arrivé que l’intérêt de nous autres écrivains à raconter l’histoire de l’Italie, c’est mariée avec le goût du public. Un public qui était fatigué de petites histoires, d’histoires limitées à une cuisine, d’histoires de petites passions. Il s’est adressé à nous, aussi grâce à l’utilisation des codes du noir.

Mais en réalité si on cherche ce qu’il y a des codes du noir traditionnel dans ce roman, il y a juste une chose : l’interrogation sur la présence du mal dans le monde. Un mal que l’on sent beaucoup en Italie. Un mal contagieux, mais pas un mal métaphysique, un mal qui a des causes précises, des racines historiques, et une des raisons de l’écriture du roman criminel, est l’enquête sur les racines historiques de ce mal d’aujourd’hui, qui est né dans ces années là.

Pour illustrer cela, Pennac a toujours eu énormément de succès en Italie, mais on l’a toujours présenté comme l’héritier de Queneau sans jamais dire qu’il avait écrit des polars. On exaltait sa langue flamboyante, mais personne ne parlait de la structure de ses romans.

Moi, j’ai fréquenté l’école d’écriture américaine, où tout est centré sur la structure. Et ce travail sur la structure est fondamental pour l’écriture de mes livres. C’est seulement à travers une analyse impitoyable, froide et continue de la structure que l’on atteint le niveau mythique d’une écriture.

Jean-Marc Laherrère : Puisque vous avez parlé de structure, on va pouvoir en venir au roman. C’est un exercice d’équilibre, ou de jonglage, avec plus de cinquante personnages présentés en introduction du livre. Une cinquantaine de personnages que l’on suit sur plus d’une quinzaine d’années. Tout se mélange et pourtant le lecteur n’est jamais perdu, il suit tout. Il sait qui ils sont, ce qu’ils mangent, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent, quelles sont leurs ambitions … Comment avez-vous pu construire cela, sans vous perdre, et en gardant un discours clair.

 

Giancarlo de Cataldo : J’ai beaucoup travaillé !

Ici, il y a quelqu’un qui est notre maître à tous, c’est Balzac. Quand j’ai visité sa maison à Passy, que j’ai vu tous ces grands tableaux où il écrivait de sa petite écriture les destins de tous ses personnages, je me suis dit merci Bill Gates. Parce que l’ordinateur est le grand allié de qui veut mettre sur pied une structure aussi complexe.

Et je me suis également dit à moi-même, et aussi à ma femme qui était avec moi, regardes comment diable travaillait Balzac, penses à la tête qu’il devait avoir pour faire ce travail juste avec du papier et une plume, et sans internet. De fait je suis obsédé par les détails, et j’ai travaillé quatre ans sur Romanzo Criminale, même si j’avais écrit le premier chapitre six ans auparavant. Mais ce n’est pas le premier du livre, c’est un des chapitres du livre, la mort du Dandy.

Tout le travail de collecte du matériel, d’étude du parcours des personnages, a pris trois ans, l’écriture seulement un an. Bien entendu, j’avais des papiers partout, j’avais croisé les parcours, j’avais de  bouts mis de côté, je savais comment les rappeler quand j’en aurai besoin, mais quand j’ai écrit, tout cela se remélangeait. Il restait des noms, moi je savais tout d’eux, mais souvent, ils me prenaient par la main, et m’amenaient ailleurs. Mais les nœuds de la trame étaient clairs depuis le début.

Il y avait des petits délinquants et la grande histoire italienne. Et à certains moments ils se sont rencontrés. Moi j’ai pris à ces délinquants un regard sur la grande histoire italienne. Et je n’ai jamais prononcé de jugement.  Vous ne trouverez nulle part, dans ces quelques 600 pages, un seul jugement de l’auteur, un petit moment où je vous dise : je suis en train de vous raconter cette histoire. A un moment, mon éditeur italien m’a dit qu’on ne pouvait pas faire un livre comme ça, que je ne prenais jamais un moment de réflexion, que c’étaient seulement des faits. Je lui ai dit qu’il y avait seulement les faits et les personnages, et que l’auteur parlait tout le temps à travers eux, mais qu’il n’a pas besoin de le dire.

 

Jean-Marc Laherrère : Pour présenter un peu plus le roman, ces personnages qui rejoignent l’histoire, la grande, celle que l’on connaît, c’est une bande de quartier qui a des rêves de grandeur. Des rêves qu’ils vont d’ailleurs réaliser puisque dans les années 80 ils ont mis la main sur Rome. Et au moment où ils y sont arrivé, c’était le début de la chute, ils ont commencé à s’allier avec différentes forces beaucoup plus importantes qu’eux comme la mafia, l’extrême droite, l’état italien, les loges, et à partir de là c’est la décadence jusqu’en 92 où il ne reste rien.

Quand on lit cela, que l’on sait que vous êtes juge, et qu’on reconnaît des faits connus de tous comme l’assassinat d’Aldo Moro ou l’attentat de la gare de Bologne, on se demande où est la réalité, où est la fiction, si cette bande a existé, si ses liens avec l’état étaient réels …

 

Giancarlo de Cataldo : Je pense qu’au final, les choses les plus incroyables sont vraies, les choses les plus logiques sont celles que j’ai inventées. Il y a une partie d’histoire vraie dans ce roman.

C’est vrai qu’à un certain moment, pendant l’enlèvement de Moro, quelqu’un a demandé l’aide de cette bande. Mais là non plus on ne peut pas juger. Peut-être que si j’avais été un ami de Moro, j’aurais fait le même. Et aussi parce qu’alors que l’état hurlait qu’il voulait le libérer, il n’est pas du tout sûr qu’il le faisait réellement. Il y a encore des enquêtes ouvertes sur ce point.

C’est vrai qu’un idéologue fasciste a demandé à la bande de devenir une sorte d’armée révolutionnaire, pour créer le désordre, puis prendre le pouvoir. Ceux de la bande ont rigolé ! Nous des soldats révolutionnaires ? Nous l’armée de l’ordre ? Nous on veut l’argent, et tout de suite.

C’est vrai que cette bande cachait ses armes dans les caves d’un ministère.

C’est vrai que, quand le premier repenti a raconté l’histoire, on l’a pris pour un fou.

C’est vrai qu’ils payaient des juges, qu’ils payaient des policiers, qu’ils payaient des experts psychiatres, qui dirent qu’ils étaient tous fous pour éviter la prison.

C’est vrai qu’un des chefs, quand il est mort, était libre, sans aucune condamnation, et qu’il pensait devenir producteur de cinéma. Peut-être que s’il avait eu le temps il se serait acheté une télévision. Il avait été libéré parce qu’il était soi-disant moribond, atteint d’un cancer. Mais les échantillons cancéreux vus par les médecins n’étaient pas les siens, c’étaient ceux d’un autre. Le problème c’est que le médecin était payé.

C’est vrai que cette bande a lancé un slogan : les procès se gagnent hors de la salle d’audience, pas dans les règles du jugement mais au dehors.

C’est vrai que presque tous les chefs étaient maçons.

Ca c’est l’histoire d’Italie. L’histoire écrite dans tant de procès.

Mais à côté de ça il y a l’histoire des hommes. L’ambition du pouvoir, le fait de se sentir puissant, et le fait de tomber ensuite de haut. C’est un parcours d’Ubris et de justice.

Ils ont tenu Rome pendant quelques années, mais personne ne peut la contrôler plus longtemps. Et une des raisons importantes de leur pouvoir est tombée : c’est quand le mur de Berlin est tombé. Ils ne servaient plus à rien. On entrait dans une autre phase. Toute cette énergie servait à tenir la gauche italienne loin du pouvoir. C’est ça le grand thème caché de l’histoire italienne de ces années là. Et ce ne sont pas mes mots à moi. Ce sont les conclusions de la commission d’enquête du parlement italien sur les attentats massacre. Parce qu’en Italie rien ne devait bouger. Rien ne devait changer. Et dans cette stase, certains faisaient d’excellentes affaires

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle de manipulations, il y a un personnage dans ce roman qui s’appelle le Vieux. On le voit peu, mais il a une influence énorme, c’est le marionnettiste, celui qui tire les ficelles, qui sait tout sur tous. Ce personnage est-il réel ? Ou est-ce une de vos inventions ?

Giancarlo de Cataldo : Dans ces années là, un homme politique italien avait lancé l’idée que derrière le terrorisme il y a avait un grand vieux. Il voulait dire un commandement étranger qui organisait tout le terrorisme en Italie. D’ailleurs, la commission d’enquête dont je vous parlais précédemment est arrivée à la même conclusion. Mais pour un écrivain, l’expression « grand vieux », fait immédiatement apparaître une personne physique.

Alors je me suis dit, essayons de l’imaginer ce grand vieux. Au début j’imaginais qu’il avait un projet. A la fin j’ai compris que le seul projet possible pour lui était, justement, de n’en avoir aucun. De laisser les forces de l’histoire composer elles-même le jeu. Il se définit comme un anarchiste. Il ne contrôle pas, il laisse les choses arriver.

Je ne sais pas si cela est vrai, je sais seulement qu’à un certain point j’ai été fasciné par ce personnage, et moi aussi je l’ai laissé faire.

La passion pour les automates, paraît une métaphore littéraire, un peu facile. Il contrôle les engrenages humains, comme ceux des machines. Mais il y a eu vraiment un grand espion italien qui était passionné d’automates. Naturellement, il n’organisait pas les choses comme dans mon roman. Son intérêt principal était la famille, comme pour beaucoup d’italiens. Donc mettre de côté pour sa vieillesse.

Mais si j’avais voulu écrire une histoire de l’Italie dans ces années là j’aurais écrit un essai. Moi j’ai voulu écrire un roman, une histoire, un récit. Je dirais que ce n’est pas de ma faute si en Italie l’histoire est aussi criminelle.

Serge Quadruppani : Il y a un aspect qui n’a pas encore été abordé. Celui du côté romantique et des deux ou trois personnages de femmes très forts du livre. J’ai été amoureux de Patricia.

Giancarlo de Cataldo : Moi aussi.

Serge Quadruppani : Et cette passion déchirante pour cette femme qui ne les aime pas mais les accueille et quelque chose de fascinant.

Giancarlo de Cataldo : Je suis fasciné par les personnages féminins, parce que je n’y comprends rien. Je suis monogame depuis trente ans. Alors tout se construit au niveau de la fantaisie. En plus ma femme est avocate spécialisée dans les divorces. Tout ce que vous direz pourra être utilisé contre moi.

Certains m’ont accusé avec Patricia d’avoir créé un personnage qui correspondait à un imaginaire masculin. Pour moi Patricia est une métaphore de Rome. Je suis arrivé à Rome jeune homme et j’ai haï cette ville. Avant de comprendre que cette ville il faut l’aimer. J’étais effrayé par l’indifférence de la grande ville, et puis j’ai découvert avec le temps que cette indifférence était une attente : Voyons comment tu te comportes, voyons qui tu es. Et après l’attente, Rome te trouve une place. Elle trouve une place pour tout le monde. Encore aujourd’hui Rome est la ville italienne la plus accueillante pour les étrangers. Avec toutes ses difficultés, celles de toutes les villes bien sûr. Mais quand même c’est celle qui s’efforce d’en intégrer le plus. Non pas parce qu’elle est meilleure qu’une autre, elle est plus ancienne, plus maligne. Elle en a vu tant ! Des papes, des rois, des invasions, des bûchers, des grands footballeurs.

On parle toujours à Rome du huitième roi de Rome. Mais combien de temps dure-t-il ? Dix jours, vingt jours, un ans ? Tout se transforme. Quand j’étais jeune je pensais que tout cela était horrible. Avec le temps j’ai appris à apprécier la grandeur de cette façon d’être disponible de Rome. Et Patricia est comme ça.

Jean-Marc Laherrère : Patricia est comme ça, et comme Rome, à la fin, c’est elle qui reste. Qui reste sans s’être rendue, elle est toujours elle-même.

Giancarlo de Cataldo : C’est un peu la même chose que pour les trois protagonistes du roman. Le Libanais c’est l’homme du projet. Le Froid c’est l’homme de morale rigide, qui ne change jamais, la vengeance, l’amour, la fuite. Le Dandy, c’est un italien. Il est bon mais opportuniste, il cherche toujours une solution de compromis. Il est généreux mais cupide, ou avide, et il sait être généreux. Je pense qu’à différents moments de la vie nous sommes tous un peu ces personnages. Moi je l’ai été. J’ai donné de moi à ces personnages.

L’ennui c’est qu’à la fin ils perdent tous. Le sens du livre est dans les dernières paroles : « l’indicible sensation de défaite » qui vient de la fin de L’éducation sentimentale de Flaubert. Je peux le dire, puisque je suis chez vous. L’autre influence, avec Balzac, le dernier chapitre est une longue citation de l’épilogue de l’éducation sentimentale.

Je savais ce que je voulais dire à la fin du livre, mais je ne savais pas comment le dire. Après quatre ans de travail, c’était dur, il ne me manquait rien, et je n’arrivais pas à finir. Finalement, l’aide m’est arrivé de loin. De Flaubert et de la mémoire.

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle des influences, on pense également à des influences plus récentes. La première est citée vers la fin du roman, même si on y pense plutôt au début, c’est le film de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique. Comme le film c’est au début l’histoire de jeunes truands qui montent, ensuite c’est différent et d’ailleurs ils vont voir le film et le trouvent nul, absolument pas réaliste. L’autre c’est Ellroy et sa façon de raconter l’histoire de l’Amérique au travers du lien entre le monde politique et le monde du crime.

Giancarlo de Cataldo : C’est deux influences sont réelles. Le cinéma tout d’abord parce qu’avec la littérature c’est ma grande passion. Et aussi parce que jusqu’à un certain point le cinéma italien est plus intéressant que la littérature italienne. Quand j’avais l’âge de mes bandits je passais de longs après-midi à voir et revoir les grands films italiens.

J’habite à Rome dans le Trastevere, pas loin d’où est né Sergio Leone. Il y a une plaque dans une rue de Rome et Sergio Leone a dit : mes films sont comme les gars de la Via Glorioso : Ils sont bruyants, ingénus bien que violents, tendres, et au fond, ils ont un grand cœur, comme ces garçons. Et ça, ça m’a beaucoup influencé.

Et Ellroy, en revanche, quand je l’ai découvert, il disait : je suis comme Dostoïevski, j’écris l’histoire de l’Amérique. Au début, j’ai pensé, encore un cinglé qui va se faire des milliards avec des pulps. Puis je l’ai lu, et j’ai compris que c’était lui qui avait raison. Il était vraiment l’héritier de Dostoïevski. Il a pris un morceau noir de l’histoire américaine, et il l’a transformée en mythe.

Et je me suis dit, en moi-même, et à ma femme, avec tout ce qui se passe en Italie : Les attentats massacre, les bombes, le terrorisme, les années de plombs, nous les italiens qui avons eu la Renaissance, Lucrèce Borgia, les papes assassins, le conclave, la contre réforme, quand est-ce qu’on va réussir à raconter nous avec la même force cette histoire. Et on a essayé, moi et d’autres.

Jean-Marc Laherrère : Puisqu’on parle de vous et des autres, c’est peut-être un hasard, et un superbe travail, des éditions Métailié entre autres, on assiste à une explosion d’excellents romans noirs italiens. Il y a eu Camilleri bien entendu, qui, ici aussi, a été le précurseur, mais il y en a maintenant des quantités, Carlotto, Dazieri, Fois, Di Cara, Todde, Lucarelli, Caccuci … Est-ce un effet d’édition en France où y a t’il vraiment une explosion en Italie ? Et avez-vous le sentiment de faire partie de cette famille, si famille il y a ?

Giancarlo de Cataldo : C’est une vraie explosion. Ce n’est pas un faux phénomène. C’est un phénomène étrange par deux aspects. Nous écrivons de manière très différente les uns des autres, mais nous avons un terrain commun : c’est notre histoire, et ses aspects noirs. C’est ce que Lucarelli appelle apprendre aux autres à penser mal. Bien sûr, nous ne faisons pas des livres rassurants.

Il y a un autre aspect, nous nous connaissons tous, et on s’aime bien. Mais attention, cela ne veut pas dire que nous nous asseyons ensemble autour d’une table pour décider d’une stratégie. Au contraire on est très différents par de nombreux côtés. Par exemple les policiers de Carlotto sont des salopards, dans mes romans à moi dans l’état il y a toujours le bien et le mal, comme chez Lucarelli. Les héros de Caccuci sont des déracinés désespérés, les miens sont un peu plus problématiques.

Il Manifesto, le journal italien, a écrit que moi et Lucarelli sommes sociaux-démocrates, alors que Carlotto est un authentique révolutionnaire, ou nihiliste. Nous sommes contents de faire partie d’une grande famille qui a un slogan : « Ne contrains jamais un lecteur à lire un livre que tu ne lirais pas ».

Public : Pouvez-vous nous parler du film ? Avez-vous participé à sa réalisation ?

Giancarlo de Cataldo : Racontons ce qui ne se dit pas habituellement dans les conférences de presse. Un mois après la sortie du livre le cinéma italien s’est déchaîné, en décembre 2002. Il y a eu une vente aux enchères pour acheter les droits du livre. Moi j’étais très content, finalement, on va pouvoir rembourser l’emprunt. Parce qu’avec le salaire de magistrat …

Une des conditions que j’avais mises, était que le film devait être fait par Marco Tulio Jiordana qui venait de réaliser Nos Meilleures années. Un film que la télévision italienne ne voulait plus diffuser. Pas par censure politique, mais parce qu’ils disaient qu’il était trop difficile.

Ils les avaient produit, mais Marco Tulio l’a pris et est allé à Cannes contre la volonté de tous. On avait commencé à travailler sur Les Pires années. Et il s’est passé quelque chose, moi je n’ai pas encore compris quoi, un an plus tard, Giordano a disparu. Et alors on a fait appel à Michele Placido. Au début, je me méfiais. Et lui se méfiait de moi. Bien que j’ai déjà écrit pas mal de scénarios, les gens du cinéma pensent que l’écrivain défend son livre, et n’est pas prêt à la trahison. Moi au contraire je suis tout à fait prêt à toute forme de trahison. Il suffit qu’à la fin on soit tous satisfaits.

En somme, je ne suis intervenu qu’après, sur le montage. Ma contribution fondamentale concerne la première partie. Vous verrez un film qui st différent du livre. Un film plus populaire. Sûrement pas un film parfait, mais les films parfaits sont un peu ennuyeux. Mais voue verrez un film qui correspond à l’âme du livre, à l’histoire des jeunes malfrats qui ont conquis Rome, à l’histoire de la corruption politique, et à l’histoire de la chute. Ces trois éléments sont dans le film.

Mon espoir est que cela soit le premier d’une longue série, coûteux, qui ne soient pas seulement des comédies, qui racontent l’histoire de l’Italie, et qu’on puisse aussi comprendre à l’étranger.

Je n’aime pas les écrivains qui gagnent beaucoup d’argent en vendant leur livre au cinéma et qui ensuite méprisent le film. Comme des vierges outragées. Non, on est dans un monde de marché, on se salit tous les mains, ce qui compte, c’est que la conscience reste propre.

Public : Une question sur la langue. Les autres auteurs dont on a parlé utilisent une langue métissée de dialecte. Avez-vous, vous aussi, utilisé une langue particulière pour recréer une atmosphère ?

Giancarlo de Cataldo : J’ai utilisé l’argot du milieu, où se côtoient des vieux mots qui remontent au 19° siècle et les mots de la télévision, l’argot américain, et ça donne cette modernité bâtarde, d’une langue qui change.

Chaque personnage a sa langue, comme un thème musical. Mais il faut d’abord comprendre le personnage, ensuite on comprend comment il parle.

On ne parle plus cette langue.

Romanzo Criminale, le film, coûte cher parce c’est un film en costume. Quand on le voit, tout d’abord, on ne comprend pas ce qui est différent, mais après 5 minutes on remarque qu’ils n’ont pas de portable, pas d’ordinateur, cela suffit pour faire un monde différent.

Public : Est-ce facile de traduire ?

Serge Quadruppani : Justement, à propos de ce que Giancarlo vient de décrire, on a essayé, avec l’amie avec qui on a travaillé, d’utiliser un langage un peu daté pour l’argot, un peu dans le genre Simonin, qui s’efface au fur et à mesure de l’ascension de personnages et du massage du temps.

Il y a aussi la mafia qui intervient, donc le sicilien et les problèmes que j’ai pu rencontrer avec Camilleri, il y a aussi des napolitains, il faut faire sentir les différentes voix. Mais c’est aussi ce qu’il y a d’intéressant dans la traduction.

Public : Pourquoi n’êtes-vous plus juge ?

Giancarlo de Cataldo : Mais je suis toujours juge. D’ailleurs, en revenant à Rome, je vais avoir beaucoup de travail.

Public : En tant que juge, vous vous êtes occupé de la bande de Magliana ?

Giancarlo de Cataldo : Oui. J’en ai connu quelques uns en prison quand j’étais juge d’application des peines. Puis j’ai participé à un des procès. Mais il n’y a eu aucun secret révélé que j’ai mis dans le livre. L’avantage a été de voir comment ils sont, physiquement, de les entendre parler, de les comprendre un peu mieux.

Jean-Marc Laherrère : Il est temps maintenant de vous remercier à tous les deux.

 

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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 22:31

Suite et fin de la rencontre, avec une fin un peu frustrante que je regrette autant, sinon plus, que vous ...

 

Jean-Marc Laherrère : Passons à autre chose. Sur ton site il y a une chronique intitulée Les écrivains sont mes copains, tu y parles de tes références littéraire. Pourrais-tu en dire quelques mots ?


Pascal Dessaint : Oui, les écrivains sont mes copains. Même les écrivains morts sont comme des proches, des amis. C’est une émotion qui dure depuis mon adolescence. J’ai lu à cet age des écrivains déterminants qui m’ont donné envie d’écrire. Ce sont surtout des américains qui ont une puissance narrative qui m’a toujours laissé admiratif. C’est Bukowski, c’est Henry Miller, c’est Hubert Selby Junior, et puis un français pour son humeur vagabonde, son art de voyager et de réinventer le monde dans une époque assez trouble et assez folle, c’est Blaise Cendrars.

Voilà pour les écrivains fondateurs. Ensuite il y a ceux que j’ai découvert ensuite, qui sont aussi devenu des « amis ». Et c’est encore mieux parce qu’ils sont toujours là, vivants, et parfois on a même la chance de les rencontrer. C’est Jim Harrison, c’est Rick Bass, c’est Dan O Brien, c’est Russell Banks. Ce sont des gens à la cheville desquels je n’arriverai jamais. Et leur existence est plus que réconfortante. Ce sont des étoiles. Je mets des barreaux à l’échelle en sachant que je n’arriverai jamais aux étoiles, mais je continue quand même, j’essaie.

Mes grands bonheur, ce sont les sorties du nouveau Jim Harrison, du nouveau Russel Banks. Donc ces écrivains sont mes copains. Et il se trouve que la plupart sont très sensibles aux questions d’environnement. Etant américains, ils ont beaucoup de mal à se faire entendre.

Dan O Brien fait en ce moment une expérience extraordinaire. Dans son coin où il n’y a que des vaches qui ont tout détruit, tout fait disparaître, il réinstalle des bisons. Il faut lire son bouquin, Les bisons du cœur brisé, c’est un livre extraordinaire. C’est une expérience écologiste éclairante. En plus ce sont des écrivains utiles. Contrairement à ce qu’on coirt, les livres peuvent être utiles.

Ce mois-ci j’ai lu le dernier livre de Barbara Kingsolver qui s’appelle Un jardin dans les Appalaches. C’est une écologiste qui a décidé de faire une expérience extrême avec sa famille. Ils sont devenus locavores. Ils ne consomment que ce qui se crée localement. Elle ne mange rien qui vienne de plus de 50 km. Elle a un immense jardin, et elle vit avec ses produits et ceux des producteurs locaux. Et c’est une expérience américaine. Certes les américains sont en train de foutre en l’air la planète, mais il y a aussi chez eux des gens qui font des choses extraordinaires, et, petit à petit, finissent par convaincre d’autres personnes. Elle raconte ça. Je ne sais pas si je vais changer concrètement quelque chose tout de suite. Mais ça a renforcé mes convictions. Et je vais être encore plus vigilant.

Voilà un livre utile, qu’on a envie d’offrir à dix personnes … Quand on sait qu’autour de soi des gens vivent des choses comme ça, ça renforce l’envie de militer et d’espérer.

 

La rencontre ne s’est pas terminée là. C’est par contre là que j’ai été trahi par la technologie, et plus particulièrement les batteries de mon enregistreur. Nous avons ensuite parlé d’Edward Abbey, auteur du jubilatoire Gang de la clé à molette, puis avons évoqué le cinéma, et l’adaptation de Cruelles Natures, qui est en cours. Malheureusement, par la faute de ces p… de batteries, vous n’en saurez pas plus …

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 23:45

Comme promis, voici un interview réalisé par mail en 2004, publié dans le revue 813, puis sur mauvaisgenres.

 

Ramón Díaz Eterovic est Chilien, né le 15 juillet 1956 à Punta Arenas à l’extrême sud du pays, dans une famille ouvrière. En 1974, il entre à l’Université du Chili, à Santiago, où il fait des études de Sciences Politiques et Administratives et milite au Parti Communiste chilien qu’il quitte en 1989. Ses activités politiques et culturelles lui valent d’être séquestré par la police politique de Pinochet en 1977. En 1985 il participe à un mouvement politique, Movimiento Democrático Popular (Mouvement Démocratique Populaire), dont le but est de mettre fin à la dictature de Pinochet et de restaurer la démocratie. Il devient également un membre actif de l’organisation des écrivains chiliens, dont il sera le président de 1991 à 1993. Il a, à ce jour, consacré neuf romans au détective privé de Santiago, Heredia et à son chat, Simenon, depuis La ciudad está triste, publié en 1987. Deux de ces romans ont été traduits en français, et publiés chez Métailié. L’interview retranscrit ci-dessous a été réalisé par mail.

 

Jean-Marc Laherrère : Pourquoi avoir choisi le polar, et particulièrement par le personnage d’un détective privé, pour décrire le Chili actuel ?

 

Ramón Díaz-Eterovic : Le choix du polar vient tout simplement de mon goût pour ce genre, qui m’a attiré dès mes débuts de lecteur, ainsi que de l’envie de témoigner de certaines situations marginales et délictueuses, au travers d’un personnage d’antihéros désabusé, mais qui aurait gardé des valeurs et une éthique suffisantes pour regarder la réalité sans concessions. En cherchant une voie pour mes textes, je suis arrivé à penser que mes inquiétudes pouvaient être abordées par le biais du polar. Grâce au roman policier, et plus particulièrement au roman noir, j’ai trouvé les codes pour explorer la relation crime-politique-violence, si brutale et tristement commune aux pays latino américains. Il s’agissait en définitive d’aborder une littérature aux accents réalistes, au travers d’un genre qui remue la crasse qui se cache habituellement sous les tapis, et qui permette également de raconter des histoires vraisemblables, pour que le lecteur y reconnaisse son environnement et les mécanismes qui l’animent, de telle façon que le monde qui lui est proposé paraisse vrai, ou au moins possible. Tout ça sans abandonner le défi de la création littéraire au travers d’un genre narratif qui me passionne et qui offre de très nombreuses possibilités pour raconter des histoires, et les faire partager.

 

JML : Les lecteurs français ne peuvent pour l’instant lire que deux des neuf romans de la série. Pourriez-vous nous parler un peu de ce personnage Heredia …

 

RDE : Heredia est un détective privé qui vit dans un des plus vieux quartiers de Santiago. C’est un endroit plein de vie et de couleur le jour, dangereux la nuit, empli de marchés, boutiques, bars et restaurants. Dans les années 20 et 30, c’était le point de rendez-vous de la bohème littéraire, et Pablo Neruda, Juvencio Valle et Diego Muñoz, entre autres, faisaient partie des jeunes provinciaux récemment arrivés à la capitale qui s’y retrouvaient. Heredia, est apparu en 1987, dans La ciudad está triste, (mot à mot : la ville est triste), dans lequel transparaît le portrait de Santiago sous la dictature. Il aime cette ville, ses vieux quartiers, et les gens qui y habitent. C’est un grand amateur de lecture, et de citations littéraires, deux héritages de Don Quichotte. C’est un personnage sensible, mélancolique, témoin des blessures d’un pays maltraité par des années de dictature.

Doté d’un esprit critique et d’un humour très noir, il aime déambuler dans les rues tristes et grises de Santiago. Sa principale compagnie est un gros chat blanc, appelé Simenon.

 

JML : … Et de son confident, Simenon ?

 

RDE : Le chat Simenon est arrivé dans le deuxième roman, Solo en la oscuridad, publié à Buenos Aires en 1992. Il doit son nom au fait qu’en arrivant dans le bureau d’Heredia, il est allé s’installer pour dormir sur les œuvres complètes de Simenon, qui sont une des lectures de mon personnage. Au début, Heredia n’imagine pas que Simenon puisse parler, mais petit à petit, ils commencent à discuter, leurs dialogues prennent de l’importance, et deviennent un des moments d’humour et d’ironie que recherchent certains lecteurs. Ils permettent également de donner de la profondeur à la description psychologique d’Heredia.

 

JML : Le nom de Simenon n’a bien entendu pas été choisi au hasard, et vos romans sont truffés de références littéraires, en particulier par le biais des citations qu’affectionne Heredia. Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire, et plus particulièrement d’écrire des polars ? Et quels sont ceux que vous appréciez actuellement ?

 

RDE : Il y en a beaucoup, et il est difficile de ne garder que quelques noms. Quand j’étais enfant, j’ai lu avec passion Jack London, Francisco Coloane1, Alexandre Dumas, Emilio Salgari2. Ensuite j’ai été un admirateur d’écrivains comme Julio Cortázar, Manuel Rojas, Ernest Hemingway, Juan Carlos Onetti, Charles Dickens, Honoré de Balzac. Dans le domaine policier, j’ai commencé par des classiques comme Conan Doyle, et Ellery Queen, mais mes auteurs favoris sont Georges Simenon, Osvaldo Soriano et Raymond Chandler. De Chandler j’ai appris le sens éthique du polar ; de Soriano, la possibilité de transgresser les codes du genre pour faire une littérature aux accents et aux saveurs latino-américains ; et de Simenon, j’ai appris que l’essence du roman policier n’est pas dans l’intrigue, mais dans la capacité à créer des personnages convaincants, et à évoquer des ambiances qui donnent une couleur et une vraisemblance aux histoires. En général, j’arrive à me tenir au courant de la production actuelle, chilienne et étrangère, et mes auteurs favoris sont Ed MacBain, Vásquez Montalbán, Luis Sepúlveda, James Ellroy, Juan Madrid, Leonardo Padura, Tony Hillerman, David Goodis,  et Elmore Leonard.

 

JML : La ville de Santiago est très présente dans vos romans. La considérez-vous comme un simple décor, ou comme un personnage à part entière de vos histoires ?

 

RDE : Quand j’ai commencé à écrire les romans sur de la série Heredia, j’ai pensé que la ville de Santiago était très peu présente dans la littérature chilienne, et je me suis proposé de l’incorporer à mes romans comme un personnage significatif.  Santiago, et spécialement le quartier où vit Heredia, est un endroit plein de vie, de couleurs, et de personnages singuliers. En parlant de Santiago dans mes romans, j’essaie de contribuer à la mémoire urbaine d’une ville qui change tous les jours. Ensuite, la présence de Santiago dans mes romans leur donne un intérêt spécifique pour les lecteurs, du moins les Chiliens, en leur permettant de retrouver des endroits qu’ils connaissent et qui font partie de leur vie. Pour finir, j’aime cette ville. Je partage le sentiment d’Heredia qui dit : “J’aime ses bars qui prolongent la nuit de leurs lumières et de la promesse de rencontres inespérées. L’architecture démocratique de leurs tables en formica, où s’appuient également les tristesses de l’employé de bureau, de la vendeuse de grand magasin, des ouvriers et des secrétaires en uniforme. J’aime la douceur d’un verre de vin rouge pendant qu’une jeune serveuse sourit avec légèreté. J’aime ces espaces où mes yeux remarquent les visages d’êtres anonymes et où, les nuits de bonne fortune, je rencontre les filles les plus seules et les plus tendres de la ville” (note : désolé pour la traduction bien maladroite !).

 

JML : Vous avez dans La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) une vision très pessimiste du Chili : l’armée y reste le véritable maître du pays, et les anciens tortionnaires sont toujours aux commandes. Vous avez écrit ce livre en 1995, est-ce qu’aujourd’hui quelque chose a changé, particulièrement après l’affaire Pinochet / Garzón?

 

RDE : Nous continuons à vivre dans une démocratie déficiente, dans laquelle perdurent beaucoup d’aspects autoritaires hérités de la dictature de Pinochet. Il n’y a pas de véritable participation des citoyens, et nous sommes toujours régis par une constitution pleine de restrictions dictatoriales. De ce point de vue, la vision que donne ce roman est toujours d’actualité aujourd’hui.

Quant à l’affaire Garzón, elle n’a fait qu’accentuer l’impression de respect et d’impunité dont jouit Pinochet dans la société chilienne. Avec la complicité de la majorité des secteurs politiques chiliens, on a monté un show pour faire croire au monde que Pinochet pouvait être jugé au Chili. Il ne l’a pas été, et ne le sera jamais. Le seul jugement possible sera celui que rendra l’histoire, et celui qui est dans les consciences de ceux qui ont souffert de sa dictature.

 

JML : Dans les deux romans traduits, Heredia enquête sur des scandales internationaux qui mettent en cause l’état : trafic d’armes, fabrication d’armes chimiques et corruption pour permettre des constructions dangereuses pour l’environnement et les populations. Comment choisissez-vous les thèmes que vous traitez ? Ces deux là en particuliers sont-ils tirés de cas réels ?

 

RDE : Ce sont des thèmes qui ont été dans l’air dans la société chilienne. Des situations réelles, mais pas sous la forme que je leur ai donnée. Le début de La Mort se lève tôt, est relié à la mort d’un journaliste anglais à Santiago, mais à part ce détail, tout le reste est inventé. Au-delà de faits ponctuels réels dont je me suis inspiré, que m’aperçois que dans la série Heredia, consciemment ou inconsciemment, j’ai tracé une sorte de chronologie de l’histoire chilienne de ces 20 ou 30 dernières années, que Heredia a été un témoin de cette histoire, un aiguillon qui a fouillé quelques-uns uns des thèmes les plus sensibles de la réalité sociale chilienne, comme la répression politique, le drame des disparus, le trafic de drogue, la contrebande d’armes, la trahison politique, l’intolérance raciale ou les catastrophes écologiques.

 

JML : Heredia appartient à la grande famille des enquêteurs hispanophones qui ont à cœur de ne pas oublier le passé. Vous reconnaissez-vous dans cette famille, auprès d’écrivains comme Montalbán, González Ledesma ou Taibo II ?

 

RDE : De fait, le roman policier ibérico-américain est un monde que nous sommes en train de construire entre de nombreux auteurs. Paco Ignacio Taibo II est une des principales références de ce genre, et son grand défenseur et diffuseur au travers de la Semana Negra de Gijón en Espagne. Manuel Vázquez Montalbán a été un maître incontesté pour tous ceux qui, comme moi, écrivent des romans policiers en espagnol. Nous avons appris grâce à son travail, nous avons aimé ses romans, et aujourd’hui nous nous lamentons de voir Pepe Carvalho orphelin, après cette mort triste et inattendue. Je me sens membre de ce groupe, du néopolar ibérico américain, et je suis très heureux de partager des visions narratives avec des auteurs et amis aussi valeureux que Mempo Giardinelli, Luis Sepúlveda, Leonardo Padura, Fernando López, Juan Madrid, entre beaucoup d’autres que je continue à lire avec enthousiasme.

    

JML : Heredia est un idéaliste, militant de gauche qui refuse de renoncer à ses idéaux. Au travers de ce personnage, vous apparaissez vous-même comme un auteur de gauche, et un auteur militant. Est-ce que cela vous paraît une bonne définition ?

 

RDE : Cela me paraît une bonne définition. Je suis un auteur de gauche, sans autre parti que sa conscience et je crois en la nécessité de construire des relations humaines plus justes que celles que l’on a actuellement. Je suis devenu de gauche quand j’étais très jeune, sous le gouvernement de Salvador Allende, qui fut une référence très importante pour beaucoup de jeunes à cette époque. Nous nous sentions attirés par son projet de changements sociaux, qui étaient nécessaires et le sont toujours pour la société chilienne.

 

JML : Heredia se plaint de vivre dans un monde égoïste, où chacun ne se préoccupe que de lui, de gagner plus d’argent, de paraître, sans aucune conscience politique ou sociale. Est-ce toujours votre vision ? Ne vous semble-t-il pas, par exemple, que les mouvements altermondialistes, où l’on trouve beaucoup de jeunes, sont la forme de la nouvelle génération d’exprimer, d’une autre manière, les mêmes intérêts et les mêmes inquiétudes que ceux qui étaient les vôtres ?

 

RDE : Cette plainte vient du fait que la société chilienne est très installée dans l’individualisme. La majorité des gens se sont laissé gagner par le conformisme, l’immobilité, et le consumérisme. Je dis habituellement, qu’en plus de divertir, j’espère que mes romans apportent aux gens qui les lisent une vision critique de la société dans laquelle ils vivent. Et effectivement, je me rends compte que la plainte d’Heredia répond à une vision générationnelle, et qu’aujourd’hui, il y a de nombreux jeunes qui voient la réalité, et agissent d’une façon différente. Des groupes écologistes, antiglobalisation et anarchistes ont commencé à émerger et à prendre de la force ces dernières années. Mais il est également certain qu’une grande majorité de jeunes ne s’intéresse pas à la politique. Une enquête publiée ces derniers jours, signale que seulement 16,3 % des jeunes chiliens entre 18 et 25 ans sont inscrits sur les listes électorales. Il faut retrouver ici un intérêt pour la politique qui s’est totalement perdu.

 

JML : Pour finir, savez-vous si nous allons pouvoir découvrir en France les autres aventures d’Heredia ?

 

RDE : Métailié a acheté les droits pour quatre romans. Les sept fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon) et La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) ont déjà été traduits. El ojo del alma et El color de la piel devraient être traduits et publiés dans les années à venir. Ainsi, grâce à Anne-Marie Métailé, les aventures d’Heredia continueront à arriver en France, ce qui me fait très plaisir, et ajoute une motivation pour continuer à écrire des histoires.

 

Nota : Ca y est, ils ont tous été traduits et publiés. Et maintenant ?

 

BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE

 

La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios, 1995) Métailié (2004) ; Les Sept Fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon, 2000) , Métailié (2001) ; Les yeux du coeur (El ojo del alma, 2001) , Métailié (2007) ; La couleur de la peau (El color de la piel, 2003) , Métailié (2008)

 

1 Auteur chilien, mort récemment, appelé tardivement le Jack London chilien, qui a écrit pour la jeunesse des récits d’aventures, se passant souvent en Patagonie, sur mer et sur terre, mais a également écrit de très belles nouvelles, très sombres, également sur le sud de son pays. Deux très beaux recueils (Tierre de fuego et Cap Horn) sont publiés chez Phébus.

2 Auteur italien créateur de Sandokan, le tigre de Malaisie, qui combat sur son bateau pirate l’envahisseur anglais. Ses personnages ont été souvent repris par Paco Ignacio Taibo II, entre autres dans A Quatre Mains.

 

 

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 18:12

Rencontre avec Pascal Dessaint

Ombres Blanches le 02 avril 2008

A l’occasion de la sortie de

Tu ne verras plus

 

2° Episode

 

 

Suite donc de la rencontre, il restera un troisième épisode, à venir prochainement … Bonne lecture.

 

Jean-Marc Laherrère : On parlait d’engagement. Il me semble qu’avec ce roman tu continues une œuvre que je qualifierais de militante. Je me souviens qu’il y a quelques années, lors de la parution de Mourir n’est peut-être pas la pire des choses, j’avais posé une question dans ce sens, et dans le public quelqu’un m’avait repris en disant que ce n’était pas un livre militant, comme si l’adjectif était une critique. Mais je persiste, on peut avoir un intention militante sans pour autant oublier de faire de la littérature. Qu’en penses-tu ?

 

Pascal Dessaint : Oui, oui, je suis d’accord. Bien entendu, c’est un roman. Je m’autorise dans mes chroniques (Un drap sur le Kilimandjaro), des choses que je ne peux pas m’autoriser dans un roman. Il faut respecter son lecteur. Dans mes romans, mes personnages ont le droit d’avoir des opinions mais pas moi. Moi je suis le metteur en scène. Evidemment, au détour d’une scène, le lecteur sait de quel bord je suis, c’est transparent. Mais il faut avoir beaucoup de retenue. Parce que le lecteur ne doit pas avoir l’impression qu’on lui impose une opinion. Pour cela, il faut faire autre chose, écrire un essai ou un pamphlet, mais pas un roman.

Et ça m’oblige à aborder les choses sans angélisme. Par exemple, certains militants écologistes que je décris dans Mourir n’est peut-être pas la pire des choses ne sont pas sympathiques. Ce sont des extrémistes qui n’ont pas forcément ma sympathie. Donc je suis critique, mais le propos d’ensemble, il me semble, sert la cause écologiste. Parce qu’il est question du danger que nous faisons porter sur la planète, de notre responsabilité à tous, du respect. L’idée que j’essaie de pousser c’est celle du respect, celui des gens qu’on a autour de soi, et celui de la vie. Je mets au centre de tout cela l’humain, qui se croit dominant, au-dessus de la nature, et qui finit par se mettre lui-même en danger par cette attitude.

J’essaie en évitant le prêchi-prêcha, de donner cette idée que par beaucoup de respect on peut améliorer les choses. Si ça c’est de la politique, oui, je revendique d’écrire des romans politiques. Et ça fait du bien ! Mes colères passent là-dedans aussi.

Mais c’est toujours un peu délicat, il faut éviter de fâcher les gens. En ce moment je m’en prends beaucoup aux 4x4, mais il y a peut-être des gens bien qui roulent en 4x4 …

 

Public : C’est le premier livre que je lis de Pascal Dessaint. Je suis militante verte. Et je suis très surprise de la façon dont je me suis réinterrogée suite à cette lecture. Il nous renvoie à notre propre responsabilité, il nous renvoie à la modestie et à l’humilité que l’on devrait avoir face à l’immensité de la tâche, et face à ces personnages. J’ai beaucoup appris grâce à ce personnage récurrent. Je me suis interrogée sur l’action militante, et je suis tout à fait d’accord avec ce qui vient d’être dit, les militants ne sont pas toujours sympathiques, et c’est bien là l’un des problèmes.

 

Jean-Marc Laherrère : Je voudrais revenir sur la préparation et l’écriture. Tes romans sonnent juste. On a l’impression que ce que tu décris du quotidien des flics est vrai. Comment travailles-tu ? As-tu des informateurs ?

 

Pascal Dessaint : Oui j’ai quelques personnes qui à l’occasion peuvent me renseigner. Le roman, même si c’est un polar qui doit rendre compte de situations réalistes doit s’autoriser de grandes libertés. Mais sur certains points, il faut être rigoureux. Le lecteur est devenu exigent. Il n’accepte plus que l’on confonde revolver et pistolet. On voit encore beaucoup ça dans les séries télévisées qui sont écrites à la va vite.

L’autre jour en zappant j’ai vu une scène de crime, où le flic prend le portable de la victime et commence à interroger le répertoire. Non ! On ne peut plus s’autoriser ça. Il y a un service précis, avec des logiciels extrêmement élaborés, auquel sont soumis les portables recueillis sur une scène de crime. Où ils sont décortiqués et étudiés. C’est une information en libre accès.

Si j’ai un portable sur une scène de crime, je sais qu’on procède de cette manière. Par contre je ne sais pas ce que l’on fait ensuite. Alors je m’en remets à une personne compétente qui va m’expliquer comment on va faire. Ensuite, avec cette information, il faut éviter d’être trop fastidieux et de lasser le lecteur.

J’en reviens à une anecdote qui concerne Loin des humains. Il y avait une scène de crime, un tapis de ronces où l’on découvre un mort. La police scientifique arrive et trouve des fibres de vêtements. Mes personnages, très délicatement, recueillent des fibres, et lorsque j’écris la phrase, je dis qu’untel met les fibres dans un sachet plastique. C’est comme si je faisais le geste, et quelque chose me gène, sans que je sache quoi. Je m’en suis remis à une personne compétente qui m’a dit qu’effectivement, c’est une pièce à conviction qui peut s’altérer rapidement (humidité, moisissure) et donc on ne la met pas dans un sachet plastique, mais dans une enveloppe en papier. Ca parait ridicule. Mais quand le lecteur lit ça, il se dit que l’auteur sait de quoi il parle.

De la même façon, je n’ai jamais assisté à une autopsie, je ne veux pas. Mais je me suis fait raconter les choses en long, en large et en travers. Et mes scènes d’autopsie sont assez réalistes pour cela.

Je raconte une autre anecdote, à propos d’un informateur qui m’a beaucoup aidé pour ce livre. J’avais des points de détail à éclaircir et on s’était donné rendez-vous. Il se trouve que ce week-end là, il a eu à traiter deux affaires monstrueuses à Toulouse. L’une c’était un crime de masse à Balma, l’autre dans le Lauragais. C’était épouvantable, et il avait dû assister aux autopsies tout le week-end.

Le lundi, il me raconte la situation et je lui propose de repousser. Il refuse, et on se voit. J’ai vu arriver quelqu’un très tendu ! Il m’a amené les réponses à mes questions. Mais il m’a aussi ramené un tempérament. A un moment donné je lui ai demandé s’il avait un soutient psychologique. Il m’a dit non. Ce qui l’avait le plus énervé, c’est qu’en rentrant au poste il s’était fait engueuler par son supérieur parce qu’il n’avait pas mis la ceinture. Après ce qu’il venait de vivre. Je l’ai mis dans le bouquin, et je ne l’ai pas inventé. Mais ça donne de l’humanité, de la vie et de la vraisemblance à mes personnages.

 

Jean-Marc Laherrère : C’est vrai que, même quand le lecteur n’est pas au courant de la réalité, ces petits détails concourent à la crédibilité de l’ensemble.

 

Pascal Dessaint : Bon, je ne suis pas toujours aussi rigoureux. Mais si le cadre est réaliste, on peut se permettre plus de choses.

 

Jean-Marc Laherrère : On sent bien ton encrage dans la police, et en particulier dans la police toulousaine, grâce à quelques allusions, dont une à l’affaire Allègre, incontournable, qui pointe son nez. Je me demandais si tu envisageais, un jour, d’écrire sur cette affaire ?

 

Pascal Dessaint : Non jamais. D’une part il faut avoir beaucoup de recul. Pourtant cela aurait été parfait. Structure polyphonique obligée, deux affaires, j’ai été au plus près, je connais même certains enquêteurs qui pourraient me fournir une matière première rare. Mais je ne peux pas écrire sur les tueurs en série. Je ne supporterais pas. Je ne me vois pas passer deux ou trois ans de ma vis avec une telle personnalité. Ce n’est pas que je tende vers les petites fleurs et les petits oiseaux, mais il y a des limites. Il y a des  choses que je ne supporte pas. Donc c’est non, et ce sera toujours non.

 

Jean-Marc Laherrère : Une autre chose qui impressionne dans ton écriture, c’est la précision de ton vocabulaire. Quand traite un sujet, on trouve toujours des mots que l’on ne connaissait pas. Ici il y a bien sûr la taxidermie, mais également quelques passages sur les péniches où on découvre pas mal de mots. Est-ce que tu fais beaucoup de recherches.

 

Pascal Dessaint : Oui je fais des recherches. Mais il y a des péniches au bord du Canal du Midi. Je suis allé les regarder, me suis demandé comment j’allais les raconter, j’ai saisi l’ambiance, et par hasard, à côté d’une péniche, il y avait un plan, avec les détails et les noms. J’ai commencé à noter. Et un copain connaissait quelqu’un qui avait vécu sur une péniche et écrit deux livres. Donc je les ai lu, j’ai pris le vocabulaire, et j’ai appris à m’en servir. Parce que le temps de l’écriture il faut maîtriser ce vocabulaire nouveau. Et ça ouvre des perspectives au niveau des phrases, de leur cadence, de leur rythme.

C’est vrai que c’est intéressant. La part de la documentation est de plus en plus importante dans mon travail, et de plus en plus excitante. Peut-être parce que je vais de plus en plus vers des sujets bizarres, ce qui me fait rencontrer des gens bizarres, et un nouveau vocabulaire arrive à chaque fois.

 

Public : J’étais persuadée que vous aviez vécu sur une péniche. Et que vous connaissiez la moitié de flics de Toulouse.

 

Pascal Dessaint : Alors c’est que j’ai réussi mon coup ! Vous savez ce qui est bien avec l’écriture c’est qu’on peut de temps en temps s’inventer des vies. C’est vrai que pendant que j’écrivais cette histoire de Félix, je n’étais pas loin de croire que je vivais moi aussi sur une péniche. Et plusieurs fois je suis allé sur le Canal du Midi.

Les pénichards ont un état d’esprit assez fermé. Ca ce comprend pour les raisons que j’explique dans le livre. Ils vivent sous le regard des autres, qui passent sous leur nez. C’est un peu comme être dans une maison de verre. Ca les rend méfiants. Alors le contact n’est pas aisé. Mais je n’ai jamais mis les pieds sur une péniche à Toulouse. Donc il faut inventer. Et il faut arriver à ce que lecteur pense comme vous.

Si au milieu du chapitre j’ai l’impression d’être sur une péniche, vous l’aurez aussi. Sinon c’est que j’ai raté mon coup. Ca arrive. C’est pour ça que je n’ai jamais situé l’action sur un yacht ou même un voilier. Ce n’est pas mon milieu ni ma culture.

Je peux parler des usines, parce que ça a été mon quotidien dans mon enfance, mais il y a des choses que je ne connais pas du tout. Ca viendra peut-être.

 

Jean-Marc Laherrère : Une dernière question sur le roman, avant de parler d’autres choses. Il y a une chose qui est présente dans tous tes livres, c’est le poids de l’amitié. Ici aussi, il y a une chose sur laquelle on ne transige pas, si un ami est dans la merde, pour dire les choses clairement, on essaie de l’en sortir. C’est une valeur centrale chez toi.

 

Pascal Dessaint : Oui, c’est le reflet de ce en quoi je crois. Je ne crois pas en Dieu mais je crois en l’amitié. Mes personnages aussi. La relation précieuse qu’on a avec quelqu’un, c’est quelque chose qui passe avant tout. Dans le livre Marc peut tout demander à Félix. Même au risque de mordre la ligne. C’est effectivement une valeur avec laquelle on ne transige pas.

 

 

Suite et fin  prochainement …

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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 18:27

Rencontre avec Pascal Dessaint

Ombres Blanches le 02 avril 2008

A l’occasion de la sortie de

Tu ne verras plus

 

1° Episode

 

 

Comme prévu, la rencontre avec Pascal Dessaint fut dense, longue, et j’ai du mal à trouver du temps pour tout retranscrire. Voici donc la première partie, nous sommes passés ensuite à d’autres sujets, à venir prochainement sur ce blog … Bonne lecture.

 

 

Jean-Marc Laherrère : Est-il encore besoin de présenter Pascal Dessaint à Ombres Blanches ? C’est le plus toulousain des auteurs de polars. 12° roman publié chez Rivages, plus un poulpe, deux recueils de nouvelles, un recueil de chroniques, et bientôt un second.

Je ne vais bien entendu pas raconter le roman. Sachez seulement, pour ceux qui ne l’ont pas lu, qu’après avoir quitté Toulouse dans Cruelles Natures, Pascal Dessaint retrouve ici sa ville, et son personnage de flic, Félix Dutrey pour un troisième roman qui lui est consacré.

Je vais commencer par ma question traditionnelle. Quel a été le point de départ de ce roman ?

 

Pascal Dessaint : Bonsoir. C’est toujours un peu délicat, la manière dont on organise une histoire. Ca vient d’abord d’une envie, celle de retrouver un personnage, Félix, que je n’imaginais pas récurrent à ce point au début. En fait, pour préciser une chose, ce personnage est apparu pour la première fois dans Du bruit sous le silence. Il était à l’époque inspecteur, c’est comme ça qu’on disait encore, avant qu’on change les grades en 98. C’était le seul personnage que j’avais laissé en bon état à la fin du roman. Il n’était plus possible pour moi de réutiliser les autres.

J’étais passé à autre chose, à quelque chose de plus doux et mélancolique, c’était On y va tout droit, et j’avais envie d’écrire une nouvelle histoire criminelle. Qui dit histoire criminelle dit enquêteur, dispositif policier, et comme souvent chez moi, qui suis paresseux, je me suis demandé qui je pouvais réutiliser. J’ai regardé ceux qui me restaient, il n’y avait que lui, qui est assez insignifiant. Ce n’est pas un personnage déterminant dans Du bruit sous le silence, mais je l’ai changé pour écrire le premier volet de ce qui apparaît maintenant comme un cycle avec Mourir n’est peut-être pas la pire des choses.

Pour la petite histoire, et ça c’est la liberté de l’auteur, dans Du bruit sous le silence il ne ressemble pas du tout à ce qu’il est devenu dans Mourir n’est peut-être pas la pire des choses . J’aimais bien son tempérament, mais sinon, il portait des lunettes, il n’en porte plus, et toujours pas de lentilles, mais personne ne me l’a jamais fait remarquer ; il avait un aspect un peu chétif, un peu malheureux, là j’en ai fait quelqu’un de plus déterminé …

Il y a eu Mourir n’est peut-être pas la pire des choses où il n’était qu’une des voix du récit, la quatrième, l’enquêteur par qui progresse l’histoire. Il a pris une plus grande importance dans Loin des humains, et il est devenu de plus en plus fréquentable. Et quand on a un personnage comme ça, on a envie de continuer l’aventure avec lui. Je venais d’écrire des choses plus noires, plus dures, et je savais qu’avec lui je pouvais avoir une ambiance que j’aimais bien écrire dans le cycle des Emile. Et je voulais aussi lui donner la voix entièrement.

Je voulais tenter une autre expérience. J’ai beaucoup fonctionné par structures chorales, ou polyphoniques, et c’est assez fatigant au niveau de l’écriture. Je voulais quelque chose de plus linéaire, de plus détendu.

Puis il y avait pour moi, la nécessité de poursuivre mon cycle sur la nature. Il me fallait trouver un ou des sujets qui me permettent de le remettre en selle, et c’est venu, petit à petit. Le trafic d’espèces rares, la taxidermie, quelques anecdotes puisées dans la vie toulousaines …

 

Jean-Marc Laherrère : Tu viens de me rendre un très mauvais service, parce qu’en répondant à ma première question, tu as déjà répondu à quelques autres que j’avais prévues ! Je voulais te demander pourquoi tu utilises un personnage récurrent. Petite parenthèse, c’est étonnant comme le polar est une littérature qui utilise les personnages récurrents. Ce qui est rare dans les autres genres. Et justement, il m’avait semblé que tu te rapprochais de l’écriture et de l’ambiance des Emile. Tu creuses un peu plus ce que ressent Félix. Tu es donc bien d’accord avec ça ? C’est bien ce que tu recherchais ?

 

Pascal Dessaint : Je cherchais une intimité particulière, que j’apprécie. Avant d’être écrivain je suis lecteur, et j’aime bien retrouver les personnages de roman comme des vieux copains. Je ne suis jamais déstabilisé par une suite chez un auteur. Même si cette suite peut parfois sembler plus faible que le premier volet. On retrouve une chaleur, une intimité, et c’est cette intimité que je voulais créer.

Ce que j’apprécie petit à petit avec Félix – je ne sais pas combien d’aventures il y aura avec lui, pour l’instant il n’y en a aucune en train, c’est le sujet qui déterminera son retour – ce que j’aime sur ces trois histoires, c’est sa façon d’évoluer. Ceux qui suivent la série savent pourquoi son état d’esprit est ce qu’il est.

Son état dans Loin des humains est conséquence de son « erreur professionnelle » de Mourir n’est peut-être pas la pire des choses. Et quand on a lu Loin des humains, on comprend pourquoi il n’est pas très bien dans le dernier, et pourquoi il a besoin de consulter un psychologue.

Dans toutes les carrières comme celle-là, très dures, où on est confronté à la mort, il y a un moment donné dans la vie où il y a une rupture. Et j’ai mis Félix en situation de rupture, parce que c’est ce qui nous pend au nez à tous. Il est victime de la folie du monde. Et il va encore évoluer. Certains lecteurs se sont plaints de le trouver dans cet état, un peu perdu, pas très efficace dans son métier. Heureusement, il est bien entouré, par des gens plus efficaces que lui, ça arrive ça aussi dans la vie. Mais là encore rien n’est figé. Quand je le remettrai en scène je lui donnerai sans doute beaucoup plus de tonus. Parce qu’il traverse une crise que j’ai envie de lui voir surmonter. C’est un passage qui correspondait sans doute, dans ma vie, au besoin d’exprimer cette angoisse de vivre lorsqu’on est confronté au quotidien dans ce qu’il a de plus désagréable et de plus violent.

 

Jean-Marc Laherrère : Quant tu dis qu’il n’est pas bien, c’est vraiment le cas. Je vais citer la première et la dernière phrase du roman. Il commence par : « Je pourrais rentrer un soir chez moi et, sans presque réfléchir, me tirer une balle dans la tête.» Et se conclue par : « - Tu vois, moi, ce que j’aimerais, c’est que tu me laisses me noyer. » La boucle est bouclée, Félix ne va pas bien. Heureusement il n’est pas seul, tu lui a construit une sorte de famille, des collègues dont on suit aussi l’évolution, l’état d’esprit. C’est très bien, c’est très fort, c’est quelque chose que les lecteurs de polars aiment, ces équipes de flics qui sont presque aussi importants que le personnage central.

 

Pascal Dessaint : Je pense qu’à un moment donné ils vont prendre la parole. C’est une envie que j’ai. Pour ne rien vous cacher, depuis que je taquine le genre polyphonique j’ai un fantasme d’auteur, c’est d’écrire un jour un récit avec un chapitre par personnage. Comme a pu le faire Jim Thompson dans Hallali. Je ne sens pas encore prêt mais c’est vrai que tout le travail que je réalise depuis maintenant six ans avec cette série va dans ce sens là. Petit à petit, apparaissent des personnages comme Marc, comme Magali, qui ont déjà pris la parole dans Loin des humains … Et peut –être un jour Félix n’aura qu’un chapitre.

Ce qui m’intéresse c’est d’avoir des visions différentes sur un même événement. On se regarde l’un l’autre. C’est une chose que j’aime beaucoup. Dans ce dernier roman je n’ai pas voulu céder à la tentation polyphonique, je l’avais fait dans une première version qui n’était pas réussie. On voit donc Marc via le regard de Félix. Félix qui n’est pas bien. A la limite on peut se dire que il va mieux en voyant son copain qui est encore plus mal ! Ce qui serait intéressant, et ce que j’ai déjà fait dans d’autres livres, c’est le point de vue de Marc. Parce qu’est-ce qu’il voit Marc quand il voit Félix dont il connaît l’état dépressif dont il croit être sorti ?

Ce serait peut-être une histoire un peu curieuse, peut-être pour conclure la série.

 

Jean-Marc Laherrère : Tu t’es recentré sur Félix, mais tu t’es aussi recentré sur Toulouse. Cruelles natures se déroulait ailleurs. Les deux romans précédents étaient partagés entre Toulouse et un ailleurs plus ou moins lointain. Tu reviens, et, comme toujours dans tes romans, on découvre de nouveaux quartiers que tu n’avais pas encore explorés, du moins littérairement. Tu avais envie de revenir sur tes bases ?

 

Pascal Dessaint : Je me suis aperçu l’autre jour que depuis Du bruit sous le silence, c’est le premier retour à 100 % sur Toulouse. Il s’est écoulé 10 ans où mes personnages sont allés ailleurs. J’avais envie de revenir. Et puis petit à petit, on accumule de la documentation. Je lis les journaux, je suis friand de faits divers, et j’avais recueillis ces petits faits qui me semblent refléter l’esprit d’une époque.

La ville de Toulouse que j’ai connue et que j’ai mise en scène dans mes premiers livres a changé. Par sa géographie, par son état d’esprit. Puis je voulais saisir Toulouse avant l’ère Sarkozy. Il est déjà là en tant que ministre de l’Intérieur, mais il n’est pas président. Après on ne sait jamais …

J’ai réuni des choses, des petits faits qui n’avaient l’air de rien. J’en invente bien sûr, l’auteur a le droit d’inventer de temps en temps ! Mais il y a des choses vraies. Ces gens qui manifestent contre la consommation de viande en s’exposant sous cellophane, c’est arrivé Place du Capitole à Toulouse. Les dégonfleurs de 4x4, je ne les ai pas inventés non plus. Ca rend l’esprit d’une ville, et j’avais envie de nouveau de prendre du temps avec Toulouse.

Pour les quartiers, c’est le quartier Soupetard qui m’a donné envie. C’est un quartier extrêmement singulier. J’avais envie d’en parler.

 

Public : Ca veut dire que tu vas dans le quartier, tu t’y balades ?

 

Pascal Dessaint : Oui, pour Soupetard plusieurs jours. Et puis il y a le hasard. Il se trouve que je vais au Salon de Balma en métro et en bus, et que justement le bus passe par ce quartier. Ensuite on y est allé se promener en famille. Il y a ces anciennes maisons de cheminots avec des clôtures en ciment ajouré. Des maisons avec de beaux mimosas. Elles sont pour la plupart détruite maintenant, c’est dommage. Ca donne envie de les décrire, avec leurs jardins potagers, de petites maisons de métayers. Et je n’avais jamais raconté ce quartier qui est de l’autre côté de la colline.

Et donc, balade, l’appareil photo, j’y vais, je m’imprègne. La rue que je décris n’existe pas par contre. C’est aussi la liberté de l’auteur. J’ai fait comme dans Loin des humains, pour ne pas avoir d’ennuis, pour ne pas que les gens se disent « mais alors c’est chez qui ? ». J’invente la rue, qui n’a pas de nom. Ca donne au lecteur la liberté de se l’inventer.

Pour conclure sur les personnages récurrents. Le livre est plutôt bien accueilli, et j’avais peur que ce ne soit pas le cas à cause de sa structure linéaire. Mais les gens aiment les personnages récurrents. Le dernier Félix est de 2005, et beaucoup de gens m’ont dit leur plaisir de le retrouver. Comme un vieux copain. Et ça fait plaisir. Particulièrement que ça vienne avant l’histoire. Ca crée un bel échange avec les lecteurs. On est content de raconter des histoires quand on c’est comme ça.

Bon dans l’état où je l’ai laissé, je n’ai pas très envie de le réécrire !

 

Jean-Marc Laherrère : Une petite dernière sur Félix, et sur son rapport avec son créateur. On dirait parfois qu’il regrette un peu de ne plus avoir (ou de n’avoir jamais eu) l’envie, la motivation et la force d’agir comme Rozenn, ton personnage de militante écologiste radicale. Je me demandais si c’était aussi ton sentiment ou si c’était propre à Félix.

 

Pascal Dessaint : Si on avait le don d’ubiquité ! C’est vrai que parfois on se dit qu’on serait plus utile ailleurs ou autrement. J’ai débuté comme naturaliste ornithologue, puis j’ai fait des mathématiques avec l’espoir d’être vétérinaire, et la littérature est arrivée là-dessus. J’ai rencontré, en tant que lecteur s’entend, des auteurs qui m’ont donné envie d’écrire, et pour arriver à en vivre il a fallu déployer une énergie incroyable qui m’a pendant un temps écarté de mes premiers rêves.

La réalité étant ce qu’elle est, je peux, aujourd’hui, mettre ma plume, ou mon ordinateur, au service de la cause verte. Je le fais à travers ce cycle, dans des chroniques, et quand je le peux par des actions. Par contre, oui, j’aurais bien aimé être guide de haute montagne, j’aurais bien aimé … Mais je participe à ça un petit peu.

C’est vrai que Félix se pose des questions comme ça. On est tous à se poser ces questions. On ne sait pas si notre vie est celle qu’on souhaitait, qui nous aurait le plus rempli. Ce livre pose beaucoup cette question. C’est le livre de gens qui arrivent à des ages où on se demande si on est bien à sa place. Félix, c’est la question qu’il se pose. Il n’est pas fait pour être flic. Et pourtant il est dedans. Et comme beaucoup d’entre nous, quand on est dedans, il faut continuer, parce qu’il faut vivre, et parce que ce n’est pas facile de changer.

J’ai reçu ce matin le message d’un lecteur. Il me demande si Félix n’allait pas faire autre chose. Mais il est un peu jeune pour la retraite. Il puis il faut avoir du courage pour changer.

 

 

Suite prochainement …

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