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9 octobre 2008 4 09 /10 /octobre /2008 21:26

De part sa nature même, le polar est un moyen d’expression privilégié pour explorer les côtés sombres, et les disfonctionnements d’une société. On comprend aisément que l’Afrique du Sud de l’Apartheid était un cas d’école pour les écrivains. Or, si l’on commence à découvrir les polars sud-africains post apartheid avec des auteurs comme Deon Meyer, Louis-Ferdinand Despreez, ou même Zulu de notre voyageur Caryl Férey, peu d’auteurs de polars avaient témoigné de la réalité du pays avant la victoire de Mandela. Avec James McClure, Wessel Ebersohn fut l’un d’eux. Sans doute le plus talentueux, parmi ceux qui furent traduits.

Wessel Ebersohn est né au Cap en 1940. Après la publication de son premier roman il abandonne son métier de technicien en télécommunications pour se consacrer à l’écriture. Dès ce premier roman, qui critique très durement le régime de l’Apartheid, il a de gros problèmes avec les autorités. Le roman est finalement interdit en Afrique du Sud, et publié en Angleterre. Il en sera de même pour les suivants.

En France, Wessel Ebersohn est connu pour sa trilogie consacrée au personnage de Yudel Gordon, psychiatre rattaché à l’administration pénitentiaire. Bien que blanc et aisé, il subit quand même une certaine discrimination du fait de ses origines juives. Sa découverte progressive des horreurs de l’Apartheid, et les prises de positions qu’elle va entraîner, ne va pas améliorer son intégration dans la bonne société de Johannesburg. Je ne parlerai ici que des deux derniers volets de la trilogie, n’ayant pas lu le premier.

Dans La nuit divisée, Yudel mène une enquête sur Weizmann, petit épicier qui vient de tuer une jeune Noire qui, selon lui, tentait de pénétrer dans sa boutique. Or, il s’agit de la huitième personne de couleur que Weizmann abat dans des circonstances analogues. Et le bruit court que l’épicier laisse intentionnellement la porte de son magasin ouverte pour mieux piéger d’éventuels voleurs …

Cette plongée au cœur des aberrations générées par le racisme institutionnalisé est particulièrement éprouvante. L’atmosphère étouffante, l’horreur permanente, et une scène de torture particulièrement atroce laissent une impression indélébile, longtemps, très longtemps après que l’on ait oublié les péripéties de l’histoire. Ce qui est mon cas, 15 ans plus tard. Mais je n’ai certainement pas oublié l’impact émotionnel de ce roman.

On retrouve Yudel Gordon dans Le cercle fermé, où il est contacté par Blythe Stevens, un activiste anti apartheid, pour essayer de faire la lumière sur une série d'agressions, intimidations, et même de meurtres touchant des personnalités se battant contre l'apartheid. Pour Blythe Stevens, il n'y a aucun doute, c'est la toute puissante Branche Spéciale qui est derrière tout ça. Yudel prend une semaine de vacances et commence à enquêter, sans comprendre ce qui peut bien relier toutes ces affaires, et doutant de plus en plus qu'un corps constitué de l'état soit à l'origine de toutes ces affaires. Mais il remue suffisamment de boue pour devenir lui aussi la cible de menaces, puis de voies de faits. Ce qui ne l'arrêtera que momentanément dans sa quête de la vérité dans un pays qui vit les derniers soubresauts d'un régime à l'agonie.

Là encore, Ebersohn nous fait découvrir, de l'intérieur, les aberrations, et la violence d'un système politique entièrement construit sur le racisme. Au travers des enquêtes de Yudel Gordon, blanc, mais juif, donc "impur" et soupçonné d'être libéral par les afrikaners purs jus, il met en lumière les atrocités et l'absurdité de l'apartheid et la violence qu'elle suscite, chez ceux qui veulent la défendre coûte que coûte. Mais il n’épargne l'hypocrisie de certains libéraux qui se donnent une bonne conscience et une renommée internationale à peu de frais. Et il rend également hommage au courage et la dignité de ceux qui se battent pour ce qu'ils savent juste. Tous les caractères humains finalement, exacerbés par des circonstances exceptionnelles. Un grand roman, rude mais plus facile à supporter que La nuit divisée. Et une bonne préparation historique avant de lire Deon Meyer qui nous décrit la période qui suit immédiatement.

La nuit divisée (Divide the nigth, 1981) Rivages/Noir (1993) traduit de traduit de l’anglais par Hélène Prouteau. / Le cercle fermé (Closed circle, 1990) Rivages/Noir (1996) traduit de l’anglais par Danièle et Pierre Bondil.

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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 20:38

Les lecteurs de polars français ont décidément bien de la chance. Avec Rivages noir, et Folio policier, ils ont deux maisons qui font un excellent travail de fond, dans tous les sens du terme. J’ai parlé il y a peu des rééditions des romans de Donald Westlake, ainsi que des westerns d’Elmore Leonard par Rivages.

Folio de son côté sort un volume rassemblant les enquêtes du Commissaire Llob de Yasmina Khadra. La part du mort, Morituri, Double blanc et L’automne des chimères, rassemblés en un volume, avec en prime une préface inédite de l’auteur. Détail, le tout pour moins de 11 euros, pas d’excuses donc pour passer à côté. L’occasion pour ceux qui ne connaissent pas de découvrir cet auteur majeur ; pour les autres d’avoir en un volume des romans qu’ils ont peut-être lus en bibliothèque, ou perdus, ou prêtés …

 

Pour ceux qui ne connaîtraient pas, voici deux petites notes sur les romans qui encadrent la quadrilogie :

 

La part du mort se situe avant la trilogie qui l'avait fait connaître du public. Le commissaire Llob est alerté par un de ses amis, un éminent psychiatre qui a subi les foudres du régime et se retrouve maintenant au placard : Un de ses anciens patients, psychopathe particulièrement dangereux, doit être libéré prochainement lors d'une grâce présidentielle. Il a essayé d'avertir les autorités, mais n'a pas été entendu. Llob n'a pas plus de chance que lui. Dans le même temps, son bras droit, Lino, est tombé follement amoureux d'une belle qui l'amène à négliger son boulot. Une belle qui n'est pas de son monde se qui amène de hauts et importants personnages à faire pression sur Llob pour qu'il persuade son lieutenant d'arrêter les frais. Bien entendu Llob n'en fait rien. Et puis tout s'accélère, un caïd est visé par un assassinat, Lino est soupçonné, puis le cadavre du psychopathe apparaît. Llob n'a plus qu'un solution, enquêter sur le passé du tueur, ce qui va l'amener à faire remonter de bien sordides histoires.

Llob est déjà en froid avec sa hiérarchie et les autorités du pays, mais les islamistes, au cœur de la trilogie à venir, n'ont pas encore commencé à faire régner la terreur. Ce roman montre justement comment se mettent place les conditions de la montée de l'islamisme, et du déchaînement de violence qui va suivre. Il permet également à Khadra de parler d'une époque peu glorieuse pour son pays : celle des vengeances sur les harkis, et comment certains, partisans de dernière heure, en ont profité pour régler des comptes. Une période glorieuse, qui a sa part d’ombres dans un parallèle étonnant avec la Libération en France … Un grand roman, dur, sombre et émouvant, émaillé de ci de là par les traits d'humour grinçant de Llob, et de superbes pages enthousiastes sur les beauté de l'Algérie, malgré tout.

 

A l’autre bout, dans l’automne des chimères, le commissaire Llob est dans la merde. Encore plus que d'habitude, ce qui n'est pas peu dire quand on est un flic intègre et incorruptible dans l'Algérie des années 90. Il est dans la merde, parce que son roman Morituri qui dénonce les responsables de magouilles, corruptions, et manipulations de massacres de civils n'a pas plu aux autorités. Pressions, chantage, tentative de corruption, menaces plus ou moins voilées, rien n'y fait, il ne reniera pas son oeuvre. Il profite de son renvoi de la police pour retourner dans son bled, ou le frère d'un de ses amis a été assassiné par les intégristes. Là-bas la situation et encore plus dramatique et angoissante qu'à Alger.

Ce dernier roman n'est pas à proprement parler un polar. Pas d'enquête, pas de suspens, le commissaire est mis à la retraite forcée, il en profite pour revenir sur son histoire. Souvenirs du bled, souvenir de son arrivée à Alger, et un découragement de plus en plus profond. Les ripoux sont les maîtres absolus, rien ne peut les arrêter, ils n'ont honte de rien, et paradent, commandent, ont droit de vie ou de mort sur le reste de la population. Un roman sombre où aucune lueur ne vient éclaircir un tableau désespéré, sauf peut-être l'amitié et le support discret de quelques amis. Mais Llob est maintenant un homme fatigué, qui a renoncé à continuer à se battre, et qui ne résoudra plus aucune énigme, n'arrêtera plus personne. Superbe conclusion pour cette réédition indispensable.

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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 21:34

On a découvert Louis-Ferdinand Despreez et son enquêteur noir et enragé, le superintendant de la criminelle de Pretoria Francis Zondi dans La mémoire courte. Les voici de retour avec Le noir qui marche à pied.

 

Il se trouve confronté à une nouvelle forme de criminalité : c’est le cinquième gamin qui se fait enlever à la sortie de l’école dans la ville en trois semaines. Et pour l’instant, aucun signe des ravisseurs, pas de demande de rançon, rien. Et la quantité d’affaires qui atterrissent sur son bureau ne lui laisse guère de temps de se préoccuper de gamins qui sont sans doute déjà morts. Quand les parents commencent à recevoir des demandes d’argent, l’affaire est relancée, et Zondi constate, avec surprise, qu’il a affaire à un criminel un peu moins idiot que la moyenne, capable d’écrire quelques lignes sans faire de fautes !

 

On retrouve les qualités exceptionnelles de ce premier roman : Un style flamboyant, qui rend bien la rage de l’auteur devant l’état de son pays, et en même temps l’amour qu’il lui voue. Une fois de plus, tout le monde en prend pour son grade : noirs ignorants, blancs racistes, touristes suffisants venant donner des leçons alors qu’ils ne comprennent rien à la situation … Voyez vous-même :

« A quarante ans, les trois institutrices qui finissaient de dresser le portrait-robot du kidnappeur – qu’elles étaient toutes convaincues d’avoir vu et qu’elles auraient identifié sans peine – étaient déjà bien trop vieilles pour changer. Elles étaient sans doute même trop connes pour un semblant de rédemption humaine ou politique, même si elles étaient maîtresses d’école, mères de famille et bonnes chrétiennes jusqu’au fond de la culotte

Et : « dans leur raccourcis idéologique imbécile, les touristes cultureux seraient probablement tentés de penser que tout cela n’est qu’un juste retour des choses et que l’assiette au beurre n’avait fait que changer de mains. Ce ne serait qu’une simplification de plus : une misère doit chasser l’autre pour faire régner la justice, se diraient se braves gens venus d’ailleurs … »

La nouveauté est ici la description d’une population de blancs pauvres, qui n’ont même plus la satisfaction s’être « constitutionnellement supérieurs » aux noirs pauvres, et se retrouve d’autant plus paumés et aigris.

Despreez ignore le politiquement correct, appelle un con un con, vitupère, râle, mais sait aussi écrire de superbes lignes sur le désespoir d’un père. S’il est aussi être aussi critique c’est qu’il est désespéré de voir un pays qui pourrait être un Paradis se transformer en un monde laid et sans pitié pour les faibles. Il en veut à tous les responsables, qu’ils soient intellos à côté de la plaque, ou crapules sans scrupules :

 « Mais c’était ça aussi l’Afrique du Sud, un monde à deux vitesses où des écolos intellos se battaient d’un côté pour sauver les phoques de False Bay ou interdire le gavage des oies dans le Limpopo et où, de l’autre, la vie de dix écoliers était, pour un analphabète devenu mystique par opportunisme, le ticket d’entrée au Royaume des Cieux … Le monde aurait été tellement plus beau si les crétins mystiques s’intéressaient aux phoques et les grands intellos aux enfants. »

L’intrigue est maîtrisée, même si ce n’est pas elle qui présente l’intérêt majeur du roman. Despreez confirme ici son talent, et laisse supposer, pour notre plus grande joie, que l’on retrouvera Francis Zondi.

Louis-Ferdinand Despreez / Le noir qui marche à pied (Phébus, 2008).

PS. S’il n’est pas fait mention d’un titre original ou d’un traducteur c’est que l’auteur, bien qu’anglophone, écrit dans las langue de ses ancêtres huguenots, à savoir le français.

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15 octobre 2007 1 15 /10 /octobre /2007 20:32

Deon Meyer n’est plus un nouveau venu. Le pic du Diable est le quatrième roman de cet auteur Sud Africain publié au Seuil. Son premier, Jusqu’au dernier, qui mettait en scène Matt Joubert, un flic que l’on croisera ensuite, portait déjà la marque de fabrique Deon Meyer : un grand sens de l’intrigue ; des personnages marqués, au bord de la rupture ; et un talent particulier pour mêler la petite histoire de ses personnages et la grande, celle de son pays, en pleine mutation post apartheid. Les soldats de l’aube confirmait son talent. L’âme du chasseur, qui mettait au premier plan l’extraordinaire personnage de Thobela Mpayipheli croisé dans le précédent roman arrivait à être encore meilleur que les deux premiers !

 

Revoici Thobela dans Le Pic du Diable. Ancien combattant de l’ANC, formé en URSS et en Allemagne de l’Est pendant la guerre froide, il s’est retrouvé d’un coup sans travail, sans utilité, et après l’épisode mouvementé de l’âme du chasseur, s’est installé comme fermier avec son fils adoptif. Quand celui-ci est tué par deux braqueurs, sa vie se vide de sens, et il décide de traquer ceux qui maltraitent les enfants. Il se remet à faire ce pour quoi il a été formé, et bien formé : tuer. Christine est call girl au Cap, elle se sent peu à peu piégée par un de ses clients, trafiquant de drogue, qui voudrait qu’elle abandonne tout pour lui. L’inspecteur Griessel de la police du Cap est en pleine chute libre. Alcoolique, il est jeté dehors par sa femme. Une dernière chance lui est offerte par son supérieur : trouver l’homme qui a déjà tué deux personnes impliquées dans des affaires de maltraitance d’enfants. Entre ces trois êtres blessés, commence une ronde de souffrance, de morts et de mensonges …

 

Tout d’abord, une question qui revient souvent quand on parle d’un roman reprenant un personnage récurrent : Oui, même si ce dernier ouvrage peut se lire indépendamment, il vaut vraiment mieux avoir lu le précédent pour bien comprendre Thobela.

 

Il en reste une autre (question) que l’on peut se poser depuis que l’on lit les romans de Deon Meyer : Pourquoi ses personnages nous marquent-ils tant ? Pourquoi s’attache t’on autant à eux ? Comment fait-il pour nous accrocher, dès les premières lignes, nous passionner pour une histoire, pour un destin ?

 

Certes on peut analyser l’intrigue, qui mêle les points de vue, contés de trois façons différentes, avec une précision d’horloger. On peut répéter que Deon Meyer est un maître es suspense, et qu’il est impossible de lâcher ses romans dans leurs dernières pages, menées tambour battant. On apprécie énormément la description d’une société en pleine mutation qui réussit, avec toutes les peines du monde, mais réussit quand même à sortir d’un système politique intenable. On aime sa façon de rendre les traumatismes de la période précédente, et ceux de gens qui découvrent, d’un coup, qu’ils vivaient dans un système inadmissible, et ce avec une immense humanité, et sans aucun manichéisme. On ressent l’amour de l’auteur pour sa ville, son pays, malgré ses peines, ses plaies et ses souffrances.

 

Mais au-delà de ces qualités qui feraient déjà de ses romans de très bons polars, pourquoi ceux de Deon Meyer sont-ils exceptionnels ? Qu’est-ce qui fait la différence ? Le talent ?

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