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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 22:45

Voilà sans doute un auteur dont les chroniqueurs radio et télé éviteront de parler tant son nom est imprononçable. Et c’est bien dommage. C’est le troisième roman que je lis de Duane Swierczynski, et s’il ne faut pas crier au génie, c’est la troisième fois que je prends beaucoup de plaisir. Le dernier s’appelle Date limite.

Swierczynski

Mickey Wade est un raté de la plus belle eau : Sans un sou de côté, il vient de se faire virer du journal où il bossait depuis des années. Réduction d’effectifs. Il se retrouve alors avec quelques dollars en poche, obligé de s’installer dans son quartier de naissance, l’ancienne banlieue ouvrière de Philadelphie devenue une zone en pleine décrépitude. Il y occupe l’appartement vieillot de son grand-père. Tout semble parti pour une lente noyade dans l’ennui et la misère. Mais, car il y a un mais, un soir de gueule-de bois Mickey ne trouve rien d’autre à se mettre sous la langue que de vieilles pilules trouvées dans l’armoire à pharmacie du papi. Et le voilà projeté en 1972, l’année de sa naissance. A son « retour » il découvre qu’il peut voyager dans le passé à sa guise et entreprend d’arranger sa vie familiale. Est-ce vraiment une bonne idée ?


On connait donc déjà ici Duane (je vais l’appeler Duane) pour deux romans assez déjantés, The blonde et A toute allure. S’il est ici plus calme et va un peu moins vite, il continue à tout oser, même le thème ô combien casse-gueule du voyage dans le temps, et s’en sort encore avec une bien belle élégance.


Une fois de plus, et sans jamais donner l’impression de chercher à écrire le roman du siècle, il dresse le portrait d’un joli looser, d’un de ces perdants sympathiques que l’on aime tout de suite. Pauvre Mickey qui, chaque fois qu’il tente quelque chose (ou presque) arrive juste à faire empirer la situation.


Et sous de dehors de joyeux je m’en foutiste, l’auteur fait preuve d’un sacré savoir-faire. Imaginez, des histoires de « et si je rencontre mon père et que je lui fais avoir un meilleur poste ; et si je crêve les pneus de la voiture qui a écrasé mon chien avant qu’elle démarre ; et si … » on en a lu quelques-unes, pas toujours réussies. Et bien celle-ci arrive à renouveler le genre, mêle très habilement polar et SF, en profite pour peindre de façon très humaniste une époque (les années 70) et ses quartiers populaires et ouvriers, et montre l’évolution de ces quartiers une fois la classe populaire décimée …


Bref on ne s’ennuie pas une seconde, on est touché, et l’auteur se permet même une fin en happy end fort agréable, sans gnangnan et sans tomber dans la pièce montée pleine de crème, si vous voyez ce que je veux dire.


Décidément j’aime beaucoup ce monsieur Swierczynski.


Duane Swierczynski / Date limite (Expiration date, 2010), Rivages/Noir (2014), traduit de l’américain par Sophie Aslanides.

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 18:27

En quelques années et autant de romans, Ron Rash s’est installé dans le paysage. Une terre d’ombre, son dernier roman traduit, confirme sa place dans le roman noir américain rural, au côté d’auteurs comme Daniel Woodrell, Larry Brown ou Chris Offut.

Rash

Eté 1918. Dans un vallon perdu et sombre, d’un coin paumé des Appalaches, Laurel et son frère Hank tentent de faire vivre la ferme familiale. Les deux sont marqués : Hank a perdu une main dans les tranchées. Laurel est mise à l’écart de la communauté, victime de la connerie et de la superstition : une tâche de naissance la fait passer pour une sorcière aux yeux des voisins. Pour compléter le tableau, à quelques rares exceptions près, tous pensent que ce vallon toujours à l’ombre est maudit. A l’entrée de l’automne, alors que Laurel redoute l’hiver à venir, ils recueillent Walter, un jeune homme muet trouvé dans les bois. Muet, mais musicien et capable de tirer une musique divine de sa flute en argent. Une possibilité de bonheur ? C’est sans compter, une fois de plus, sur l’ignorance, la bêtise et l’envie.


Cela va devenir une évidence de l’écrire, mais c’est encore un très grand roman de Ron Rash. Qui boucle (un peu) avec son premier traduit en France, puisqu’il s’ouvre sur la prospection d’un homme qui vient inspecter une vallée qui sera engloutie sous les eaux d’un barrage (thème de Un pied au paradis).


Encore donc un superbe roman, beau, émouvant, humaniste, rageur, lucide, lyrique … Les adjectifs manquent. L’auteur écrit une magnifique histoire d’amour, ainsi qu’un roman sur le travail d’une terre âpre et dure. Il excelle autant dans les descriptions d’un paysages austère qui peut, à l’occasion, s’embellir de façon inespérée sous un rayon de soleil que dans celles du moment hors du temps d’un partage musical. Et à côté de cette grandeur et de ce lyrisme, l’horreur de la bêtise, de l’ignorance, de la superstition et de la méchanceté est d’autant plus forte.


Car il y a tout ça dans Une terre d’ombre. La dignité d’êtres humains, dignité du travail partagé dont on est fier, dignité de la soif de connaissance, dignité de la résistance à la bêtise et à la pression de la masse. Et leur indignité quand ils jouent sur les ressorts les plus misérables de l’âme, les peurs, les envies, la lâcheté, le rejet de l’autre, quelle que soit sa différence.


C’est parfois beau à pleurer, la fin inéluctable (et annoncée) est d’une bassesse et d’une veulerie à vomir, c’est tellement représentatif de l’humanité d’hier et d’aujourd’hui dans sa complexité, de ce qui nous fait aimer, haïr, admirer et mépriser les hommes … C’est un très grand roman.


Ron Rash / Une terre d’ombre (The cove, 2012), Seuil (2013), traduit de l’américain par Isabelle Reinharez.

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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 10:34

Ce n’est pas franchement un conte de Noël. Donc vous pouvez considérer que je suis complètement hors saison, voire hors sujet tant il semble difficile d’offrir ce bouquin, à Noël ou à tout autre moment. Par contre on peut le conseiller, en toute connaissance de cause. Ce que je fais. Il s’agit de Natural enemies de l’américain Julius Horwitz.

Horwitz

Paul Steward est éditeur à New York. Tout devrait aller bien dans une vie qui ressemble à l’american dream. Succès professionnel, une famille avec trois beaux enfants, une belle maison ancienne en banlieue, des amis intelligents à New York. Et pourtant, ce matin en se levant Paul a chargé son fusil et est parti au boulot en sachant que le soir il allait abattre sa femme et ses enfants avant de se donner la mort. Natural enemies est le récit à la première personne de ce dernier jour.


C’est le seuil, puis baleine qui sont allés repêcher cette pépite, reprise cette année chez folio. Dire que ce roman est éprouvant est un doux euphémisme. Il est désespérant. Plongée en apnée dans l’esprit en apparence sain d’un homme ordinaire qui a décidé un geste inexplicable. Inexplicable, et pourtant si on en croit l’auteur relativement répandu, au moins dans ces années 70.


Plongée en apnée dans le désespoir, dans l’incompréhension, dans l’impossibilité à communiquer, même avec les personnes sensées être les plus proches. Plongée dans un monde qui n’a plus de valeurs, d’illusions, de rêves, d’envies, d’amour. Plongée dans un monde où tout le monde a peur de tout le monde, dans un monde où on ne croit plus en rien.


Plongée en apnée, et je vous garantis, l’eau est froide, glaciale même. D’autant plus glaciale que l’écriture est froide, détachée, tout aussi morte que le narrateur. Et les quelques étincelles qui surgissent, de part et d’autre, ne suffiront pas à vous réchauffer.


Vous êtes avertis, et si je puis me permettre, pour après, mettez de côté un roman léger, chaleureux, bouillonnant de vie. Un Camilleri, un Westlake ou un Pratchett par exemple.


Julius Horwitz / Natural enemies (You can run, 1975), Folio/Policier (2013), traduit de l’américain par Anne de Vogüé.

 

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 22:06

En cette fin d’année un peu trop dense, j’avais besoin d’une lecture « facile », de celles qui aèrent le cerveau sans trop solliciter les méninges. Et j’avais sous la main un C. J. Box, Piégés dans le Yellowstone qui a fait parfaitement l’affaire.


Box

Pas de Jo Picket ici (le garde-chasse du Wyoming personnage récurrent chez Box). C’est Cody Hoyt le personnage central. Cody est flic, très limite, alcoolique et immaîtrisable mais très bon flic. Il travaille pour le shérif d’un bled de l’ouest quand son parrain aux AA est retrouvé mort dans l’incendie de sa maison. L’enquête conclue à un accident, mais Cody est certain que c’est un meurtre. Et il découvre que le meurtrier potentiel est sur le point de prendre part à une randonnée dans le parc de Yellowstone. Plus grave, son fils Justin 17 ans serait inscrit avec son futur beau-père à cette randonnée. Voilà Cody complètement parti en vrille à la poursuite des méchants dans un des parcs les plus sauvages de l’ouest américain.


Je ne vais pas vous dire que c’est le roman de l’année. Mais bon, je voulais un machin facile je l’ai eu. Alors certes, le démarrage est un poil tiré par les cheveux, mettre le fils de Cody dans l’affaire pas forcément indispensable, et le superflic mal embouché et très borderline n’est pas franchement originale ... Mais.


Mais une fois cela posé, C. J. Box se révèle une fois de plus un bon artisan. Le rythme va en s’accélérant, les fausses pistes s’accumulent (même si on devine quand même assez rapidement qui est l’affreux de service), le final est bien mené, et le fameux parc de Yellowstone apparaît sous un jour moins carte postale, et donc plus intéressant que ce à quoi nous habituent les dépliants touristiques.


Un bon divertissement pour des périodes de fatigue, même si, côté grand ouest, le préfère Craig Johnson


C. J. Box / Piégés dans le Yellowstone (Back of beyond, 2011), Seuil/policiers (2013), traduit de l’américain par Freddy Michalski.

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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 19:35

Un inédit de Harry Crews c’est forcément une excellente nouvelle. Si cet auteur n’est pas présent sur le blog, c’est qu’il y a bien longtemps que je l’ai lu, et j’en garde un souvenir marquant. Autant dire que la parution de Nu dans le jardin d’Eden chez Sonatine est un événement.

crews

Garden Hills, en Floride n’était rien. Puis Jack O’Boylan est arrivé, a payé une fortune au père de Fat Man, le seul habitant qui ait senti le bon coup, puis a commencé à exploiter une mine de phosphate. Garden Hills c’est alors trouvé noyé sous le travail, le monde, l’argent et la poussière. Puis la mine s’est épuisée, Jack est parti, avec lui l’argent et le monde. Seuls sont restés Fat Man et sa fortune, une douzaine de familles et la poussière. C’est dans ce monde de désolation que survivent donc Fat Man, près de trois cent kilos, Jester, tout petit homme « parfait », jockey raté qui est à son service, et quelques autres. Dolly, ex miss Phosphate de retour New York va bouleverser ce petit monde avec son ambition de ramener, à tout prix, l’argent et le monde à Garden Hills.


Même si je vais un peu chipoter, s’il y a une seule chose à dire sur ce roman, la voici : Merci Sonatine et merci Patrick Raynal pour cette traduction. Maintenant on peut chipoter.


Je préfère d’autres romans d’Harry Crews. Voilà, c’est dit. Je préfère Car, Body, Le chanteur de gospel ou La foire aux serpents. Et pourtant tout ce qu’on trouve dans ces quatre romans qui sont mes préférés de l’auteur (avec sa bio extraordinaire, Des mules et des hommes) est aussi présent ici, dans Nu dans le jardin d’Eden.


A commencer par ses personnages à la limite des Freaks. Des paumés, ratés, distordus, faisant subir toutes les avanies possibles à leurs corps. Des gens pauvres, qui n’ont que ce corps et qui, en l’exhibant d’une façon ou d’une autre, vont tenter d’accéder à la richesse. Bien avant la télé « réalité », l’auteur a une façon unique de mettre en scène et en public ces corps torturés, ces performances absurdes. Et de décrire la fascination morbide que tout cela exerce sur le public, sur nous tous.


Comme dans les autres romans, ces histoires ont pour toile de fond le sud étouffant de petits blancs incultes et complètement perdus, vivant dans un pays que l’on a peine à identifier aux grands Etats-Unis d’Amérique. Tout cela est fort bien. Et assorti d’une construction originale (pour l’auteur) qui l’amène à se pencher sur les parcours incroyables de tous ses personnages. On retrouve également son écriture, à la fois âpre, rude et poétique.


Alors pourquoi je chipote ? Parce que j’ai mauvais fond et que je préfère quand il est un peu plus méchant, un peu plus teigne avec ses personnages. Quand le fil du récit est un peu plus tendu. Aussi sans doute parce que j’attendais beaucoup de ce miracle : Un Harry Crews inédit !


Ceci dit, la scène finale est absolument hallucinante, dans la droite ligne de ces quatre romans que j’adore, et mes toutes petites restrictions, toutes relatives, n’empêche qu’il faut le lire ; et qu’il faut en profiter pour relire ou découvrir Harry Crews ; et que j’attends avec impatience les nouvelles trouvailles de Patrick Raynal et Sonatine car j’ai cru comprendre qu’il y aurait d’autres inédits traduits …


Harry Crews / Nu dans le jardin d’Eden (Naked in garden hills, 1969), Sonatine (2013), traduit de l’américain par Patrick Raynal.

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 18:11

 

Je l’avais raté à sa sortie, et pourtant j’avais adoré Tribulations d’un précaire. A l’occasion de la sortie de son numéro 100, Liana Lévi réédite dans la collection piccolo Un petit boulot de Iain Levison. Un vrai régal, et l’occasion pour ceux qui l’avaient raté comme moi de se rattraper.

 

 

Levinson

Une petite ville américaine, dans un coin où il fait froid l’hiver. Une usine, l’unique de la ville qui ferme. Et toute la ville plonge. Jake le narrateur était responsable d’un quai de chargement. Il n’est plus rien. Sa copine est partie, il croule sous les dettes et a vendu tout ce qui était vendable. Comble, il doit presque 4000 dollars à Ken Gardocki, le bookmaker de la ville. Que faire quand on a tout perdu ? Accepter l’offre de Ken qui lui propose d’effacer sa dette et de rajouter un bonus s’il descend sa femme. Jake accepte, et se met au boulot, avec la conscience professionnelle qui a toujours été la sienne.


On ne peut s’empêcher de penser au Couperet du grand Donald Westlake. Même cause : perte de travail pour cause de compression et de recherche de rentabilité toujours plus grande, mêmes effets, le narrateur se met à tuer. Ensuite les buts recherchés sont différents, même si la justification reste semblable : puisque des gens que je n’ai jamais vu ont le droit de détruire ma vie, de façon absolument légale, qu’est-ce qui me retient de détruire moi aussi d’autres vies ?


Arrivé là on pourrait penser que, forcément, Iain Levison pâtit de la comparaison. Et bien non ! Son roman est un vrai petit bijou d’humour noir, bâti sur une rage et une révolte qui font du bien à lire. On sait que le système capitaliste dans la version la plus libérale, celle qui nous est imposée aujourd’hui, celle que tout le monde (télé, radios, politiques et commentateurs économiques achetés ou imbéciles …) présente comme aussi inévitable que le temps ou la gravité est une construction humaine indéfendable, celle qui fait passer le profit d’une infime minorité devant le bien commun, est une véritable saloperie absurde. On le sait, mais ça fait du bien de le lire, écrit, et fort bien écrit, noir sur blanc.


Finalement, tout ce que veut le narrateur c’est un boulot. Il aime travailler et travailler consciencieusement. Et c’est toute la force amorale du roman de montrer que, entre venir faire chier deux pauvres types qui essaient de faire leur boulot dans un magasin merdique, juste parce qu’on en a le pouvoir, ou relancer un pauvre gars qui ne peut plus payer ses dettes … Et tuer son prochain sur contrat, il n’y a finalement pas une très grande différence. Montrer qu’une fois qu’on a accepté de ne pas se poser la question de la finalité de son boulot, une barrière est franchie, et que les suivantes ne sont pas si hautes.


Tout ça avec une vivacité, un humour noir et une truculence absolument réjouissants. Un vrai petit bijou que je suis bien content de découvrir, même à retardement.


Iain Levison / Un petit boulot (Since the layoffs, 2002), Liana Lévi / Piccolo (2013), traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Battle.

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 22:42

La rentrée série noire est une rentrée Antoine Chainas. Il y a Pur, son nouveau roman, mais aussi L’autre chair de Michael Olson qu’il a traduit de l’américain.

Olson

Nous sommes aux US, dans un futur fort proche (est-ce d’ailleurs un futur ?). James Pryce est hacker. Il travaille pour Red Rook, une agence de sécurité qui elle-même a pour clients le FBI, la CIA … et les gens assez riches pour se payer ses services. Cette fois ce sont deux jumeaux, Blythe et Blake Randall qui font appel à Red Rook : Ils veulent retrouver leur demi-frère, Billy, artiste du web qui a mis en scène son faux suicide dans une vidéo à la fin de laquelle il menace Blake des pires représailles. Il faut dire que les relations entre les deux frères ne sont pas cordiales, et qu’il y a beaucoup d’argent en jeu.


James commence une traque qui l’amène à aller sur le terrain de Billy, NOD, un jeu en réseau où, sous couvert d’anonymat chacun se laisse aller à ses pires fantasmes. Une traque compliquée car que ce soit sur la toile, ou dans la réalité, tous, proie et clients, ont des secrets à cacher. Il se trouve alors pris dans un autre jeu, vieux comme le monde, celui du pouvoir, du sexe et de l’argent.


J’ai tardé à ouvrir ce pavé. J’avais peur de me retrouver dans un roman pour fana du binaire, une de ces histoires de hackers qui perdent leur réalité physique pour devenir une suite de 0 et de 1, un machin un poil ésotérique à la sauce informatique où l’on ne comprend pas la moitié de ce qui est raconté.


Ben j’avais tort. Certes une partie du roman se déroule dans un monde virtuel, mais l’auteur n’use pas d’un jargon obscur et sait éviter les parties qui auraient pu se révéler trop techniques pour se concentrer sur … Sur ce qui compte : l’histoire et les personnages.


Ecueil évité donc. J’ai quand même un petit reproche à lui faire : le démarrage est fort, très fort, un gros dernier tiers du roman, quand tout se précipite m’a scotché, mais au milieu, j’ai trouvé qu’il y avait un petit coup de mou. Au fil de la lecture, j’ai été, enthousiaste, un peu déçu, puis de nouveau enthousiaste. Ceci dit, tout musicien vous dira qu’il faut soigner l’intro et la conclusion d’un morceau … Donc dans l’ensemble c’est très bien.


Et on comprend aisément ce qui a attiré Antoine Chainas et lui a donné envie de traduire ce roman : le prologue (que je vous laisse découvrir) est tout à fait chainassien (si on peut dire ça), toute la thématique du rapport au corps qui court tout le long du texte aussi. Etonnant d’ailleurs, et c’est une des grandes réussites du roman, comme le corps a une importance primordiale dans un roman se situant en partie dans une réalité virtuelle !


Les quelques méthodes de hacker dit social présentées sont très bien décrites, et très intéressantes : derrière la technique, on se retrouve finalement des méthodes d’escroc. Voici comment se décrit le narrateur, « je suis un de ces reptiles immobiles qui, selon la technique éprouvée se sert de la confiance d’autrui pour confondre nos ennemis », car comme il le dit aussi « Pourquoi passer des semaines à décoder un mot de passe quand presque n’importe qui vous le dira si vous posez la question de manière adéquate ? ».


Finalement, on se retrouve, certes dans un roman sur les mondes virtuels, mais surtout dans un roman sur la manipulation, les luttes de pouvoir, et au cœur de ces luttes, le sexe et l’argent. Rien de nouveau sous le soleil, sinon l’arène dans laquelle se joue la bataille, le look des gladiateurs et la façon de raconter l’histoire. Et, mis à part le petit fléchissement évoqué plus haut, cette histoire est fort bien racontée, passionnante même, et l’arène suffisamment nouvelle pour ajouter un piquant supplémentaire.


Convaincus ?


Michael Olson / L’autre chair (Strange flesh, 2012), Série Noire (2013), traduit de l’américain par Antoine Chainas.

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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 22:45

Décidément, la rentrée nous gâte. Après une dernière nuit à Montréal remarquée Emily St. John Mandel revient avec un autre roman étrange et intrigant : On ne joue pas avec la mort.

Mandel

Anton, jeune new yorkais, est en voyage de noce dans un village italien avec Sophie, une violoniste virtuose au caractère instable. Contre toute attente, il décide de rester et de ne pas rentrer avec elle. Et attend. A New York, une agente du FBI enquête sur Anton, ses parents et sa cousine Aria. Pourquoi avant de partir Anton avait-il été mis au ban de son entreprise ? Dans quels trafics trempe Aria ? Qu’attend Anton dans l’ile d’Ischia ? Et quel est le rôle d’Elena, son ancienne secrétaire ? Autant de questions qui ne trouveront leur réponse que petit à petit.


J’ai relu ce que j’avais dit à propos de Dernière nuit à Montréal, et je pourrais en reprendre une bonne partie ici. Une fois de plus, de façon très fine et subtile l’auteur met en scène des personnages sans attaches, sans racines, capables de quitter un lieu du jour au lendemain pour s’installer ailleurs. Un ailleurs avec lequel ils ont de nouveau des liens assez lâches.


On pourrait même dire qu’ici, les racines sont plus des freins ou des poids qu’autre chose : Ils sont en particulier la malédiction d’Anton qui veut échapper à sa famille et à ses activités, et d’Elena qui veut absolument quitter son grand nord natal.


Intéressant de voir, en opposition à des auteurs de polar traditionnellement très attachés à un lieu, une ville, une terre (on ne compte plus les couples enquêteur/ville), où les personnages se définissent en grande partie par leur appartenance à des clans, des familles, des classes sociales ou des lieux d’histoire, comme Emily St. John Mandel écrit des polars flottants comme des ballons gonflés d’hélium, dérivant au gré des vents.


Mais je vais redescendre sur terre, pour vous dire qu’au-delà de ces considérations, il convient de souligner l’habileté de la construction, la maîtrise du suspense et de l’intrigue et la finesse dans la description des personnages. Souligner également comment l’écriture jamais appuyée est en accord avec le discours, même dans les moments les plus dramatiques, et il y en a.


Une vraie réussite, qui ne ravira certes pas les amateurs de thrillers pleins d’action, de baston, de sang et de larmes, mais qui séduira certainement tous ceux qui prendront la peine de rentrer dans son monde original et envoutant.


Emily St. John Mandel / On ne joue pas avec la mort (The singer’s gun, 2010), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 22:05

C’est la rentrée aussi chez Gallmeister. Avec une nouveauté, un nouvel auteur de nature writing. Génial. Je me suis donc précipité sur Animaux solitaires de Bruce Holbert que j’aurais vraiment voulu adorer. Mais non, à mon grand regret.

Holbert

Nous sommes dans les années trente, quelque part dans le nord-ouest des US. Russel Strawl qui a été policier pour le compte de l’armée est retraité dans son ranch, et il s’ennuie ferme. C’est pourquoi il accepte de reprendre du service quand un shérif vient lui demander de trouver un tueur qui sème des cadavres soigneusement mutilés. Une traque s’engage, mais Russel sait qu’il est à la fois chasseur et gibier. Gibier car son passé de violences au service de l’armée fait de lui un suspect potentiel. Gibier car, comme il le dit lui-même, quand on part à la chasse à l’ours, il faut parfois être prêt à ce que l’ours aussi soit en chasse.


Voilà, j’ai attaqué ce roman tout à fait disposé à être emballé. Et ça a failli être le cas. Mais dans l’ensemble je suis plutôt perplexe.


Tout d’abord parce que du début à la fin je n’ai pas réussi à comprendre les motivations et les ressorts des personnages. Je suis peut-être bouché, ou c’est voulu, mais je ne vois aucune cohérence dans leurs actions. Et j’avoue que les quelques pages concernant leurs philosophies de vie m’ont parues assez fumeuses.


Ensuite j’ai trouvé qu’il y avait un manque de lien entre les différentes scènes du roman. Ce qui est fort dommage car grand nombre d’entre elles sont impressionnantes (j’y reviendrai). Mais j’avoue avoir eu du mal à relier un morceau de bravoure à l’autre.


Pour finir, je sais que les auteurs américains sont les champions du dialogue à double sens, à sens caché, à ellipse … Mais là c’est trop, j’ai souvent été complètement largué au point de sauter certains échanges, ce qui est un comble, car, comme le disait le grand Elmore Leonard, on n’a jamais vu personne sauter les dialogues dans un roman.


Et je regrette car l’écriture a une grande force, certains personnages, à commencer par Strawl sont particulièrement marquants, et surtout il y a des scènes inoubliables. Comme celle où il lâche un taureau fou de rage dans le bureau de la police tribale, ou le lever de soleil contemplé depuis un banc en haut d’un arbre. Des scènes qui révèlent une puissance d’imagination et d’écriture remarquable. A se demander si l’auteur n’aurait pas mieux fait d’écrire un recueil de nouvelles.


Bref, je suis dépité d’être déçu, et très désireux de voir ce que vous en avez pensé, et de lire comment vous le défendez ou faites part d’une perplexité semblable à la mienne.


Bruce Holbert / Animaux solitaires (Lonesome animals, 2012), Gallmeister (2013), traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 22:55

Comme annoncé précédemment, voici donc une nouvelle réédition du grand Elmore Leonard. Permis de chasse est d’une tonalité plus sombre que ses polars habituels.

Leonard chasse

Dans sa maison grand luxe de Floride, Robbie Daniels, millionnaire imbuvable collectionne les armes … et s’en sert à la première occasion. Pour descendre un haïtien venu le cambrioler par exemple. Il devrait avoir des ennuis, mais il est riche et Walter Kouza, flic raciste et ripoux n’insiste pas trop dans son enquête. Il se fait même embaucher par Robbie comme gare du corps, et plus si affinités meurtrières. Mais il y a aussi Bryan, un flic de Detroit qui connaît bien Kouza et va découvrir Robbie Daniels, et Angela Nolan qui veut écrire un article sur les lubies des riches …


Un Elmore Leonard grand cru, où l’on retrouve bien son style, mais avec une critique plus marquée et une coloration plus sombre que ces polars habituels.


On y retrouve, une fois de plus tous les ingrédients : héros cool, droit, drôle mais inflexible, femme intelligente, drôle et forte, quelques affreux bien bas de front … Mais ici, comme dans Stick, plus que dans Stick même, la charge contre une classe richissime et arrogante se pensant au-dessus des lois, et même au-dessus du reste de l’humanité est particulièrement appuyée. Appuyée à la façon Elmore Leonard bien sûr. Aucun grand discours, pas de pamphlet, pas de grands développements explicatifs. Juste une histoire, des dialogues et on laisse le lecteur tirer ses conclusions tout seul. C’est pour ça que c’est aussi agréable et efficace. Décidément, le grand homme va nous manquer, plus qu’on ne pourrait l’imaginer.


Je ne peux terminer cette note un peu triste qu’avec deux extraits des dix règles d’écriture du maître (petit ouvrage publié hors commerce chez rivages) :


« Voici des règles que j’ai glanées au fil du temps pour m’aider à rester invisible quand j’écris un livre ».

« La plus importante de mes règles résume toutes les autres. Si ça a l’air écrit, je réécris ».


Elmore Leonard / Permis de chasse (Split images, 1982), Rivages/Noir (2013), traduit de l’américain par Elie Robert-Nicoud.

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