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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 00:10

La série des personnages récurrents continue. C’est le tour du duo barcelonais Petra Delicado et Fermín Garzón, héros d’Alicia Giménez Bartlett dans Un vide à la place du cœur.

 

Gimenez-bartlett.jpgPetra Delicado est de très mauvaise humeur, et ce n’est pas le moment de lui faire de mauvaises blagues. Elle s’est fait voler son arme par une gamine alors qu’elle se trouvait aux toilettes d’un centre commercial. Connaissant son caractère, ses collègues rigolent dans son dos, mais s’abstiennent en face d’elle. Quand un homme est trouvé abattu dans la rue, et qu’il s’avère que l’arme utilisée était celle de Petra, la farce tourne au tragique. Très affectée, elle commence son enquête avec son partenaire de toujours, Fermín Garzón, une enquête qui va l’amener à douter de l’humanité.

 

Difficile de ne pas tomber dans le sordide et le glauque quand on touche aux maltraitances envers les enfants (car c’est de ça qu’il s’agit ici), surtout si pour faire bonne mesure on y ajoute la traite des femmes, et l’exploitation des immigrées de l’est de l’Europe. Difficile de faire ressentir l’émotion, le dégoût, l’horreur, sans tomber dans le pathos et l’excès. Difficile de traiter le sujet en finesse.

 

Difficile, mais pas impossible, la preuve, Alicia Giménez Bartlett y arrive. Sans rien cacher de l’horreur que ressentent ses personnages, elle « fait passer la pilule », décrit l’indescriptible et nous le rend palpable. Sans jamais perdre son sens de l’humour, sans jamais sacrifier ses personnages, plus humains et présents que jamais.

 

Alicia et Fermín en tête, ballotés par leur enquête, écœurés, perdus, complètement perdus. Car ici pas de profileurs, pas de psys super intelligents capables de brosser le portrait d’un tueur machiavélique rien qu’en lisant sa liste de courses. Non juste des femmes et des hommes normaux, qui ont bien besoin d’un coup de chance pour coffrer des coupables qui n’ont rien de génies du mal, si même du Mal métaphysique, juste coupables de saloperies bien atroces, mais finalement bien humaines et plutôt médiocres.

 

Cette finesse qui, l’air de rien, arrive à faire ressentir la misère culturelle au détour d’une phrase, une simple et unique phrase, chuchotée par un pourri en apparence irrécupérable …

 

Et cerise sur le gâteau, elle réussit le tour de force, dans cette ambiance pour le moins déprimante, de nous intéresser à des préparatifs de mariage ! Vraiment, chapeau Alicia !

 

Alicia Giménez Bartlett / Un vide à la place du cœur (Nido vacío, 2007), Rivages/Noir (2010), traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton et Johanna Dautzenberg.

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 19:39

Parmi les invités de TPS version 2010, il y avait un auteur qui avait marqué le salon 2009, l’inoubliable Carlos Salem. Coup de chance, son second roman traduit en français venait juste de sortir : Nager sans se mouiller. Après le délirant mais très cohérent Aller simple, ses lecteurs l’attendait au tournant. Mais ils n’étaient pas au bon tournant ! Loin du délire contrôlé du premier roman, ils ont droit ici à un polar pur jus, dans les règles (des règles un peu revues quand même).

 

SalemJe m'appelle Juanito Perez Perez. Et je suis représentant en papier hygiénique. Quoi de plus banal ? Quoi de plus ennuyeux ? C'est l'identité que connaissent mon ex femme, et mes deux enfants. Pour l'Entreprise, je suis Numéro 3. Je prends mes ordre de Numéro 2. Et j'ai quinze morts à mon actif. Mais là, je compte bien partir en vacances avec mes deux enfants, que mon ex me laisse, exceptionnellement, pour être seule avec son nouveau Jules.

 

Malheureusement, Numéro 2 me confie une nouvelle mission, compatible avec les vacances prévues. Soi-disant. L'ennui est que je dois loger près de la cible. Dans un camp de nudiste. Et que la cible n'est autre que mon ex. Pour comble, sur place je tombe sur mon ami d'enfance, perdu de vue depuis bien longtemps. Trop, beaucoup trop de coïncidences …

 

Contrairement à ce que cet embryon de résumé pourrait laisser croire, Carlos Salem s'est assagi. Si, si ! Disons assagi par rapport à Aller simple. Si la situation de départ (et les rebondissements nombreux) sont inattendus, voire rocambolesques, le récit suit par ailleurs une trame relativement classique, parfaitement maîtrisée, et laissant peu (voire pas) de place à l'improvisation. Après tout, on suit une histoire classique dans le polar, celle du tueur aspirant à la retraite poursuivi par ses anciens employeurs.

 

Trame classique donc, mais revisitée par Carlos Salem. Alors on n'est pas un procédural anglo-saxon, il y a du cul (disons les choses comme elles sont), c'est souvent drôle, mais aussi très souvent émouvant, parfois profond, toujours humain. L’auteur multiplie les références : un des personnages est un vieux monsieur très classe nommé … Camilleri, le tueur, pour s’occuper, lit … Aller simple, il y a un juge dont le nom fait furieusement penser à Baltasar Garzon … Bref du Carlos Salem.

 

Et il y a ce tueur. Loin des psychopathes de service, loin des supermen surentraînés, c’est juste un homme qui fait son boulot. Sans passion mais sans ennui, sans émotion. Un peu comme quelqu’un qui construirait des missiles vendus au Pakistan ou qui mettrait au point des aditifs qui rendent accro à la clope ou à une boisson gazeuse … Rien de personnel, juste un boulot.

 

Finalement, c’est l’auteur qui parle le mieux de son roman dans les remerciements où il écrit « Tous ceux-là et beaucoup d’autres que j’oublie (pardon) m’aident à poursuivre l’écriture de ces histoires tristes qui font rire les lecteurs ». Je ne saurais mieux dire.

 

Carlos Salem / Nager sans se mouiller (Matar y guardar la ropa, 2008), Actes Sud (2010), traduit de l’espagnol par Danielle Schramm.

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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 22:13

LedesmaDans un vieil immeuble promis à la démolition (spéculation oblige), les habitants de l’association du quartier découvrent le cadavre d’un homme abattu par un professionnel. Il s’avère que c’était un truand, connu des services de police pour avoir participé à un hold-up durant lequel un gamin de trois ans avait été tué. Le père du môme, qui travaille dans une société de sécurité privée, est soupçonné, mais laissé libre, pour servir de chèvre. En effet le complice du truand abattu est de retour à Barcelone. Il a prospéré depuis sa sortie de prison, et il risque de vouloir abattre le vengeur pour se protéger. C’est Mendez, le vieux serpent des rues populaires qui est en charge de l’enquête. Entre les trois hommes, la partie de cache-cache commence.

 

Qui pourrait imaginer, s’il ne le connaît pas, que Francisco Gonzalez Ledesma a plus de 80 ans, qu’il a survécu à l’arrivée des troupes franquistes à Barcelone, qu’il a subit les quarante années de dictature, qu’il a écrit plus de 500 pulps sous le pseudo de Silver Kane, qu’il a été avocat, journaliste, rédacteur en chef … ? Qui ? Personne à la lecture de Un roman de quartier. C’est un roman qui a l’enthousiasme, la verve et la verdeur d’un roman de jeune homme.

 

Mais c’est également un Mendez à 100 %.

 

100 % Barcelone bien entendu ; 100 % nostalgique des vieux quartiers populaires, des vieux bars, de l’animation des rues ; 100 % admiratif des femmes dont il dresse, une fois de plus de magnifiques portraits, de toutes les femmes, qui luttent avec dignité pour s’en sortir dans un monde qui, depuis toujours, les opprime ; 100 % tendre avec l’humanité souffrante.

 

Et toujours cette parole chaleureuse, drôle, cette humanité qui est celle de l’homme, éclatante, évidente quand on a la chance de le rencontrer, et qu’il sait si bien faire passer dans ses romans.

 

Encore plus étonnant, à côté de ces qualités que ses lecteurs connaissent et apprécient depuis longtemps maintenant, ce nouvel épisode de la saga Mendez fait preuve d’une vigueur étonnante : plus de scènes d’actions, des accélérations inattendues, des scènes de castagne inédites …

 

Non, Francisco Gonzalez Ledesma n’est plus un jeune homme, c’est un homme qui semble rajeunir d’année en année. Pourvu qu’il dure encore 100 ans. Aussi fringant qu'il y a quelques semaines, à Toulouse, en compagnie de son ami Claude Mesplède.

Ledesma 01

Francisco González Ledesma / Un roman de quartier (Una novela de barrio, 2008), L’Atalante (2009), traduit de l’espagnol par Christophe Josse.

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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 22:35

Trois écrivains hispanophones eurent une idée d’une simplicité géniale : Faire vivre, à trois, un personnage de fiction. Ce fut Noela Duarte, fille d’un musicien cubain parti au moment de la révolution. Durant son enfance et son adolescence, elle a suivi son père dans ses tournées en Europe et en Afrique du nord avant de devenir photographe indépendante. Elle parcourt aujourd’hui le monde de conflit en conflit, d’homme en homme, laissant à tous ceux qui l’ont connue ou simplement croisée un souvenir inoubliable.

 

Noela Duarte, femme libre, dure, souvent distante. Ils nous la racontent à tour de rôle, au travers des témoignages de six personnes qui l’ont rencontrée ; au travers de six longues nouvelles qui la mettent en scène à Bruxelles, Rome, Paris ou Sarajevo. Six nouvelles qui s’interpellent, se répondent, se complètent pour faire apparaître peu à peu, comme la photo dans le bac du révélateur, le portrait de cette femme étonnante (Noela paraît sortir du révélateur, mais personne ne peut la passer au fixateur). (1)

 

Six nouvelles qui prennent le parti de donner la parole à six narrateurs totalement différents, pour des histoires, des styles et des émotions très variées, autour d’un centre commun, Noela.

 

Un amant sur le point d’être éconduit raconte ce qu’il sait de son enfance. Un sniper la suit dans son viseur durant quelques jours. Une veuve découvre qu’elle était l’amante de son mari. Un ancien compagnon de son père l’appelle au secours. Une star du rock lui doit une seconde jeunesse. Et pour finir, un mercenaire qui devait l’abattre succombe à son charme.

 

Six nouvelles aussi différentes qu’on peut l’être, certaines dures et sèches, reflet de la guerre, d’autres plus intimistes, ou plus nostalgique, l’une est même fortement influencée par l’immense Cortazar (du moins c’est comme ça que je l’ai ressentie) … Différentes mais cohérentes, grâce à Noela, et à l’ombre de la mort plane sur chacune.

 

L’exercice n’était pas facile ; il est magistralement réussi. Toutes les nouvelles sont excellentes, et sans jamais lui donner la parole les trois auteurs ont parfaitement réussi à faire surgir ce personnage inoubliable, digne des plus grandes héroïnes romanesques. Chapeau.

José Manuel Fajardo, José Ovejero et Antonio Sarabia / Dernières nouvelles de Noela Duarte, (Primeras noticias de Noela Duarte, 2008) Moisson rouge (2009), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

 

(1) Pour les jeunes générations qui n’ont connu que la photo numérique … Interrogez vos parents, ou grands-parents, pour savoir ce qu’étaient révélateur et fixateur dans le monde de la photo d’avant.

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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 22:05

Après La route, il fallait bien trouver un petit quelque chose pour me détendre. J’en ai trouvé deux. Un délicieux recueil de nouvelles d’Elmore Leonard dont je vous causerai très bientôt, et ce machin inclassable : Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, d’Eduardo Mendoza (rien que le titre déjà !)

 

Pomponius Flatus est un chercheur, un philosophe doublé d’un scientifique. Il croit en l’expérimentation. Ayant entendu parler d’un fleuve dont les eaux miraculeuses rendent sage, il parcourt les provinces de l’empire romain à sa recherche. A ce jour il n’a récolté qu’une diarrhée persistante et salement handicapante. Pour comble, il est sans le sou. C’est pourquoi il accepte la proposition du petit Jésus, gamin déluré qui lui demande, en échange de quelques sous, de prouver que son charpentier de père est innocent du meurtre d’un riche marchand de Nazareth dont on l’accuse.

 

N’ayez crainte, je ne me suis pas converti aux Davincicoderies, ni à la recherche du Graal ou du trésor des templiers. Ceux qui connaissent Eduardo Mendoza savent qu’il y a deux sortes de romans dans son œuvre : les sérieux comme La ville des prodiges, La vérité sur l’affaire Savolta ou L’année du déluge, et les moins sérieux, comme Sans nouvelles de Gurb ou Le Mystère de la crypte ensorcelée. Les moins sérieux étant en général complètement loufoques.

 

Devinez à quelle catégorie appartient celui-ci ? Gagné.

 

Même si certains personnages et situations sont historiques, ne cherchez pas ici un roman à clés ésotérique, de grandes révélations sur la naissance du christianisme, ou un roman historique archi documenté. Non, vous avez un peu de plus de 200 pages de franche rigolade, qui ne respecte rien ni personne, et surtout pas la religion (ou plutôt, les religions), et encore moins les prêtres de toutes obédiences.

 

Mendoza s’amuse, fait paraître bien des personnages que nous connaissons tous, s’amuse à les faire discourir de façon pompeuse et ridicule, passe du style conte philosophique à celui du roman de détection, toujours avec un sourire en coin. Mendoza s’amuse de tout, et nous avec.

 

Et c’est très bien comme ça, même (et surtout) si ça va sans doute faire grincer les dents des pisse-froid, raidis du culte, fanatiques de la Sainte Sandale, adorateurs de la Relique Miraculeuse et autres censeurs.

 

Eduardo Mendoza / Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, (El asombroso viaje de Pomponio Flato, 2008) Seuil (2009), traduit de l’espagnol par François Maspero.

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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 21:14

Je n’avais pas particulièrement accroché au premier roman d’Alicia Giménez Bartlett, Rites de mort, juste aimé sans plus, donc je n’ai pas lu les suivants. Jusqu’au dernier, Un bateau plein de riz qui vient de sortir, toujours chez rivages. Et je crois que je vais maintenant la suivre attentivement.


Le corps d’un clodo a été retrouvé dans un parc de Barcelone. L’homme a été abattu d’une balle, avant d’être tabassé dans un simulacre d’agression par des skins. Une enquête pour Petra Delicado et son adjoint Fermin Garzon qui commence par la difficile identification de la victime. Pas de piste, pas de mobile … Quand un deuxième clochard est abattu, la presse s’empresse d’accuser la police de ne pas se préoccuper du sort des plus malheureux. Ce qui ajoute de la pression, mais n’aide en rien. Pour arranger le tout, ni Petra ni Fermin ne sont pas très sereins dans leur vie privée …


Etrange. Il m’arrive parfois de ne pas accrocher à un roman alors qu’a priori, tous les ingrédients de la recette me plaisent, et de me retrouver désolé de ne pas aimer ce qui devrait m’emballer. Là c’est un peu l’inverse. Je vois dans ce roman des « défauts » qui devraient me lasser, et je me suis régalé :

L’intrigue est bien menée, sans à coups et sans invraisemblances, mais ne fait pas vraiment tourner les pages toutes seules.


Plusieurs thèmes potentiellement très forts, comme la situation des SDF et des sans-papiers, l’agitation des groupuscule d’extrême droite, ou le trafic très juteux autour des associations caritatives sont à peine effleurés, laissant inexploités des possibilités d’écrire un roman rageur, noir et vengeur ... 


Finalement, contrairement à ce qu’on trouve dans la majorité des romans noirs qui me plaisent, ce qui est au centre de ce roman, c’est la vie, plus privée que professionnelle, des deux protagonistes principaux.

Et pourtant je ne me suis pas ennuyé une seconde. En premier lieu parce que c’est bien écrit, avec un grand sens de la répartie et une excellente maîtrise du comique de situation (on sourit souvent, on rit plusieurs fois).


Ensuite, parce que les personnages ont une vraie personnalité, une vraie profondeur et qu’on s’y attache. On s’y attache tellement qu’on a vraiment envie de savoir ce qu’ils vont devenir, indépendamment de leur enquête. C’est à travers eux, leurs réactions et leur regard qu’Alicia Giménez Bartlett livre sa vision de Barcelone et de l’évolution de la société espagnole.


Au final, un grand plaisir de lecture, partagé par Jeanjean.


Alicia Giménez Bartlett / Un bateau plein de riz (Un barco cargado de arroz, 2004), Rivages noir (2009), traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton et Johanna Dautzenberg.

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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 21:21

Pour les amateurs de polar un peu hispanophiles, Barcelone est le berceau du « nouveau polar » espagnol, celui qui naît au moment même où Franco casse sa pipe. L’auteur emblématique de ce polar espagnol (et/ou catalan) est bien entendu Manuel Vazquez Montalban, papa de Pepe Carvalho, le privé de Barcelone qui n’aime rien tant que manger, et qui brûle les livres entre deux enquêtes dans les rues de sa ville bien-aimée.

Dans le même temps, un autre auteur explore les recoins sombres et l’histoire de Barcelone, Francisco Gonzalez Ledesma, qui continue heureusement à écrire, passant de fresques historiques noires et lyriques à des polars nonchalant avec son inspecteur Mendez, jusqu’à, dernièrement, un roman reprenant le mythe du vampire pour parler, une fois de plus, de ce qu’il aime, à savoir Barcelone.

Il y a un troisième larron, très connu des lecteurs de « blanche », moins des lecteurs de polars, et c’est bien dommage. Il s’agit d’Eduardo Mendoza, né en 1943, voyageur, érudit, un temps traducteur à l’ONU, connu pour un roman éblouissant sur l’exposition universelle de Barcelone de 1888, La ville des prodiges (La ciudad de los prodigios).

Mais c’est une autre partie de son œuvre que je voudrais mettre ici en avant …

Lors de sa venue à la librairie Ombres Blanches à l’occasion de L’artiste des dames, Eduardo Mendoza expliquait que c’est la lecture d’un fait divers des années 20 qui lui avait donné l’idée du personnage qu’il avait déjà mis en scène dans Le mystère de la crypte ensorcelée, et Le labyrinthe aux olives.  Vers 1920, pour espionner les anarchistes, la police avait coutume de sortir un pauvre type d’un asile d’aliénés, de l’envoyer assister aux réunions (qui fait attention à ce qu’il dit devant un pauvre fou ?), et de l’enfermer de nouveau quand elle n’avait plus besoin de lui. L’enquêteur le plus cintré du monde polar, qui en compte quand même quelques uns, était né.

Je n’ai plus d’images très précises, autres que celle d’un héros se baladant la plupart du temps sans chaussettes ou en robe de chambre, des deux premiers romans. Ce qui me reste par contre, c’est le souvenir d’une intense rigolade, qui me fit me précipiter sur le troisième quand il sortit en 2002. Revoilà donc notre « héros » (qui n’a pas de nom).

Il a croupi des années dans son asile, n'en était sorti que deux fois pour mener des enquêtes trop délicates pour être confiées à la police. Du jour au lendemain on le libère. Grâce royale ? Municipale ? Non l'asile doit être détruit pour laisser la place à une résidence de luxe et il faut d'abord en virer les pensionnaires.

Notre héros, un peu paumé, ne reconnaissant plus sa ville part, à la recherche de sa soeur, la pute la plus moche et la plus mal lunée de Barcelone. Surprise, elle est mariée ! Deuxième surprise elle l'accueille bien ! Troisième surprise, son beauf lui offre un boulot : coiffeur à la boutique "l'artiste des dames". Tout va bien pour lui, les affaires ont du mal à démarrer, mais il a peu de besoins, jusqu'au jour où une jeune femme, beaucoup plus belle et distinguée que celles qu'il « coiffe » habituellement, pousse la porte de sa boutique. Elle lui propose une affaire presque légale. Elle est trop belle, il ne peut résister, et c'est bien entendu le début d’emmerdes qui l'amèneront à côtoyer le gratin barcelonais, jusqu'au maire en personne, mais aussi à recevoir une bombe, se faire tirer dessus, aller en taule, sauter beaucoup de repas ...

Un exemple du style ? Voila la première description de son beauf : « Viriato frisait la cinquantaine, il était petit, replet, avec le crâne dégarni et les membres courts, légèrement bossu, et il avait dû loucher au temps où il possédait ses deux yeux. Pour le reste, il avait l'air d'un homme en bonne santé, présentant bien ... ».

Et ce n’est rien comparé aux descriptions de sa sœur.

Lors de sa venue à Ombres Blanches, l’auteur déclarait ceci : « J’ai imaginé ce personnage, fermé dans ce monde cohérent, bien organisé mais sans liberté qui tout d’un coup se trouve dans sa ville qu’il connaît, mais qu’il ne reconnaît pas, parce que tout à changé. C’était mon expérience. J’habitais à New York, j’étais parti en 73, je ne suis pas rentré à Barcelone jusqu’après la mort de Franco. J’ai alors trouvé une ville complètement changée, complètement affolée, que je ne comprenais pas. Même arrivant de New York, qui était apparemment la ville folle par excellence, je me trouvais dans une ville encore plus folle que New York. Alors j’ai voulu écrire cette histoire. »

Certes, ce roman (comme les deux précédents) est totalement déconseillé aux amateurs d'histoires logiques et vraisemblables. Comme les deux précédentes aventures de ce héros spécial, il suit une logique totalement décalée, celle du héros/narrateur.

Mendoza ne recule devant rien, se plonge avec délice dans la caricature et le grotesque, grossit le trait, en rajoute encore, et le lecteur se régale. Parmi les scènes d'anthologie, un hommage aux Marx Brothers et la fameuse scène de la cabine de bateau, et une scène d'échange de coups de feu qui renvoie Tarantino à la maternelle.

Comique de répétition, comique de situation, des descriptions à hurler de rire, mais derrière tout ça, mine de rien, une critique féroce du monde des affaires, de la politique, et de leurs liens mafieux. Seul regret, depuis 2002, ce brave homme a disparu. Reviendra-t-il un jour ?

L’artiste des dames  (La aventura del tocador de senoras, 2001) Seuil (2002). Traduit de l’espagnol par François Maspero.

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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 20:56

Madrid, 1614. Isidoro Montemayor, ancien combattant en Flandres est au service de don Francisco Robles. Il surveille son tripot, où une partie de la Cour vient se faire plumer par les tricheurs de tout poil ; il est également correcteur car Francisco Robles est aussi libraire et éditeur. C’est à ce titre qu’il le charge d’une enquête délicate : Alors qu’il a déjà payé Cervantès pour écrire la deuxième partie très attendue de son Don Quichotte, un imposteur vient de sortir une suite qui insulte gravement l’auteur, mais surtout, et beaucoup plus grave, fait perdre de l’argent à Robles. Isidoro commence alors une enquête dangereuse dans un monde sans pitié : celui des poètes, écrivains, et de leurs protecteurs, les Grands de la Cour d’Espagne. Un monde où les mots peuvent tuer, mais où l’on risque aussi une bonne bastonnade ou un coup d’épée.

 

Ce gros roman a les défauts de ses qualités : Il est extrêmement érudit, documenté et intelligent. Malheureusement toute cette érudition porte sur un sujet assez peu connu des lecteurs français. Qui en effet connaît assez bien les œuvres de Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, ainsi que les méandres de l’histoire espagnole de l’époque ? Pas moi. J’ai lu Don Quichotte, il y a bien longtemps, mais c’est tout. Cela pourrait seulement être frustrant si les allusions érudites étaient seulement un plus, un degré de lecture supplémentaire. Malheureusement, par moment, des chapitres entiers reposent sur l’analyse des œuvres, et donnent des clés pour avancer dans l’enquête. Ces clés sont suffisamment explicites pour que le lecteur ignare suive quand même l’intrigue, mais cela ralentit beaucoup le rythme.

 

Ceci dit, même avec ces restrictions, le roman reste passionnant. Pour sa peinture de ce début de 17° siècle à Madrid en premier lieu : vie quotidienne, crasse, odeurs, sons, goûts, misère, arrogance des grands, violence sociale, violence judiciaire, poids de l’église et de son bras armé terrifiant, l’Inquisition … Tout cela est superbement restitué, dans un style alerte et, le qualificatif s’impose … picaresque. Certaines scènes resteront gravées dans ma mémoire de lecteur, en particulier celle d’une visite éprouvante chez un dentiste. Que ceux qui ont du mal à supporter la scène de la roulette dans Marathon man sautent les lignes suivantes, voici un petit extrait :

« Quand il fut prêt, Ximenet se plaça derrière lui, lui cala un coin de bois entre les dents et le prit par le menton. Il introduisit ensuite dans la molaire cariée un petit tube d’argent en forme d’entonnoir, le centra, appuya de toutes ses forces pour l’ajuster aux contours de la dent et glissa à l’intérieur une de ses baguettes portées au rouge. »

De plus, vers la fin du roman, le rythme s’accélère, il y a moins de digressions littéraires, et on est de nouveau accroché, jusqu’au final.

Pour finir, Voleurs d’encre est également extrêmement intéressant si on le compare à deux romans de SF/Fantazy se déroulant en France et en Angleterre à peu près à la même époque (L’énigme du cadran solaire de Mary Gentle et Les lames du cardinal de Pierre Pével). On mesure alors le poids de l’Inquisition en Espagne, la chape morale qu’elle fait peser, la peur qu’elle suscite. On comprend également comment l’Espagne, malgré, ou à cause, des richesses immenses qu’elle commence à tirer d’Amérique est en train de s’enfoncer dans un déclin qui durera quelques siècles.

Au final, un roman certainement passionnant pour les spécialistes de l’Age d’or espagnol, et très intéressant pour les autres, s’ils acceptent de mesurer la profondeur de leur ignorance au long de quelques chapitres.

Alfonso Mateo-Sagasta / Voleurs d’encre (Ladrones de tinta, 2004). Rivages/Thriller (2008). Traduit de l’espagnol par Denise Laroutis.

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6 mars 2008 4 06 /03 /mars /2008 22:48

Une nouvelle maison d’édition, et un nouvel auteur traduit en France. Deux bonnes nouvelles. La nouvelle maison d’édition s’appelle Moisson Rouge, référence au chef d’œuvre d’Hammett, et se consacrera, évidemment, au roman noir.

Le nouvel auteur, José Ovejero, est espagnol et partage sa vie entre Madrid et Bruxelles, cadre de ce premier roman traduit en français, Des vies parallèles.

Un des plus puissants banquiers belges, ayant des intérêts au Congo ; deux chiffonniers ayant du mal àobejero_mini.jpg boucler les fins de mois ; un avocat calculateur et sans scrupules ; un congolais ancien sbire de Mobutu, obligé de se réfugier à Bruxelles à l’arrivée de Kabila ; une serveuse de bar … Autant de personnages dont les vies ne devraient jamais se croiser. Et pourtant, une vieille photo, témoin d’un passé colonial peu ragoutant va les faire se rencontrer. Le temps d’une pitoyable tentative de chantage. Avant que leurs vies ne redeviennent parallèles.

Le plus remarquable de ce roman est sa construction, à la manière d’un puzzle qui se met peu en peu en place, sorte de Short cuts bruxellois et littéraire. Davantage roman noir, ou roman social que polar, la trame policière, quasi inexistante sert de prétexte à ce tableau impressionniste qui, au travers des regards des différents protagonistes dresse le portrait de Bruxelles, mais également, au travers de cet exemple représentatif, de l’Europe et de ses relations avec l’Afrique. Sans discours moralisateur, sans thèse, juste au travers de quelques destins individuels.

Le roman est bien construit, bien écrit, intéressant, un rien lui manque pour être enthousiasmant. Mais difficile de définir ce petit rien. Une pointe de suspense supplémentaire ? Un petit quelque chose qui nous fasse trembler un peu plus pour les personnages ? Un rien de plus d’émotion ? Je ne saurais le dire.

Toujours est-il que l’on a là un bon roman noir, qui augure bien de la suite de la collection. Longue vie à Moisson Rouge, dont je guetterai les prochaines sorties.

José Ovejero / Des vies parallèles (Moisson rouge, 2008).

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31 octobre 2007 3 31 /10 /octobre /2007 22:30

peau-froide.jpgAvec La peau froide, Albert Sanchez Piñol, au travers du récit du combat de deux hommes seuls sur une île contre des hordes de monstres humanoïdes aux mains palmées et à la peau froide, nous plongeait dans les profondeurs de l’âme humaine. Des profondeurs pas particulièrement réjouissantes. Il se servait d’un prétexte fantastique, pour démonter de façon impitoyable la logique absurde et meurtrière des conflits purement "humains" qui prolifèrent à la surface de notre belle Terre. Il le faisait avec une efficacité redoutable, réussissant à captiver le lecteur avec juste un phare, deux hommes, et une troupe de « monstres ».

 

Il revient avec Pandore au Congo, le pendant terrestre du premier roman qui lui, vous l’aurez compris, était marin.

 

Nous sommes en 1914. Thommy Thomson est le nègre du nègre du nègre d’unpandore.jpg écrivaillon boursouflé qui publie des kilomètres de romans racistes, évangélistes et guerriers. Il commence à désespérer quand il est abordé par un avocat qui lui fait une offre étrange : Il doit aller tous les quinze jours rencontrer Marcus, en prison. Il est accusé d’avoir tué deux aristocrates anglais au Congo. Son cas semble indéfendable, d’autant plus qu’il raconte une histoire absolument incroyable. Il devra écouter cette histoire, et en tirer un roman. Une histoire qui, au cœur du Congo, autour d’une mine d’or, aurait vu Marcus sauver l’humanité de l’invasion des Tectons, venus du centre de la Terre …

 

Albert Sanchez Piñol fait preuve ici de la même originalité, et du même sens de l’intrigue absolument diabolique que dans son premier roman. Il le fait dans un autre style, remplaçant son huit clos étouffant par un roman d’aventure, de voyage, jonglant entre les époques et les lieux, passant du roman d’amour ou fantastique à la Jules Verne, avec un passage bref mais intense par les tranchées de la guerre de 14-18 …

 

Il s’amuse avec ses personnages et avec son lecteur, pour lui assener, à la toute fin que, même s’il a deviné quelques petites choses, il s’est quand même fait mener par le bout du nez.

 

Le style est alerte, l’humour souvent présent, bref, un vrai régal totalement inclassable. Comme son premier roman, sous l’imaginaire romanesque se cache une mise à plat impitoyable de la nature humaine, avec notre peur et notre haine de l’autre, qui mènent immanquablement à la catastrophe, sans l’aide d’aucune force étrangère.

 

Tout cela avec un humour très british (mais il est vrai qu’une bonne partie du roman se déroule à Londres), et les descriptions drôles d’une harpie, d’un plumitif frustré de ne pas voir son talent reconnu, et surtout, surtout de Marie-Antoinette, la tortue la plus hargneuse et vindicative de la littérature mondiale.

 

Point de détail, comme le précédent, ce roman a été écrit en catalan.

A dans quelques jours après une pause iodée en Pays Basque.

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