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8 janvier 2008 2 08 /01 /janvier /2008 19:01

On ne peut pas tout lire, et on passe forcément à côté d’excellents romans. J’étais donc passé à côté de La frontière de Patrick Bard. Grâce à la fête organisée pour la sortie du DILIPO, j’ai comblé cette lacune.

 

bard-frontiere.jpgCiudad Juarez, à la frontière entre le Mexique et les USA, les maquiladoras fleurissent : Ces usines d’assemblage emploient une main d’œuvre soumise et bon marché, ne respectent aucune règle, ni sociale ni environnementale. Le paradis pour toutes ces grandes firmes américaines, européennes ou asiatiques, l’enfer pour les employées, quasiment toutes des femmes, jeunes et sans formation, taillables et corvéables à merci. Un enfer qui empire quand, à partir de 1995, des cadavres de jeunes femmes violées, torturées et mutilées commencent à apparaître dans le désert aux portes de la ville. Toni Zampudio est envoyé par son journal madrilène pour couvrir la fin de l’enquête et le début du procès des assassins présumés : un ingénieur américain déjà condamné pour viol, et une bande de voyous culturistes et vaguement satanistes. Il va vite s’apercevoir que l’affaire est plus complexe et atroce qu’il n’y paraît, et entamer un voyage au bout de l’horreur.

 

Expédions tout de suite la légère réserve que l’on pourrait avoir : ce roman est l’œuvre d’un journaliste qui de toute évidence a été secoué par ce qu’il a vu à la frontière mexicaine et tient à en faire part à son lecteur. C’est donc parfois un peu didactique, même si ce n’est jamais lourd ou inintéressant. Bien entendu, si le lecteur en question ne veut surtout pas savoir pourquoi son four à micro-onde ou sa télé sont si peu chers, s’il veut juste une histoire et ne veut pas se prendre le chou avec le récit des malheurs du monde, et des mécanismes qui font que ses actions Machin, Bidule ou Trucmuche lui rapportent tant par an, il va trouver que ces passages sont en trop. Vous vous doutez à la lecture de ces lignes que je ne suis pas ce lecteur.

 

Pour les autres, préparez-vous à un double choc. Un premier parce que roman est bien ficelé, avec un suspense qui va croissant, et une horreur croissante. Signalons à ce sujet que Patrick Bard qui décrit pourtant des abominations le fait en évitant tout voyeurisme et tout sensationnalisme.

 

Et surtout un second parce que, même si la résolution de l’enquête est de l’ordre de la fiction (mais malheureusement pas de l’ordre de l’improbable), les faits décrits, eux, sont réels. Oui, nos chères usines sont coupables, en toute impunité, oui, s’il y avait une justice internationale digne de ce nom, tous les PDG ou presque des grandes multinationales devraient passer en jugement pour crime contre l’humanité, et oui, les actionnaires qui ne veulent rien savoir et ne voient pas plus loin que le bout de leur dividendes sont complices. Oui encore, des dizaines de femmes ont été violées, torturées et tuées à Ciudad Juarez, et l’affaire n’a jamais été totalement élucidée. Et oui encore, ce n’est finalement que la conséquence atrocement logique de la façon dont elles sont exploitées, maltraitées et considérées comme de la viande dans les maquiladoras qui les emploient. Des entreprises qui leur nient toute dignité et toute humanité.

 

Alors non, ce n’est pas un roman agréable, c’est même un roman que l’on aimerait ne jamais avoir à lire, mais c’est un roman indispensable. C’est un roman qui fout en rogne, qui donne envie de hurler d’impuissance et de rage. Pas étonnant après ça que Patrick Bard soit parti sur les traces du Che.

 

Patrick Bard / La frontière (points seuil, 2003)

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3 janvier 2008 4 03 /01 /janvier /2008 18:55

Cela faisait quelque temps que j’entendais parler des nouvelles d’Emmanuelle Urien. Par la spécialiste polar d’ombres Blanches, sur les blog, et dernièrement par Claude Mesplède, en personne. Il était temps que je m’y mette. C’est chose faite et je n’ai pas été déçu.

 

Urien-humanite001.jpgToute humanité mise à part rassemble douze nouvelles. Douze diamants noirs.

 

Une vieille fille fête un enfant mort depuis des années. Des détenus s'évadent grâce à un bibliothécaire. Une jeune femme décide, tout d'un coup, qu'elle en a assez de se laisser battre par son mari. Un homme fuit le quotidien pour oublier la mort de ses proches, il trouvera la paix en déminant des champs au Cambodge. Un adolescent fuit le désespoir de sa banlieue bétonnée en lisant les noms de rues. Un gamin a honte de sa sœur trisomique. Des orphelins martyrisés se vengent, peu à peu, de leurs bourreaux … Et quelques autres.

 

Douze nouvelles, douzes histoires, douze drames, noirs, très noirs. Et pourtant, malgré ce que laisse supposer le quelques lignes ci-dessus, ce n'est pas l'horreur qui reste en mémoire un fois le recueil refermé, mais l'humanité. Ces personnages tragiques, désespérés, ou parfois simplement tristes à pleurer dans leur banalité terne sont surtout profondément humains. Pas un mot de trop, pas un adverbe, pas un adjectif larmoyant, pas de pathos, pas d'effets. Et pourtant, l’émotion est toujours au rendez-vous, parfaitement rendue au travers d'une parole, d'un geste, d'une pensée.

 

Chacune a son narrateur, chacune a son ton, son écriture. Toutes, sans exception font mouche, aucune ne laisse indifférent. Les différents jurys de France et de Navarre ne s'y sont pas trompés qui ont primé dix de ces douze nouvelles ! Un auteur à suivre, sans faute, qui s'affirme déjà comme l'une des meilleurs nouvellistes du pays.

 

Il convient de souligner, une fois de plus, l’excellent travail des éditions Quadrature.

 

Emmanuelle Urien / Toute humanité mise à part (Quadrature, 2006)

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22 décembre 2007 6 22 /12 /décembre /2007 21:24

Je connaissais les romans de Jan Thirion, certains m’avaient enthousiasmé, d’autres laissé un peu plus froid, mais on y sent toujours un style, une patte, que l’on aime ou non.

elagage.jpgAvec Elagage de printemps le lecteur découvre une nouvelle facette de son talent : la nouvelle. Un premier indice ne trompe pas : le recueil est préfacé par un des maîtres du genre, Marc Villard. Un auteur qui n’est pas connu pour sa complaisance, et qui, sur son site, peut se montrer plutôt rude (même avec des auteurs que j’aime). Donc si Marc Villard préface, c’est que non seulement c’est bon, mais également que c’est singulier. Et singulier cela l’est.

Je n’aime pas toutes les nouvelles, certaines me laissent sur le bord de la route, une me gêne même par sa recherche un peu trop systématique du style scandé (Robert de Niro dans Taxi Driver). Mais Elagage de printemps m’a scotché, dans sa noirceur totale, Eclaboussures d’or, gerbes noires est absolument étonnante, inattendue, d’un humour noir que j’aime beaucoup et qui est la marque de fabrique des romans de Jan, et l’humour de Tropique du désir m’a emballé. Comme le désespoir très humain de Haïku inachevé, de Glasgow-Toulouse et des mots compliqués m’ont touché au cœur, je peux dire que je suis enchanté par ce recueil.

A signaler le beau travail des éditions de la Quadrature qui s’est donné pour but fort ambitieux en France de publier des nouvelles de qualité. C’est d’ailleurs dans cette édition qu’est éditée Emmanuelle Urien dont j’ai entendu le plus grand bien. A suivre bientôt ici donc.

Pour en revenir à Jan Thirion, il signe ici un fort beau recueil de nouvelles variées dans leurs thématiques et leurs tons, mais qui partagent une même exigence dans la qualité du travail littéraire.

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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 18:56

Si je vous dis braquage, vous pensez peut-être George Clooney, Brad Pitt, Julia Roberts, high tech et glamour. Vous avez tout faux. Soleil noir de Patrick Pécherot prend le contre-pied complet de l’imaginaire hollywoodien (ou arséno-lupien).

 

soleil-noir.jpgQuelque part dans une ville où la vie semble s’être arrêtée quatre hommes préparent un casse : Félix, chômeur de 50 ans, revenu dans la maison que son oncle récemment décédé vient de lui laisser ; Simon, l’organisateur, qui tente là son dernier coup pour ne plus jamais retourner en cabane ; Zamponi, petit artisan en train de couler qui, dans sa rancœur et sa détresse se trompe d’ennemis ; Brandon, rappeur surdoué en informatique, perdu dans un monde de slogans simplistes et de violence. Ils vont dévaliser le convoyeur de fond qui passe tous les jours devant chez Félix. Un braquage violent, à l’autre bout de la France, déclenche une grève surprise qui fait tomber tous leurs plans à l’eau. Pendant qu’ils se morfondent en attendant la reprise du travail, Félix, en fouillant dans de vieux papiers redécouvre son oncle, et les fantômes d’un passé pas toujours reluisant.

 

Patrick Pécherot utilise un genre très codifié, pour l’amener exactement où on ne l’attend pas. On s’attend à une nouvelle histoire de casse, avec préparation minutieuse, contretemps de dernière minute surmontés, puis le coup, et ses conséquences (sans doute négatives, on est quand même dans un roman noir). On se retrouve avec un roman social, et un portrait groupe avec braquage. L’enquête et le suspense arrivent petit à petit, non pas dans une course entre la police et les braqueurs, mais dans la recherche apparemment secondaire du passé d’un défunt.

 

La grande force du roman réside dans ses personnages : Tous sont saisis dans leur malheur, leurs défauts, leur bêtise parfois, mais surtout leur profonde humanité. Aucun n’est angélique, aucun n’est exonéré de ses fautes, ni de leurs conséquences, mais tous sont compris. A côté du quatuor, donnant son relief et sa couleur au roman, il y a tous les seconds rôles, tous aussi soignés et aimés que les braqueurs. Le vieux boxeur à moitié sonné (il m’a fait penser à Gassman dans Les Monstres de Risi), les patrons du restau ouvrier qui retrouve une clientèle grâce à la grève, les papis miraculés, qui sortent de leur mouroir, la jeune journaliste stagiaire, et le vieux copain un peu casse-bonbons mais tellement fidèle et dévoué. Tous sont justes, tous sont beaux, tous sont émouvants.

 

Et puis il y a la nostalgie, les sons, les images et les odeurs de l’enfance qui reviennent. Plus loin encore dans le passé, une France qui traitait déjà ses immigrés comme du bétail, variable d’ajustement d’une économie qui prend les hommes quand elle en a besoin et les jette quand ils ont tout donné. Une France qui parlait des Polonais comme elle parle aujourd’hui des racailles de banlieues qu’il faut nettoyer au kärcher.

 

Il y a tout cela dans ce superbe roman.

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29 novembre 2007 4 29 /11 /novembre /2007 22:21

La réalité finit toujours par rattraper la fiction, quand elle ne la dépasse pas. Un article lu sur le site Rue89 m’a laissé sur le cul (il faut bien appeler les choses par leur nom).

Mizio-tous-tafs.jpgDeux économistes ricains ont « inventé » un nouveau système pour maigrir (mais ça marche aussi pour toute résolution difficile, arrêter de dire du mal de la droite, arrêter de lire les blogs …) : on s’engage sur leur site, on laisse son numéro de carte bleue, et chaque fois qu’on craque, on raque. Saufs que ces deux zozos n’ont rien inventé du tout. Un pitre bien français avait pensé à ça depuis bien longtemps. Il s’agit de l’écrivain de polar, beaucoup trop discret, Francis Mizio. Dans son hilarante Agence tous-tafs, son héros, chômeur de Très Très Longue Durée, accepte d’être exploité par un margoulin de première, et se retrouve Réfrigerator Cop, chargé de l’inspection des frigos de ceux qui se sont engagés à faire un régime. Et bien entendu ça dégénère. Penser que Francis Mizio ne fait qu’anticiper, de très peu, un futur absurde est plutôt inquiétant.

Donc il faut lire Mizio, pour savoir ce qu’on risque, et pour se fendre la poire. Car le risque que l’on court à la lecture de ses romans est celui de passer pour un doux dingue. Cela m’est arrivé avec La santé par les plantes : je le lisais en attendant mon tour pour passer aux guichets de la banque (ça marche aussi avec Sécurité Sociale, salle d’attente du médecin Mizio-plantes.gifou du dentiste, ou tout autre lieu où l’on poireaute au milieu de gens pas très gais) quand j’ai commencé à rire tout seul. Immédiatement un cordon sanitaire c’est formé, les sièges à coté de moi se sont vidés, j’ai senti comme une crispation inquiète chez mes voisins, ... Et je m’en fichais complètement, bicose je continuais à pouffer tout seul ... L’intrigue ? Vous prenez, un chef d’entreprise constipé (au sens propre du terme), un autre obsédé par l’hygiène, une amante un rien crade, la Brigitte Bardot des légumes, un escroc écolo, un scientifique escroc pas écolo, un pompiste bourru, un ancien de Scotland Yard, une femme à barbe, plus quelques autres, vous mélangez, vous les baladez de Paris à l’Australie, en passant par Marseille, et vous obtenez un cocktail à consommer sans la moindre modération.

Comme on le voit, Francis Mizio a traité presque tous les sujet graves de notre époque, des régimesMizio-tropiques.jpg amaigrissants aux problèmes de constipation, en passant, dans Twist Tropique, par le nouveau boom du voyage scientifique : Ladislas Krobka est plombier cynocéphalophile. Peut-être encore plus cynocéphalophile que plombier, ou du moins c’est plus sa cynocéphalophilie que ses capacités plombières qui nous intéressent ici. Il est le client d’une agence de voyage qui vend des voyages scientifiques, et à se titre va accompagner Washington Doug Cercoe (dit Washington DC ou Qugé) et Helen Lenehen-Enehelle (dite la grecque) observer des singes râleurs qui seraient devenus rieurs, voire blagueurs. Inutile de préciser que les deux scientifiques de haut vol ne sont pas enchantés de devoir pouponner un plombier, aussi cynocéphalophile soit-il. Si vous ajoutez à cela que la grecque est parfois sujette à des sautes d’humeur dont les effets dévastateurs ravalent Katrina au rang de douce brise estivale, que Qugé maîtrise mal sa libido, et que les singes potentiellement rieurs se trouvent sur le territoire d’une tribu féroce et revendicatrice, vous avez tous les ingrédients d’un sacré merdier.

Comme ses autres romans, celui-ci est comme un Astérix (ceux avec Goscinny), ça ce lit à plein de niveaux : D’abord il y a l’histoire, complètement allumée. Ensuite il y a toutes les blagues : les références aux autres bouquins, les références à une actualité plus ou moins récente, et les machines infernales, où le gag est préparé deux chapitres plus tôt. Dernier niveau, derrière tout humoriste il y a un moraliste, qui finalement voit la vie et le monde plutôt en noir. Dans Twist Tropique tout le monde prend son coup de griffe, le monde scientifique, le jargon médiatico-moderne, internet, la dérive avocato-judiciaire, la pub, le libéralisme ... Résultat, à la fin, on a ri, on a réfléchi, on a l’impression d’être intelligent ... et on en redemande.

Finalement, à part le fait d’écrire très peu, le seul reproche que l’on puisse faire à Francis est d’avoir trop d’imagination, et de se laisser parfois déborder, alors qu’il semblerait qu’un peu de travail, d’élagage et de réécriture pourrait donner des résultats encore meilleurs.

Il y a un échange fort intéressant entre Francis et ses lecteurs, réalisé du temps de mauvaisgenres, sur le site bibliosurf.

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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 16:18

trois-de-chute001.jpgHervé Le Corre a explosé dans le monde du polar avec L'homme aux lèvres de saphir, extraordinaire roman noir se déroulant à Paris dans les jours qui ont précédé la guerre de 1870. Ce roman publié chez Rivages en 2005 a collectionné les prix (Grand prix à Cognac, prix de la critique, prix 813). Mais ce n’était pas son coup d’essai. Cet auteur avait, entre autres, publié une trilogie bordelaise à la série noire. Les éditions pleine page ont décidé de la rééditer en un volume : Trois de chute.

Dans le premier, La douleur des morts, Louis Lorenzo travaille aux impôts. Il est veuf, et ne voit presque jamais sa fille qui pourtant habite Bordeaux comme lui. Jusqu'au jour où elle est sauvagement assassinée chez elle, apparemment victime d'un tueur qui a déjà quelques victimes à son actif. Assommé, Louis commence par essayer de comprendre cette jeune femme qu'il ne connaît plus, et se laisse peu à peu envahir par l'obsession de la vengeance. Son enquête va lui révéler des aspects de sa fille qu'il aurait préféré ignorer, et le faire plonger dans le monde du sexe et des rencontres faciles et anonymes du minitel.

On mesure à la lecture de ce premier polar le chemin parcouru jusqu’à son chef d’œuvre : On trouve déjà sa façon de rendre une ville, sa géographie, sa population, l'ambiance des ses différents quartiers. Sa façon également de camper un personnage. Cela donne un bon polar. Mais il n'y a pas encore le souffle extraordinaire à venir dans L'homme aux lèvres de saphir, sa dimension historique et poétique, sa puissance. En outre, l'intrigue souffre de quelques approximations dans la partie finale qui affaiblissent un peu le texte. Agréable à lire, et intéressant comme prélude à l'immense réussite à venir. Suivant : Du sable dans la bouche publié dans le même recueil.

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7 novembre 2007 3 07 /11 /novembre /2007 22:17

Une gamine venge son frère handicapé de ce que lui fait subir l’amant de leur mère ; un psychiatre succombe à l’attrait vénéneux d’un psychopathe poète ; une femme battue ne supporte pas que son bourreau puisse être heureux ; des gamins tuent, par ennui ou par vengeance ; une privée se venge de ceux qui se moquent d’elle ; une jeune femme ne supporte plus l’impunité des négationnistes ; l’ambition professionnelle est fatale à un vieux mac …

Vingt et une nouvelles sèches comme des coups de trique. Vingt et un monologues de flics, privés, dealers, maquereaux, paumés, accidentés, gamins tueurs … Vingt et un bouts de vies qui s'arrêtent de façon aussi définitives et sans appel que le style de Max Obione. Vingt et une voix, Vingt et un styles.

Max Obione est assurément très très à l'aise dans le texte court. Pas une nouvelle qui ne soit parfaitement rythmée et construite. Pas une seule dont on puisse dire qu'elle est là pour faire nombre, pour compléter le recueil. Pas une faiblesse.

Tout se tient, tout tient en haleine, tout fonctionne à la perfection. Bien entendu, chacun aura ses préférées, et celles qui le laissent un peu plus froid. Ecriture au cordeau, grand sens de la chute, construction millimétrée, variété des points de vue et des voix narratrices … Ce recueil a vraiment tout pour plaire.

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17 octobre 2007 3 17 /10 /octobre /2007 20:54

C’est donc Lorraine Connection de Dominique Manotti qui a eu le prix 813 du meilleur roman policier français pour la période septembre 2006, août 2007. C’est un prix plus que mérité qui récompense un auteur important pour le polar français, et ce depuis son premier et roman Sombre Sentier, qui, pour un coup d’essai, fut un coup de maître.

 

Lorraine Connection tourne autour de l’affaire Daewoo, de son usine de Pondange en Lorraine, et de la bataille entre Matra associé au même Daewoo et Alcatel pour le rachat de Matra. Mais  Dominique Manotti ne se contente pas d’écrire un thriller financier mettant en scène les grands fauves (ou du moins ceux qui aiment se voir ainsi) proches du pouvoir. Peu d’auteurs sont, comme elle, capables de faire cohabiter, dans un même roman, les conditions de vie et de travail d'ouvriers en Lorraine et les manigances de haut vol menées par la grande industrie française lors des achats et fusions. Ils sont encore plus rares à décrire ces deux milieux qui ne se côtoient jamais avec la même vraisemblance, la même précision. Une fois de plus, elle livre un roman impressionnant par sa complexité, mais également sa clarté, par son sens du rythme, la précision et le tranchant de son style, et la mécanique parfaite de sa construction et de son suspens. Un roman qui radiographie le pays, depuis la corruption du pouvoir et les guerres feutrées mais réelles que se mènent nos grands industriels, jusqu'aux conséquences pratiques sur les vies de milliers de victimes. Un roman indispensable et passionnant.

 

Cette clarté dans l’analyse de l’histoire et de ses manipulations, on la retrouve sur son site, dans ses petits billets, et en particulier dans le dernier, où elle revient sur la fameuse lecture de la lettre de Guy Môquet. Comme toujours, imparable et fort éclairant.

 

Mais voilà, bien que fan de Domnique Manotti, j’avais pour ma part voté pour un autre roman français, non pas qu’il soit meilleur, il sont excellents tous les deux, et assez difficiles à comparer, mais comme il fallait en choisir un, il me semblait que son auteur méritait un reconnaissance que Dominique Manotti a déjà.

 

Marcus Malte n’en est pas à son coup d’essai, il publie même avec Garden of love son dixième roman. J’ai commencé à en entendre parler avec la publication de Carnage, constellation, puis La part des chiens. Et je plaide coupable pour n’avoir pas prix, à ce moment là, le temps de le découvrir. J’ai rattrapé mon erreur avec Intérieur nord, recueil très émouvant de quatre longues nouvelles, et surtout avec son dernier : Alexandre Astrid, ancien flic à la dérive reçoit un jour, par la poste, un manuscrit intitulé Garden of love. La lecture lui fait l’effet d’un électrochoc : le texte est un mélange de fiction et d’éléments intimes de sa propre vie. Mattieu et Florence n’aspirent qu’à une chose : mener une vie normale avec leurs trois enfants. Tout semble voler en éclats quand Ariel, qui les a fasciné tous les deux dix ans plus tôt apparaît. Ariel, tout le charme du Diable … Quel est le rapport entre tous ces personnages ? Que veut l’auteur de Garden of love ?

 

Serial killer, personnage mystérieux incarnation du Mal absolu, avec tout le charme irrésistible que l’on prête au Diable, flic à la dérive aux tendances autodestructrices … On pourrait se croire dans le Nième thriller formaté. Erreur ! Rarement la puissance d’attraction vénéneuse du Mal n’a été rendue avec autant de subtilité, de sensibilité, et de poésie. Rares sont les romans qui arrivent à créer une telle tension, une telle curiosité, avec une telle économie de moyens. Peu de bouquins ont réussi à rendre de façon aussi tangible l’effet apaisant d’un morceau de piano ou l’angoisse d’avoir à ouvrir la dernière porte, celle derrière laquelle se trouve se que l’on redoute le plus. Les personnages sont bouleversants, la construction d’une virtuosité étincelante, et le final est à la hauteur des attentes, forcément immenses, que crée le début du roman. Pour finir, un détail, qui vient parachever la perfection de l’œuvre : Zulma a fait un magnifique travail d’édition, et il y a un véritable plaisir sensuel à tenir et feuilleter le roman.

 

Dommage donc pour Marcus Malte, et un grand bravo à Dominique Manotti.

Ci-dessous une photo de Marcus malte prise lors du festival de Frontignan en juin dernier.


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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 23:47

Le monde de l’édition fourmille, autour des grandes maisons, d’éditeurs plus petits qui, en général, ont du mal à se faire connaître. L’univers polar ne fait pas exception à la règle. A côté des grands comme Rivages, la série noire, le Masque, ou le Seuil, il y a ceux qui sont déjà reconnus et ont leurs auteurs phares et/ou leur spécificité, comme Métailié et Gaia. Et puis il y a les autres, souvent des éditeurs régionaux qui peinent à sortir de leurs auteurs et de leurs lecteurs … tout aussi régionaux (ce qui ne veut absolument pas dire que les uns et les autres sont inintéressants).

 

Il y a cependant, dans le polar, un exemple différent et assez atypique. Il s’agit des éditions Krakoen, créées par Max Obione. Le mieux est de leur laisser la parole, voici ce qu’il y a écrit sur leur site, à la page « présentation » :

 

« Une coopérative d'édition : Krakoen gère une maison d'édition selon le principe de la coopération. Comme les vignerons apportent leurs raisins à la coopé afin que celle-ci les vinifie, des auteurs apportent leurs tapuscrits à Krakoen pour en faire des livres. Mais Krakoen sélectionne, il ne prend ni les textes trop verts ni ceux de mauvaises qualités … »

 

J’ai eu la chance de lire quelques-uns de leurs textes. S’ils ne sont pas forcément sans défauts, ils ne sont certainement pas sans intérêt, et vous n’en entendrez sans doute pas parler dans la presse.

 

Honneur aux dames, commençons par Le passé attendra, le nouveau roman de Jeanne Desaubry : Genova Vuibert, flic de la Crim, descend à Toulon pour témoigner à un procès, et compte profiter de l'hôtel de luxe que viennent de terminer son amie d'enfance et son grand cuisinier de mari. Cigales, bons petits plats, après-midi avec l'amie de toujours, piscine, une semaine de vraie farniente … qui tourne à la catastrophe après quelques coups de feu, magouilles, tentatives d'assassinats et tortures. Tout n’est pas bon dans ce roman : Les personnages sont un peu trop … tout. Genova est une vraie super-woman : championne de karaté, excellente au tir, dotée au volant d'une poubelle des réflexes dignes d'un Fangio, capable de détecter n'importe quel mensonge … Les méchants quant à eux sont de vrais catalogues qui cumulent à deux ou trois toutes les saloperies des soixante dernières années (et il n’en manque pas). C'est un peu dommage, parce que le reste est très réussi. Jeanne Desaubry a un talent certain pour les scènes d'action, avec une mention spéciale pour un incendie particulièrement réussit et haletant. Son héroïne est attachante, même si son côté « parfaite » peut agacer, et l’intrigue accroche le lecteur et lui fait lire les 300 pages d'un trait. Au final, la dénonciation des pratiques politiques et policières du sud de la France gagnerait certes à être un rien plus nuancée, mais reste fort efficace.

 

Vient ensuite Vice repetita d’Hervé Sard, qui suit l’enquête sur la mort d’une jeune femme dont le corps est retrouvé dans les bois dans la vallée de Chevreuse. Le coupable est rapidement trouvé, il s’agit du propriétaire d’une galerie parisienne qui connaissait la victime et habite à proximité de l’endroit où le corps a été trouvé. L’ADN du sperme trouvé sur la jeune femme est le sien, aucun doute n’est donc permis. Pourtant … Cinquante ans plus tard, par hasard, la vérité émergera enfin. Ce roman ne révolutionne pas le genre mais il fait partie de ces « petits » polars, très agréablement écrits, intelligemment agencés, ménageant parfaitement leur suspense qui se lisent avec un grand plaisir et dont les pages se tournent toutes seules. Comme il contient quelques pépites comme l’interrogatoire surréaliste d’un clodo haut en couleur, on ne peut que le recommander.

 

J’en viens maintenant à me deux auteurs préférés.

 

Pour commencer, Jan Thirion, le plus original, du moins parmi ceux que j’ai lu. Il a édité deux polars chez Krakoen, deux polars qui, bien que très semblables par certains côtés, m’ont diversement accroché. Je m’explique …

 

Dans Ego fatum, Cedric Mangana est flic à Toulouse. Tout pourrait aller au mieux pour lui : Delphine sa copine du moment est allé voir de la danse classique, il glande devant la télé pendant que Milly, la fille de Delphine vaque à ses occupation d’ado gothique dans sa chambre. C’est quand Milly tombe par le balcon, en essayant d’échapper à une grosse araignée noire et velue que les choses se détraquent. Et ce n’est que le début d’une nuit qui va aller de mal en pis, de mort en mort, pour finir dans un bain de sang. La référence qui vient immédiatement à l’esprit est After Hours de Scorcese. Comment une première catastrophe va déclencher une réaction en chaîne, chaque nouveau mouvement du héros pour se tirer d’affaire ne faisant que l’enfoncer davantage dans le cauchemar. C’est noir, très noir, de plus en plus noir, et sanglant, mais c’est surtout drôle. Parce qu’on est bien obligé de rire de cet enchaînement mené tambour battant, qui ne laisse ni au héros, ni au lecteur le temps de reprendre son souffle. Jusqu’à un final en forme de feu d’artifice totalement amoral. Un vrai petit régal.

 

Rose blême se déroule à Saint-Gaudens. Gaétan Lamproie est un apprenti escroc minable ; Eric Lebalait est un flic ripoux tout aussi miteux. Ils vont se retrouver, par hasard, sur les traces d’un paquet de lingots détenus par la vieille Rose Orion, qui, gâteuse, ne sait plus très bien où elle en est. On retrouve le style sec et le sens du rythme de l’auteur. On est mené à un train d’enfer vers une fin que l’on devine, dès le début, noire à souhait. Le seul regret est que, comme dans le roman précédent, on reste assez indifférent au sort des personnages. Comme Ego Fatum avait une trame ouvertement parodique, ce n’était pas gênant. Ici, j’aurais aimé sentir un peu plus d’émotion ...

 

Obione.jpgA tout seigneur, tout honneur (formule qui ne lui plairait sans doute guère !), finissons par le chef d’orchestre, Max Obione. Le Amin de Amin’s Blues est un boxeur raté qui combat dans des bleds glauques du sud profond où des ploucs agressifs pleins de bière et de bourbon viennent le voir cracher du sang. Lors d’un combat où il est sensé se coucher à la troisième reprise, il se révolte, bat son adversaire et s’enfuit avec l’argent de paris et la blondasse de son patron. Il a une idée fixe : descendre Lonnie Treasure, le vieux chanteur de blues dont la musique l’accompagne depuis sa naissance. Boxe, blues et polar, le mélange a fait ses preuves. La boxe, ses magouilles, ses paumés, ses loosers pathétiques est un univers propice au polar, et quoi de mieux qu’un bon vieux blues qui prend aux tripes pour servir de fond sonore. L’originalité est que cette fois c’est un français qui nous plonge au cœur de cet imaginaire propre au sud des USA. Il ne cache pas ses références (l’immense Harry Crews est cité au début du bouquin), mais cela ne l’empêche pas de faire écouter sa propre musique. Le blues chante dans toutes les pages, on sent la sueur, le camphre, l’alcool et la chaleur moite. Tout ce qu’aiment les amateurs de noir bien noir.

 

Alors si la curiosité vous chatouille, allez faire un tour sur leur site, et faites-vous votre opinion.

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8 septembre 2007 6 08 /09 /septembre /2007 10:59

On n’aime pas Hannelore Cayre pour ses intrigues ou sa gentillesse. On l’aime (ou on la déteste) pour son écriture ciselée ; pour sa façon de croquer ses personnages à la manière d’une caricaturiste, en en amplifiant avec une méchanceté, une jubilation et un talent réjouissants les défauts ; pour sa description sans pitié d’un monde que le lecteur moyen connaît mal, le monde judiciaire. Tout cela est encore amplifié dans Ground XO, le troisième volume des aventures de son avocat calamiteux, Christophe Leibowitz, personnage (il est difficile de le qualifier de héros !), de Commis d'office et Toiles de maître.

 

Il vivote maintenant en sous-louant un cabinet à une trentaine d'avocats encore plus fauchés et mal partis que lui. Cela lui donne assez d’argent pour ne plus avoir besoin d’accepter d’être commis d’office, et lui laisse assez de marge pour boire, pour boire trop même. Il avait complètement oublié qu'il s'appelle Leibowitz-Berthier, sa mère morte depuis quelques années ayant complètement coupé les ponts avec sa famille. C’est alors qu’il apprend la mort de sa tante quelque part en Charente. Lors de l'enterrement, il découvre avec stupeur qu'il est en partie propriétaire des Cognacs Berthier. Voyant là une occasion d'arrêter, enfin, un métier qui le désespère, il décide de créer, en France, une mode du Cognac pour les truands, rappeurs et vendeurs de cocaïne, comme chez leurs collègues américains. Ce serait bien le diable, avec son carnet d'adresse de dealer et autres trafiquants s'il ne trouvait pas l'oiseau rare, capable de lui pondre le rap qui fera fureur …

 

Revoilà donc le ton Hannelore Cayre : humour très noir, vivacité, méchanceté étincelante quand il s'agit de dépeindre le milieu judiciaire, descriptions au scalpel des juges, avocats, flics, mais aussi des dealers, rappeurs et autres vendeurs de cocaïne. La description des avocats minables qui peuplent son bureau vaut, à elle seule, l’achat du bouquin !

 

« ceux qui faisaient du droit des affaires détestaient les pénalistes, leur reprochant d’introduire des voleurs et des escrocs dans le cabinet. Les pénalistes détestaient les civilistes, leur reprochant leur usage immodéré de la photocopieuse. Tous détestaient les spécialistes en droit des étrangers, leur reprochant d’encombrer la salle d’attente de gueux que personne ne voulait voir s’installer en France. »

 

Attention, tenant du politiquement correct et du langage faux-cul restez à distance, Hannelore Cayre appelle un chat un chat, et un sale con un sale con. Et pourtant, sous le jugement sans appel de l'hypocrisie et de la vulgarité d'une époque, on sent, par moment, une grande compréhension, et même une tendresse pour certains paumés qui n'ont vraiment pas été aidés dans la vie.

 

Elle préfère la poésie brute d'un môme tout étonné qu'on soit, pour la première fois de sa vie, gentil avec lui, à l’onctuosité hypocrite d’un avocat installé, fier de son appartenance à une élite auto proclamée.

 

Et tant qu’à avoir affaire au libéralisme le plus sauvage, elle préfère l'avidité et la vulgarité déclarées et revendiquées des dealers que les airs pincés et moralisateurs des nantis qui font la même chose, mais légalement et sans avouer leur cupidité :

 

-         « C’est quoi un gangsta français ? demanda François, intrigué.

 

-         Un barbare urbain qui ne s’intéresse qu’au fric et au cul. Le plus fier et le plus moderne représentant des valeurs ultralibérales en France »

 

 Alors forcément, elle ne peut pas plaire à tout le monde.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars français
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