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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 11:32

Quand j’ai découvert Warren Ellis avec Gun Machine, mes lecteurs attentionnés m’ont conseillé de lire ses BD (gloire leur soit rendue !), ainsi que son premier roman traduit Artères souterraines, que voici.

Ellis-Arteres

Années 2000. Michael McGill est un privé minable et, comme il le dit lui-même, un véritable aimant à emmerdes. Et celles qui arrivent sont de qualité supérieure. Le chef du cabinet du Président en personne, accompagné d’une escouade d’armoires à glace type men in black vient lui confier une mission : retrouver la version originale d’un complément à la Constitution Américaine qui est passée de mains en mains, et permettrait de restaurer l’ordre moral qui avait présidé à la création de la Nation. Pas enthousiasmant. Sauf que le gus lui vire instantanément 500 000 dollars sur son compte pour démarrer l’enquête. Que pouvait faire ce pauvre Michael ? Il accepte et débute une virée à travers ce que le pays compte de plus taré et de plus tordu. Pour notre plus grand plaisir.


Après la lecture de Transmetropolitan année 2, la version Warren Ellis du monde de la politique américain et du rôle (pas du tout iconisé !) d’une certaine forme de presse ou de lanceurs d’alerte comme on dit aujourd’hui n’est plus aussi surprenante.


N’empêche que cette version romancée est enthousiasmante, jubilatoire et très instructive. Un vrai pied pour commencer, l’auteur ayant une imagination débordante, et visiblement aucune inhibition. Ne serait-ce que pour la collection de tarés qu’il met en scène, ce court roman est un vrai bonheur.


Je donnerai un oscar spécial de la famille la plus allumée aux sous-Bush texans qui sont particulièrement gratinés et, peut-être, pas si éloignés de l’original.


Il est également « rafraichissant » de voir qu’au milieu de cet étalage d’égoïsmes, de bêtise et de folie, Warren Ellis, au travers de ses deux personnages principaux et de son final garde une certaine foi dans l’être humain. Vraiment, une bonne lecture, parfaite pour l’été. Merci à ceux qui me l’ont signalée.


Warren Ellis / Artères souterraines (Crooked little vein, 2007), Livre de poche (2013), traduit de l’américain par Laura Derajinski.

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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 18:03

Il y a quelques temps j’avais découvert Fiona Griffiths, flic à Cardiff créée par Harry Bingham. J’avais bien aimé et espéré lire une suite. Jusqu’à ce la mort les réunisse est cette suite. Elle confirme et renforce le bien que j’avais pensé du premier volume.

 

Bingham

En vidant le garage d’une vieille dame décédée récemment, les déménageurs ont la désagréable surprise de trouver une jambe chaussée dans un sac plastique. La recherche des personnes disparues et les analyses ADN permettent d’identifier la victime : une jeune étudiante qui arrondissait ses fins de mois dans les boites à striptease. Elle avait disparu cinq ans plus tôt. D’autre morceaux sont alors trouvés, mais quelques jours plus tard les policiers découvrent une main qui ne colle pas : une main d’homme. Celle-là appartient à un prof d’une école d’ingénieurs locale, disparu lui depuis moins d’une semaine.


Alors que les enquêteurs sur le pied de guerre cherchent du côté du crime sexuel, Fiona Griffiths est persuadée que la vérité est ailleurs. Contre l’avis de sa hiérarchie, elle démarre sa propre enquête, tout en essayant de se comporter « normalement » et en fouillant son passé pour essayer de comprendre qui elle est …


J’avais donc bien aimé le premier, je suis complètement convaincu par le second ! J’aime beaucoup ce mélange de « cousu main » britannique avec l’humour décalé qui vient de Fiona. Fiona qui, si vous vous en souvenez, a souffert d’une grave maladie psychologique et qui a beaucoup de mal à ressentir et à agir comme les autres. Fiona qui s’efforce, vraiment, d’être une bonne collègue, une bonne sœur, une bonne petite amie, une bonne future épouse ? Mais qui ne sait pas vraiment ce qu’il faut faire pour et tente de copier ce qu’elle comprend des actions des autres. Cette situation la rend à la fois très drôle, très caustique et très touchante. C’est la grande réussite de cet auteur.


A côté de ça, autre bizarrerie, son père fut l’un des parrains de la pègre de Cardiff, et elle a quelques amis pas piqués des hannetons. Donc il ne faut pas non plus trop la chercher … Ce qui rajoute du piquant à l’histoire, et donne une saveur originale et ma foi très agréable à ce qui ne serait sinon qu’un procédural de plus, fort bon mais classique.


Il y a donc ce plus, et un autre, car, comme pour le Michael Mention, si des phrases comme « Sauf qu’on n’est pas des cons. On fait un boulot honnête, pour un salaire acceptable. Ce n’est pas idiot, c’est responsable. C’est une attitude qui permet à la société de progresser. Il n’y a rien d’illégal dans la façon dont Prothero paie ses impôts, mais que quelqu’un qui gagne autant d’argent, et paie aussi peu d’impôts s’en foute encore plus dans les fouilles en vendant des armes à des dictateurs […] c’est un choix de vie ahurissant. » à propos d’un notable très respecté de Cardiff (mais il y en a des comme ça aussi chez nous non ?) ne font pas un bon roman, elles font plaisir quand elle arrivent comme une conclusion d’un roman déjà excellent.


Harry Bingham / Jusqu’à ce que la mort les réunisse (Love story, with murders, 2012), Presses de la cité/Sang d’encre (2014), traduit de l’anglais par Valérie Malfoy.

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 21:07

Cathi Unsworth n’est plus une inconnue chez nous. J’avais beaucoup aimé ses deux premiers romans traduits, avec une mention spéciale pour Le chanteur, un peu moins le dernier, Bad Penny Blues, elle revient et quitte Londres dans Zarbi. Superbe.

Unsworth

Ernemouth, petite ville du Norfolk. Ses plages, son parc d’attraction, son chef de la police … En 1984 toute une bande d’ados plus ou moins mal dans leur peau y vivent, vont au lycée, se rebellent, se font des crasses. La routine. Peut-être un poil plus perverse qu’ailleurs. Corrine Woodrow est zarbi, se démarque, se fait remarquer ; il faut dire que sa mère fait la pute. Samantha arrive de Londres avec sa mère, récemment divorcée, elle revient chez ses grands-parents propriétaires du parc … Samantha est belle, sympa, propre sur elle. Mais Samantha joue un drôle de jeu. Jusqu’à ce qu’on retrouve Corinne dans un bunker sur la plage, couverte de sang auprès d’un cadavre mutilé et d’un pentagramme peint avec le sang de la victime. Corinne avoue et est enfermée.


Vingt ans plus tard, des analyses ADN montrent que Corinne n’était pas seule sur place. Engagé par une avocate, Sean Ward, ancien flic devenu privé reprend l’enquête pour essayer de trouver qui était avec elle. Au risque de faire remonter à la surface des odeurs bien nauséabondes.


Trois choses frappent d’emblée dans ce roman.


La construction, classique dans ses allers retours entre les deux époques, mais diablement efficace, et particulièrement habile à faire monter le suspense en parallèle. La pression monte de chapitre en chapitre, le mystère du passé semble s’épaissir au fur et à mesure que les enquêteurs de 2004 commencent à sentir le roussi. Magistralement orchestré !


La finesse et la justesse des portraits. Que ce soit les ados de 1984, parfaitement rendus dans leur malaise dans l’atmosphère étouffante d’une petite ville mais aussi dans leurs goûts musicaux leurs moments de joie et leurs drames ; ou les adultes qui, vingt ans plus tard, survivent tous avec leurs plaies et leurs fantômes. Tous sont complexes, personne n’est complètement blanc, peu sont complètement noirs.


Et enfin la puissance de la description de cette petite ville, étouffante, corrompue jusqu’à la moelle, tenue par quelques pourris particulièrement réussis. A ce titre, Len, le grand flic, est à la hauteur, dans l’horreur, des personnages les plus terrifiants du grand James Ellroy. Et ce n’est pas peu dire.


Avec Zarbi, Cathi Unsworth quitte les milieux artistiques londoniens pour venir s’intéresser à cette petite ville très provinciale et à ses habitants « comme tout le monde ». Elle le fait magistralement. Il serait dommage de passer à côté de ce roman qui prouve, une fois de plus, que le roman noir anglais se porte vraiment très bien.


Cathi Unsworth / Zarbi (Weirdo, 2012), Rivages/Thriller (2014), traduit de l’anglais par Karine Lalechère.

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 22:55

Je ne connaissais pas du tout Warren Ellis, et j’ai commencé à lire du bien de son dernier roman traduit, Gun machine ici et là. Donc j’ai essayé. J’ai bien fait.

Ellis

John Tallow est flic à New York. Un flic de polar : célibataire, cynique, fatigué, pas loin de la dépression. Ce n’est pas la mort de son équipier, descendu devant ses yeux par un cinglé qui risque d’améliorer cet état de fait. Sauf que lors de la fusillade, le mur d’un appartement a été en partie détruit, et que de l’autre côté John découvre la collection de flingues la plus invraisemblable qui soit. Et qu’il s’avère que tous, sans exception, ont servi dans des affaires classées sans suite. John Tallow serait-il tombé, sans le savoir sur le serial killer le plus meurtrier de l’histoire de New York ? Toujours seul, uniquement aidé par deux allumés de la scientifique John Tallow va s’attaquer à des décennies de violence, de meurtre et de corruption.


Ca démarre comme un roman de serial killer de plus. Mais très vite on s’aperçoit qu’on a autre chose dans les mains. Parce qu’il y a une écriture. Parce qu’il y a des personnages extraordinaires (y compris le tueur), parce que l’auteur semble flirter en permanence avec le fantastique et/ou la folie, parce qu’il y a de l’humour.


Et surtout parce que sous les dehors d’une intrigue menée de main de maître qui va s’accélérant d’un bout à l’autre, mine de rien, c’est l’évolution d’une ville et de toute une époque que décrit l’auteur. Une époque où le fric est roi, où le discours libéral (le nouveau mot pour capitaliste) est tout puissant et omniprésent, une époque incapable de voir ses absurdités (comme de monopoliser tant de cerveaux pour accélérer les transactions boursières). Une époque où le privé prend le pas sur le bien public, où tout, absolument tout, est privatisable et privatisé petit à petit, jusqu’à la sécurité. A ce propos la scène qui voit les flics confrontés aux employés d’une société de sécurité privée est inoubliable.


Pour tout dire, on lit ce roman à toute vitesse, comme l’excellent thriller qu’il est, et ensuite on y pense longtemps, longtemps. Un vraie découverte pour moi.


Warren Ellis / Gun machine (Gun Machine, 2013), Le Masque (2014), traduit de l’anglais par Claire Breton.

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 21:24

Matthew Stokoe, déjà traduit par Antoine Chainas avait fait irruption en 2012 avec un roman terrifiant, La belle vie. Cela avait été l’occasion ici d’un échange avec Aurélien Masson et Antoine Chainas. Il revient en ce début 2014 avec un nouveau roman Empty Mile, où il change complètement de style et de propos.

 

Stokoe

Suite à un événement traumatisant, Johnny Richardson a quitté la petite ville californienne de Oakridge. Huit plus tard il revient, rongé de remords, retrouver son père, son plus jeune frère Stan et son amour de jeunesse. Et essayer de réparer les tords causés. Peu de temps après son retour, son père disparaît après lui avoir parlé d’un terrain en bordure de la ville qu’il vient d’acquérir, et Johnny s’aperçoit qu’il est la cible d’une vendetta sans pitié. Il va devoir comprendre ce qui se trame pour sauver ce qui peut encore l’être.


Impressionnant de voir la différence entre les deux romans de cet auteur anglais. Autant La belle vie est complètement déshumanisé, totalement dépourvu d’empathie et de sentiment, autant celui-ci vous prend au trippes. Autant le premier frappe par sa froideur et le vide des personnages, autant celui-ci est émouvant.


Cela commence avec les personnages. Stan et Rosie resteront pour moi parmi les grands personnages noirs, de la trempe d’un Lennie, c’est dire. Mais tous les autres aussi, tous rongés par la douleur, la culpabilité, l’impossibilité à exprimer certains sentiments, la rage, la vengeance, l’amour et la haine, la confiance aveugle ou le doute … Tout cela est mis à nu page après page et vous retourne le cœur.


Et quelle putain d’histoire ! J’ai vu chez les Unwalkers qu’un des chroniqueurs parlait de nœud coulant. C’est bien l’impression que l’on a, ou celle de sables mouvants. Quoi que fasse Johnny, le nœud se resserre, il s’enfonce un peu plus, entrainant à sa suite ceux qu’il aime. Désespérant, implacable, jusqu’au final inévitable.


Autant il est difficile de conseiller aveuglément La belle vie, autant là je peux y aller sans crainte : lisez Empty Mile.


Matthew Stokoe / Empty Mile (Empty Mile, 2010), Série Noire (2014), traduit de l’anglais par Antoine Chainas.

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 22:32

J’avais vu passer les critiques à propos de Il faut tuer Lewis Winter de Malcolm Mackay, mais je n’avais pas trouvé le temps de le lire. J’ai cette fois décidé de découvrir ce nouvel auteur écossais avec la suite : Comment tirer sa révérence.

 

Mackay

A Glasgow, Frank Macleod est une légende. Tueur au service de la bande de Peter Jamieson il est le plus ancien en exercice, le pro le plus efficace et le plus reconnu, que personne n’a encore pu surprendre et contre qui la police n’a jamais rien trouvé. Mais Frank vieillit, inexorablement. Et au retour d’une opération de la hanche, pour la première fois, il se fait surprendre par le jeunot qu’il devait abattre. Contre toutes les règles du milieu, Peter envoie Calum MacLean lui sauver la mise en catastrophe. Reste ensuite la question la plus embêtante : comment un tueur comme Frank, qui sait tant de choses sur l’organisation de Jamieson peut-il prendre sa retraite ? En a-t-il envie ? Et comment s’assurer qu’il ne parlera jamais ?


Un bouquin impressionnant pour lequel j’ai du mal à m’enthousiasmer. J’explique.


Objectivement, c’est un très bon roman, pas étonnant qu’il ait gagné, si j’en crois son éditeur, le prix du meilleur polar de l’année chez lui, en Ecosse.


Les personnages des deux tueurs, Frank et Calum sont intéressants, comme est très intéressante cette façon de les décrire comme des hommes « ordinaires », ayant un boulot, presque comme un autre, sans émettre le moindre jugement de valeur, en laissant juste le lecteur sursauter de temps en temps quand il s’aperçoit qu’il se prend à oublier, justement, en quoi consiste ce boulot. Très habilement et intelligemment fait !


La description du milieu est aussi impressionnante, d’une sécheresse totale, à l’opposé du glamour et du mythe, extrêmement froide et sans le moindre jugement moral. Vraiment là encore une réussite.


La progression de l’intrigue ne ravira certes pas les amateurs de coups de théâtre et d’action à tout va. Un boulot vous disais-je, les personnages vont au boulot, sans plus de passion, mais sans plus de dégout non plus que le poinçonneur des Lilas. Mais si elle n’est pas trépidante, l’intrigue est d’une totale cohérence, et elle nous mène sans le moindre faux pas vers la fin inéluctable.


Alors pourquoi ne pas être enthousiaste ? Je ne sais pas trop. Trop froid peut-être, des vies trop ternes (et oui, ici les truands ont des vies très ternes), pas de passion, très peu de suspense finalement, pas d’émotion. Je sais que c’est voulu, mais du coup je suis resté en dehors.


Jusqu’au dernier chapitre. Qui m’a pour le coup remué et bluffé. Il est pourtant tout en retenue, comme le reste du roman, mais il m’a vraiment touché. Mais je ne vous dirai pas pourquoi pour vous laisser le découvrir. Et vous reviendrez me dire si vous y avez, vous aussi, été sensibles.


Malcolm Mackay / Comment tirer sa révérence (How a gunman says goodbye, 2012), Liana Lévi (2013), traduit de l’anglais (Ecosse) par Fanchita Gonzalez Battle.

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 09:46

Fin des vacances. C’est la rentrée, chez rivages aussi. Et d’emblée un choc avec ce premier roman magistral d’un anglais : Avec Né sous les coups de Martyn Waites ça commence très fort et très noir.

Waites

1984, quelque part dans le nord de l’Angleterre, les mineurs se mettent en grève pour combattre la fermeture de leur mine pourtant rentable, décidée par le gouvernement Thatcher. Tony Woodhouse, tout jeune homme, est le héros de la ville grâce au but qu’il a marqué contre Arsenal. Larkin est un jeune journaliste en colère, prêt à combattre par la plume au côté des mineurs, sa sœur Louise va tomber amoureuse de Tony. Tommy Jobson se taille une réputation de violence et de cruauté dans l’empire du caïd du coin.

Ils ne savent pas encore que Thatcher et ses alliés ont décidé d’écraser tous les mouvements populaires, dans le sang, les charges de police et une propagande massive. La solidarité ouvrière vit ses derniers instants, mais elle l’ignore encore.


Vingt ans plus tard, la ville est à moitié morte, les centres de réinsertion tentent de sauver quelques junkies et alcooliques. Tony boite et dirige un de ces centres, Tommy est le patron de la pègre locale, et Larkin revient, avec l’intention de dresser un bilan des années qui ont suivi la répression sanglante des grévistes. Le passé remonte, avec ses fantômes, et quelques vieux comptes vont devoir se payer.


Si j’en crois la quatrième de couverture, Né cous les coups est le premier roman de Martyn Waites. Il en est d’autant plus impressionnant. Pour un coup d’essai, c’est vraiment un coup de maître. Un très grand roman noir, dans le sens premier du terme, dans la lignée des deux romans de Stéphanie Benson sur la grève des mineurs de Liverpool (Brumes sur la Mersey et Sombre Liverpool).


Tout est magnifiquement maîtrisé et réussi dans ce roman.


La construction de l’intrigue, faite de va et vient entre « avant » et « maintenant », entre les années 80 du thatchérisme et le début des années 2000 de la désillusion complète est impeccable. L’auteur distille les faits et les indices, crée petit à petit une trame de suspense et de mystère là où l’on ne perçoit au début qu’une chronique, et les pièces du puzzle se mettent en place sans même qu’on se rende compte, jusqu’au dernier moment, qu’il y avait un puzzle. Très fort.


Les personnages sont de vrais personnages de roman noir. Fragiles, blessés, cassés, et pourtant toujours debout. Tous sont touchants à un moment ou un autre, tous sont agaçants ou même haïssables à un moment ou un autre. Tous ont été brisés par la politique libérale de la mère tape-dur. Même s’il les présente bien comme des victimes, l’auteur ne les exonère à aucun moment de leur responsabilité. Il montre juste ce qui les a amené où ils sont.


Là où l’auteur fait très fort, c’est de mettre en rapport, dans sa construction, la violence de la politique anglaise des années 80 et les conséquences désastreuses 20 ans plus tard. Il montre ce qui a été écrasé et ne sera jamais (du moins pour l’instant) reconstruit. Comment toute solidarité, toute idée de lutte, une certaine forme de dignité ont été détruits. Il montre les ravages sur les enfants de ceux qui ont vécu cela. Comment voir des parents démolis, voir un monde sans valeurs et sans espoir, sans appartenance à un groupe, un monde individualiste où on ne se bat plus que pour soi change la vie de ces mômes.


Un roman noir social impressionnant, et comme je l’ai lu dans un article, si avant vous n’aimiez déjà pas Maggie, après vous la haïrez encore davantage. Et vous saurez encore mieux pourquoi.


Martyn Waites / Né sous les coups (Born under punches, 2003), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’anglais par Alexis Nolent.

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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 22:00

Au risque de me répéter, l’été est l’occasion de ressortir des bouquins qui étaient un peu restés enterrés sous les piles de l’année. Comme ces Trottoirs du crépuscule de l’écossaise Karen Campbell.

Campbell

Anna Cameron, la trentaine, belle, cassante, ambitieuse prend la tête de la Flexi, la brigade d’intervention rapide des quartiers chauds de Glasgow. Son chef veut une chose, une seule, du chiffre, des résultats. Que des prostituées se fassent régulièrement défigurer ne le préoccupe guère. Comme ne le préoccupe pas le meurtre d’un petit vieux solitaire, un vieux juif polonais qui vivait là depuis la fin de la guerre. Ce sont pourtant ces deux affaires qui vont occuper Anna et son équipe, au fil des nuits passées à arpenter le bitume, parfois à leurs risques et périls.

Voilà un roman que je suis vraiment enchanté d’avoir exhumé. Et que je vous encourage vivement à extraire de piles en sommeil, ou à demander à votre libraire ou bibliothécaire préféré. Cette chronique de vies de femmes vaut vraiment le détour.


Karen Campbell, ex flic si j’en crois la quatrième de couverture parle ici de ce qu’elle connaît : des vies de femmes, flics comme elle, femme de flics comme celles de ses collègues, et « clientes de flics », prostituées droguées, femmes battues, immigrées, misérables … Et elle en parle admirablement.


Ne venez pas chercher ici de super profiler, de serial killer démoniaque ou de coups de théâtres à répétition. Trottoirs du crépuscule est une chronique, celle de ces vies de femmes, centrée bien entendu sur Anna Cameron qui s’impose d’emblée comme un personnage très attachant que l’on aurait très plaisir à revoir. Dure, froide, pas toujours très respectueuse de la procédure et de la hiérarchie, souvent mal vue parce que femme, et parce que femme qui a du succès, mais en même temps très seule. A la fois méprisante et envieuse envers celles qui choisissent de privilégier la vie de famille, elle qui n’en a pas, capable d’être une vraie peau de vache avec les prostituées, mais capable aussi d’empathie … Bref un vrai personnage de chair et d’os avec ses hauts et ses bas, ses peurs et son courage.


Et surtout une « héroïne » centrale entourée d’une très belle galerie de personnages secondaires. Avec une véritable empathie et une tendresse réelle mais sans sensiblerie ni complaisance l’auteur construit et anime ses personnages, tour à tour exaspérants, pathétiques, courageux, minables, attendrissants ou éblouissants.


La quatrième de couverture sous-entend que ce roman est le début d’une série. Ce serait une excellente nouvelle. Il y avait le Glasgow d’un prolétariat en train de disparaître, violent et viril de William McIlvanney. Des années plus tard Karen Campbell complète le tableau, côté femmes.


Karen Campbell / Trottoirs du crépuscule (The twillight time, 2008), Fayard/Noir (2013), traduit de l’anglais par Stéphane Carn et Catherine Cheval.

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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 22:49

Ca y est, les vacances sont là, le flux de bouquins s’est momentanément tari. L’occasion de repêcher quelques romans qui étaient restés sous la pile. Et de découvrir de nouveaux auteurs. Comme l’anglais Harry Bingham et son roman gallois : La mort pour seule compagne.

Bingham

Brigade criminelle de Cardiff. Fiona Griffiths n’est pas la flic la plus populaire du coin. Elle ne boit pas, rigole rarement, n’est pas très douée pour les contacts humains. Elle a été très malade quand elle était ado, une dépression très profonde, il lui en reste des séquelles. Elle n’aime pas trop travailler en équipe, n’est pas très forte pour obéir et à tendance à n’en faire qu’à sa tête. Mais c’est une bonne flic. Ses collègues sont appelés sur une scène de crime, une prostituée occasionnelle, droguée, morte. Pas de quoi faire bouger l’opinion. Sauf que Janet avait une fille de six ans, April. Qu’elle essayait de s’en sortir pour elle. Et qu’à côté du cadavre de Janet se trouvait celui de sa fille, la tête fracassée sous un évier. Et ça oui, ça en fait une affaire prioritaire. Dans laquelle Fiona va se jeter, corps et âme, au risque de faire ressurgir de vieux fantômes.


Un démarrage classique, bien tricoté, de la qualité british. Avec le petit plus de nous amener à Cardiff, ce qui n’est pas si fréquent. Et puis, petit à petit, on découvre Fiona, on s’attache à ce personnage émouvant dans sa faiblesse. On découvre son histoire, on découvre une famille atypique, on lui découvre des ressources insoupçonnées, on partage ses craintes, ses doutes …


Et on se fait prendre par la double énigme : Celle du meurtre, et celle du passé et du traumatisme du personnage principal. Certes Harry Bingham n’est ni le premier ni le dernier à nous faire ce coup-là. Mais il le fait très bien, avec beaucoup d’empathie et d’émotion, et sans les violons sirupeux. Donc on marche à fond, et le final est à la hauteur des attentes.


Une excellente découverte donc, et un auteur et un personnage qu’on aura, j’espère, beaucoup de plaisir à retrouver.


Harry Bingham / La mort pour seule compagne (Talking to the dead, 2012), Presses de la cité/Sang d’encre (2013), traduit de l’anglais par Valérie Malfoy.

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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 15:13

J’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais de Henry Porter, digne héritier du grand John Le Carré. Et même si je ne suis pas systématiquement ses sorties, je le lis avec grand plaisir dès qu’il m’en tombe un sous les yeux. Le dernier en date Lumière de fin, est atypique mais excellent.

 

Porter

David Eyam, brillant élève à Oxford, recruté par les services secrets anglais a connu une carrière toute aussi brillante que son cursus. Jusqu’aux plus proches cercles du pouvoir, avant de tomber en disgrâce et de partir s’enterrer dans la campagne anglaise. Les quelques amis qu’il a encore sont donc choqués d’apprendre, avec un bon mois de retard, sa mort « accidentelle » dans un attentat en Colombie. La plus surprise est Kate Lockhart, ex agente des mêmes services, amie proche de Eyam,  aujourd’hui avocate dans un grand bureau à New York qui hérite de tous ses biens. En rentrant elle  découvre un pays changé, où tous sont surveillés de près, surtout les anciens amis de David. Sa mort gênerait-elle le pouvoir ?


Un roman atypique donc, car il se déroule dans un futur proche, très proche, trop proche même d’après l’auteur que je cite dans sa postface :


« Les Britanniques sont aujourd’hui plus surveillés que n’importe quel autre peuple à l’Ouest, voire dans le monde entier. Nous avons plus de caméras de surveillance que toute l’Europe réunie. Elles infestent non seulement les rues et les centres commerciaux, mais aussi les restaurants, les cinémas et les pubs (…)

Les gens sont surveillés tout le temps. Les voyages sur la route sont maintenant suivis par des caméras adaptées de façon à pouvoir lire les plaques d’immatriculation des véhicules, et les données de n’importe quel déplacement sont conservées pendant cinq ans ».


C’est cette dérive vers une société orwellienne qu’Henry Porter décrit ici. Avec tout son talent de maître du roman d’espionnage. L’intrigue est solidement construite et, si elle demande un peu d’attention au démarrage, on est rapidement pris dans la nasse. Une nasse subtilement futuriste, au point qu’on met un moment à se demander à quelle époque se déroule le roman, et encore un peu plus à se dire qu’on doit être dans un futur très proche. Ce qui fait d’autant plus froid dans le dos.


Ne reste plus au lecteur français, glacé par cette vision d’un demain possible, qu’à se demander s’il n’y a que chez les grands bretons que ces choses là puissent arriver …


Henry Porter / Lumière de fin (The dying light, 2009), J’ai Lu (2012), traduit de l’anglais par Raymond Clarinard. 

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