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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 12:17

Eddie Florio, anciennement Eddie Lombardo est, depuis toujours, une pourriture. Dans les années 20, il a à peine seize ans quand il renonce à une lucrative carrière de maquereau pour commencer à trahir sa classe, à commencer par son père et ses frères très engagés dans les luttes sociales sur le port de Seattle. Son parcours ne sera plus que meurtres, trahisons, violence et compromission, de San Francisco à New York. Dans le même temps il prend du galon au sein des syndicats les plus corrompus, intimement liés à la mafia. La crise des années trente, le deuxième conflit mondial, puis la guerre paranoïaque et hystérique de McCarthy contre le communisme lui permettront d’exprimer pleinement ses talents. Jusqu’à qu’il ne serve plus à rien, et soit écrasé.

 

Valerio Evangelisti est plus connu des amateurs de SF que des lecteurs de polars. Son personnage de Nicolas Eymerich, grand inquisiteur aragonais a marqué, à juste titre, les esprits. L’originalité de ses histoires mêlant des intrigues moyenâgeuses et la science la plus moderne également. Il signe avec Nous ne sommes rien soyons tout un roman noir dans la plus pure tradition des grands précurseurs, Hammett en tête. Il le fait, bien évidemment, avec la patte Evangelisti.

 

evangelisti-soyons-tout.jpgOn ne peut pas lui reprocher d’avancer à couvert, le titre annonce la couleur, il est question de mouvement syndical, de communisme, de luttes. Comme nous sommes dans un roman noir, il est également question de corruption, de crime et de liens entre le pouvoir et la mafia. Comme pour sa série de SF, il met en scène un « héros » particulièrement malfaisant. La comparaison s’arrête là. Si Eymerich est un ascète fanatique habité par ses idéaux (ce qui justifie les pires tortures qu’il peut ensuite infliger), Eddie lui a un objectif unique : satisfaire tous les désirs, même et surtout les plus malsains … d’Eddie Florio.

 

Le roman tombe à pic pour rappeler que tous les « avantages » qu’il faudrait abandonner au nom d’une soi-disant modernité, qui n’est jamais qu’un retour au début du XX° siècle, ont été arrachés de haute lutte, au prix de sacrifices, de morts, et de ce qu’il faut bien appeler la lutte des classes (même si on nous dit que cela n’existe plus, la bonne blague.)

 

Cette grande fresque du crime, grandeur et décadence d’un petit truand sans morale nous arrive alors qu’aux USA le onze septembre a permis de rogner de façon non négligeable les libertés individuelles et a remis au goût du jour l’accusation « d’anti-américain » chère aux maccarthistes ; alors que partout les droites au pouvoir rognent, sous prétexte de mondialisation, les avancées sociales durement acquises ; alors que de Seattle à Gènes, les mouvements de contestation de l’ordre établi sont réprimés avec une violence que l’on croyait oubliée. Elle nous dit que, contrairement à ce qu’on nous raconte, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et qu’il faudrait peut-être commencer sérieusement à penser à nous bouger.

 

Les artistes, les vrais, sont plus sensibles que le commun des mortels. Ces derniers temps, Moi, Fatty de Jerry Stalh, Les bâtisseurs de l’empire de Thomas Kelly, Soleil Noir de Patrick Pécherot et maintenant ce roman se déroulent, totalement ou en partie, dans les années 20-30. Je crois savoir que le futur roman de Dennis Lehane a pour théâtre un mouvement de grève en 1919. Il peut s’agir d’une simple coïncidence. On pourrait aussi y voir les avertissements d’écrivains qui, chacun à sa façon, sentent des résonances entre cette période de l’histoire et la nôtre. Il serait bon de les écouter. Juste pour éviter que cela se termine de la même façon.

 

Valerio Evangelisti / Nous ne sommes rien soyons tout ! (Rivages thriller, 2008)

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars italiens
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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 20:44

On avait découvert Piero Colaprico avec Kriminalbar, déjà publié chez rivages. Il s’agissait d’un recueil de dix nouvelles se répondant dans un montage diabolique. Le revoilà, toujours chez rivages, avec La dent du Narval, premier volume de ce qu’il annonce comme une trilogie milanaise.

 

Colaprico.jpgL’inspecteur Francesco Bagni, membre de la brigade criminelle milanaise, se trouve en charge de l’enquête sur la mort spectaculaire d’une jeune aristocrate. Sa mère l’a trouvée sur son lit, une dent de narval plantée dans le visage. Le récit de la mère, Comtesse milanaise, est assez incohérent. Le père, membre des services secrets est en mission, injoignable. Le jour de l’enterrement, le père est de retour, furax, mais la comtesse a disparu. Le super espion ne lâche rien à la police, mais Francesco Bagni qui l’a mis sur écoute l’entend pester, persuadé que mère et fille l’ont arnaqué. L’enquête s’annonce bien difficile, mais Francesco Bagni est malin, et surtout très patient.

 

Il m’arrive parfois de ne pas savoir dire pourquoi un roman me déçoit. Plus rarement de ne pas identifier pourquoi il m’a vraiment plu. C’est pourtant le cas ici. Pourquoi malgré des qualités qui devrait juste en faire un bon polar sans plus, en ai-je tiré autant de plaisir ? Le ton est vif et le style alerte ; les personnages très bien croqués ; l’intrigue quand à elle est assez lâche, on sent bien que là n’est pas l’intérêt principal de l’auteur. C’est peut-être, outre les qualités déjà décrites, la magnifique description de Milan, personnage central du roman, qui emporte l’adhésion. Milan qui, pour Bagni, a perdu sa vitalité, son énergie, son originalité, mais qu’il ne peut se résoudre à quitter, en mémoire de ce qu’elle fut. Toujours est-il que ce court roman est un pur moment de bonheur, et que j’attends avec impatience la suite de la trilogie.

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8 octobre 2007 1 08 /10 /octobre /2007 20:51

Le plus souvent, les polars italiens sont publiés chez Métailié. Et habituellement, les polars judicaires, réservant une place importante aux péripéties d’un procès, sont écrits par des auteurs américains. Témoin involontaire de Gianrico Carofiglio est donc doublement inhabituel. C’est un polar judiciaire italien publié chez Rivages.

 

Ce magistrat anti-mafia de Bari a créé le personnage de Guido Guerrieri, la quarantaine, avocat à Bari qui vient de divorcer de la femme avec laquelle il a vécu dix ans. Dans le premier roman de ce qui semble voué à devenir un série, il est en pleine déprime quand il accepte d’assurer la défense d’un vendeur ambulant sénégalais accusé du meurtre d’un gamin de neuf ans. Le dossier est accablant, mais l’homme clame son innocence. Guido, sans bien comprendre pourquoi, accepte de s’en occuper, même s’il sait pertinemment que son client n’aura jamais les moyens de le payer. Pour la première fois, il tient la vie d’un homme entre ses mains, sans se rendre compte qu’il joue peut-être aussi la sienne.

 

Mené de main de maître, le roman commence tranquillement, prenant le temps de suivre le personnage principal qui s’enfonce dans une déprime profonde. Malgré le sujet, le ton est vif et drôle. Puis, peu à peu, la tension s’installe. Dès le début du procès, à la moitié du roman, le suspense s’intensifie et il devient impossible de refermer le livre avant d’être arrivé à la fin. Le lecteur vibre, espère, tremble avec Guido. La joute finale, retranscrivant les plaidoiries, est magistrale.

 

En parallèle, on suit avec autant d’intérêt les escapades de l’avocat, et son retour à la vie. Un fois le roman refermé et la tension relâchée, on s’aperçoit qu’en filigrane on a également eu tout le portrait d’une société, de son racisme ordinaire, et celui, sans surprise, d’un système judiciaire où il vaut mieux être riche que pauvre, blanc qu’immigré. On s’en doutait, et ce n’est pas propre à l’Italie, mais voir, décrit de l’intérieur, comment c’est mis en musique par les institutions n’est pas inintéressant.

 

Gianrico Carofiglio a déjà publié en Italie un deuxième ouvrage dédié à Guido (Ad occhi chiusi), nous le retrouverons donc avec plaisir.

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4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 21:14

Piergiorgio Di Cara est flic anti-mafia en Sicile. Il est aussi grand lecteur et amateur (et même joueur) de rugby. S’il nous intéresse ici, c’est qu’il est également auteur, et que Métailié publie son troisième roman consacré au personnage de Salvo Riccobono, flic anti-mafia sicilien, grand lecteur … et amateur de rugby. Ce petit préambule n’est pas innocent, il explique pourquoi les romans de Di Cara sonnent tellement juste, autant dans la psychologie des personnages que dans la description, quasi documentaire, de leur quotidien. (Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, il ne faut pas être flic pour écrire sur les flics, ou serial killers pour écrire sur les serial killers, seulement, ça peut aider quand cela s’ajoute au talent).

 

Dans son premier roman, Île noire, il emmenait Salvo en convalescence sur une île perdu, auprès d’un ami médecin, et mettait l’accent sur la description de ce milieu fermé, au paysage impressionnant qui faisait sentir, physiquement, le poids de l’histoire et de la mythologie. Dès le suivant L’âme à l’épaule, il mettait Salvo en scène dans son quotidien de flic anti-mafia. Le roman se concluait sur l’attentat dont il était victime et qui l’envoyait en convalescence sur l’île noire.

 

L’écriture superbe, rendait parfaitement l’atmosphère de la brigade, faite de fatigue, de stress, d’espoir, et surtout, de fierté du devoir accompli, pour défendre la République, et les copains assassinés par l’adversaire. Dit comme ça, cela peut sembler ringard, mais écrit par Di Cara, ça prenait aux tripes.

 

Verre froid commence quand Salvo retourne au boulot. Sachant qu’il est sur la liste noire de la Cosa Nostra, la police décide de le muter en Calabre. Il tombe dans un commissariat qui somnole et où, à sa grande surprise, il n’y a aucune enquête en cours sur la ‘Ngrandheta, la mafia locale. Tout cela change dès qu’il se mêle de suivre un petit trafic de drogue local. Une fois de plus la violence aveugle et absurde de la mafia va se déchaîner.

 

On retrouve donc Salvo, dans son travail de flic anti-mafia. Il a juste changé de région, passant de la Sicile à la Calabre. On retrouve également les qualités du roman précédent, la justesse de la description du travail des flics, l’indignation et la rage de Salvo devant le pouvoir de la mafia, bien loin ici des représentations mythologiques du cinéma américain. Le seul défaut de cet ouvrage est qu’il ressemble trop au précédent, sans arriver à se hisser au même niveau, à la même densité. On n’y sent pas la même urgence. Il est donc moins fort et prenant. Il reste quand même un excellent polar, un témoignage précieux, et le lecteur éprouve beaucoup de plaisir à retrouver Salvo … Et espère juste que le prochain sera de la trempe des deux premiers.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars italiens
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30 août 2007 4 30 /08 /août /2007 18:25

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, sous ce nom ne se cache ni un méchant fourbe de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, ni le nouveau personnage de Qiu Xiaolong, ni une nouvelle lubie orientalo-new-age pour cadres fatigués en mal de spiritualité, ni ... Ne cherchez pas, si vous ne connaissez pas, vous ne pourrez jamais deviner. Moi même qui fais le malin, il y a quelques jours je n’en avais jamais entendu parler. Il s’agit d’un collectif de cinq jeunes auteurs italiens, agitateurs de web et de consciences, grands pourfendeurs de copyright et de toute entrave à la liberté de propager les idées, proches, cela va sans dire, des mouvements altermondialistes ...

 

Pour en savoir davantage sur ces hurluberlus (car ce sont des hurluberlus), il suffit d’aller sur leur site, traduit en français, espagnol, anglais, portugais, allemand, finois ... ou d’aller sur celui des éditions Métailiés qui éditent les romans solo de deux des cinq hurluberlus suscités. Autre possibilité, sur le site personnel de Serge Quadruppani, traducteur et directeur de l’excellentissime suite italienne, toujours chez Métailié.

 

Les cinq rigolos sont cohérents. Ils utilisent le copyleft, pour la liberté de propager la culture, et le mettent en application. On lit ceci sur les premières pages de leurs deux romans français : « La reproduction totale ou partielle de l’œuvre ainsi que sa diffusion par voie télématique sont autorisées, sous condition de fins non commerciales et de reproduction de la présente mention. ». Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur le sujet, il y a un article en français sur le site. Cohérents jusqu’au bout, bien entendu, leurs bouquins sont téléchargeables gratuitement au format pdf sur le site de Métailié.

 

Venons-en aux romans. New Thing, est signé Wu Ming1. Il se situe en 1967 à New York. La contestation noire estundefined au plus fort. La contestation politique s'accompagne d'une réelle révolution musicale. Autour de l'immense John Coltrane, une pléiade de musiciens, tous très politisés, explorent les limites de leur art et font exploser une musique, dans l'ahurissement général, l'incompréhension de la critique et du public blanc, et même la haine des tenants du swing. Albert Ayler, Archis Shepp, Pharao Sanders, Ornette Coleman … font la révolution du free. C'est alors que des musiciens sont abattus par un inconnu. Les mouvements noirs y voient immédiatement un complot du pouvoir, d'autant plus que la police ne se préoccupe guère d'arrêter le coupable. C'est une journaliste juive qui parcourt New York avec son magnétophone qui découvrira la vérité, avant de disparaître totalement. Quarante ans plus tard, un journaliste, part sur ses traces et interviewe les survivants … Construit comme un recueil de témoignages directement enregistrés, ce roman, pas vraiment policier, offre le kaléidoscope de toute une époque. Témoignages direct (ou supposés tels) de musicien sur leur mouvement, son évolution et sa mort, sur l'influence de Coltrane, sur le racisme ambiant ; récits de militants politiques ; délires de certains mouvements extrémistes et fortement allumés (la palme revenant à un groupe persuadé que des extraterrestres, ressemblant à des lémuriens, tournent autour de la Terre et préparent l’extermination de l’humanité pour repeupler la Terre de vrais hommes, à savoir les descendants des premiers hommes d’Afrique) ; articles de journaux relatant les faits ; rapports de police … reconstituent peu à peu le puzzle, et dressent, par petites touches, le portrait d'une époque violente et passionnante, sur les plans politiques et artistiques.

 

undefinedLe narrateur de Guerre aux humains, signé Wu Ming 2, craque. Il en a marre de courir après sa survie de petit boulot en petit boulot. Alors il plante tout, laisse le monde courir à sa perte, convertit ses derniers euros en un sac à dos, des fèves et haricots, quelques plants de ganja, un paquet de piles pour son walkman et des boites d’allumettes puis part, dans une grotte pas loin de chez lui, faire le super héros troglodyte. Il sera autosuffisant, héroïque, et pionner de la nouvelle civilisation, avenir de l’humanité une fois la catastrophe consumériste et libérale advenue. Cela aurait pu marcher si … Si une belle barmaid n’était pas passée par là pour chercher son chien ; si trois éco-terroristes n’avaient pas choisi sa colline pour déclarer la guerre aux humains ; si un adjudant des carabiniers survivaliste ne s’entraînait pas dans le coin ; si de bons citoyens n’avaient pas décidé de faire justice en s’amusant, à cheval, et lance à la main ; si un mafieux albanais n’y avait pas monté une affaire d’immigration illégale couplée à l’organisation de combats entre chiens et humains ; si … Beaucoup trop de si, même pour un super héros cavernicole. A ma connaissance personne en Europe n’avait jamais mis en scène une telle collection de givrés. On se croirait chez Hiaasen et on ne serait pas outre mesure étonné de voir débarquer l’ex gouverneur avec son bonnet de bain orange. Avec en prime des truands assez bêtes et méchants pour figurer au casting des Cohen ou de Tarantino. Mais attention, sous les dehors du rigolo je-m’enfoutiste se cache un auteur qui a bossé, construit des vrais personnages, une intrigue qui, ô surprise, se tient, et surtout un auteur qui réfléchit à notre société, ses absurdités, ses injustices et ses saloperies, les dérives et folies qu’elle entraîne (ce qui n’étonnera pas ceux qui seront allés faire un tour sur le site de Quadruppani cité plus haut).

 

On s’aperçoit finalement que les deux Wu Ming ont écrits deux romans totalement différents dans les thèmes, les époques et les lieux traités, les constructions et les écritures mais qui ont, outre l’amitié de leurs auteurs bien des points communs : Tout d’abord, et il fallait s’y attendre, ils traitent de mouvements contestataires. C’est ce qui saute aux yeux. Moins direct, ils sont les deux, d’une certaine façon, très américains. Le premier, New Thing, tout simplement parce qu’il se déroule à New York, à un moment important de l’histoire américaine. Le second Guerre aux humains, parce qu’il ressemble plus à des polars américains de gens comme Carl Hiaasen qu’aux polars italiens, et même européens que l’on connaît ici. C’est moins étonnant qu’il n’y parait, vu l’intérêt que porte le collectif à la culture populaire et à la création des mythes.

Il serait intéressant de leur poser la question.
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