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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 23:17

J’ai déjà dit ici et surtout , tout le bien que je pense de José Carlos Somoza. Je terminais d’ailleurs la dernière la note sur La théorie des cordes en me demandant quel serait son prochain défi. La clé de l’abîme répond à la question : Il s’agit de montrer, au travers d’un hommage au maître H. P. Lovecraft, que toute religion n’est jamais que l’adoration d’une œuvre d’imagination. Ni plus, ni moins. Voyons comment il s’y prend …

 

SomozaDaniel Kean n'est peut-être qu'un employé subalterne du Grand Train, mais il est heureux de sa vie avec sa femme Bijou et leur fille Yun. Une vie monotone, grise, mais qui lui convient parfaitement … avant de voler en éclat. Ce matin là, entre Dortmund et Hambourg, un voyageur perd son sang. Daniel s'approche et sans en être conscient, va se retrouver porteur d'un secret qui pourrait le mener … A Dieu. Ce Dieu qui fait peur, ce Dieu que les croyants adorent, au travers d'un des quatorze chapitres du Saint Livre. Et Daniel qui ne se considère pas comme croyant, se retrouve au centre d'une lutte sans merci entre différents groupes voulant s'approprier le secret, jusqu'au bout du monde.

 

José Carlos Somoza toujours aussi imaginatif, aussi cohérent, aussi impressionnant dans sa façon de prendre une idée, et de la mener jusqu'à son ultime conséquence. Le monde qu’il construit est pensé dans ses ultimes détails, dans ses moindres conséquences. Les réactions des personnages en découlent, tout naturellement. Et le lecteur, qui a avalé l’hameçon des premières pages, ne peut que suivre, prisonnier, l’auteur qui l’amène alors où il veut, et quand il veut.

 

Je n’en dirait pas plus sur ce monde futur un rien effrayant. Ni sur la révélation qui attend les personnages à la fin de leur quête. Juste quelques mots pour dire que Somoza s’amuse, joue avec les codes, multiplie les clins d’œil à la littérature populaire avec ses fins de chapitre du style : 

 

« Daniel, cours aussi vite que tu peux ! 

Ce fut alors qu’il vit les ombres. »

 

Ou encore :

 

« … quand soudain en arrivant au bord des rochers, un autre panorama s’étendit devant lui.

Il resta à la regarder, bouche bée. »

 

Quand à la dernière phrase de l’épilogue, il suffit de dire que c’est moi qu’elle a laissé bouche bée. En illusionniste de génie, Somoza nous l’a agité sous le nez durant tout le roman, nous l’a montré, dévoilé … A tel point que je n’ai rien vu venir. Le principe de La lettre volée dans toute sa splendeur ! Je ne vous en dis pas plus, mais je suis curieux de savoir si vous avez été plus malins que moi …

 

Un dernier point. J’ai lu Lovecraft, il y a bien longtemps, et je ne me souvenais d’aucun de ses romans. Cela ne m’a pas empêché d’apprécier le bouquin. Je suppose cependant que c’est mieux pour ceux qui se ont encore son œuvre en tête et peuvent apprécier toutes les références.

 

José Carlos Somoza / La clé de l’abîme (La llave del abismo, 2007), Actes Sud (2009), Traduit de l’espagnol par Marianne Million.

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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 00:26

Continuons dans les lendemains d’apocalypse avec encore un conseil de la grande Cathie de Toulouse : Cygnis de Vincent Gessler.

 

« Le deuil s’enracine sur cette terre où nous marchons, toujours en rond. Il y a quelque chose d’irréductible dans la déchirure de la perte, dans l’amour blessé qui ne veut plus se découvrir. Une amertume qui en appelle aux larmes, aux mots muets, aux mots hurlés.  […]

La mémoire s’estompe, les vies passent, les noms se perdent dans l’oubli : On invente des histoires.

Un homme devient un héros.

Les paroles crépitent au coin du feu, les noms changent, comme les mots. De bouche à bouche, de murmure à murmure, l’histoire se transforme en légende.

Le héros devient titan.

Les contes se déclinent et s’écoutent en silence. Il ne reste des origines qu’un squelette blanchi par les mots.

Un rêve.

Une histoire. »

 

Voilà, c’est l’ouverture, vous êtes dans le bain :

 

gesslerLe monde d'après la catastrophe. Les hommes ont fini par s'entretuer. Ils ont quand même survécu, en communautés, dans des ilots isolés, entourés d'immenses forêts. Syn ne fait partie d'aucun groupe, c'est un trappeur. Accompagné de son loup à moitié synthétique il chasse. Des animaux pour leur peau, mais aussi des diasols, ces machines androïdes qu'il tue et à qui il prend ensuite la petite boite noire qu'il trouve dans leur crane et le précieux fil métallique qui vaut bien plus cher que toutes les fourrures du monde. Cette fois, à son arrivée dans la ville de Méandre, la guerre est proche, contre les troglodytes voisins. Mais Syn a déjà tué à la guerre et ne compte pas participer à celle-là. Il voudrait même l'éviter.

 

Tout près, juste sous la surface, l'épouvantail rôde et attend son heure …

 

Superbe roman, tout en poésie, qui arrive à nous faire ressentir en profondeur l'humanité de ce solitaire magnifique. Des descriptions de toute beauté, des décors que l'on découvre au fil du texte et qui prennent chair, odeur, sons … C'est avant tout cela que Cygnis.

 

C'est aussi un très belle histoire, contée au coin du feu, que l'on suit avec passion. C'est, comme toute la SF post-apocalyptique, une mise en garde, comme un avertissement qui arriverait déjà trop tard.

 

Il y a de l’action, du suspense, de l’amour, de grands sentiments, des coups de théâtre. C'est tendre et âpre à la fois, lumineux et sombre, optimiste et sans illusion … Intensément humain. Un très beau premier roman (si j’ai bien compris) et assurément un auteur à suivre.

 

Vincent Gessler / Cygnis, L’Atalante/La dentelle du cygne (2010).

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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 23:16

… Mais non, pas moi, c’est Robert Neville qui le dit.

 

Vieux motard que jamais comme on dit sur la route. J’en avais entendu parler, on me l’avait conseillé, on m’avait même ordonné de le lire, et je ne l’avais pas encore fait … Et on avait raison. IL FAUT LIRE Je suis une légende de Richard Matheson !

 

Robert Neville est le dernier homme sur Terre. Une épidémie a ravagé notre planète, transformant ses Mathesonhabitants en vampires assoiffés de sang. Dans la journée, Neville renforce les défenses de sa maison, veille sur ses provisions, tente de les débusquer pour les tuer d’un pieu dans le cœur. La nuit, il se calfeutre chez lui en essayant de ne pas les entendre qui hurlent derrière ses murs. En essayant de trouver un sens à sa survie. En essayant d’oublier qu’il a eu une femme et une petite fille …

 

Quelle claque ! Description saisissante d’un monde détruit, où le dernier survivant lutte autant contre ses peurs, ses hantises et ses propres démons que contre les hordes qui l’attendent au dehors. Pris en tenaille entre l’horreur extérieure et la folie qui le ronge il est en permanence sur le fil du rasoir.

 

Présenté comme ça, on pourrait penser que le roman est répétitif. Dans ce monde où rien ne peut plus changer, où les jours ne varient que par leur météo, et les nuits sont désespérément semblables, on devrait se lasser. Que nenni. L’auteur maîtrise parfaitement sa progression narrative, arrive à installer un suspense, et le lecteur, captivé, ne peut plus lâcher le bouquin.

 

Quand à la fin …

 

Il y a des romans qui suscitent une grande attente, beaucoup d’espoirs, dont on se demande avec impatience et anxiété comment l’auteur va pouvoir tenir, comment il va réussir une fin à la hauteur de ce qui précède … Et qui finalement retombent un poil (ou même parfois beaucoup) à la fin.

 

Et puis il y a ceux qui, dans la dernière page, en plus, vous assènent le coup de grâce qui vous emporte, vous bluffe ou vous met KO. Je suis une légende fait partie de cette catégorie, et je ne pense pas être encore remis de la fin. Si je m’en remets un jour …

 

Richard Matheson / Je suis une légende  (I am legend, 1954), Folio/SF N°53 (2009), Traduit de l’américain par Nathalie Serval (nouvelle traduction).

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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 23:42

L’été … Permet aussi de revenir à un genre que j’ai beaucoup lu à une époque, et que j’ai abandonné, par manque de temps, et pour cause d’avalanche de polars. A savoir la SF. Donc d’ici début septembre vous aurez aussi droit à quelques chroniques SF, en commençant par cet excellentissime bouquin conseillé par l’inégalable Cathie - les toulousains savent de qui je cause - : Eifelheim, de Michael Flynn.

 

Flynn1348, Oberhochwald, forêt noire. Le père Dietrich est un érudit, qui a croisé les esprits les plus affutés de l'époque à Paris. Suite à des événements sanglants qu'il essaie d'oublier, il est venu s'enterrer comme curé de ce petit village oublié. Au cœur de l'été, un cataclysme semble s'abattre sur le village. Quelques jours plus tard une évidence s'impose à tous : des démons se sont installés dans la forêt qui borde le village. Des sortes de sauterelles géantes. Dietrich pense que ce sont quand même des âmes qu'il faut sauver. Eux, peu à peu, décryptent l'allemand et prétendent venir des étoiles …

 

Aujourd'hui (ou peut-être demain), Tom, historien, ne comprend pas pourquoi, de jour au lendemain, le village d'Eifelheim a été déserté pour être à jamais considéré comme un lieu maudit. Sa compagne, physicienne de haute volée, est sur le point de mettre la doigt sur une théorie qui expliquerait la variation de la vitesse de la lumière, unifierait toutes les forces, et rendrait toute sa complexité à notre univers. Le hasard, leur cohabitation … cela va permettre l'incroyable découverte.

 

Cinq cent pages d'intelligence, d'érudition, d'improbable rendu possible … et d'émotion.

 

Des discussions théologiques du Moyen-âge à des considérations sur la physique théorique la plus avancée, en passant sur des analyses historiques brillantes. Et tout ça sans jamais donner de leçon ou perdre le lecteur. Cela paraît impossible, et pourtant Michael Flynn l'a réussi dans ce roman magistral. On en ressort bluffé, soufflé, avec l'impression d'être moins bête.

 

Moins bête parce qu’on a appris des choses en physique, en histoire, et surtout, pour ma part, parce que ce roman change complètement la vision que je pouvais avoir du Moyen-âge. Une époque que l’on pense (du moins quand on s’y intéresse peu), obscurantiste, étouffée par la chape de plomb de la religion toute puissante … Et que l’on découvre dans ce roman beaucoup plus ouverte.

 

Ce qui devrait être évident si on prend la peine de réfléchir deux secondes. Jusqu’en 1492 et la reconquête, l’Andalousie, pour ne prendre que cet exemple, fut un lieu unique d’échange, de réflexion, où les trois religions cohabitaient. On découvre ici l’ampleur, la profondeur des débats qui agitaient le monde chrétien, la curiosité de ses érudits, leur ouverture d’esprit même, une fois l’existence d’un Dieu, là-haut, mais tout là-haut, très très haut, laissant toute liberté pour discuter des « principes naturels ».

 

Mais ce n’est pas tout (sinon, on serait face à un essai, brillant peut-être, mais simplement brillant). Ce n’est pas tout parce qu’il y a l’histoire, les personnages, une façon magistrale de nous faire vibrer pour ces grandes sauterelles ou pour les doutes de ce curé comme on aimerait en voir un peu plus de nos jours. Il y a le talent de Flynn nous faire comprendre ces hommes du Moyen-âge avec lesquels nous avons, finalement, moins de références culturelles communes qu’avec les « démons ».

 

Et puis il y a l’émotion, l'horreur des pages sur la peste, le sentiment de perte, les prémisses d’une compréhension et même d’une amitié … Un très grand roman.

 

Michael Flynn / Eifelheim  (Eifelheim, 2006), Robert Laffont / Ailleurs et Demain (2008), Traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque.

 

PS. Je sais, la couverture est hideuse, mais ça vaut la peine de passer outre.

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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 21:32

Vous qui êtes de fidèles lecteurs de ce blog vous connaissez déjà Moite von Lipwig, alias Albert Paillon. Mais si, souvenez-vous, c’est cet ancien escroc que le seigneur Vétérini avait obligé à devenir Directeur des Postes. C’était dans Timbré.

PratchettEt bien revoilà Moite. Et le problème est que notre ami s’emmerde. La poste tourne à plein régime, sans qu’il ait à faire un de ces numéros de funambule qui seuls semblent donner du sens à sa vie. Par chance, si l’on peut dire, la vieille propriétaire de la banque royale d’Ankh-Morpork arrive en fin de parcours, et tous ses héritiers potentiels sont idiots ou cupides ou méchants ; et souvent les trois à la fois. Vétérini décide alors que c’est un poste où Moite van Lipwig devrait faire merveille. Pour ce qui est de donner du piquant, il suffit de savoir qu’en mourant, la vieille va léguer ses 51 % de la banque à son chien (qui devient Président), et nommer Moite gardien du Président. Elle va également passer un contrat à la guilde des assassins : si son chéri canin meurt de mort non naturelle, il faut abattre Moite. Sachant que le chien-chien est le seul obstacle entre les héritiers et le magot, la vie de notre ami risque de devenir très, très intéressante …

C’est au tour de la finance de passer à la moulinette pratchienne. Autant dire qu’elle va en voir de toutes les couleurs, et que sous couvert de balancer des grosses blagues sur un monde qui, bien entendu, n’a rien à voir avec le nôtre on lit des choses du style :

« C’était effectivement ce qu’on appelait une « vieille fortune », donc une fortune acquise si loin dans le passé que les forfaits qui avaient au départ rempli les coffres étaient désormais historiquement hors sujet ».

Une petite restriction, l’intrigue est un peu moins réussie que d’habitude.

Reste … tout le reste justement. A commencer par la galerie de personnages parmi lesquels on peut citer, entre autres, la famille des banquiers (particulièrement gratinée), un golem qui découvre sa féminité en lisant des manuels de savoir vivre un rien désuets, un comptable, très très comptable etc … La faune pratchienne habituelle, si exotique, si farfelue et, en y réfléchissant un tout petit peu, si quotidienne.

L’humour à la fois décalé et très pertinent est là, bien sûr. Et puis cette impression délicieusement troublante que ce petit monde tellement loufoque, produit d’une imagination délirante est étonnamment proche du nôtre.

Petit bonus, pour nos gouvernant et autres mous du bulbe, au détour d’une blague, Terry Pratchett que décidément j’aime de plus en plus énonce une vérité première un peu oubliée : c’est le travail qui produit la richesse.

Non ? Si !

Terry Pratchett / Monnayé (Making money, 2007), L’Atalante (2009), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 21:36

Vous vous souvenez peut-être de Tommy, 19 ans, originaire de l’Indiana, apprenti écrivain et Jody, rousse flamboyante de 26 ans, récemment vampirisée par un monstre de plus de 800 ans ? Non ? Mais si, ça s’appelait Les dents de l’amour. Voilà, vous y êtes.

 

Nous les retrouvons dans D’amour et de sang frais, toujours sous la plume fort inventive de Christopher Moore. Pour ceux qui n’ont pas suivi le début, Jody est toujours une ravissante vampire, le monstre qui l’avait transformée est, pour l’instant, neutralisé, et elle vient juste de transformer Tommy, son amour, histoire de tout partager avec lui. Tout, et surtout des emmerdes … Pas facile pour les seigneurs (saigneurs ?) de la nuit de trouver à manger quand on a encore une mentalité et une morale de jeune homme bien élevé de l’Indiana, sans parler de visiter un logement ou d’avoir une vie sociale quand le moindre ultraviolet vous réduit en cendres.

 

Pour simplifier le tout, les Animaux, à savoir la bande d’allumés avec qui Tommy travaillait avant, revient de Las Vegas en compagnie d’une pute bleue (oui, une pute bleue, pour savoir ce que c’est il faut lire le livre) bien décidée à devenir une vampire, et le vieux monstre que les deux tourtereaux croyaient hors course va trouver le moyen de se libérer.

Heureusement une ado gothique et futée et un ninja chimiste vont leur venir en aide. Et l’empereur et ses hommes veillent toujours sur la bonne ville de San Francisco.

 

En démarrant le roman on peut craindre que Moore ne tire un peu sur la ficelle, la transformant en très grosse ficelle. Et bien non. Il faut savoir, dans un premier temps, que si les deux romans se sont suivis en traduction française, Christopher Moore a quand même laissé passer 12 ans entre ses deux romans. Il en a profité pour étoffer sa galerie de cinglés. Ils sont tous là. Et il en invente d’autres encore plus allumés que les anciens.

 

Son sens de l’humour fait une nouvelle fois mouche, son imagination semble sans limite et il réussit à étonner encore et toujours ses lecteurs. Et de temps en temps, sous la franche rigolade, on sent poindre une grande tendresse, une belle humanité, et une vision aussi acérée que les canines de nos héros préférés de notre joli monde.

 

Donc un grand moment de plaisir, avec rire, émotion, frissons. Que demander de plus, franchement ?

Christopher Moore / D’amour et de sang frais (You suck. A love story, 2007), Calmann-Levy (2009), traduit de l’américain par Luc Baranger.

PS. Je suis d’accord, la couverture est très moche.

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27 août 2009 4 27 /08 /août /2009 22:34

Vieux motard que jamais comme on dit sur la route …

 

Au moment de sa sortie je n’avais pas lu ce bouquin dont on avait beaucoup parlé. Puis comme on me l’a offert, je l’ai lu. Je vais donc de ce pas vous parler de La route de Cormac McCarthy.

 

Inutile de s’étendre sur l’intrigue, tout le monde la connaît : Une catastrophe a tout détruit. Une couche de poussière et de suie recouvre tout, cache le ciel. Tout est gris et froid. Sur la route, un homme et son fils tentent de survivre et fuient l’hiver, en direction du sud. Ils ne croisent que désolation, solitude, et quelques survivants, transformées en bêtes sauvages. L’homme n’a qu’un seul et unique but : la survie du petit.

 

Sec, glaçant et impressionnant. Une prose au service d’une histoire. Une prose aussi grise, sèche et désolée que le paysage. Aussi dépourvue de chair que les corps émaciés des survivants. Aussi dépourvue de joie que le monde décrit.

 

On prend ce bouquin en pleine poire. C’est une vision désespérée et désespérante. C’est aussi une vision très américaine pour supposer ainsi qu’en cas de catastrophe, nul réflexe de solidarité ne subsisterait, que ce ne serait plus que chacun pour soi. Seul le petit, l’enfant vierge de souvenirs du monde d’avant, tend instinctivement à aider les épaves qu’ils croisent. Seule son influence empêche le père de sombrer définitivement dans l’inhumanité.

 

Des latino-américains auraient écrit un roman avec beaucoup plus de sang, de fureur et de rage, mais ils auraient également mis en scène des communautés qui cherchent à reconstruire quelque chose, ensemble. Cormac McCarthy écrit ce lent et inéluctable naufrage, d’une froideur absolue, totalement dédramatisé, au sens où il n’y a aucun ressort dramatique ou presque, ou rien ne vient rider la surface grise et lisse de l’horreur totale. Pas de cri, pas de révolte, pas de hurlements, pas d’explosions. Quelques sanglots, la peur, la pluie et une toux, rien de plus. Aucune aide à attendre, de personne.

 

Ce n’est pas un livre agréable, pas un livre que l’on relira, même pas forcément un livre qu’on aime, mais c’est un livre qu’on ne peut lâcher, et qu’on ne risque pas d’oublier.

 

Petit mouvement de mauvaise humeur quand même : l’édition de poche (points) que j’ai eu dans les mains est truffée de coquilles : mots coupés en deux, mots collés, lots compressés … Au point qu’il y a même parfois des mots qui manquent carrément. Une honte.

 

Cormac McCarthy / La route, (The road, 2006) Points (2009), traduit de l’américain par François Hirsch.

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14 août 2009 5 14 /08 /août /2009 11:42

Pour attaquer la troisième année avec le sourire :

 

Terry Pratchett est grand, Patrick Couton est son prophète (du moins pour les francophones). Je sais, je l’ai déjà dit , et . Ben je le répète à l’occasion de la sortie de L’hiverrier.

 

Dans ce nouveau volume on retrouve Tiphaine Patraque, sorcière stagiaire, Mémé Ciredutemps, sorcière en chef (je sais, il n’y a pas de chef chez les sorcières, c’est impossible et impensable, d’ailleurs, comme elles le disent toutes très bien, Mémé ne permettrait jamais qu’il ait une chef, alors), et bien entendu, comme toujours quand il y a Tiphaine il y a les Nac mac Feegle, ces sortes de gnomes très forts et un rien turbulents. Tiphaine est donc en stage dans les montagnes de Lancre, loin de ses collines. Et Tiphaine fait une grosse, une très grosse bêtise, elle danse avec L’hiverrier, l’entité qui fait l’hiver, qui tombe amoureux d’elle, et la cherche partout. Sa cour est un peu fraîche, mais surtout, s’il ne devient pas raisonnable, le printemps ne reviendra jamais …

 

Parfois je me demande à quoi servent les billets que j’écris, rarement mais parfois. Et là c’est le cas. Parce qu’il n’y a que deux possibilités.

 

Soit vous êtes déjà Pratchettophiles, que vous le connaissiez depuis longtemps ou que mes trois billets précédents vous aient convaincus. Il suffit que j’écrive : Il y a une nouveau Pratchett pour que vous vous précipitiez dans une librairie.

 

Soit malgré tous mes efforts vous ne l’êtes pas, et je ne vois pas ce que je pourrais rajouter.

 

Je vais donc juste écrire que les Nac mac Neegle sont une des inventions les plus géniales d’un auteur qui ne manque pourtant ni de génie ni d’inventivité. Qu’ils relèguent les martiens de Brown et les Gremlins au rang de mioches sous calmant, et que dans les mains de Pratchett ils se transforment en véritable dynamite.

 

Que comme chaque fois qu’il y a les sorcières c’est à la fois très drôle, et incroyablement humain et humaniste, mais aussi méchant.

 

Qu’une fois de plus c’est beaucoup plus profond qu’il ne pourrait paraître.

 

Que le personnage d’Annagramma, jeune sorcière suffisante et horripilante est hurlant de vérité. Annagramma qui « Si elle était sur le point de se noyer et qu’on lui envoyait une corde, elle se plaindrait qu’elle ne soit pas de la bonne couleur … ». Vous en connaissez forcément des comme ça.

 

Qu’on y apprend, enfin, un des grands secrets de la sorcellerie, à savoir la juste utilisation du Pipo.

 

Comme vous êtes gentils, et que c’est le premier billet de ma troisième année, un petit extrait. Moi ça me fait rire que voulez-vous :

« D’après elle, on peut compter sur leur sagesse paysanne.

- Ben, c’est madame Obol, la vieille dame qui est passée, et tout ce qu’elle a c’est une ignorance paysanne. […]. Ecoute, ce n’est pas parce qu’une femme n’a pas de dents qu’elle a bu bon sens. Ca veut peut-être simplement dire qu’elle est bête depuis très longtemps ».

 

Bon, à vous maintenant.

 

Une dernière chose, si quelqu’un qui passe par ici sait comment contacter Patrick Couton, j’aimerais bien l’interviewer sur son boulot sur Pratchett.

 

Terry Pratchett / L’hiverrier, (Wintersmith, 2006) L’Atalante/La dentelle du cygne (2009), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 20:22

J’ai déjà dit ici même le plus grand bien de Pierre Pevel et des Lames du Cardinal. J’en attendais la suite avec impatience. La voici avec L’alchimiste des ombres.

 

Le règne de Louis XIII se poursuit, malgré les guerres qui se préparent, l'hostilité de l'Espagne et les nombreux complots contre le roi, et surtout son premier ministre le cardinal de Richelieu. Parmi les ennemis les plus dangereux du royaume, la Griffe Noire. Cette société secrète sert les dragons, une race très ancienne, qui contrôle toute la cour espagnole, et est pour l’instant tenue en échec en France.

 

En cette année 1633, La Fargue et les Lames du Cardinal, une demi douzaine d'hommes et de femmes regroupant les meilleurs escrimeurs de France doivent rencontrer une aventurière italienne qui prétend avoir des documents prouvant qu'un complot contre le trône de France est en cours. Les Lames auront fort à faire contre un adversaire redoutable que La Fargue connaît bien. Un dragon connut sous sa forme humaine comme l'alchimiste des Ombres.

 

Une fois de plus du grand, très grand spectacle. Combats, complots, magie, suspense … Comme chez le grand Dumas à qui il est rendu hommage. Sans jamais tomber dans le pastiche, avec un vrai talent et une bien belle écriture.

 

Pierre Pevel maintient dans ce second volet des Lames du Cardinal tout l'intérêt du premier roman, et confirme que l'on peut, aujourd'hui, écrire un roman de cape et épée fascinant.

 

On sent derrière l'apparence facilité de l'écriture toute une recherche et une grande érudition parfaitement digérées, qui enrichissent le récit et lui donnent de la chair. On sent la puanteur parisienne, on voit les ruelles, les enseignes, on croit aux fêtes des Grands du royaume … Tout sonne vrai, solide. Le fantastique vient pimenter la sauce, apporte une dimension supplémentaire, un métissage fort bien venu.

 

Avec cette nouvelle série, Pierre Pevel confirme entièrement le talent que lui connaissent ceux qui ont déjà lu et apprécié sa série consacrée à Wielstadt. Et comme une bonheur n’arrive jamais seul,  de toute évidence, il y a une suite !

 

Pierre Pevel / L’alchimiste des Ombres, Bragelone (2009).

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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 10:23

Il s’est fait attendre, voilà le billet sur Il est parmi nous, le dernier roman, de Norman Spinrad.

 

Qui est Ralf, ce comique moyen devenu animateur du Monde selon Ralf sur une des innombrables chaînes américaines ? Un comique qui a pété les plombs et s’est totalement identifié à son personnage ? Un véritable homme du futur venu nous faire peur avec la description sans fard de ce qui attend nos petits-enfants ? L’incarnation d’une conscience supérieure venu nous réveiller juste avant la catastrophe ? C’est ce que se demandent Texas Jimmy Balaban, son agent, vieux briscard du show-biz de seconde catégorie à LA, Dexter D. Lampkin, écrivain de science-fiction qui peine à croire encore à ce qui le poussait à écrire quand il était jeune, et Amanda Robin, actrice, formatrice mystique, à la recherche de l’illumination. En attendant de savoir, ils vont tous utiliser Ralf pour tenter de réveiller leurs contemporains. A moins que ce ne soit Ralf qui les utilise … Et quel peut bien être le lien avec Foxy Loxy, jeune camée new-yorkaise qui entame une terrible descente en enfer ?

 

Commençons par ce qui m’a agacé : la quantité de coquilles ! Certes c’est difficile et long de relire près de sept cent pages, mais Fayard n’est quand même pas une petite maison d’édition sans moyens !

 

Ceci dit, quel monstre. Je n’en attendais pas moins de l’auteur, entre autres, de Jack Baron, de Bleue comme une orange, du Printemps russe, des Années fléaux, de En direct … n’empêche, je suis impressionné. Durablement.

 

Commençons par cerner la bête. C’est à peine de la science fiction. Pour commencer, ça se déroule aujourd’hui, et ici (enfin là-bas aux US). C’est à la fois picaresque (autour du personnage de Balaban), sans pitié mais pas sans tendresse, quand il s’agit de décrire le monde des fans de SF aux US, d’une noirceur totale dans les pages consacrées à Foxy Loxy, très philosophique et d’un haut niveau de prospective scientifique, très pessimiste, et incroyablement optimiste. Tout ça à la fois. Mais c’est vrai qu’on peut en faire des choses en 700 pages d’une telle densité.

 

En toute objectivité, il y a des longueurs, et le lecteur devrait décrocher. Et pourtant, on ne s’ennuie jamais, on tient le coup, même dans les passages les plus ardus, même quand on ne comprend pas tout. Ayant une formation plus scientifique que philosophique, j’avoue qu’il y a certains passages qui me sont passé un peu haut. Je comprends mieux les notions de mécanique quantique, que celles de Zeitgeist, mais je n’ai pas décroché, et je suis peut-être un tout petit moins idiot maintenant.

 

Il semble qu’il ne passe rien et pourtant on est pris.

 

Pris par l’humour, la noirceur, l’optimisme souriant, même quand il sait parfaitement que tout va mal. Pris par ses personnages extraordinaires, tellement humains, tellement émouvants, tellement imparfaits, tellement surprenants.

 

Et quelle richesse ! Il y a tant de choses dans ce roman. Il y a l’acuité de son regard sur le show-biz et sur le grand cirque médiatique. Son analyse de ses mécanismes, de sa mégalomanie, de sa folie, son impact. Mais est-ce étonnant de la part de l’auteur de Jack Baron et de En direct ? 


Il y a une réflexion sur la littérature, et surtout sur la science-fiction. Une réflexion à la fois profonde et amusée, qui passe de l’humour à la déclaration d’amour, qui dresse un panorama historique de ce genre, qui met en scène ses grands noms, qui s’amuse à citer un certain Norman Spinrad que Dexter croise ici ou là … Qui sait se moquer des fans et de leur côté grotesque et pathétique, mais qui sait aussi leur rendre hommage. Qui sait dire la grandeur de l’écrivain de science-fiction, mais aussi sa mesquinerie, qui sait le décrire visionnaire et queutard, inspiré et imbibé. Qui sait flinguer les dérives d’un Hubbard, la soupe merdique de la grande majorité de la production, la prépondérance de la marchandisation la plus kitsch et la plus vulgaire sur la véritable création (ce qui n’a pas plu à tout le monde, le roman n’a, à ce jour, pas trouvé d’éditeur anglo-saxon). Mais qui sait aussi affirmer que c’est une littérature absolument nécessaire, qui ne saurait exister sans des lecteurs parfois ridicules, mais finalement sincères.

 

Pour finir il y a l’aveuglante évidence de son constat : l’humanité va à la catastrophe si rien de change maintenant … On le sait, d’autres l’ont dit, bien d’autres le diront. Peu le disent aussi bien.

 

Norman Spinrad / Il est parmi nous, (He walked among us) Fayard (2009), traduit de l’américain par Sylvie Denis et Roland C. Wagner.
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Published by Jean-Marc Laherrère - dans SF - Fantastique et Fantasy
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