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21 août 2008 4 21 /08 /août /2008 21:14

Je ne sais pas par où commencer ce billet. Trop de choses à dire. Alors je vais commencer par le plus simple, le plus évident, un résumé rapide.

44 jours de David Peace raconte les ... 44 jours de Brian Clough, grand joueur anglais des années soixante écarté de terrain à la suite d’une blessure, comme manager de l’équipe de Leeds alors championne d’Angleterre en titre. 44 jours, ou chronique d’une catastrophe annoncée, tant il est évident dès la première ligne que tout se passera mal entre une équipe de stars aux ego ... de stars, et la plus grande gueule du football anglais des années 60-70.

Voilà. Avec ça, vous n’êtes guère avancés. Et je me retrouve aussi couillon qu’au début du billet. Par où commencer.

 

Allons-y. Dans le tout petit milieu du polar, je fais partie de ceux qui, tout en reconnaissant son immense talent, n’arrivent pas à lire les romans de David Peace. C’est un grave défaut, une tache que je reconnais. J’ai lu 1974 son premier roman traduit. Le style m’a étouffé. La plongée dans son univers totalement glauque, où pas un seul personnage ne semble avoir une seule étincelle d’humanité m’a secoué et dérangé. J’aime le noir, le sombre, le glauque, mais à condition qu’il y ait, non pas une lueur d’espoir, mais au moins de compassion, d’empathie, d’humanité. C’est pourquoi j’aime Ken Bruen, Caryl Férey ou Antoine Chainas qui pourtant ne sont pas particulièrement roses. Mais chez Peace, rien. Donc j’ai arrêté.

Mais comme je sais également écouter les copains, je me disais qu’il fallait que je m’y replonge un jour. Et 44 jours m’a paru être l’occasion. J’avais raison.

 

Venons-en au sujet et à la grande question : Faut-il être amateur de foot, et plus précisément de foot anglais des années 60-70 pour apprécier ce roman ? Je crois que, comme le dit Yvon, cela doit apporter un plaisir supplémentaire. Mais je crois aussi, contrairement à ce que dit Michel, que ce n’est pas indispensable. Je ne m’intéresse pas au foot, et je ne connais aucun des noms cités dans le roman, et pourtant, il est passionnant.

La raison essentielle en est qu’il raconte une histoire universelle, classique dans le roman noir. Celle d’une ascension au sommet, suivie de l’inévitable chute (indispensable, sinon on est chez Harlequin, pas à la série noire !), avec son cortège de trahisons, d’illusions, de désillusions, de drames et de fureur. Le cadre est ici celui d’un club de foot, il pourrait s’agir de boxe, de truands, d’hommes d’affaire, de syndicalisme, de politique … le canevas reste le même, il a toujours un fort pouvoir attractif.

Dans un cadre aussi classique et attendu, David Peace, grâce à son talent, arrive à nous intéresser au personnage (même si on ne s’intéresse pas au foot), et même à nous accrocher à un suspense qui n’en est pas un, puisqu’on sait, dès le départ, que cela finira mal. Mais on se passionne pour le « comment », pour la manière, pour les détails.

A cela se rajoute un autre grand classique du roman noir : la lutte perdue d’avance d’un homme intègre face à un système qui valorise la magouille et la compromission, d’un homme qui refuse de renier ses valeurs face à un système prêt à tout pour conquérir ou conserver le pouvoir, et surtout d’un homme qui ne veut pas plier, sûr d’avoir raison, face aux forces toujours supérieures de ceux qui, même s’ils n’y connaissent rien, ont l’argent.

Car Brian Cough tel qu’il est écrit par David Peace est un homme dur, capable d’être infect, grande gueule sans aucune pitié pour les autres, mais c’est également un homme intègre qui ne recule jamais d’un pas, et préfère mourir que renoncer à ses convictions et ses valeurs. Ce qui le rend bien entendu un peu plus sympathique, même si l’on ne partage pas les valeurs en question.

C’est grâce à ces thématiques que, bien qu’il n’y ait aucun mort, ni même aucune transgression de lois, nous avons bien là un vrai roman noir, à défaut d’avoir un roman policier.

 

Pour finir, malgré quelques effets de styles qui, personnellement, ne me convainquent pas toujours (mais c’est vraiment mineur), c’est l’écriture de Peace qui fait passer tout cela, avec une puissance émotionnelle impressionnante. Difficile de ne pas ressentir les émotions de Brian, de ne pas sentir dans les tripes à la fois son impuissance face à toute l’équipe de Leeds, jour après jour, et également ses regrets, la plaie jamais refermée d’avoir été viré de son club précédent. Le mélange passé/présent est à ce titre maîtrisé de façon magistrale.

Une petite réflexion pour finir sur le monde du foot tel qu’il apparaît dans ce bouquin : Un marché aux bestiaux ! Il n’est question ici que d’achat et vente de joueurs, de managers, de fric, de tractations entre les clubs … Pas un mot sur les jeunes, sur la formation, sur des talents en construction. Non, juste un gros marché (à l’époque limité aux îles britanniques, aujourd’hui mondial), où l’on cherche à acheter le meilleur, et à se débarrasser des poids morts sans, bien entendu, la moindre considération pour ce que peuvent vouloir ou penser les bestiaux ainsi échangés. Depuis les années 70, j’ai comme l’impression que la situation n’a pas évoluée en bien …

David Peace / 44 jours  (The damned Utd, 2006), Rivages Thriller (2008). Traduction de l’anglais par Daniel Lemoine.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars grands bretons
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commentaires

Pascale 19/05/2010 20:45



Grâce à l'actuelle promo de Rivages, je viens de lire la tetralogie de David Pearce et j'en sors hors d'haleine et sérieusement décoiffée !


Je crois que Stellasabbat a tout dit dans son post du 22/08/2008, je n'en rajouterai pas un mot sinon, pour ceux qui n'ont pas encore tenté l'experience : "n'ayez pas peur"



Jean-Marc Laherrère 19/05/2010 21:39



J'ai même pas peur mais ... Parmi mes grosses tares de lecteurs, je n'accroche en général pas à David Peace, et en particulier j'avais lu le premier de la série qui m'avais laissé nauséeux, pas
vraiment certain de savoir où voulait aller l'auteur, et surtout pas certain de vouloir en remettre une couche avec cet auteur dont je reconnais le talent immense, mais dont l'univers ne m'attire
absolument pas.


Comme tu peux le voir, j'avais quand même fait une exception pour ces 44 jours.



clément 02/05/2010 13:00


Un conseil jean-marc, ne passe pas à côté de l'adaptation au cinéma du livre "The Damned United" c'est excellent et très bien réalisé (sobrement) !


Jean-Marc Laherrère 02/05/2010 14:34



Je ne savais même pas que ça existait ! Il faut dire qu'en ce moment j'ai un peu de mal à aller au ciné, sauf pour les films de minots ...



Vincent 14/12/2008 19:13

L'écriture de Peace peut sembler proche de celle d'Ellroy, mais elle va plus loin, à mon avis.
Le propos rejoint celui de Cook : se placer du côté des victimes, et c'est en cela que je me refuse à penser Peace comme un "Ellroy anglais". Je perçois ce dernier comme un affreux réactionnaire.

Jean-Marc Laherrère 14/12/2008 21:53


J'ai l'impression que la compraison entre les deux tient au style, à une écriture très scandée (chez Ellroy à partir, grossièrement, de White Jazz), ainsi que leur façon de mettre en lumière la
corruption totale d'une société.
Je suis bien incapable d'aller plus loin dans l'analyse, car j'ai beaucoup de mal avec Peace (sauf 44 jours), et avec le Ellroy dernière période. Cette écriture, scandée justement, ne me convient
pas.
Quand à savoir si Ellroy est un affreux réactionnaire ... Je crois que c'est en partie le rôle qu'il veut bien jouer, pour la galerie.
Sa trilogie Lloyd Hopkins, Brown's requiem ou son quatuor de Los Angeles restent pour moi des romans immenses et des chocs de lecture. C'est un des auteurs par lesquels je suis entré dans le polar,
et, de mon point de vue, un de ceux qui ont profondément fait bouger le genre.


alain 22/08/2008 09:39

J'avais beaucoup aimé 1974 qui m'avait fait penser aux livres de Robin Cook. Une force!!

stellasabbat 22/08/2008 08:54

Tout d’abord merci pour votre blog, qui est une source d’inspiration pour de futures lectures et qui ne cesse d’augmenter la catégorie « romans noirs/polars » de ma liste de livres à lire.

J’ai découvert votre blog en juin dernier, soit quelques semaines avant de découvrir et de dévorer la tétralogie de Peace. Je comprends que vous ayez pu ressentir un sentiment d’étouffement en lisant 1974, même si mon expérience de lecture fut tout autre. Je trouve qu’il y a quelque chose de lumineux et de profondément humain dans l'univers de Peace. Quelque chose que je ne saurais pas forcément expliquer rationnellement et qui est assez proche de ce qu’a provoqué en moi la découverte de Jim Thompson et de 1275 âmes. Ca tient sans doute à l’écriture de Peace et peut-être aussi à l’obstination, voire l’obsession, des narrateurs, à leurs faiblesses et à leurs contradictions qui en font, je trouve, des personnages, certes pour lesquels aucun espoir n’est permis – même si j’ai voulu y croire, quelques pages, pour Hunter (1980) -, mais plein de compassion, d’empathie et d’humanité. Pas tous, pas constamment non plus… mais cette humanité se trouve quasiment à chacune des pages de la tétralogie. C’est en tous cas l’impression qu’il m’en reste.

Il y aussi dans la tétralogie cette idée d’une lutte perdue d’avance, certes pas toujours menée par des hommes intègres. Mais par des hommes qui ont une forme d’honnêteté envers eux-mêmes, quelque chose qui n’a rien à voir avec le respect de la loi ou de la morale, quelque chose qui fait qu’ils font ce qu’ils ont à faire ou croient devoir faire ou ce qui, dans la situation dans laquelle ils sont, leur semble la seule possibilité pour ne pas perdre ce qui leur reste d’intégrité, ce, quel qu’en soit le prix. Puisque vous avez lu 1974, je trouve que c’est particulièrement vrai pour Eddie.

Jean-Marc Laherrère 22/08/2008 09:37


Merci.

C'est effectivement, entre autres, ce que me disent les copains qui me poussent à revoir mon opinion sur Peace. Ceci dit, en termes d'écritures, je le trouve plus proche de Ellroy dans ses derniers
romans (que je n'ai pas réussi à lire), que de Thompson.


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