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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 09:10

Cela faisait tellement longtemps qu’on n’en entendait plus parler que je croyais qu’il était mort, ou qu’il avait cessé d’écrire. Et voilà que rivages nous annonce l’excellente nouvelle : un nouveau roman de Wessel Ebershon, le grand auteur de polars de l’apartheid. Il revient et montre que son regard est toujours aussi acéré dans La tuerie d’octobre.

Ebershon

A quinze ans Abigail Bukula assiste à l’assassinat de ses parents dans une ferme du Lesoto. Tués avec d’autres militants anti apartheid par un commando des forces spéciales sud africaines. Elle ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’un jeune soldat du commando qui s’était interposé entre elle et son commandant.


Vingt ans plus tard, dans un pays qui vit des moments compliqués après les premières années d’euphorie démocratique, Abigail est une fonctionnaire en vue du ministère de la justice quand elle est contactée par Leon Lourens, son sauveur. Il vit chichement, sans plus aucun contact avec son passé, mais a quand même appris que les membres du commando se font tuer un après l’autre. Il demande de l’aide à Abigail, persuadé que c’est un vengeance du gouvernement. Pour l’aider, et affronter un passé qu’elle préfèrerait oublier Abigail va faire appel à un étrange personnage, ayant travaillé sous le régime précédent, le psychiatre des prisons Yudel Gordon.


« Vous voyez, Yudel. A Maseru, j’ai été sauvée par un homme bon qui défendait une mauvaise cause, et le lendemain, j’ai été délivrée par un homme mauvais qui se battait pour une bonne cause.

- Rien n’est jamais simple dans la vie. »


Voilà qui résume bien le propos du roman. Mais disons tout d’abord que Wessel Ebershon n’a rien perdu de son talent, de sa capacité à créer des personnages en leur donnant chair, et de prêter sa voix à ceux qui souffrent. Rien perdu non plus de sa capacité d’analyse et de son indignation face à l’injustice, la violence, et l’absurdité révoltante des abus de pouvoir.


Au premier degré, on a là un excellente polar, avec de beaux personnages et une très belle intrigue jusqu’aux ultimes révélations.


Et ce n’est pas tout. Wessel Ebershon est de toute évidence admiratif devant le chemin parcouru depuis l’arrivée au pouvoir de Mandela (qui fait d’ailleurs un passage bref mais remarqué dans son roman), mais lucide sur les travers de la société sud-africaine, sur la corruption, sur l’entente entre les anciens maîtres qui ont négocié pour garder le pouvoir économique, et les nouveaux arrivants plus préoccupés de se tailler une part de gâteau que de répartir la richesse. Cela donne droit à quelques scènes à la fois drôle et révoltantes.


Et puis, comme ce qu’on peut lire dans les romans irlandais actuels, il revient sur la vision manichéenne engendrée par les moments de lutte : non tous les combattants anti-apartheid n’étaient pas animés des meilleures intentions, non la violence de certains n’a pas disparue une fois le combat terminé, non, ce n’est pas parce qu’on est dans « le bon camp » qu’on est forcément quelqu’un de recommandable …


S’ajoutent ici quelques touches d’humour fort bienvenues (surtout dans les relations de Yudel au monde qui l’entoure) dont je n’avais pas souvenir dans ses précédents romans. Soit elles n’y étaient pas, soit elles ont été effacées de ma mémoire par la force de certaines scènes insoutenables.


Pour finir, une seule chose : faites à ce nouveau roman l’accueil qu’il mérite, faites-en la meilleure vente de l’année, et profitez-en pour lire ou relire ses romans précédents.


Wessel Ebershon / La tuerie d’octobre (The october killings, 2010), Rivages/Noir (2014), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 23:43

On ne peut malheureusement (ou heureusement) pas tout lire, et j’étais passé à côté des dernières productions de chez Ombres Noires. Mais j’ai commencé à me rattraper avec Utopia de l’égyptien Ahmed Khaled Towfik.

 

towfik

Nous sommes encore dans un futur proche (décidément !), en Egypte cette fois. Depuis la fin du pétrole et l’avènement du pyrol, dans cette partie du monde, les différences entre riches et pauvres se sont encore creusées. Les plus riches vivent à Utopia, cité totalement fermée gardée par d’anciens Marines. Au dehors l’état a abdiqué toute autorité et tout devoir. Le reste de la population vit, survit plus exactement dans un immense bidonville. Dedans, les ados s’ennuient. Rien n’est interdit, à 16 ans ils ont connu toutes les transgressions possibles. Sauf une. La chasse.


Il s’agit de sortir en cachette, d’aller Dehors, et d’essayer de ramener à l’intérieur une proie, un Autre. Si ce n’est pas possible, on peut le tuer et en ramener un morceau, comme preuve de son exploit. C’est ce que s’apprête à faire le narrateur, accompagné de sa copine du moment. Mais dès le début, les choses dérapent, ils sont reconnus comme des habitants d’Utopia et de chasseurs deviennent proies. Dans l’immense décharge à ciel ouvert la chasse commence.


Il semblerait que partout la multiplication des lotissements fermés et sécurisés fasse réagir les artistes. Comme le cinéaste mexicain de La zona, comme le français Antoine Chainas dans Pur, et comme ici en Egypte. Partout le constat semble le même : les inégalités grandissent, et les plus riches veulent de plus en plus se protéger des conséquences de cet état de fait dont ils sont entièrement responsables en se retranchant derrière des murs de plus en plus élevés.


Les traitements sont différents. Celui d’Ahmed Khaled Towfik est particulièrement effrayant. Dans la justesse des descriptions de deux mondes. L’un ou des jeunes de 16 ans vivent une vie complètement vidée de son sens par la possibilité d’avoir tout ce qu’ils veulent, un monde totalement coupé du reste, où rien n’est interdit, sauf porter atteinte à la propriété d’autrui. L’autre régi par la loi de la jungle, la loi du plus fort, la haine impuissante contre Utopia, et la survie individuelle sans la moindre solidarité. Les deux mondes étant pareillement acculturés, l’un parce que la culture ne s’achète et ne se vend pas, l’autre parce qu’on y est uniquement préoccupé par le prochain repas.


Dans ce double enfer, l’auteur nous invite à une sorte de Chasse du comte Zaroff, chasse où chacun est tour à tour chasseur et gibier. De ce basculement, de ce renversement de rôles n’attendez aucune issue heureuse. Pas d’empathie ici, pas de compréhension possible entre deux mondes qui sont maintenant trop séparés et se haïssent trop. Personne n’apprendra rien et nous ne trouverez aucune morale.


Lecteur, toi qui entre en Utopia, abandonne tout espoir !


Ahmed Khaled Towfik / Utopia (Utopia, 2009), Ombres Noires (2013), traduit de l’arabe par Richard Jacquemond.

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 22:48

Depuis son tout premier roman traduit en France, je suis un inconditionnel de Deon Meyer. Certains de ses livres sont de pures merveilles de divertissement, comme 13 heures, d’autres ont en plus une profondeur et une qualité d’analyse et de description de la société sud-africaine qui le haussent au niveau des plus grands. Tous, toujours, m’ont fait passer d’excellents moments de lecture. C’est une fois de plus le cas avec 7 jours.

Meyer

Panique chez les flics du Cap. Quelqu’un les menace par mail des pires représailles s’ils n’arrêtent pas de protéger le meurtrier d’une jeune avocate, Hanneke Sloet. Le problème est que la police ne protège personne et a plus ou moins abandonné l’affaire, faute de trouver la moindre piste à laquelle se raccrocher. Ce ne serait pas trop grave si l’allumé ne menaçait pas de tirer sur un policier par jour de retard pris par la traque du meurtrier. Et surtout s’il ne commençait pas à mettre ses menaces à exécution. C’est là que la panique gagne.


Alors que la recherche du tireur commence, Benny Griessel est chargé de reprendre l’enquête sur la mort d’Hanneke depuis le début. Pauvre Benny, empêtré dans sa lutte contre l’alcoolisme, son divorce, le désert de sa vie privée et ses doutes grandissant sur sa capacité à mener quoi que ce soit à bien. Pauvre Benny incapable de se dépatouiller dans la jungle des réseaux sociaux, des avocats d’affaire et de leurs montages sophistiqués … Et en train de tomber amoureux de la belle chanteuse rencontrée lors d’une précédente enquête.


Deon Meyer n’a pas un seul héros récurrent, mais quelques personnages que l’on retrouve, d’un roman à l’autre. Cette fois c’est Benny Griessel, dans la continuité de 13 heures, qui a le rôle principal. Un personnage qui prend peu à peu de l’épaisseur, et qui apprend à travailler avec ses nouveaux collègues. Un personnage de roman noir pur et dur, en plein doute, paumé dans sa vie, paumé dans un métier auquel il a l’impression de ne plus rien comprendre. Et autour de lui, comme chez les plus grands du roman procédural, une galerie de personnages secondaires se met en place, tranquillement mais très efficacement.


Rien que pour ça, et pour la maîtrise parfaite du tempo et du suspense de Deon Meyer, 7 jours vaut le déplacement.


Cerise sur le gâteau, 7 jours n’est pas seulement un excellent divertissement, parfaitement écrit et construit. C’est aussi le portrait d’un pays en permanente évolution, un pays contrasté, où on trouve pêle-mêle des gens débarrassés de l’héritage de l’apartheid, des gens qui se souviennent et ressentent honte ou envie de revanche, mais aussi quelques ilots d’un racisme primaire et viscéral qui semble venir d’une époque révolue.


Un pays où certains des anciens combattants ont su très bien tirer leur épingle du jeu, et abuser de leurs nouveaux privilèges, un pays de frustrations, de corruption et de violence. Mais également un pays qui donne enfin leur chance à des pans entiers de la population, un pays où les institutions fonctionnent, tant bien que mal, mais fonctionnent. Au final, un pays dont l’auteur est fier, à juste titre et qu’il défend très bien, sans aveuglement, mais avec enthousiasme, empathie et talent.


Deon Meyer / 7 jours (Seven days, 2012), Seuil/Policiers (2013), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

 

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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 09:35

Cela faisait un moment que je lisais des papiers sur le net au sujet de ce nouvel auteur sud-africain. Roger Smith. J’avais raté son premier bouquin traduit. Je me rattrape avec Blondie et la mort. Je n’ai pas été déçu.

Smith

 

Le Cap. Roxie est belle, blonde, américaine, mariée avec Joe Palmer, un connard de première. Ce soir là, devant leur portail, ils sont attaqués par deux petits malfrats qui tirent dans la jambe du mari et volent leur Mercedes. Sans réfléchir, Roxie profite de l’occasion et abat Joe d’une balle dans la tête. Sans se douter qu’elle vient de mettre le pied dans un nid de serpents.


Elle se retrouve la cible des deux petits truands soudain accusés de meurtre, de Billy Afrika, un mercenaire à qui feu son époux devait une forte somme d’argent, de quelques flics qui ne croient pas à sa version trafiquée de la mort de Joe, sans compter un psychopathe, récemment évadé de taule et quelques autres figurants du même acabit. La vie de Roxie devient tout d’un coup très mouvementée, et très sanglante.


Comme Roger Smith est sud-africain, bêtement, on compare forcément à Deon Meyer. Pour moi, il reste un cran en dessous, non pas dans la qualité d’écriture ou la maîtrise de la narration, mais dans le fond de son roman. Là où Deon Meyer assortit son récit d’une réflexion historique (au moyen souvent d’aller-retour présent-passé), sociologique ou politique, là où il montre une véritable empathie avec ses personnages et propose, sans jamais sacrifier le rythme du récit, un tableau raisonné de son pays, Roger Smith fait dans la brutal. Pas de réflexion,  très peu d’empathie, de l’action et de la baston.


Ceci dit, le temps que dure la lecture ça secoue. Ca secoue même sévèrement. Rythme trépidant, violence, aucune concession, du sang, des tripes, des larmes. Bienvenue au Cap ! Impossible de lâcher le bouquin une fois qu’on l’a ouvert et, on s’attache tant bien que mal à Roxie et Billy, on tremble tant l’auteur ne fait de cadeau à personne, et on embarque, « les doigts dans la prise » comme ils disent sur France Inter à 18h00 dans une cavale sanglante et trépidante.


Jusqu’à la dernière page où, enfin, on peut souffler. Un autre style, moins profond, mais tout aussi efficace.


Roger Smith / Blondie et la mort (Wake up dead, 2010), Calman-Lévy/Robert Pépin (2012), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Mireille Vignol. 

 

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 22:45

Un roman du Libéria ! Génial, une nouvelle épingle sur la carte mondiale du polar. D’abord j’ai dû aller vérifier où sur la carte car, et j’en ai honte, mes notions de géographie africaine sont au mieux partielles. Après j’ai ouvert Borderland de Vamba Shérif.


borderland« Par un jour oppressant de la saison sèche, un homme descendit du bus et traversa la rue principale de la ville frontière de Wologizi. »


Cet homme c’est William, envoyé par le président en personne pour enquêter sur la disparition mystérieuse de Tetese ancien chef coutumier du village. Malgré l’autorité que lui confère sa charge, l’homme va se heurter au silence et aux mensonges de toute la population. Chacun lui racontera son histoire, chaque nouvelle histoire contredisant la précédente, sans que jamais il n’arrive à entrevoir la vérité … Jusqu’à la fin, inévitable.


Je ne sais pas quoi penser de ce roman.


Le contexte est intéressant. C’est le premier polar que je lis qui se déroule ainsi dans une ville perdue au milieu des forêts, coupé du monde (la radio est cassée) livré aux passages des troupes armées et plongé dans un monde de croyances en des pouvoirs surnaturels qui nous échappent complètement (les croyances et les pouvoirs).


D’un autre côté je suis resté frustré par l’histoire. Peut-être par manque de connaissance sur ce coin du monde je n’ai pas vraiment compris le déroulement de l’intrigue, ni dans quelle mesure la façon de raconter, l’enchaînement des récits, sont représentatifs de la réalité.


J’ai été dérouté par l’apparence parfois décousue du récit, en même temps qu’hypnotisé, par moments, par le rythme, et l’impression de chaleur et d’enfermement dans un monde que ni le personnage, ni le lecteur n’arrivent à cerner.


Impression mitigée donc, comme si j’appréciais certains détails d’un tableau sans en comprendre l’ensemble. A la fois intéressé et frustré. Voilà pourquoi je ne sais pas quoi en penser.


Vamba Sherif / Borderland (Bound to secrecy, 2010), Métailié (2012), traduit de l’anglais (Libéria) par Xavier Luffin.

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 22:35

Le début d’année est très riche. Et parmi les livres à ne rater sous aucun prétexte, le dernier Deon Meyer, A la trace, un pavé (plus de 700 pages) qui risque de vous faire passer quelques moments de fébrilité, de ceux où vous essayez vainement de vous débarrasser d’un pote, d’un parent, d’un collègue … qui vous empêchent de vous replonger dans le bouquin en cours. Tout ça pour être désolés quand vous le terminez.

 

Meyer

 

Milla, mère au foyer dans une famille aisée décide de plaquer un mari et un fils qui la méprisent. Elle trouve un travail de rédactrice à l’Agence de Renseignement Présidentielle au moment où celle-ci commence à s’intéresser de très près à l’agitation soudaine d’un groupe d’extrémistes liés à Al-Qaïda.


Lemmer, garde du corps privé de l’agence Body Armour est recruté pour accompagner le transport, soi-disant sans surprise, de deux rhinocéros noirs du Zimbabwe à une réserve privée en Afrique du Sud.


Mat Joubert vient de démissionner de la police du Cap et est entré dans la grosse agence de privés montée par un ex collègue. Sa première mission consiste à retrouver un homme, employé sans histoire de la compagnie de bus municipale, qui a disparu depuis quatre mois sans laisser la moindre trace.


Mais quel est donc le lien entre ces trois histoires ? Et que vient faire Lukas Beker, archéologue, dans cette mélasse ? Cela, seul Deon Meyer le sait …


Plus de 700 pages et pas une baisse de rythme, pas un moment de trop. Deon Meyer au sommet de son art qui convoque ici quelques-uns de ses anciens personnages pour ce thriller impeccable. Et c’est un des grands plaisirs de ce roman que de retrouver Mat Joubert de Jusqu’au dernier, Lemmer de Lemmer l’invisible , et même d’entendre évoquer Griessel du Pic du Diable  et de 13 heures. C’est d’ailleurs un bon indicateur de la qualité d’un auteur, cette capacité à créer des personnages qu’on est tellement content de retrouver.


Une histoire excellente et des personnages attachants, voilà une bonne base. Mais comme souvent chez Deon Meyer, son roman offre encore plus. En plus de prendre un plaisir immense à l’intrigue, le lecteur voyage, apprend à connaître un pays contrasté, passe d’une banlieue chic au racisme feutré (pas trop feutré) à un parc en pleine nature, suit une enquête des services secrets après avoir roulé dans la brousse avec deux rhino à l’arrière du camion, lit des rapports de documentalistes pour suivre ensuite une scène d’action millimétrée … Le tout en toute fluidité, sans jamais donner l’impression de forcer le trait ou de faire quelque chose de difficile. Et pourtant, cela doit l’être, difficile, d’amener tout cela de façon en apparence aussi naturelle.


Au final, on a une image sociale, historique, économique, géographique, géopolitique, criminelle et politique du pays, alors qu’on a eu l’impression, tout le temps, de lire un thriller tiré au cordeau. Chapeau l’artiste !


Deon Meyer / A la trace (Spoor, 2010), Seuil/Policiers (2012), traduit de l’afrikaans par Marin Dorst.

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 17:17

Un sacré grand écart. Je suis passé de l’hiver tranquille d’une petite ville du nord-ouest de l’Islande à l’agitation frénétique de Libreville avec La bouche qui mange ne parle pas de Janis Otsiemi. Voyage sans escale et sans une seule journée de repos pour me remettre du décalage horaire et du décalage culturel.

 

otsiemiLibreville, Gabon. Solo sort de prison, sans un rond et n’a d’autre solution que de replonger dans différents trafics avec son cousin Tito ou son pote de toujours Kenzo. Arnaques, deal, chantages, braquages … Mais cette fois, ce que propose Tito est vraiment trop moche. « En face », côté police, c’est aussi magouilles, corruption, chantage, torture …Quand en plus on approche du pouvoir politique, les petits truands et les petits flics ne pèsent pas lourd et leur vie ne tient plus qu’à un fil.

 

J’ai eu un peu de mal à rentrer dans ce roman, un ou deux chapitres avant de me faire à la frénésie, et surtout à la langue, très imagée, très parlée, et donc émaillée d’expressions souvent facilement compréhensibles … mais pas toujours.

 

Puis, une fois acclimaté, je me suis immergé complètement dans cette chronique (car c’est plus un chronique qu’un polar au sens strict du terme). Des vies qui se croisent plus qu’une intrigue léchée, fragments d’existences qui se percutent, souvent pour le pire, pas vraiment d’enquête, pas de police scientifique, pas de brillantes déductions ...  Juste des indics, et des mandales bien appliquées. Il faut se laisser emporter par le tourbillon.

 

Le tableau qui ressort de tout ça est sombre, très sombre : corruption à tous les étages, impunités des riches, tortures systématiques comme moyen d’investigation, mépris de la vie humaine … On meurt pour pas cher à Libreville. En même temps, et malgré la noirceur du propos et du constat, il se dégage de ces pages une telle vitalité qu’on ne sombre pas dans le désespoir ou la dépression. Sans pour autant laisser le moindre espoir que la situation s’améliore … Juste pour vous faire une idée, voici la conclusion :

 

« Un os jeté au peuple pour préparer les élections législatives en perspective. Comme quoi, la politique est l’art de couper le sifflet aux grognons. »

 

Une conclusion, bien évidemment gabonaise, qui ne pourrait en aucun cas s’appliquer à une démocratie modèle comme la nôtre …

 

Janis Otsiemi / La bouche qui mange ne parle pas, Jigal (2010).

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 21:21

J’ai un peu tardé à lire le dernier roman de Deon Meyer. Parce que j’étais débordé, parce que j’avais un peu peur d’être déçu … Et bien, contrairement à d’autres fans de cet auteur sud africain, j’ai été aussi emballé par 13 heures que par les précédents romans.

 

Meyer05h36, une jeune fille (on apprendra par la suite qu’elle est américaine) court sur les hauteurs du Cap pour sauver sa peau.

05h37 l’inspecteur Benny Griessel est réveillé par son collègue Vusi (Vusumuzi Ndabeni) : le corps d’une jeune fille a été trouvé, égorgée.

07h02 le corps sans vie (abattu de deux balles) de Adam Barnard est découvert dans son salon. Les cris de la bonne réveillent Alexandra Barnard, qui s’est endormie la veille dans un fauteuil complètement saoule, comme tous les soirs. Fransman Dekker (un métis) est en charge de l’affaire. Avec Vusi il fait partie du groupe de jeunes recrues que Benny doit former sur le terrain.

La journée ne fait que commencer pour Benny Griessel. Elle va être éprouvante. D’autant que le soir, à 19h00, il doit revoir sa femme après six mois de séparation. Six mois pendant lesquels il a réussi à ne pas boire une goutte d’alcool.

 

On retrouve dans ce thriller lancé à toute allure Benny Griessel, flic alcoolique déjà protagoniste du Pic du Diable. Unité de temps (13 heures), unité de lieu (Le Cap), Deon Meyer restreint son champ par rapport à ses polars précédents, mais ne restreint en rien son talent.

 

La première impression, presque physique, c’est le rythme, la vitesse, l’efficacité absolue. Impossible de lâcher le bouquin, surtout passé la moitié quand la course contre la montre est clairement lancée. Cela paraît banal, et on peut lire la même chose de pas mal de thrillers tout venant publiés ici et là. Détrompez-vous, c’est du grand art, du millimétré. Avec cette trouvaille géniale de faire du protagoniste principal un « mentor » obligé de courir pendant tout le roman d’une affaire à l’autre, d’une urgence à l’autre. Je vous promets qu’on referme le bouquin aussi fatigués que Benny !

 

Mais ce n’est pas tout. Deon Meyer ne se « contente pas » d’écrire un thriller de plus, aussi efficace soit-il. Les personnages sont parfaitement définis, touchants dans leurs faiblesses, leurs peurs, leurs failles, mais aussi leur honneur et leur dignité. La ville du Cap magnifiquement décrite, bien plus que dans les précédents romans qui couvraient (du moins pour les trois derniers) tout le pays.

 

J’ai pu lire que Deon Meyer avait sacrifié le côté « sociologique » de ses romans précédents au profit d’un pur thriller. Je ne suis pas d’accord. Ce que l’auteur ne fait pas ici, contrairement aux romans précédents, c’est faire remonter les racines du mal à l’histoire du pays, à l’époque de l’apartheid. Mais, tout comme dans les précédents, quand on prend le temps de réfléchir à tête reposée (c'est-à-dire après avoir compulsivement tourné les pages jusqu’à la dernière) on s’aperçoit qu’une fois de plus, en toile de fond, on a toute la situation sociologique d’un pays qui continue, vaille que vaille, sa reconstruction au sein d’un continent écrasé de pauvreté.

 

C’est peut-être moins mis en avant que précédemment, mais c’est là, bien présent. Non décidément, toujours aussi fort ce Deon Meyer.

 

Deon Meyer / 13 heures  (13 UUR, 2008), Seuil/Policiers (2010), Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 21:52

Il parait tant de polars chaque année que l’on en rate forcément. C’est ainsi que je n’ai pas lu les premiers romans de Moussa Konaté consacrés au commissaire Habib. Je le découvre aujourd’hui avec La malédiction du lamantin.

 

Bamako, Mali, saison sèche. Comme tous les ans, les Bozos, ethnie de pêcheurs, s’installent au bord du fleuve. Un soir, un orage dévastateur sème la désolation sur la ville et le campement Bozo. Au petit matin, le chef Kouata et son épouse sont retrouvés morts entre les petites maisons de terre. Pour tous les Bozos, la cause est entendue, c’est Maa, le Lamantin, divinité du fleuve Niger à laquelle ils sont intimement liés, qui s’est vengé d’une offense passée en foudroyant le couple. Pour le commissaire Habib, la réalité est tout autre : Kouata est mort d’une crise cardiaque sur le cadavre de son épouse, tuée de deux coups de poignard. Malgré la pression rageuse de toute l’ethnie, Habib est bien décidé à faire la lumière sur cette affaire.

 

J’aurais voulu être beaucoup plus enthousiaste après la lecture de ce roman. Pensez donc, un polar malien, un nouveau personnage, pour tout amateur curieux (et les lecteurs de polars sont curieux), c’est une véritable aubaine.

 

Or il manque un petit quelque chose pour emporter l’enthousiasme. L’intrigue est vraiment mince, sa résolution facile. Et l’auteur n’arrive pas complètement à nous intéresser aux personnages. Pas suffisamment du moins pour qu’on tremble ou qu’on se réjouisse avec eux. En résumé, un certain manque d’ampleur, de puissance, d’épaisseur.

 

Malgré ces quelques réserves, je conseillerais quand même cette lecture. Parce que l’auteur réussit pleinement la description de la ville, et surtout de cette ethnie Bozo partagée entre animisme et islam, vivant dans un monde moderne sans avoir jamais perdu ses croyances. Parce qu’il nous fait voyager et découvrir un monde qui nous est totalement inconnu. Parce qu’il nous met fasse aux incompréhensions entre « l’école des blancs » et un autre façon de concevoir le monde, et qu’il le fait, justement, depuis l’autre rive, et pas, comme on en a l’habitude, avec les réflexions de « l’école des blancs ». Parce qu’il le fait au moyen d’une belle écriture, adaptée au propos. Parce qu’il est parfait quand il passe dans le registre du conte.

 

Peut-être les petits défauts s’effaceront-ils dans les prochains épisodes. Vous avez là l’avis de Jeanjean de Moisson noire.

 

Moussa Konaté / La malédiction du lamantin, Fayard/Noir (2009).
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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 22:39

Lemmer est un Invisible. Un garde du corps passe-partout mais redoutablement efficace de la société privée Body Armour du Cap. Il est engagé pour assurer la sécurité d’Emma Le Roux, riche et jolie consultante qui se sent menacée. Quelques jours auparavant, elle a cru reconnaître dans un reportage sur une affaire de meurtre dans le parc du Kruger son frère disparu depuis vingt ans. Deux jours plus tard, trois hommes rentrent chez elle, armés et cagoulés, mais les ayant vu arriver elle réussit à leur échapper.

Lemmer sent bien qu’il y a des failles dans son récit, mais il est payé pour être garde du corps, pas flic ou privé. Il va donc faire son boulot et l’accompagner durant les quelques jours où elle va part à la recherche de son frère. Sans s’imaginer le moins du monde qu’ils sont en train de donner un coup de pied dans un nid de  serpents, et qu’il va devoir s’impliquer beaucoup plus qu’il ne le souhaite.

Le problème avec Deon Meyer, c’est que le critique démuni qui n’a pas son talent, loin s’en faut, est forcément amené à se répéter. C’est encore le cas avec Lemmer l’invisible.

Que dire que je n’ai déjà dit ? Une fois de plus, un thriller passionnant dont les pages tournent toutes seules. Une fois de plus des personnages originaux et attachants, beaucoup plus complexes qu’il n’y parait au début, et que l’on découvre peu à peu. Une fois de plus de magnifiques descriptions de l’Afrique du Sud. Une fois de plus, l’Histoire vient se mêler aux histoires, le poids du passé pèse sur un présent compliqué. Depuis qu’on l’a découvert avec Jusqu’au dernier, pas un roman raté, pas une baisse de régime, rien à jeter.

On peut aussi dire que Deon Meyer a dans les mains de quoi écrire encore des dizaines de romans, des personnages auxquels on tient, que ce soit les flics Mat Joubert (Jusqu’au dernier) ou Giessel (Le pic du diable), le privé Zet van Heerden (Les soldats de l’aube), l’ancien tueur du KGB Thobela (L’âme du chasseur et Le pic du diable) et maintenant Lemmer l’invisible et l’extraordinaire patronne de Body Armour. Ils sont tous … comme on les aime, hors norme et pourtant si proches, plus forts, plus efficaces, mais aussi plus fragiles, de vrais personnages de roman noir, toujours en limite de rupture. On voudrait tous les retrouver, et ce diable d’auteur doit déjà être en train d’en inventer d’autres.

On peut ajouter que ce nouveau roman, s’il continue à explorer les conséquences actuelles de la guerre froide et de son effet sur l’apartheid, met également l’accent sur le problème de la protection de l’environnement dans un pays où il est plus sensible qu’ailleurs puisque s’y affrontent des écologistes sincères (presque tous blancs … et aisés) et des populations noires pauvres que l’on écarte de parcs naturels qui étaient, il y a peu, leur pays. Un affrontement qui ravive le racisme et des plaies qui sont loin d’être refermées. Un affrontement superbement rendu, sans parti pris, sans manichéisme, sans explication superflu.

Bref, un grand roman, encore. A signaler que tous les autres romans de Deon Meyer sont disponibles en poche chez Point Seuil.

Deon Meyer / Lemmer l’invisible (Onsigbaar, 2007) Seuil/Policiers (2008), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

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