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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 22:29

Mon appel du pied a été entendu … Il faut avouer qu’il n’était pas d’une finesse à toute épreuve.

 

Peut-être ce bref échange avec Aurélien Masson, patron de la série noire et éditeur de La belle vie et Antoine Chainas son traducteur (et auteur reconnu !) vous éclairera-t-il un peu plus sur le roman.

 

Aurélien Masson : Nous partageons le même point de vue, le cul c’est de la rigolade grand guignol tendance Sade. Par contre le nihilisme, le désespoir, l'aquoibonisme, l'anomie c’est ça le vrai choc et la vraie tristesse.

Contrairement à toi, je connais plein de gens comme ça, des légions, mais bon je dois aimer trainer dans les quartiers glauques et surtout chercher le désespoir, car pour moi rien de plus beau et touchant que ceux qui se tapent la tête contre les murs sans savoir vraiment comment s'en sortir...

La vie est un combat mais qui est l'ennemi? Où se cache-t-il? Dans le socius ou bien en moi?

PS: C’est drôle nous avons parfois une vision inversé sur le monde, pour moi justement Stokoe est un moraliste, s'il montre tout ça, c’est qu'il aime à mon avis trop la vie...

 

JML : Plus que vous poser des questions, à Antoine et toi, mon idée était de savoir si vous aviez des réactions à ma lecture et à mes questions.

Effectivement on évolue dans des milieux qui semblent assez différents ! Car je ne mens pas en disant que je ne connais personne comme ça. Et de très loin. Je connais des gens désespérés, qui se tapent la tête contre les murs, mais pas pour les mêmes raisons.

Et je suis d'accord avec toi pour dire que Stokoe est probablement un moraliste, je n'ai jamais eu l'impression qu'il montrait cette vie autrement que comme un enfer à éviter. Si j'ai donné l'impression contraire c'est que je me suis mal exprimé.

Toujours est-il que la lecture de La belle vie est une sacré expérience, guère agréable, mais impressionnante !

 

Aurélien Masson : Pour moi un vrai moraliste n'est pas la pour nous dire le bien et le mal, ou dire quoi faire ou quoi éviter.

Je vois Stokoe comme un moraliste clinicien, le tableau est une critique en soi. Il y a un côté sadien chez Stokoe, car il nous fait vivre une expérience totalitaire, il n'y a pas d'issue et c'est pour ca que cela peut déranger certains amateurs de polars « positifs ».

Certes ici les gens luttent mais cette lutte parait perdue d'avance. Le monde de Stokoe n'est évidemment pas le mien mais c'est un monde que je côtoie : c'est le monde des désirs sans limites et donc finalement sans but, c'est l'univers du narcissisme exacerbé où chacun veut devenir quelqu'un (n'importe quoi mais quelqu'un) mais sans s'en donner l'effort.

Stokoe c'est aussi l'anomie, un espace où toute morale tombe à plat, où tout semble se valoir... C'est aussi un monde anesthésié, car comment supporter ce spectacle sans béquilles chimiques...?

C'est pour toutes ces raisons que ce livre ne me dérange pas, ni me choque (j’ai tellement vu de choses de ce genre dans la vraie vie ; en termes de « perversions » je ne serais jamais surpris par l'Homme) mais qu'il me rend profondément triste.

L'homme occidental, du moins cet homme occidental que Stokoe nous décrit, nous fait penser à ce scarabée sur le dos qui n'arrive pas à avancer dans la chanson « comme un légo » (paroles Gérard Manset).

A la fin de ma première lecture, avant que j'appelle Antoine pour en parler avec lui car nous partageons les mêmes angles morts, certains en tout cas, je pensais à cette phrase de Manset : « Oh non, l'homme n’est pas aimé » ...

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la belle vie est pour moi une ode à la vie et en creux une déclaration d'amour à l'Humanité. Je ne connais pas l'auteur mais je ne serais pas surpris que des fleurs bleues poussent sur le terreau de son âme...

 

Antoine Chainas : Cher Jean-Marc,

Je ne puis que souscrire à l'analyse que tu as faite de La belle vie, sur ton blog. Je me permettrais néanmoins, puisque j'ai cru comprendre que tu m'y invitais, de réagir sur quelques points. Il va de soi que les précisions que j'apporte sont avant tout celles d'un simple lecteur. En tant que traducteur, mon opinion sur le sujet du ressenti individuel n'est guère pertinente. Tu as axé ta recension sur la notion de plaisir, et je crois que tu as tout à fait raison : il n'est nullement question de plaisir dans l'ouvrage de Stokoe. Envie, oui. Soulagement, éventuellement. Pourtant, cette particularité que tu mets en lumière avec grande justesse, m'interpelle.

D'abord, le plaisir, me semble-t-il, n'est pas systématiquement constitutif, même de façon périphérique, du héros romanesque. De Céline à Selby, en passant par Easton Ellis, certains auteurs ont refusé cette porte d'accès à leur lectorat. On peut s'en irriter, on peut trouver avec raison la démarche désagréable - étant entendu qu'elle peut être clairement perçue comme le fruit d'une spoliation -, mais il me semble que Stokoe opère de manière si méticuleuse qu'il est impossible d'imputer la manœuvre à une maladresse (ce que tu ne fais pas, bien entendu : je me contente de spéculer sans vergogne pour étayer mon propos). J'ai l'impression qu'en cela, l'ouvrage se distingue du tout-venant de la littérature de genre : il abhorre tout mécanisme d'identification traditionnel aux protagonistes. L'auteur convoque une exhibition (deux exhibitions identiques et interdépendantes en fait : l'une transgressive, l'autre conformiste) qui ne montre rien, excepté, comme tu l'as parfaitement souligné, sa propre vacuité.

Les ouvrages qui mettent en scène cette dimension éminemment obscène de l'humain et, par extension, d'une certaine littérature, sont peu nombreux. Tout aussi peu nombreux sont les lecteurs à désirer en faire l'expérience. Je suis par conséquent d'accord avec toi : il est difficile de « conseiller » l'ouvrage dans l'absolu. Je demeure cependant convaincu que, pour peu que l'on accepte, le temps d'un livre, de faire effectivement le deuil du plaisir, La belle vie sera fécond de sensations assez inédites pour une partie du lectorat.

 

JML : Effectivement, je n’ai pas supposé un seul instant que l’absence de plaisir dans le parcours de Jack soit due à une quelconque maladresse de l’auteur. Mais au contraire à une très grande maîtrise de sa narration.

Effectivement, en réponse à ton analyse, le plaisir n'est pas constitutif du héros romanesque.
Ce qui m'a interpelé, c'est l'absence de plaisir alors qu'il y a tant de désir ! C'est comment toute cette quête, aussi vaine soit-elle, ne débouche jamais sur autre chose que de la frustration ou, fugitivement, sur du soulagement comme tu le soulignes.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars grands bretons
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commentaires

Nicolas 17/02/2012 18:15


Je viens de lire les commentaires du post précédent (Une vie de merde).


Pour moi, la question de "ça existe ou pas dans la réalité" n'est pas un critère de jugement, même dans le cas d'un "polar" qui est censé refléter un ou des aspects de la société. Après, comme
JML, on se sent plus ou moins de proximité avec les personnages et ce qu'ils vivent, à ne pas confondre avec le processus d'identification, quasi impossible ici.


Les soirées privées et les diverses perversions (sans jugement moral) décrites ici sont en partie des fantasmagories, comme l'étaient certaines pages de Anaesthésia ou Versus, et écrites comme
telles (versions hard de Eyes Wide Shut ou backrooms invisibles de Mulholland Drive); à moins que je ne les "esthétise" pour me les rendre lisibles.


Le plus gênant pour moi, mais je n'ai lu que 200 pages, est que Jack ne "réfléchit" que très peu à ses actes : et cela entre en contradiction avec la narration à la première personne...ou alors
est-ce encore plus dérangeant.


En tout cas, je ne vois pas tellement de rapport avec le Patrick Bateman de Brett Easton Ellis (sur le plan du personnage de fiction)


 


A suivre

Jean-Marc Laherrère 23/02/2012 22:21



C'est bien cela qui est très génant, ou très choquant. Jack ne réfléchis pas, il n'est qu'un paquet de désirs créés par un monde de pub complètement artificiel qu'il voit lui comme le vrai monde.


Pas de réflexion, pas de réactions morale, aucune empathie, il est complètement vide.



Nicolas 17/02/2012 17:58


Des analyses et des ajouts intéressants.


Malgré tout, je crois que je vais arrêter ou alterner ma lecture avec quelquechose de plus "léger", comme le Deon Meyer par exemple.


J'ai lu pas mal de textes extrêmes, radicaux mais celui-ci me dérange comme rarement auparavant; je ne sais si cela est dû au texte lui-même (et à la traduction d'Antoine, qui nous a déjà bien
secoué avec Anaesthésia ou Versus), au contexte et aux circonstances de lecture, mais la scène de la chignole vers la page 180, suivi de l'enchaînement pipi/vomi (ou inversement), ça m'a un peu
arrêté, du moins ralenti...


Et pour le moment, je ne vois pas trop le "propos" (hormis le nihilisme) - non que je sois spécialement choqué - et il me semble que cette absence de sens pourrait tourner à la gratuité.


Je vais évidemment continuer et j'espère que le récit va évoluer, pas forcément dans une direction plus traditionnelle ou morale, et ne pas sombrer dans une surenchère ridicule.


 


A suivre...


 

Jean-Marc Laherrère 23/02/2012 20:55



Pas de surenchère, on est arrivé là à une des scènes les plus trash ...



Guillome 17/02/2012 13:57


Merci beaucoup à Mr Masson et Mr Chainas d'avoir apporter leurs points de vue qui donnent un angle nouveau à la lecture de l'avis de JM que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt hier. Bonne journée !

Jean-Marc Laherrère 23/02/2012 20:54



Je fais passer les remerciements.



jacques olivier Bosco 17/02/2012 10:47


La claque et la classe, jamais je n'ai lu de "critique" (avec échange de vues) aussi aboutie sur une oeuvre, car à priori c'est à cela que l'on touche avec Stokoe, bien sûr qu'on va le lire, en
l'appréhendant, en le craignant et en cherchant à y pénetrer et en sachant trés bien que l'on risque de se salir. En tous cas chapeau Aurélien, et la SN, d'aller par là (et fais gaffes aux nuits
agitées, les capitales se vivent en Capitales), c'est marrant y'a un article dans Temps Noir ou Manchette parle du Néo Polar; " ... Ca englobe l'éspèce de déviance du polar. dans certains cas il
s'agit de déviance littéraire par rapport au genre polar..." Et Plus loin, à propos d'un livre de Siniac où l'on parle de Déviance sociale qui est en fait, dans l'histoire, et dans le livre, donc
l'ensemble, l'oeuvre, une déviance littéraire. Merci JM et AM, par votre travail, et passion, de nous aider à mourir moins con. Ce livre sent bon la cruauté saine ; " Back to cruelty" à propos de
citation (Marquis de Sade, le groupe pas "Le")


JOB

Jean-Marc Laherrère 17/02/2012 11:49



Merci et merci de la part d'Aurélien Masson et Antoine Chainas.



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