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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 22:04

Voilà donc le roman choc annoncé depuis quelques temps à la série noire, le monstre de Matthew Stokoe, La belle vie, traduit par Antoine Chainas. Un bouquin défendu par Aurélien Masson et Antoine Chainas, on l’attend, et on s’attend au pire. Et on a le pire. Mais pas forcément où on l’attendait …

 

Jack vit à Los Angeles, la ville du mirage, la ville des rêves sur papier glacé. Jack ne vit que pour une chose, passer de l’autre côté. Son idéal le voilà :

Stockoe« J’allumai le magnétoscope et chargeai une de mes cassettes de pubs pour parfum. Les réclames pour cosmétiques de luxe sont le meilleur instrument de mesure d’une vie saine. Les individus y sont parfaits : vous vous en rendez compte rien qu’en les voyant. Leurs corps sont désirables, ils portent les fringues les plus chères, et ne regardent pas à la dépense. Ils vivent dans un monde où les problèmes sont résolus par d’autres, où il est impossible de douter de soi et où nul ne peut vous voir sans s’empêcher de vous aimer, de désirer vous ressembler. »


Jack est persuadé que la vraie vie, celle qui compte, est celle qui est de l’autre côté du miroir. Et pour le franchir il est prêt à tout. Quand sa femme Karen est retrouvée morte dans un parc, pour s’occuper, il commence à chercher son assassin, en plongeant dans le monde de la prostitution et de la came qui était celui de Karen. C’est comme ça qu’il rencontre Bella, belle, riche, richissime même. Bella qui va lui ouvrir les portes de La belle vie… et celles de l’enfer.


Pourquoi donc le pire n’est-il pas là où on l’attend ? Parce que malgré les multiples scènes de baise les plus sordides (nécrophilie, viol, merde et pisse à tous les étages, catalogue de toutes les perversions possibles et imaginables …) ce n’est pas cela qui glace le plus. Du moins ce n’est pas ce qui m’a glacé le plus. Tant c’est fait sans émotion, sans passion, sans … sans rien. Juste parce que c’est possible. Comme dit Jack : « Il n’existe sans doute, à l’heure actuelle, que peu d’individus qui peuvent se vanter d’avoir baisé un cadavre, mais je suis sûr que beaucoup y pensent. »


Et finalement, à la lecture, ce que j’ai ressenti, plus que du dégoût, de l’écœurement ou de l’effroi c’est de l’effarement et de l’incompréhension. Cet effarement vient du rien, du vide de cette vie. La déshumanisation totale de personnages qui n’existent que par ce qu’ils achètent. Pas par le plaisir que procure l’appartement, la bagnole, les fringues, non, seulement par l’acte de l’acheter, et même plus précisément de faire partie de ceux qui peuvent l’acheter. Ce qui glace c’est le renversement des valeurs qui fait que la réalité n’est plus le monde dans lequel on vit mais celui qui nous est vendu par la pub. Et le vide qui en résulte.


Avec cette contradiction flagrante, énoncée dès les premières pages à propos des personnes sensées vivre dans ce vrai monde, le seul qui compte : « Ils vivent dans un monde où les problèmes sont résolus par d’autres, où il est impossible de douter de soi et où nul ne peut vous voir sans s’empêcher de vous aimer, de désirer vous ressembler. » Confusion de « aimer » et « désirer ressembler ». Confusion d’autant plus forte que dans le roman personne n’aime, et même personne ne ressent le moindre plaisir. Jamais le plaisir ou le bonheur ne sont évoqués, même au moment d’un supposé accomplissement.


Est-ce qu’on peut conseiller ce roman ? Je n’en sais rien. Difficilement c’est certain. Trop trash pour certains, trop vide pour d’autres, trop dérangeant bien entendu. Car il pose cette question : Existe-t-il vraiment, autour de moi, des gens à ce point différents, à ce point hors de toute discussion possible, à ce point hors d’atteinte ? Je peux comprendre la haine, la vengeance, la méchanceté, l’envie, la jalousie … Je n’arrive pas à comprendre ce vide.


D’ailleurs après avoir tourné autour du pot c’est là que je comprends mon ahurissement. Ces personnages, pour moi, sont des aliens complets. J’ai l’impression de pouvoir comprendre, un peu, un indien d’Amazonie, un japonais traditionaliste, un inuit, pour peu qu’on m’explique. Je n’ai aucune prise pour comprendre ce monde là.


Et s’il existe vraiment, merci à l’auteur de nous le rendre perceptible. Si c’est vers ça que notre société marchande veut nous faire aller, si ce sont des individus comme ça qu’elle fabrique, il faut le savoir. Pour la combattre. Et comme le clame Paco Ignacio Taibo II, dans ce combat, « No me rindo ».


Heureusement, il existe tant de garde-fous ! Des plaisirs à partager gratuitement. Le bonheur de voir un chat s’étirer voluptueusement, le couteau qui tranche un gigot d’agneau cuit à point, peau craquante, chair rosée et tendre, Sarah Vaughan qui chante My funny Valentine, le rire d’un môme quand Ventura colle un bourre-pif à Blier, une colère de Montalbano, la limpidité de l’air, un matin, au démarrage d’une rando dans les Pyrénées, un verre partagé avec les amis, l’intro de Jumpin Jack Flash … et tant d’autres. Plaisir. Un mot qui n’est jamais employé dans le roman …


Bref, vous le constaterez, un roman qui interroge. Ce qui est un gage de qualité. Et un roman très désagréable à lire, très déstabilisant. La discussion est ouverte, j’attends vos réactions. Et éventuellement, s’ils passent par ici celles d’Aurélien Masson et Antoine Chainas que je me ferai un plaisir, et un honneur, de publier (si ça s’appelle pas un appel du pied …).


A vous tous.


Matthew Stokoe / La belle vie (High life, 2008), Série Noire (2012), traduit de l’américain par Antoine Chainas.

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars grands bretons
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commentaires

pauv'mec 01/06/2012 23:01


La vraie vie de merde c'est la notre, nous on l'a pas voulue


http://viedepauvre.canalblog.com/

Jean-Marc Laherrère 02/06/2012 00:03



1. Il n'y a pas d'AOC vie de merde.


2. Il y a très certainement différents types de vies de merde.


3. Si vous venez ici juste pour faire un lien avec votre blog, c'est la dernière fois, après, comme pour les différentes pubs dont je suis gavé, je jette.



Nicolas 25/02/2012 11:16


+1 sur les Stahl, Perv ou Mémoires, d'une tenue littéraire largement supérieure

Jean-Marc Laherrère 25/02/2012 17:18



Je note Stahl dont je n'ai lu jusqu'à présent que A poil en civil et Moi, Fatty.



Nicolas 25/02/2012 11:14


de retour, après l'avoir fini : j'avais émis des réserves après 180 pages...


rien de bien neuf ensuite, une succession hyper répétitive de scènes plus ou moins choquantes, et un sommet de ridicule et de grand-guignol avec la masturbation avec le rein frais !


et la fin nécrophile, aussi, du grand n'importe quoi (je ne parle pas de l'épilogue qui est évident)


lecture terminée d'un oeil distrait : ce roman est trop long, très gratuit, sans trouvaille stylistique ou narrative originale : grosse déception, j'en attendais beaucoup


 


allez, je passe au Meyer !

Jean-Marc Laherrère 25/02/2012 17:17



Bon voici donc un autre avis. Que les lecteurs se fassent leur opinions ...


Et bonne lecture du Meyer, dans un tout autre style !



heptanes fraxion 20/02/2012 07:59


roman bidon ou synopsis bouillant,mon coeur s'en balek !


quitte à plonger dans l'envers du décor:"mémoires des ténèbres" de Jerry Stahl ou bien "LA Story" de James Frey ...

Jean-Marc Laherrère 23/02/2012 22:22



Commentaire un poil court si je puis me permettre. Mais je note les références.



gridou 17/02/2012 10:09


Discussion animée en tout cas...et ça c'est un truc plutot interessant qui ressort de cette lecture.


Je vois très bien de quoi tu parles à propos de trash et de vide. Ces derniers temps, j'ai lu pas mal de bouquins violents et dérangeants. Même si c'est bien écrit, je ressent toujours un malaise
à la lecture, aucun plaisir et je m'interroge sur l'intéret de tels bouquins. Juste choquer? Faire du bruit pour qu'on en parle? Peut-on prendre du plaisir à lire des horreurs (nécrophilie, viol,
sexe scato etc...)?


J'aime bien ce logo "âme sensible s'abstenir", il est devenu fort utile avec les lectures qui circulent en ce moment...

Jean-Marc Laherrère 17/02/2012 11:49



Choquer non. Faire réfléchir ? Faire prendre conscience ? Et puis un roman qui déclenche autant d'échanges ne peut pas être complètement mauvais ...



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