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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 00:15

William McIlvanney est un fils de mineur (cette information, nous le verrons a son importance), né en 1936 dans une petite ville ouvrière proche de Glasgow. C’est à peu près tout ce qu’il est utile de savoir sur lui, avant d’attaquer ses bouquins.

Les romans de William McIlvanney sont noirs comme la houille, durs et calleux comme les mains des mineurs. A commencer par le magnifique Big Man :

Thornbank, petite ville sinistrée d'Ecosse. La crise de l'industrie lourde en Europe a transformé une ville ouvrière, avec tout ce que cela sous entend de culture, de luttes, et de solidarités, en une ville perdue, où la notion de classe a disparu avec les plus anciens. Dans ce marasme, quelques légendes locales survivent, et parmi elles, Dan Scoular, Big Man pour tous les habitués du pub, homme entier, chaleureux, capable d'étendre n'importe qui du premier coup de poing.

C'est cette dernière caractéristique qui intéresse Matt Mason, un des chefs de la pègre de Glasgow, qui veut organiser un combat poings nus pour régler un différent avec un de ses concurrents. Dan Scoular, accepte un peu rapidement, pour l'argent, pour ce qu'il représente dans la mythologie virile de ces ex ouvriers rudes et durs au mal, peut-être aussi pour essayer de reconquérir sa femme ... Suivront trois semaines qui l'amèneront à aller au bout de lui-même, physiquement et mentalement. Trois semaines pour s'interroger sur sa vraie nature, sur son image et sur les valeurs auxquelles il a toujours cru.

Le mariage réussi de la boxe et du roman (ou film) noir remonte à la plus haute antiquité (ou presque), déjà les grecs … Mais je m’égare. Rarement le mélange avait atteint une telle densité, une telle richesse et une telle profondeur dans l'analyse et la réflexion. Au premier degré, l'histoire est superbement contée. La tension monte jusqu'à la scène de bravoure que représente le combat, une scène très attendue, qui ne déçoit pas. Et on n’est pas encore au bout de ses surprises.

Mais surtout, tout le roman est une superbe réflexion sur le chemin personnel d'un homme, image de toute une classe qui disparaît. Dan Scoudar, à l’image de toute la classe ouvrière européenne, doit tout reconstruire. Les valeurs qui ont soutenu ses parents, leur attachement à une lutte de classe qui devait amener à des lendemains socialistes qui chantent, se sont effondrés avec le passage des travaillistes (ailleurs socialistes) au pouvoir, et avec la mort de la classe ouvrière organisée. Une classe ouvrière que l’on a fait exploser en opposant ceux qui ont accédé à la classe moyenne (basse), et ceux qui ont raté la marche et sont devenus chômeurs.

Dan ne peut plus calquer son attitude, ses réactions, sur celles de tous ceux qu'il avait respecté jusque là. Il doit réinventer ce qui est juste, redéfinir son camp, ce pour quoi, mais aussi ce contre quoi il doit lutter, pour regagner la liberté et le respect de soi. Tout cela sans décevoir tous ceux qui voient en lui une légende qui les aide à supporter leur propre déchéance. Pour finir, au-delà de ce personnage hors norme, ce qui frappe c'est également la tendresse et l'humanité avec lesquelles McIlvanney décrit tous les supporters de Dan, tous ces perdants pathétiques, pitoyables, mais tellement humains. Un roman  bouleversant et plus que jamais indispensable.

A côté de ce roman noir, McIlvanney a écrit trois romans policiers, centrés autour du personnage de Laidlaw, flic doué et grande gueule de Glasgow. Le premier, Laidlaw, le voit enquêter sur le viol et le meurtre de Jennifer Lawson, 18 ans. Il doit faire vite parce que la pègre de la ville a décidé d'aider le père, colosse rude et violent, à faire justice lui-même. De son côté, un ami du meurtrier cherche à l'aider à quitter la ville sans encombres. Entre ces trois intérêts incompatibles la course est lancée.

Outre le suspense créé par une narration adoptant les points de vue des différents groupes lancés à la recherche du meurtrier, ce roman frappe par sa capacité à rendre parfaitement les atmosphères et les émotions. Silence brutal du père, sorte de roc, obtus, aveugle à tout et à tous, plus en colère parce qu'on a osé toucher à sa fille que véritablement peiné ; détresse sans fond de la mère, anéantie par le chagrin, et totalement inexistante, soumise à la violence psychologique du père ; atmosphère d'un Glasgow populaire, délabré mais humain ... Les scènes relatant des situations de tension, d'affrontement psychologique ou physique sont particulièrement impressionnantes. Et puis, ce Laidlaw, cousin écossais du sergent de l'A14 de Robin Cook, pareillement en proie au doute, pareillement torturé, mais également rebelle, indiscipliné, honnête et profondément humain, est un personnage qu'on ne peut qu'aimer, et souhaiter retrouver.

Dans Etranges Loyautés, Laidlaw en pleine déprime va croiser la silhouette de Big Man. Il a divorcé, sa nouvelle relation bat de l'aile, et son frère Scott de 38 ans vient de mourir, complètement saoul, écrasé à la sortie d'un pub. Jack ne comprend pas pourquoi son frère avait autant changé ces derniers temps, devenant amer, déprimé, et se perdant dans l'alcool. Pour faire le deuil de cette mort, il va mener son enquête, et essayer de comprendre ce qui a bouleversé Scott. Cela l'amènera à remuer un passé qu'il aurait préféré ignorer, mais également à élucider une autre mort, celle de Dan Scoudar, un homme brave, dur au mal et honnête, qui avait défié la pègre de Glasgow, et a fini écrasé par un chauffard que l'on n'a jamais retrouvé.

Ici Laidlaw, ses coups de gueule, et sa recherche sans concession de la vérité croise le fantôme du superbe personnage de Big Man, dernier héros de ce qu'il reste de la classe ouvrière écossaise. McIlvanney complète le portrait d'une société écossaise déboussolée, où ceux qui ont gardé un idéal sombrent dans la déprime face à la puissance et l'arrogance croissantes des parvenus cyniques. Une société où les enfants des ouvriers, dépossédés de tout, même de la solidarité et des valeurs d'une classe sociale qui a disparue en tant qu'entité soudée, se retrouvent finalement dans une situation beaucoup plus désespérée que celle de leurs parents. Laidlaw, sorte de médecin légiste de cette société, incapable de faire abstraction de toutes les ténèbres qui l'attendent au dehors, ne supporte plus l'hypocrisie et l'indifférence de ceux qui ont réussi, et a de plus en plus de mal à maîtriser sa propre violence. Cette vision très sombre de notre monde, est parfois éclairée par de superbes portraits de personnages forts et dignes, souvent des femmes, que McIlvanney peint avec une grande tendresse.

En conclusion, lisez William McIlvanney.

Lailaw (Laidlaw, 1977) Rivages/noir (1987). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski ; Big Man (Big Man, 1985) Rivages/noir (1990). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski ; Etranges Loyautés (Strange Loyalties, 1991) Rivages/noir (1992). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski

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Published by Jean-Marc Laherrère - dans Polars grands bretons
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commentaires

Marielle 26/07/2012 20:29


Un hommage à Laidlaw dans le polar de Pierre Lemaître, Travail soigné, puisque le meurtre perpétré sert de modèle à un serial killer français...

Jean-Marc Laherrère 30/07/2012 01:08



tient, je ne savais pas, il faudrait que j'aille voir.



lucchini jean baptiste 14/05/2012 22:46


Il est au plus près de l'humain, un peu comme Simenon... je le lis sur des livres de la médiathèque edmond rostand de paris... je vais les acheter...

lucchini jean baptiste 14/05/2012 10:29


Je viens à peine de découvrir... géant.


 

Jean-Marc Laherrère 14/05/2012 15:52



N'est-il pas ? Un auteur qui mérite vraiment d'être découvert.



Eric Forbes 14/12/2008 16:55

Pour qui n'est pas français, la traduction de Doherty est pénible.

Vincent 14/12/2008 12:09

Il y a aussi "Doherty".

Jean-Marc Laherrère 14/12/2008 16:03


Je sais bien, j'en ai beaucoup entendu parler, ainsi que de la très bonne traduction de Freddy Michalski qui a traduit le parler écossais des personnages origianux en utilisant le Chti qu'il
connait bien.
Mais malheureusement, je n'ai jamais pris le temps de la lire (honte sur moi), et j'évite donc d'en parler.


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