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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 00:49

Quand on parle de la révolution cubaine, on pense à Fidel Castro et au Che. Mais il y en a une autre, antérieure, celle de José Marti, qui a vu Cuba se défaire de la colonisation espagnole. C’est aux prémices de cette révolution là que Angel Tomás Gónzalez Ramos nous convie avec Les anges jouent des maracas.

 

La Havane en ce mois de janvier 1887 est en pleine ébullition. Politique, en ces temps où le sort de l’île se joue entre les espagnols qui ne veulent pas perdre leur dernière colonie, les indépendantistes créoles, qui voudraient être maîtres de leur futur, et le grand voisin américain, puissance industrielle en plein essor, qui voudrait mettre la main sur la production de sucre cubaine. Culturelle, avec la venue de Sarah Bernhardt, et celle du grand matador espagnol Luis Mazzantini. Et policière avec la découverte du corps sans vie d’un mulâtre vêtu d’habits de femme. Qui du gouverneur Sabas Marin, du chef de la police Regino Trujillo, de l’inspecteur Juan Bautista Valiente en charge de l’enquête, ou de l’aventurière gringa Elisabeth Garden saura, ou pourra, tirer son épingle d’un jeu faussé dès le départ ?

 

Dommage. Dommage que ce roman historique plutôt réussi soit en même temps un polar … plutôt raté. J’explique.

 

Le contexte historique, dans toute sa complexité est bien rendu. Les vrais enjeux économiques, cachés sous les discours idéologiques (et parfois sincères) sont parfaitement mis en lumière. La ville surtout, lieu d’affrontement de tous les intérêts qui tournent autour de l’île est le vrai personnage du roman, tout tourne autour d’elle, et elle est fort bien décrite. Les personnages historiques, comme la diva Sarah Bernhardt sont très bien intégrés au récit …

 

Au détriment, justement des autres personnages, et c’est là que le bât blesse. Ils sont esquissés, mais à part peut-être Elisabeth, la belle aventurière, il ne sont qu’esquissés. On ne s’y attache pas, on ne comprend pas toujours ce qui les fait agir, et en fait, on s’en moque un peu. On découvre par exemple un lourd secret dans le passé de l’enquêteur, mais à aucun moment dans le cours du récit rien n’a laissé supposer qu’il souffrait de ce passé pourtant traumatisant. Du coup, on ne le comprend plus, et son sort nous indiffère. Même l’enquête est à peine effleurée.

 

Cela donne l’impression que l’auteur s’est dit qu’il lui fallait un prétexte policier pour raconter l’histoire qui lui tenait à cœur, mais sans aller au bout de sa démarche. Dommage. Il lui aurait fallu creuser le caractère policier, ou opter plus franchement pour un roman historique.

 

Mais peut-être suis-je passé à côté de ce roman.

 

Angel Tomás Gónzalez Ramos / Les anges jouent des maracas, (Los ángeles tocan maracas, 2008) L’atinoir (2009), traduit de l’espagnol (Cuba) par Jacques Aubergy.

 

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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 22:02

« Je viens de tuer ma mère ». Ainsi commence Saint Remède de l’uruguayen Rafael Courtoisie.

 

Pablo Green, le narrateur, est un jeune homme sans boulot qui vit chez sa mère. Qu’il vient de tuer donc. Pour abréger ses souffrances, car elle était atteinte d’un cancer. Le problème, c’est que ce meurtre va en entraîner bien d’autres … Le voisin du dessus qui joue de la trompette la nuit, la voyante qui insiste pour voir sa mère, le concierge qui crie tout le temps et bat sa femme … Tout cela dans un pays qui sombre peu à peu dans le chaos ; un chaos que les militaires mettent à profit pour reprendre le pouvoir.

 

Voilà un roman qui me laisse perplexe. Le début est brillant. Dans sa forme, dans ses dialogues souvent très drôles, dans l’absurdité des situations. On rit souvent. De la cupidité des arnaqueurs qui profitaient de la maladie de Mme Green ; des réflexions de Pablo, tellement au premier degré qu’elles en deviennent décalées, au point qu’on ne sait plus s’il est un peu niais ou s’il se fout du monde ; de la mise en place de la dictature militaire, décrite sous le mode du grotesque …

 

Puis, on commence à se demander comment l’auteur va conclure, vers où il va. Et là on passe à autre chose.

Je suis prêt à accepter tout postulat, tout développement, tant que je sens la cohérence de l’auteur et de son univers. Là il doit bien y en avoir une, mais je ne l’ai pas vue.

 

L’impression que donne la fin est que l’auteur, ne sachant plus comment s’en sortir, a pris le parti d’écrire tout ce qui lui passait par la tête, tout ce qui lui faisait plaisir, sans plus se soucier, justement, de cohérence. Il multiplie les tours de passe-passe, en appelle aux grands anciens (pourquoi pas), intervient directement dans le roman (ce qu’il ne faisait pas du tout au début), et termine en queue de poisson.

 

Du coup, je suis perplexe, et j’aimerais bien savoir ce qu’en pensent d’autres lecteurs.

 

Rafael Courtoisie / Saint Remède, (Santo Remedio, 2006) L’atinoir (2009), traduit de l’espagnol (Uruguay) par Jacques Aubergy.

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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 22:43

Attention, le billet qui suit est fortement déconseillé aux cartésiens, amateurs de machineries huilées, d’intrigues au cordeau, de logique implacable. Aller simple de Carlos Salem (j’ai failli écrire Carlos Gardel !) est complètement foutraque, loufoque, cinglé … et cohérent.

 

Octavio, terne fonctionnaire d’une terne mairie de province catalane, renaît le jour où son dragon de femme meurt lors de sa sieste dans un hôtel de Marrakech. Juste au moment où, indécis, il se demande quoi faire du corps et de sa vie, un escroc baratineur et argentin débarque dans sa vie et balaie toutes ses certitudes.

Octavio se retrouve alors embarqué dans une errance automobile qui va le mener au fin fond du désert, puis de retour en Espagne, et lui faire rencontrer un chat nommé Jorge Luis, un prix Nobel de littérature qui n'a jamais écrit une ligne, des espions boliviens teigneux, l'amour de sa vie … et Carlos Gardel. Un Gardel qui, contrairement à ce que croit tout le monde, n’est pas mort à Medellin mais a vécu dans le plus grand secret, et qui est bien décidé à retrouver et abattre Julio Iglesias pour crime contre la culture, le bon goût et le tango.

 

Putain quel roman gonflé et casse-gueule ! Il avait tout pour partir en vrille et finir dans le fossé. L’auteur enfile les rebondissements, plus invraisemblables les uns que les autres, ne sort ses personnages d’une situation sans issue pour les plonger dans un merdier encore plus grand, multiplie les coups de force, en bref devrait se planter cent fois.

 

Et il n'en est rien. Un vrai miracle, à chaque péripétie, il prend un peu plus de vitesse, et continue, en déséquilibre permanent, sans jamais tomber. Un exercice de haute voltige qui permet de tout faire passer, de donner de la cohérence à sa succession d'invraisemblances !

 

Et tout cela passe parce qu’il joue magnifiquement sur l'émotion et l’humour. Il enchaîne les scènes d'anthologie, comme ce film tourné la nuit en plein désert, par un réalisateur fou mais génial et … sans pellicule ; comme un soir de match de foot de la coupe du monde, comme la rencontre entre l'escroc argentin et Gardel, comme …

 

Les personnages sont extraordinaires, d'une humanité profonde, on les aime à la première ligne. L'humour, bien entendu, est toujours présent, mais c'est l'amour de l'auteur pour ses personnages, sa tendresse pour ces ratés magnifiques qui fait tout passer. Et le lecteur passe sans cesse de la tristesse au sourire, des larmes au rire, sans transition, souvent dans la même scène.

 

Si l’auteur était brésilien on parlerait de saudade, comme il est argentin, les références évidentes sont bien entendu le tango, Borges et Osvaldo Soriano (remercié au début du roman). Et le plus beau est que ce superbe premier roman est digne de tous ces parrainages écrasants.

 

Carlos Salem / Aller simple, (Camino de ida, 2007) Moisson rouge (2009), traduit de l’espagnol (Argentine) par Danielle Schramm.

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 19:52

Un quartier en périphérie quelque part au Mexique. Une voyante un peu sorcière, que certains traitent de putain (quand elle n’entend pas, elle est quand même sorcière). Son fils albinos, bizarre, qui ne sort que la nuit (le soleil l’agresse) et à qui les gens jettent des pierres. C’est lui qui raconte. Il aime manger ce qu’il trouve dans les poubelles, regarder les dessins animés de la panthère rose (qui ne le font pourtant jamais rire) et tuer, de temps en temps, chose qu’il fait avec une facilité qui le déconcerte. Il sait beaucoup de choses, est capable d’un grand discernement comme de délires sans fin. Même sa mère a peur de lui …


« Thomas Harris a exploré dans Dragon rouge et Le silence des agneaux la fascination que provoque chez nous le mal absolu. Juan Hernandez Luna a fait quelque chose de plus terrible encore, il a exploré l’innocence du mal chez un psychopathe placé en face du mal programmé de la société. 

Il n’y a pas de lecture morale d’un roman comme Iode. Et ceci m’inquiète. Moi qui voudrais lire de la morale même en consultant les Petites Annonces, je me retrouve déboussolé face à ce roman fascinant et terrible, inquiétant et captivant. » Paco Ignacio Taibo II dans sa préface au roman.


Tout est dit, et beaucoup mieux que je ne saurais le faire (sans blague, Taibo écrit mieux que moi !!).


Le narrateur n’a pas les mêmes repères moraux que nous. Il sait qu’il doit cacher ses meurtres, il sait qu’ils sont considérés comme des fautes par la société, mais il ne le ressent pas. Il faut dire que rien autour de lui ne peut lui donner de repères : Un quartier en permanente démolition, des habitants qui préfèrent consulter sa sorcière de mère que le médecin, des gens en apparence « respectables » qui violent la loi en permanence…


Taibo II parle de l’impossibilité de faire une lecture morale de ce roman. C’est exactement ça. Le narrateur est amoral, il n’a aucun critère moral, et est d’une certaine façon, totalement innocent, conséquence d’une société qui, pour sa part, est en toute connaissance de cause immorale (à commencer par sa mère) …


« l’innocence du mal chez un psychopathe placé en face du mal programmé de la société. » C’est exactement ça. « je me retrouve déboussolé face à ce roman fascinant et terrible, inquiétant et captivant. » … Je ne saurais mieux dire.


Formellement déconseillé à ceux qui recherchent un bon petit polar pour les vacances, un roman agréable, un aimable divertissement, ou une lecture rassurante. Les autres peuvent tenter l’aventure.

Juan Hernandez Luna / Iode, (Iodo, 1999) L’atinoir (2009), traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy.
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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 18:19

Je n’avais pas été convaincu par le premier roman d’Enrique Serna traduit en France, Peur des bêtes. Malgré un style indéniable, il y réglait, à mon goût, trop de comptes avec le milieu littéraire mexicain. J’avais trouvé le procédé un peu limite, et comme de plus, il parlait de gens dont j’ignorais tout, j’étais resté dubitatif.


Quand je serai roi est, de mon point de vue, infiniment meilleur.


Mexico, années 80. Nopal, douze ans, fuit un foyer triste pour se retrouver avec ses amis et s'oublier en sniffant de la colle. Marcos, riche propriétaire d'une radio putassière, invente un concours imbécile pour récompenser un enfant ayant fait preuve d'héroïsme. Son fils Marquitos, adolescent fêlé, s'amuse à tirer sur les pauvres depuis le toit de sa maison. Damian, pauvre type minable, s'accroche à une dignité factice, pour supporter une vie terne au côté de sa mère … Quelques gamins de rues, de riches parvenus, de soi-disant intellectuels pontifiants, un journaliste tiraillé entre ses convictions et la nécessité de gagner sa vie … Autant de personnages qui vont se croiser, pour le meilleur, et surtout pour le pire.


On retrouve la verve et le style du premier roman, mis cette fois au service d’une œuvre beaucoup plus ambitieuse. Adoptant à chaque chapitre un nouveau point de vue, Enrique Serna construit un véritable kaléidoscope, succession de scènes, en apparence sans rapport les unes avec les autres, qui finissent par trouver leur cohérence au fil du récit.


Il dresse le portrait entre drame, farce grinçante et grand guignol d'une ville de Mexico aussi baroque et extrême que celle décrite par Taibo, et d’une société mexicaine éclatée, où la misère culturelle est le seul point commun entre des gamins sans éducation, et une classe de nouveaux riches fascinés par ce que le voisin nord américain propose de plus clinquant et de plus vulgaire.


L'auteur se montre brillant dans tous les registres de son écriture. Il passe de dialogues d'une vacuité effarante lors de réceptions entre parvenus, au pathétique ou au surréaliste quand il donne la parole aux gamins à l’esprit embrumé par les vapeurs de colle, fait entendre la frustration de Damian, ou délires conditionnés par une télévision abrutissante de sa mère ; sans oublier l'hypocrisie sirupeuse des jurés du concours d'héroïsme et des officiels qui se prêtent à cette pantalonnade.


C'est méchant, grinçant, parfois drôle, parfois émouvant, souvent absurde, toujours juste. Une façon originale et puissante, à défaut d’être aimable, d'évoquer la société mexicaine.


Enrique Serna / Quand je serai roi (Uno que sonaba que era rey, 2000), Métailié (2009), traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 10:13

Un détective privé salvadorien ? Chouette alors, c’est mon premier. Sauf que …


Alberto Aragón est sur la fin. Ce diplomate salvadorien qui, par opportunisme ou sens du devoir avait toujours su naviguer entre la droite et la gauche, les militaires et la guérilla, a finalement été abandonné de tous et est venu s'échouer à Mexico. Là, à bout de force et de ressource, détruit par l'alcool, il va vivre des derniers jours misérables. Quelques jours après sa mort, Pepe Pindonga, privé alcoolique et obsédé dans la mouise, est contacté par un riche salvadorien pour aller enquêter à Mexico sur les derniers jours d'Alberto Aragón …


Le fond est intéressant, bien qu'un peu confus pour quelqu'un qui ne se souvient pas bien des drames de l'Amérique centrale dans les années 80 : sandinistes, guérillas, communistes ou non, dictatures militaires soutenues activement par les US …


Les personnages sont riches et bien campés, que ce soit le vieux beau au bout du rouleau ou le privé à moitié allumé et ses copains journalistes.


Mon problème avec Horacio Castellano Moya c'est son style. Des phrases qui n'en finissent pas, reflets de la confusion des narrateurs, au sein de paragraphes étouffants, sans une respiration, sans une pause. Du coup j'ai quand même eu beaucoup de mal à le terminer et j’ai même, parfois, sauté quelques passages.


Exemple : « Quel dimanche ! s’est-elle écriée tout en m’invitant à m’asseoir dans cette pièce d’où on pouvait distinguer à travers les vitres le gazon  épais et tondu à ras, les rosiers et un avocatier, nous passions une journée splendide avec le Poupon et Regina grâce à la bonne humeur avec laquelle nous célébrions le retour de leurs amours, m’a-t-elle expliqué tout en m’arrachant la photo, au milieu de cette joie, le Poupon a demandé au maître d’hôtel de nous prendre en photo, et nous avons posé en riant aux éclats et en disant que ce serait un document fondamental pour l’histoire des amours au Salvador et nous passions un si bon moment que le Poupon a demandé au maître d’hôtel de prendre trois photos supplémentaires, profitant de son polaroïd, pour que chacun ait sa version en souvenir d’un moment splendide, et ce que nous ne savions pas … »


J’arrête, mais pas la phrase qui continue encore comme ça un bon moment. Pour être complet, il faut dire que tout le monde n’est pas d’accord avec moi, que ce roman a eu d’excellentes critiques, et que Bernard Daguerre, amateur fort éclairé, en est un fan. Il le dit sur bibliosurf.


A vous de vous faire une opinion.


Horacio Castellano Moya / Là où vous ne serez pas (Donde no estén ustedes, 2003), Les allusifs (2008), traduit de l’espagnol (Salvador) par André Ganastou.

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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 17:19

Enrique Medina est né en 1937 à Buenos Aires. Placé dès huit ans dans une maison de correction, il y reste jusqu’à l’âge de 16 ans.

Une expérience que l’on retrouve dans son premier roman, écrit en 1972, Les tombes. Il y  raconte l’enfer vécut par un gamin interné dans une maison de redressement où il est victime, comme bien d’autres, des brutes qui les encadrent. Il va vivre des années de brimades et de tortures mais aussi de résistance avant de pouvoir sortir de ces tombes.

El Duke est mort, carbonisé dans sa triste cahute. Ceux qui l'ont connu se rappellent. Se rappellent le boxeur exceptionnel, l'homme de main de la mafia, qui faisait de sales boulots, puis l'homme des militaires, qui en faisait de bien plus sales encore, sans état d'âme, permettant aussi aux vrais responsables de garder les mains propres, et de s'en sortir sans une  égratignure.

Quand à Mercedes et son frère Mingo, Les chiens de la nuit, ils vivent dans des cahutes aussi misérables que celle du Duke. Mercedes est beaucoup trop gentille, Mingo est un petit salopard paresseux. Le plus facile pour lui, prostituer sa sœur, qui ne saura rien lui refuser.

Comme on peut s’en douter à la lecture de ces résumés, les romans d’Enrique Medina sont tout sauf aimables. Sombres, âpres, dérangeants, sans la moindre concession, ils décrivent l’Argentine des perdants, de ceux qui sont tout au bas de l’échelle sociale. Des gens durs, qui vivent des vies pénibles et ne voient la plupart du temps pas d’autre échappatoire que la débrouille et l’exploitation de ceux qui sont encore plus faibles qu’eux.

Chez Medina, les pauvres sont victimes mais pas aimables. Ils sont exploités mais ne revendiquent rien, ils se contentent de se battre pour s’en sortir. Tous les moyens sont bons, et tant pis pour ceux qui se trouvent sur leur chemin. C’est la misère totale, financière, culturelle et morale, dans toute sa brutalité.

L’écriture d’Enrique Medina est au diapason, aussi rude et dure que ce qu’elle décrit. Ses romans sont autant de gifles.

Un auteur à découvrir, déconseillé quand même aux âmes trop sensibles, et à ceux qui veulent garder quelque illusion sur la nature humaine.

Les tombes (Las tumbas, 1972) L’Atalante (1994). Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claudine Carbon ; El Duke (El Duke, 1976) L’Atalante (1997). Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claudine Carbon ; Les chiens de la nuit (Perros de la noche, 1978) L’Atalante (1996). Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claudine Carbon.

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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 21:17

Si on ne devait reconnaître qu’une qualité aux éditions Moisson Rouge, ce serait sans contexte de ne pas reculer devant la difficulté ! Pas de doute, il sont des guts (pour ne pas dire autre chose) et ne manquent pas de culot. Après le sulfureux Prière pour Dawn de Nathan Singer, auquel on peut trouver des défauts, mais qu’on ne peut certainement pas accuser de caresser le lecteur dans le sens du poil, ils persistent, dans un style totalement différent, avec Suburbio su brésilien Fernando Bonassi. Singer c’est l’éruption volcanique, l’explosion désordonnée, Bonassi c’est la litanie, la mélopée, l’engourdissement avant le coup de trique qui vous met KO debout, au moment où vous ne vous y attendez plus.

Visite guidée : Une banlieue grise de Sao Paolo. Un couple. Le Vieux, la Vieille. Ils ne se parlent plus, ne se touchent plus, se haïssent sans passion. Le Vieux picole au bar du coin, sans parler à personne. La Vieille s’occupe de leur petite maison, regarde la télé, sans parler à personne. Jusqu’au jour où surgit la Petite. Avec elle, le Vieux revit, arrête de boire, raconte des histoires, réapprend à sourire. Mais le bonheur, même une tout petit bonheur, est-il possible pour le Vieux ?

Il est très difficile de parler de ce bouquin sans en révéler la trame. Dans toute la première partie Fernando Bonassi réussit l’exploit d’écrire l’ennui, le vide total, le gris sans le moindre relief. Il l’écrit, l’installe, page après page … Alors forcément, par moment, on s’emmerde un peu, on admire, mais on se demande où ça va. Mais aussi, comment raconter une vie aussi vide de sens ? Une vie qui avait pour seul squelette un boulot usant et répétitif ? Qui n’a plus rien quand le boulot s’arrête ? Comment raconter des vies à ce point déshumanisées que les personnages en perdent même l’usage de la parole ? Il l’écrit très bien, mais il n’est pas étonnant que ce soit lancinant, hypnotique, gris sale …

Puis il y a l’arrivée de la Petite, l’éveil du Vieux, et cette fin, dont je ne dirai bien entendu rien, mais qui change tout. Pour ceux qui veulent lire ce bouquin sans aucune idée préconçue, je vous conseille d’arrêter là la lecture de ce billet. Et de me faire une confiance aveugle, cela ne s’arrête pas là. Sachez seulement que pendant que je lisais le roman, je pensais au billet que j’allais écrire, je pesais les bons côtés du bouquin, je les mettais en balance avec son côté monotone … A la dernière ligne, tout avait changé.

 

……………………

 

Ca y est, ne restent ici que ceux qui acceptent d’en savoir un peu plus ?

 

…………………………………..

 

Alors je continue. Un seul conseil donc, si vous le commencez et que vous hésitez, accrochez-vous, allez au bout, vous ne le regretterez pas. Quoique ... Les dernières pages vous retourneront comme une crêpe, pour vous laisser complètement sonnés. Parce que sans changer de ton, ni de rythme, en traître, Bonassi bascule du gris dans le noir le plus sombre, le plus choquant. Choquant, terrible, mais également logique, et c’est là toute la force du roman. Sans aucune explication psychologique, philosophique ou sociologique, il montre comment si l’on retire à un homme tout ce qui fait notre humanité (l’intérêt pour autre chose que la survie, la communication avec les autres, le partage d’un ensemble de valeurs et d’une forme de culture), on le pousse vers la folie, on en fait un animal, sans conscience et sans morale, uniquement préoccupé par ses besoins instinctifs.

Alors certes, ce n’est ni agréable, ni aimable, c’est même très dérangeant. Pour ma part, c’est même beaucoup plus dérangeant que le Nathan Singer qui n’échappe pas à une certaine surenchère. Or l’horreur dans l’économie et la retenue, c’est encore pire.

Vous voilà un lecteur (potentiel) averti !

Fernando Bonassi / Suburbio (Suburbio, 2005), moisson rouge (2008), traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm.

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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 21:32

La vie de Daniel Chavarria est un véritable roman noir à la Paco Ignacio Taibo II. Né en 1933 en Uruguay, il voyage en Europe entre 19 et 23 ans ans. De retour en Amérique latine il vit et travaille en Argentine, au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en Colombie. En 1966, ses liens avec la guérilla l’obligent à quitter précipitamment le pays, ce qu’il fait en détournant un avion sur Cuba où il vit toujours.

Daniel Chavarria est une des voix les plus originales du roman noir latino américain, qui en compte pourtant quelques-unes ! Roman social, roman d’espionnage, d’aventure, historique, philosophique …il a touché à tous les genres, les mélangeant souvent avec une verve et une réussite insolentes. Ses pairs et les critiques ne s’y sont pas trompés qui lui ont remis, entre autres, le Prix Edgar Allan Poe en 1994 pour Adios Muchachos, le prix Dashiell Hammett (pour les polars de langue espagnole) pour Un thé en Amazonie, ou le prix Casa de las Americas pour Le rouge dans la plus du perroquet.

Voici un petit tour, non exhaustif dans sa bibliographie.

Commençons par ses deux romans noirs les plus classiques. Boomerang a été écrit à quatre mains avec un autre écrivain cubain Justo Vasco. On y suit Tony Santa Cruz plongeur, et petit trafiquant qui pêche les langoustes interdites, et les vend au noir aux différents petits restaurants de La Havane. Jusqu'au jour où il tombe sur de vieilles pièces en or. Un vrai trésor qui va exciter les convoitises, dont celle de la belle Margaret Gaylord, américaine, aventurière, et prête à tout pour s'emparer du magot. Forcément, ça va saigner, et quand ça saigne, les requins accourent.

Nous avons là un roman noir très sombre, du genre où tous les coups sont permis. Un roman sans morale ni démonstration, sans héros ni gentils, seulement des individus menés par leurs pulsions, leur vice, et leur soif de vengeance Le roman est découpé en trois parties, de plus en plus noires. Chavarria n’épargne personne, encore moins le lecteur, et prouve qu'il maîtrise parfaitement les codes du roman noir, tout en les adaptant à la sauce cubaine.

 

Autant Boomerang est sombre et âpre, autant Adios muchachos est exubérant et sensuel. Alicia est Jinetera (ces prostituées d'un nouveau genre qui fleurissent à Cuba depuis l'ouverture au tourisme). Elle se balade à vélo sur le Malecón, le short au raz des fesses, des fesses très appétissantes. Quand un riche étranger passe à côté d’elle, elle tombe, se fait mal, se fait raccompagner … Et plus si affinité. Et Alicia sait si bien y faire qu'il y a toujours affinités. Jusqu’au jour où elle tombe sur Juanito, sosie de Delon, apparemment très riche. Mais Juanito n'est pas né de la dernière pluie, et le plus escroc des deux n’est pas forcément celui que l’on croit ...

Après la douche froide de Boomerang, voilà un roman sensuel, propre à échauffer sérieusement les sens du lecteur. En même temps vif, sec, enlevé, superbe peinture de la situation actuelle de La Havane. Pas un mot de trop, pas une explication inutile, que du bon. C'est parfois érotique, souvent drôle, impeccablement construit. Un vrai régal, aussi tordu que Juanito et ses plans, aussi troublant qu'Alicia et ses magnifiques fesses.

Dans Le rouge sur la plume du perroquet, Daniel Chavarria élargit la perspective, géographique et historique. Aldo Bianchi, un riche et séduisant homme d'affaire italien, la cinquantaine, vient pour la première fois à Cuba pour profiter du boum du tourisme et investir dans la construction d'hôtels de luxe. La rencontre avec Bini, jinetera, va lui donner un motif supplémentaire de venir souvent dans l'île. Mais derrière cette situation "classique" de vieux beau saisi par le retour d'âge se cache une réalité bien plus sinistre : Aldo est argentin d'origine, il a quitté son pays contraint et forcé, et il lui a semblé voir, à La Havane, un fantôme de ce passé, qu'il pensait bien ne jamais revoir, en la personne d'Alberto Rios. Dès lors il ne pense plus qu'à se venger. Mais de quoi ? Et qui est réellement Alberto Rios ?

Voilà un roman riche et exubérant : Cuba aujourd'hui, les restrictions, la prostitution, le rhum, la religion qui revient en force, la santeria, le tourisme, la mer ... Mais aussi l'Amérique latine des années 60/70, ses mouvements révolutionnaires, les répressions terribles en Argentine, au Chili et en Uruguay, histoires de tortionnaires et de victimes, histoire de l'implication des USA, histoire des frustrations et des haines qu'ont engendrées les libérations des bourreaux un peu partout, jusqu'au rebondissement de l'affaire Garzon / Pinochet. Tout cela se mêle, on passe du passé au présent, d'un personnage à un autre, du récit d'une machination, à une description de procès, comme dans les romans US, mais à la sauce cubaine (lisez, vous verrez ce que je veux dire). Ca bouge, ça ondule, ça coule, ça explose, on y mange, boit, baise... Un vrai festival, un vrai régal, d'autant plus que Chavarria adopte une construction au suspense impeccable. Seule "difficulté" peut-être, une culture latino américaine (sur les habitudes culinaires, les accents, les différences de langage, de vocabulaire, en particulier entre l'Argentine et Cuba) rend la lecture encore plus délectable ; ne pas l'avoir peut affadir une partie du charme du roman.

Venons enfin à ses deux OLNI, à la fois polars, romans d’aventure, d’espionnage, historique … dans la droite ligne des grandes réussites de Paco Ignacio Taibo II.

Un thé en Amazonie … une forêt où certains connaissent bien les vertus des plantes, d'une plante en particulier qui a des effets extraordinaires. Tellement extraordinaires qu'il vaut mieux garder secrets pour des gens mal intentionnés n'en fassent pas mauvais usage. Mais bien entendu, les secrets s'éventent, et les gens mal intentionnés rappliquent. En l'occurrence la CIA qui monte un complot diabolique pour faire tomber … Fidel Castro. Quant à savoir quel est le lien avec une grande famille espagnole …

On dirait du Taibo II ! On démarre avec quantité d'histoires et de personnages, a priori totalement déconnectés, et finalement, petit à petit, le puzzle se met en place jusqu'au bouquet final. C'est baroque, exubérant et en même temps sec et réglé comme un coucou suisse. Du grand art, jubilatoire.

Finissons avec son denier roman publié en France, La sixième île. Quel rapport y a-t-il entre : Alvaro de Mendoza, voleur, assassin, crapule, canaille sans pitié, mercenaire au service des uns puis des autres, plusieurs fois condamné par l'église, la Réforme, et la justice, et finalement pirate dans les Caraïbes au XVII° siècle ; Bernardo Piedrahita, orphelin uruguayen, élevé dans les années 40 par les jésuites, amateur de mathématiques, d'échecs, de logique, et de littérature, devenu marin, aventurier et un peu escroc ; et Louis Capote, devenu bras droit du tout puissant PDG d'ITT, multinationale aux multiples tentacules qui fut, entre autres, derrière le coup d'état du 11 septembre 1973 au Chili ? Aucun répond immédiatement le quidam. Pas si sûr rétorque Daniel Chavarria qui, après nous avoir raconté ces trois histoires, les relie dans un final éblouissant !

Trois histoires passionnantes, des personnages hors du commun, de l'aventure, des aventuriers, anciens et modernes, un trésor, de l'érudition, du suspense, tout cela pour un puzzle qui se met lentement en place, mais qui ne révèle le tableau final que dans les toutes dernières pages. Chavarria jongle avec les époques, les styles de narration, les styles d'écriture également, multiplie les péripéties, et finit par relier le tout, donnant à l'ensemble se cohérence. Du grand art, on jubile.

Un thé en Amazonie (Alla ellos, 1994) Rivages/Noir (1996) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / Adios muchachos (Adios muchachos, 1995) Rivages/Noir (1997) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / Boomerang (Boomerang, 1995), Rivages/Noir (1999), traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi. / La sixième île (La sexta isla, 1996) Rivages/Thriller (2004) traduit de l’espagnol par René Solis. / Le rouge sur la plume du perroquet (El rojo en la pluma del loro, 2002) Rivages/Thriller (2003) traduit de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi.

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19 août 2008 2 19 /08 /août /2008 20:09

« Je suis la grille, le chien, le mur, les tessons de bouteilles tranchants. Je suis le fil de fer barbelé, la porte blindée. Je suis le tueur. Bang. Bang. Bang. »

Ainsi pensait Máiquel, jeune homme issu des quartiers pauvres, devenu assassin de gamins des rues à la solde des puissants de Sao Paolo. Devenu riche, reconnu, félicité ... Jusqu’à l’erreur. Il tue le fils d’un dentiste, et devient l’ennemi numéro 1, le monstre, en cavale. Cela s’était dans O matador, premier roman traduit en France de la brésilienne Patricia Melo.

Depuis on a pu lui découvrir un humour pince sans rire dans le très drôle Eloge du mensonge, et une nouvelle plongée en Enfer, l’enfer des bandes organisées qui tiennent les favelas de Rio.

Et aujourd’hui, revoilà Máiquel, dix ans plus tard : « Je suis en cavale. Et il y avait du monde au cimetière. D’où sortaient tous ces nègres ? J’ai pris peur, je ne me suis même pas approché. Un tas de nègres, deux filles en short, je m’en fiche, on pouvait lire sur le tee-shirt de l’une d’elles. Je n’aime pas l’agitation. Je l’évite au maximum. C’est mon truc. Je suis en cavale. ». Ainsi débute Monde perdu.

Máiquel, est donc toujours en cavale, toujours recherché, mais il est assez facile de ne pas se faire prendre au Brésil, si on sait rester à l’écart de l’agitation. Seulement à l’occasion de la mort de sa tante, il récupère un peu d’argent, et se met à repenser à son passé. Et en particulier à son ancienne copine Erica, qui est partie avec un pasteur évangéliste dix ans auparavant, en amenant sa fille avec elle. Aujourd’hui Máiquel est décidé à la récupérer, et à se venger du pasteur. Il entame une longue poursuite qui le mènera à travers tout l’intérieur du pays.

Máiquel est un tout petit peu apaisé, à peine. Par rapport à O Matador, le rythme est moins saccadé, les phrases un petit peu plus structurées, les pensées un peu plus développées. Máiquel a vieilli, il s’est construit, s’est un tout petit peu assagi. C’est l’une des grandes forces de ce roman de rendre cette transformation perceptible uniquement par le style, le rythme de la phrase.

Sinon, si le constat est un peu moins violent (Máiquel tue moins), il n’en est pas moins sombre. Comme dix ans auparavant, les pauvres payent, toujours ; les riches s’en sortent, toujours. Le pays est moche, gangrené par la misère, la laideur, le mercantilisme. L’hypocrisie et la tricherie gagnent partout, chez les religieux, les flics, les possédants, les trafiquants en tous genres. Máiquel traverse le pays et le voit au travers de son indifférence, son dégoût, sa violence et sa désillusion. Personne ne trouve grâce à ses yeux, hommes, femmes, militants des sans-terre ou trafiquants de drogue. Seul un vieux chien boiteux et galeux l’accompagne dans un voyage qui ne peut se terminer que par une désillusion de plus.

A travers le prisme déformant de sa vision, le lecteur découvre un Brésil bien éloigné des clichés habituels. Un Brésil partiel, forcément, mais un Brésil qui existe, et que l’on ne voit que très rarement ailleurs. La lecture de Monde perdu n’est ni facile ni aimable, mais pour qui aime le noir, elle confirme le talent immense de Patricia Melo.

Patricia Melo / Monde perdu  (Mundo perdido, 2006), Actes Sud (2008). Traduction du brésilien par Sébastien Roy.

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